L’AMOUR FRILEUX
Il ne faisait pas nuit encore, mais il ne faisait déjà plus Jour. Ne voyant stationner aucune voiture devant sa porte, j’eus peur qu’elle ne fût sortie. Le concierge me fit signe de monter; je crus lui voir des ailes et une auréole.
Je m’arrêtai sur le seuil de ce boudoir mauve dans lequel, depuis un an, ma pensée s’est installée. Au coin du feu, sa place était vide. Dieu sait si j’avais désiré la voir, et cependant j’étais heureux qu’elle ne fût pas là. J’entrai, humant l’air comme si je respirais la vie. Je regardai chacun de ces riens sacrés, nés de ses caprices, et me surpris à être jaloux des faunes railleurs, immobiles dans leurs gaines de marbre qui, de chaque côté de la cheminée, la regardaient librement. Tout se mit à vivre pour moi. Son piano vibrait et murmurait encore ses airs préférés. Je m’approchai du bureau de velours rouge sur leqûel étaient éparpillées les indispensables inutilités dont s’entourent les femmes pour écrire un billet, de
loin en loin. Le buvard était ouvert. Je fermai les, yeux de peur d’y lire les mots que ses feuilles roses avaient bus. Le bouquet de la veille me salua, se servant de parfums pour se faire entendre. Je m’arrêtai devant le sanctuaire clos par un paravent de Coromandel, oü elle aimait à prendre place. Je pris son ouvrage abandonné sur un çoin de la table et le dévorai des yeux, comme si ma vie eût dépendu du nombre de fils dont était formé le canevas. Mes mains le portèrent à mes lèvres et je le couvrais de baisers lorsque j'entendis :
— On vient, prenez garde!
Elle était à mes côtés. Un valet de pied souleva la portière, posa une lampe sur la table à ouvrage et se retira.
Quand nous fûmes seuls, elle partit d’un grand éclat de rire.
— Ah çà, mon ami, qu’avez-vous donc ?d’où vous vient aujourd’hui cet amour immodéré pour la tapisserie? Depuis quelques instants je vous regarde, et je me demande si vous n’avez pas perdu la raison.
Je demeurai un instant pétrifié, ne sachant que répondre, ne sachant que faire de cette broderie que je tenais, puis sans dire un seul mot, je tombai à genoux.
— En vérité, mon pauvre Paul, vous êtes fou. Relevez-vous ou je me retire. Et surtout ne prenez jamais de ces poses de romances, abandonnées en même temps que les manches à gigot et les spencers. Mettez-vous plutôt là, près de moi.
Elle me désigna une chaise basse placée près de*son fauteuil.
L'amour Frileux. >
■ — Maintenant^ parlons raison comme deux vieux amis que nous sommes encore; Cela ne va donc pas mieux? Vous vous obstinez à voir en moi une huitième merveille ? Je vous assüre que je suis une femme en tout point semblable aux autres. Je sais bien que mes cheveux sont à moi, qu’ils sont beaux et que j’en ai à miracle, mais enfin je ne suis paS seule à en avoir de pareils. J’ai remarqué plus d’une fois que mes yeux sont grands et je saurais leur faire dire bien des choses; mes mains sont mignonnes, mes pieds sont imperceptibles. J’ai la taille souple, j’ai... mon Dieu !'je sais tout cela, mais enfin, il n’y a pas là de quoi vous désoler, et vous devriez bien plutôt vous réjouir avec moi de toutes ces perfections.
Et comme je ne répondais rien :
— J’ai mes défauts aussi, je vous assure 1... Entre nous, j’en ai d’énormes. Ainsi, le sermon m’endort ; un quart d’heure de prose chrétienne, c’est <out ce que je puis supporter. Il en est de même pour la valse. Je n'y puis résister plus de quinze minutes. La belle musique me fait pleurer, ce dont on ne se fait pas faute de rire. Mes enthousiasmes sont passés en proverbe. Jedéteste les bonbonsde Siraudin, j’adore ceux de Boissier. Cela a-t-il le sens c ommun, je vous le demande? C’est là un caprice dont je veux me corriger, mais rien n’y fait et cela me désole. Je sais que je me décollette trop, mais c’est plus fort que moi... et puis après tout, je suis veuve, et cela ne fait de mal à personne.
