LE JOUR DE LA MASSEUSE
Le comte O’Tempora O’Mores a voulu entrer chez la comtesse ; il a inutilement tourné le bouton de la porte.
— On n’entre pasl lui crie une petite voix.
— On n’entre pas... on n’entre pas... pardteu! je le vois bien qu'on n’entre pas, reprend le comte de mauvaise humeur. Pourquoi n’entre-t-on pas ? C’est ■ toujours la même histoire depuis quelque temps.
— Je vous verrai plus tard.
— Mais, puisque ce n'est que moi.
— Revenez dans une heure.
— Comment!... dans une heure.
— Je suis avec quelqu’un.
— Avec quelqu’un qui vous empêche de m’ouvrir?
— Je suis en chemise, puisqu’il faut vous le dire.
— En chemise... avec quelqu’un... et je ne puis pas entrer !...
— Adieu. Vous m’enrhumez.
N’obtenant plus de réponse, le comte, après être resté un instant immobile, hausse les épaules, fait demi-tour à droite et s’éloigne en grommelant. Dans l’antichambre il se trouve en face de sa belle-mère : la commodore Brooklyn.
A propos, vous ai-je dit que la comtesse O'Tempora O'Mores est américaine? Son père, le commodore Brooklyn, sudiste enragé, a été tué à Bâton- Rouge ; sa mère, créole à outrance, s’est retirée en France et y dévore les restesd’une fortune légendaire.
— Ah çà, cher comte, d’où venez-vous, avec ce visage de l’autre monde? Vous avez failli me heurter. Êtes-vous fou ?
— Fou, moi? C’est votre fille qui est folle.
— Ma fille... folle I qui a dit cela ?
— Allez chez elle, vous serez édifiée.
La commodore se précipite sur la porte de la chambre de sa fille. Elle tourne inutilement le bouton et frappant du plat de la main :
— Ouvre - moi , Dolly, j’ai à te parler tout de suite.
— Impossible, maman, répond la voix de la comtesse, revenez dans une heure.
— Comment ! tu ne peux pas m’ouvrir? tu me renvoies ?
— Je ne vous renvoie pas, maman, mais je suis . occupée. Je passerai chez vous avant le dîner. Je suis avec ma masseuse; vous comprenez.
— Je te dis de m’ouvrir, Dolly. Entends lu ce que je te dis ?
La commodore frappe deux ou trois fois sans qu’on
Le jour de la Masseuse.
lui'réponde. Gomme le comte avait fait demi-tour à droite, Mistress Brooklyn fait demi-tour à gauche et s’éloigne de fort mauvaise humeur. Elle rencontre au pied de l’escalier sa fille aînée : Bethsabée Royle.
Mistress Royle est connue de tout Paris. Il n’en est pas de même de son mari, qui vit on ne sait où. Elle a vingt-quatre ans, les yeux noirs et le teint mat. De son chignon à sa ceinture, roule un Niagara de cheveux blonds. Elle précède les modes d’une longueur de saison et les quitte toujours à point.
— Vous monteriez inutilement, Bethsabée, votre sœur s’est enfermée. Elle vient de refuser de m’ouvrir.
— Serait-elle malade?
— Plût au ciel !
— Comment ?
— Votre sœur inaugure une folie de haut goût.
— De quelle folie voulez-vous parler?
— Dolly est en tête à tête avec. . Devinez avec qui ?
— J’aimerais mieux ne pas chercher, si c'est aussi difficile à trouver.
— Enfin, essayez.
— Elle est avec... avec son mari.
— Ah ! bien oui! Dolly, votre sœur, ma fille, est en ce moment enfermée avec une masseuse !
— Eh bien, après ?
— Comment! eh bien, après? Allez- vous approuver cette nouvelle lubie? Quel besoin a votre sœur de se faire... bouchonner, comme une Jument surmenée ? Est-ce convenable de s’enfermer ainsi avec une farceuse?
a5o Vc^age autour du grand Monde.
— Oh! oh!... chère mère, pouvez-vous en parler aussi légèrement?
— Fi I l’horreur! Je ne pourrais pas supporter cela. Enfin, à quoi bon se faire manipuler ainsi ?
— Pour rendre la circulation au sang, assouplir les muscles, faire passer les douleurs et délier les articulations. Vous en goûterez.
— Jamais.
— Pour me faire plaisir?
— Jamais.
— Pour vous faire du bien.
— Jamais.
— Pour faire enrager votre gendre ?
— Nous en reparlerons.
Suivez-moi de l’autre côté de cette porte si bien close. Vous ne regretterez pas d’être entré dans cette bonbonnière à coucher, tendue de velours Bismarck, et ornée de rideaux de satin capucine.
LA COMTESSE. — Vous voycz, madame Gringoire, ce qu’il faut déployer d’énergie pour arriver à me soigner.
LA masseuse. — Vous en serez récompensée.
LA comtesse. — Personne ici ne me croit malade.
LA masseuse. — On a bien tort.
LA COMTESSE. — N’cst-ce pas? Vous n’avez aucun intérêt à m'effrayer; vous ne me connaissiez pas
Le jour de la Masseuse.
quand je vous ai rencontrée chez la duchesse, et vous avez bien vite, cependant, deviné mon état.
LA MASSEUSE. — Il faut être aveugle pour ne pas le voir.
LA COMTESSE. — Ditcs-moi, madame Gringoire, où ai-je mal? Vous ne me l’avez pas encore dit.
LA MASSEUSE. — Si madame la comtesse veut bien se déshabiller...
LA COMTESSE. — Mais il me semble...
La MASSEUSE. — Madame la comtesse a les plus belles épavles du monde. Je ne connais que madame Trémière qui en puisse montrer d’aussi merveilleuses.
LA COMTESSE., — Et cncore sont-elles dépareillées.
LA MASSEUSE. — Oui, la gauchc est un peu plus basse; mais le bras, ohf le bras!... N’est-ce pas, mademoiselle Salomon ?
(La comtesse découvre son bras.)
MADEMOISELLE SALOMON. — Le bi'as de madame la comtesse est bien mieux modelé.
LA MASSEUSE. — En effet. L’attache en est plus ferme, sans cesser d’être mignonne.
MADEMOISELLE SALOMON. Et cettc fossctte, qu’en dites-vous ?
LA MASSEUSE. — G’cst à s’agenouillcr devant.
LA COMTESSE. — Vous masscz miss Tipsay? i
LA MASSEUSE. — Il le faut bien ! , , -
LA COMTESSE. — Comment?
LA MASSEUSE. — Ellc cst faite comme un cierge de rebut; et maigre, et noire, et sèche, et fanée, et vieille ! Ah ! tout n’est pas rose dans notre partie. Et puis, moi, voyez-vous, j’ai mon amour-propre tout
comme une autre. Je ne travaille avec plaisir que le neuf.
. LA COMTESSE. — Vous arrangez bien vos pratiques.
LA MASSEUSE. — Je ne dirais pas cela à d’autres qu’à vous, madame la comtesse.
LA COMTESSE. — A la bonne heurel
LA MASSEUSE. — Nous allons commencer, si vous le voulez bien. Mademoiselle Salomon, aidez madame la comtesse à se déshabiller.
LA COMTESSE. — Commcntf... tout à fait?
LA MASSEUSE. — Aussi « tout à fait » que possible.
LA COMTESSE. — SI VOUS saviez à quel point cela m’est désagréable.
LA MASSEUSE. — C'cst de l’enfantillage, je vous l’assure. La moitié de la population du globe ne porte aucun vêtement et ne s’en trouve pas plus mal.
LA COMTESSE. — Mon Dieu I mon Dieu ! Vous m’assurez au moins que ce que vous allez entreprendre me fera beaucoup de bien ?
LA MASSEUSE. — Beaucoup de bien.
• LA COMTESSE. — Commencez, alors !
La comtesse est dans son alcôve, à moitié plongée dans la mousseline et la dentelle. Dans la ruelle se tient M"« Salomon. Près d’elle, sur un réchaud coquet, brûle une lampe parfumée. Dans un récipient d’argent bout une substance aromatique. Un conduit élastique, que dirige la sous-masseuse, donne passage à une légère buée, qu’un ressort active ou modère. M'*® Salomon promène gravement sa « lance » sur le corps de la patiente.
La comtesse est anxieuse.