— Rien ne m’empêchera de vous aimer , et je...
— Je suis changeante comme un ciel de mars-et
qui sait?... Si vous ne m’aimiez pas, Je vous aimeraispeut-être. Il faut avouer, mon pauvre ami , que vous n’avez pas de chance. Il se trouve en ce siècle un homme qui aime sérieusement, et il faut que ce martyr aime une femme comme moi. J’ai pour vous une compassion si grande, qu’elle équivaut presque à de l’amour.
— S’il s’en faut de si peu, que ne faites-vous un tout petit effort?
— Tenez, vous mériteriez que, pour me débarrasser de vous, je fisse. i. tout ce que vous rêvez. Si cela se pouvait... je serais bien certaine de vous corriger.
— Essayez I je suis sûr de moi, allez !
— Voyons, voyons; il y a peut-être moyen d’arranger cela.
Que voulez-vous dire ?
— J’ai du monde à dîner le 22. C’est aujourd'hui...?
— Le 19.
— Combien y a-t-il de jours du 1 9 au 22 ?
— Trois, marquise. . .
— Et le 22 est un... ?
— Un jeudi.
~ Eh bien,... voyez si j’ai à cœur de me débarrasser de vous!... — Jusqu’au 22 à midi, je suis à vous.
— A moi! bonté divine !... que voulez-vous dire?
Je crus que j’avais perdu la raison, et pour bien
m’assurer du contraire . je pris ses mains qu’elle ne retira pas; j’enlaçai sa taille, elle s’y prêta de bonne grâce ; je cherchai ses lèvres, je les trouvai et y fis une adorable station.
Vamout* Frileux. ’zij
— Voilà le pacte signé , me dit-elle ; maintenant, je pose mes conditions.
— Je les accepte.
— Peut-être les trouverez-vous un peu dures.
Je ne trouvai qu’un sourire pour réponse.
— Je crains que votre imagination ait exagéré ma pensée. J’ai dit ; « Je serai à vous; » j’aurais dû dire : « Vous serez à moi. »
• Je crus tomber du plus haut du ciel au plus profond de l’Etna.
— Regretteriez-vous de me faire cet abandon de votre précieuse personne ?
— Non, mais...
— Ah çà I insolent que vous êtes, aviez-vous donc pensé que, sans autre forme de procès, j’allais m’abandonner à vous corps et âme ? Non pas..., je suis plus avare que cela de mon être. Je veux bien , trois jours durant, avoir plus de caprices encore que d’habitude et vous les donner à satisfaire ; je consens à chercher des impossibilités pour que vous ayez le plaisir de les vaincre. Je verrai après ce que j’aurai à taire. N’y consentiriez-vous donc pas?
Je baisai le bas de sa robe en signe de soumission absolue.
— Et maintenant, parlons raison. jOii trouver un coin de terre oublié du monde, où nous puissions aller et venir sans souci des créatures de Dieu ? — Et d’abord, quel temps fait-il ?
— Un froid superbe a succédé à l’humidité de ces jours passés.
— Eh bien , nous nous mettrons en route ce soir.
— En route!...
— J’ai envie de voir la mer.
— Comment! par un froid pareil... ■-
— Je ne veux pas de vos surprises. Tout ce que je dis est bien dit. Tout ce que je veux fairç est plein de sens.
— Soit, et de grand cœur. Partirons-nous pour Nice ou pour Cannes ?
— Vous aimez donc bien les chemins de fer, que vous voulez passer en voyage les trois jours que je vous donne? Nous partirons pour Étretat.
— En novembre !... vous y serez abominablement,
— Nous y serons seuls, et c’est à vous de faire en sorte que je ni'y trouve bien.
Et, en effet, à minuit dix, nous quittions la gare de la rue Saint-Lazare, glissant à pleine vapeur sur la ligne du Havre. ' '
Il ■
De cinq heures à minuit, je n’avais pas perdu mon temps, je vous assure. J’avais obtenu qu’on chauffât le coupé, et je l’avais pour ainsi dire encombré de fleurs et tapissé de fourrures. Quand elle entra dans ce compartiment tiède et parfumé, elle daigna sourire.
— C’est bien, dit-elle, je suis contente. '
Puis elle s’étendit, et s’étant enveloppée de. son mieux :
— Mettez-vous là^ près de moi, sur ces coussins.
Elle passa un bras autour de mon cou, et moi, tantôt jouant avec sa chevelure, tantôt bai«int*ses doigts
L'amour Frileux. 23 g
roses qu’elle m’abandonnait, je lui contai ces mille riens qui composent le grand amour que j’ai pour elle. A son tour elle m’avoua que depuis longtemps elle m’aimait, et que si le monde n’était pas une aussi sotte et despotique institution, depuis long-’ temps elle m’eût ouvert les bras.
‘ En trois baisers nous arrivâmes à Rouen. Là , elle eut un frisson. Je lui offris un verre d’Alicante dont elle but une gorgée.
— Saviez-vous donc que ce vin est le seul que je boive ?
— Je le savais. Celui-ci est mêmè contemporain' du vôtre ; il est de 1 847.
A Malaunay, le froid la prit : il était trois heures quinze du matin.
— Si vous étiez bien gentil, vous vous allongeriez à mes côtés, me dit-elle. G’«st cela; prenez-moi dans vos bras et dormons. Voulez-vous?
Aux quelques paroles que je lui dis, elle se récria bien fort et alla jusqu’à parler de me mettre à la porte. Je ne bougeai plus. Elle posa sa tête sur mon épaule et ferma les yeux. Ses cheveux qui frôlaient les miens, son souffle que je sentais glisser sur mon cou, ses petites mains que je tenais dans les miennes, chacun de ses mouvements que mon imagination analysait, tout cela faisait courir du feu dans mes veines. Elle m’a assuré depuis qu’elle n’avait pas dormi ; je n’en jurerais pas. Toujours est-il qu’à Yvetot elle ouvrit les yeux et se leva, craignant de se rendormir et de brûler la station de Beuzeville 0(1 nous devions descendre. Quand je lui dis qu’une voiture nous attendait à la gare, elle battit des mains.
et comme j’étais resté accoudé sur la banquette , elle s’agenouilla et me prit dans ses bras.
Quand nous descendîmes, il faisait un froid terrible. Devant la gare stationnait une berline attelée de huit chevaux de poste. L’attelage secouait ses grelots, impatient de partir. J’avais télégraphié qu’on dépeuplât toutes les écuries à mon profit; j’étais obéi. Le chef de gare , l’homme d’éqnipe, le postillon , nous regardaient avec stupéfaction. Quel motif pouvait être assez puissant pour décider des gens bien mis à se rendre à Étretat par un froid pareil ? Deux gendarmes, muets, impassibles, immobiles, appmyés sur leurs grands sabres, nous regardaient d’un air aussi peu rassuré que rassurant. Je crois bien qu’ils montèrent à cheval et nous suivirent quelque temps. Ils eurent fort à faire pour nous escorter, car la voiture volait sur le chemin. Notre attelage avait pris une allure insensée , carillonnant à qui mieux mieux , faisant tinter la terre durcie sous ses sabots ferrés.
ÏII
Il était six heures à peine quand nous arrivâmes à Étretat. Nous descendîmes la côte au grand galop , laissant à droite le burg du sire de Dollingen et le manoir du seigneur d’Offenbach. A l’horizon, la mer faisait danser, dans les plis de ses vagues, les paillettes lumineuses tombées de la lune. Les tuiles des toitures brillaient comme des écailles. Les arbres, l’herbe, les buissons étaient couverts de givre. Nous traver-
Digilized by GocJgl
L'amour Frileux. 241
sions un pays de cristal. Arrivée dans la « Grande rue, » notre voiture redoubla son vacarme. Le grincement des roues, le cliquetis du galop sur la terre dure, la trépidation des glaces qui se secouaient dans lés charnières des portières, le hue ! ho ! du postillon, les clic-clac du fouet, tout cela composait un concert assourdissant qui cessa brusquement devant l’hôtel de la Plage.
M“*« Blanquet nous attendait.
— Bonjour, monsieur; salut, madame. Voilà ce qui s’appelle marcher rondement ! Vous n’avez pas dû rester plus d’une heure en route. Prenez garde au marchepied, il est glissant... Là, c’est cela ! On va monter dans votre chambre tout ce qui est dans la Voiture ; ne vous en occupez pas. Si vous voulez me permettre de passer devant, je vous montrerai le chemin. Vous allez trouver un brasier à réchauffer un mort. Ce n’est p^ du luxe par le temps qu’il fait. On ne trouverait pas dans tous les hôtels du littoral un feu pareil, allez I « — Madame Blanquet, me disait, pas plus tard que cet été, M. Mario Uchard, — il n’y a que vous sur toute ta côté qui ayez des pièces à feu. M. Dumas ne se gène pas non plus pour le dire. »
M“« Blanquet nous conduisit au premier, dans une chambre qu’éclairait un feu pétillant. En y entrant , ma compagne devint toute pensive; l’alcôve ne contenait qu’un lit. Je me gardai bien de m’en apercevoir. Notre hôtesse attendait un compliment; aussi fut-elle fort surprise lorsque Marceline lui dit, en me regardant :
— N’avez-vous que cette chambre à nous donner ?
— Faites excuse, madame, il y en a bien d’autres; mais elles ne sont pas dignes de vous.
— N’importe, je veux les voir.
— C’est que je n’ai pas d'autre cheminée en état de service. Et puis les lits sont démontés. Tout le mobilier est entassé au garde-meuble. En recevant la dépêche de M. votre mari, nous avons meublé cette pièce bien en hâte. Il me serait tout à fait impossible de trouver un matelas d’ici à demain.
M“8 Blanquet comprit mon regard, elle sortit.
— ' N’imaginez pas, au moins, que ce guet-apens réussira. Quand je devrais retourner à pied à Paris!...
I — De grâce, ne vous emportez pas et croyez-moi quand je vous jure que je n’ai rien prémédité de ce qui vous déplaît. D’ailleurs, tout se passera au gré de vos désirs. Ne suis-je pas là pour vous obéir en esclave? Je vais aller sur la plage pendant que vous vous mettrez au lit. Puisque je suis voué à la vertu à perpétuité, je m’en vais voir lever l’aurore. Dans une demi-heure, si vous le permettez, je reviendrai et dormirai sur ce fauteuil, auprès du feu... Le voulez-vous ?
— Il faut bien que je le veuille puisque j’ai été assez folle pour imag'Mier cette aventure. Et puis, je ne peux pas vous laisser geler 'sur les galets. Mais n’attendez rien de moi, au moins!.. 4 Ne comptez sur aucune concession...
— G’ est convenu.
Et je m’en allai après avoir glissé la clef de la chambre dans ma poche, de peur de troüver ma compagne enfermée, au retour. Quand j’arrivai sur la
L’amour Frileux,
plage, le jour se réveillait. La mer était haute et se moirait des premières lueurs de l’aube. Roulant ses galets, elle chantait au bruit de leur cliquetis, tandis que le vent, — un vrai vent d’hiver, — faisait les basses du duo.
Je dois avoir eu bien froid, mais je ne m’en aperçus pas; la mer devait être bien belle, mais je ne la vis pas; toute mon attention était concentrée sur la fenêtre de notre chambre qui se détachait rouge et chaude sur ce paysage bleu et froid. Je voyais, à travers les rideaux de toile blanche soigneusement clos, la flamme des bougies posées sur la cheminée. Au bout d’un instant les lueurs allèrent et vinrent; une ombre, la sienne, passa plusieurs fois dans le cadre du vitrail. Puis, cette clarté se modifia : on avait éteint les bougies et la flamme vacillante du foyer
rougissait seule les rideaux. — Je rentrai.
Elle était couchée... le visage tourné du côté de la muraille. Le cher petit corps était pelotonné pour se garantir, autant que faire se pouvait, de l’humidité des draps d’auberge. Je remarquai qu’elle avait pris place dans la ruelle. Était-ce une invite à cœur? — Je m’approchai du sanctuaire et m’agenouillant à demi : « Marceline, ma mie Marcelle, dis-je à voix basse, ne m’aimeriez-vous déjà plus ? » Elle ne bougea pas. « — Est-ce charitable, ce que vous faites là, et m’avez-vous conduit ici pour me faire voir de plus
244 ^oyag^e autour du grand Monde.
près le bonheur défendu ? Mourrai-je de soif, la coupe aux lèvres? Comment faut-il donc que d’on vous aime, dites, pour être aimé ?
— Ah! en vérité, vous qui parlez de charité, êtesvous bien charitable, lorsque vous empêchez de dormir une pauvre femme qui a passé la nuit en wagon? Comptez-vous longtemps encore chanter vos sérénades au pied de mon lit? Si telle était votre fantaisie, j’aimerais mieux me lever. Mais non, vous serez raisonnable et vous irez dormir auprès du feu ; bonsoir.
Je l’avoue, cette sortie me déconcerta. Je pris place, comme si ma vie durant je n’avais été qu’un sot, dans un fauteuil près de la cheminée. Vingt minutes se passèrent pendant lesquelles je contemplai cette chambre si riante lors de notre arrivée et déjà si triste; ce lit assez semblable au pommier céleste, mais auquel, hélas! le serpent faisait bien faute; ces vêtements éparpillés, dans les plis desquels ma pensée accomplissait des voyages insensés... Et j’entassais dans la cheminée le bois qui pétillait, et les flammes faisaient danser des silhouettes sur les murs.
Tout d’un coup j’entendis sa voix; mais douce cette fois, douce et plaintive.
— L’humidité de ces' draps me pénètre. Je meurs de sommeil et ne puis pas dormir. Je vous en prie, mon ami, posez sur mes pieds one de nos couvertures de voyage.
Je fis ce qu’elle me demandait. Comme le jour commençait à poindre, je fermai les volets, puis je fus me rasseoir. Dix minutes se passèrent encore, pendant lesquelles je vécus un an, tant je souffris.
L’amour Frileux.
Elle se plaignit encore du froid et me demanda de remettre du bois au feu. La provision fut bien vite épuisée. Tout dormait et nous ne nous souciions pas plus l’un que l’autre d’appeler. Je mis un tabouret au feu, puis une chaise, puis une autre. Cela la fit rire d’abord, mais il ne resta bientôt plus que les gros meubles. Le dernier tison roula dans la cendre, la chambre devint obscure...
O le beau voyage!... O le cher souvenir, l’adorable journée, la belle nuit!... Est-ce assez bon la vie, je vous le demande, quand un cœur qui bat près du vôtre en compte les minutes, quand les baisers de deux lèvres aimées en» sonnent les heures bénies! Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je ne veux pas qu’on attaque le froid devant moi ?
A midi, après un déjeuner que le train de dix heures nous avait apporté de Paris, nous eûmes le courage de sortir.
Nous étions certes bien maîtres de la place : la ville était presque entièrement déserte. Plus de vareuses rouges et de bérets blancs, de longues cannes et de jupes courtes. Plus d’enfants jouant sur les galets,
de baigneuses aux costumes collants, se faisant jeter en public des baquets d’eau de mer... on ne sait où. Plus de caramels à la menthe, de toupie hollandaise et d’escarpolette. Aussi la mer s’ennuie ! elle ne sait que faire de ses vagues. Elle roule amoureusement quelques épaves qu’il ne faudrait pas tenter de lui enlever. C’est un dé à coudre qui a glissé du doigt de l’adorable M®* Fer... un jour qu’elle brodait près de la cabine n° 16; — c’est un des souliers de ce beau baby rose et blond qu’un matin elle a voulu entraîner et qu’on a eu tant de peine à lui reprendre; — c’est la capeline de M"e L..., que le vent, en bon camarade, lui a portée, un jour qu’elle faisait la belle. Pauvre mer! voilà tout ce qui te resté.
Au bout d’un quart d’heure de contemplation, le vent, qui nous coupait le visage, nous fit venir des larmes aux yeux.
— Dites-moi, mon ami,* maintenant que vous n’avez plus rien à me demander; maintenant que vous êtes bien convaincu que je vous aime, maintenant, — ce qui vaut mieux encore pour vous, — que j’en suis bien convaincue moi-même, si nous allions nous aimer chez nous ?
Digilized by C^oogl
Le jour de la Masseuse.