M*»® Gringoirea retiré les bagues qui cachaient la
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moitié de ses doigts. Elle a relevé ses manches et découvert deux bras potelés, fermes et blancs, bornés ' au nord par des épaules copieuses, au sud par des mains à fossettes artistement soignées. Ce sont les outils de l’entrepreneuse. M‘“* Gringoire n’a pas quarante ans, non, elle en a trente-neuf. C’est du reste l’âge de presque toutes les femmes qui ont plus de trente-huit ans. Il y a la boutique à trente-neuf ans, comme il y a* celle à, trente-neuf sous. Pour plus amples renseignements, s’adresser à un employé de la Préfecture de Police (Bureau des Halles et Marchés) qui ne parle de M'"« Gringoire que dans des termes où l’enthousiasme ne le cède qu’à la passion.
A peine M™? Gringoire a-t-elie mis la main à la pâte qu’elle devient sérieuse, presque solennelle. Elle officie. ^ ‘
LA COMTESSE. — Je VOUS préviens que je suis trèschatouilleuse.
LA MASSEUSE. — Madame la comtesse ne peut pas l’être plus que M"*® la baronne de Feucontenu, et nous en venons cependant à bout.
MADEMOISELLE SALOMON. Je VOUS prierai de vous tourner de mon côté. A la bonne heure I
LA MASSEUSE. — Mcttcz-vous bien à votre aise. Quand on est aussi admirablement faite , il n’y a pas de honte à ayoir.
LA COMTESSE. — Cela me fait un drôle d’effet.
LA MASSEUSE. — La première fois, c’est toujours ainsi.
LA COMTESSE. — Avant de me faire du mal, prévenez-
LA MASSEUSE. — Rassurcz-vous , je vous en prie. Il ne faut pas trembler comme cela.
LA COMTESSE. — Je ne puis pas m’en empêcher.
LA MASSEUSE. — Mademoiselle Salomon , modérez le jet.
LA COMTESSE. — Vous masscz la princesse Wladlagretz, n’est-ce pas?
LA MASSEUSE. — Tous les mutiiis, pour mes péchés f La princesse n’est pas une femme.
LA COMTESSE- — Commcnt ? comment ?
LA MASSEUSE. — Non , c’est un tas. II y a de quoi se perdre. On se croit à l’est, pas du tout, on. est au couchant. Trois fois j’ai pris ses bras pour ses jambes, et ainsi du reste. C’est une femme qu’il est prudent d’étiqueter, si l’on a quelque intérêt à s’y reconnaître.
LA COMTESSE. — Vous devez voir de bien drôles de choses ?
LA MASSEUSE. — Nous en voyons de toutes les couleurs, en effet.
MADEMOISELLE SALOMON. — Si l’on tenait à ses illusions, ce serait à mettre la clef sous la porte. Vous n’avez pas froid ?
LA COMTESSE. — Des frissons, vous savez.
LA MASSEUSE. — Acfivcz le feu, mademoiselle Salomon. Là, c’est mieux. Madame k comtesse doit aller beaucoup dans le monde.
LA COMTESSE. — Oui , beaucoup. Mais , pourquoi me demandez- vous cela ? (Avec épouvante.) Est-ce que cela se voit ?
LA MASSEUSE. — Au Contraire. Il est même impossible de comprendre comment vous avez pu, menant
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la vie agitée que vous menez, vous conserver comme une enfant.
LA. COMTESSE. — Qu’appelez-vous une vie agitée ?
LA MASSEUSE. — Une vie d’émotions, de plaisirs de toutes sortes.
LA COMTESSE. — Jc ne vous comprends pas.
LA MASSEUSE. — Jc veux dire que, quelque forte et habile que soit une femme, il y a toujours des moments difficiles à passer, des heures pendant lesquelles on vit des mois, et, en revanche , des secondes pendant lesquelles on rajeunit. Ces alternatives sont aussi fatales qu'adorables.
LA COMTESSE. — Vous parlcz par énigmes, madame Gringoire ; expliquez-vous plus clairement.
LA MASSEUSE. — Mon Dieu ! c’est bien simple, ce que je dis là... Une femme aussi jeune, aussi belle que vous l’étes, doit être...
LA COMTESSE , vivement. — Oh ! pas là , pas là I vous me chatouillez affreusement.
LA MASSEUSE. — Doit être adorée, pourchassée -, et, à ce propos, je prendrai la liberté de dire à madame la comtesse que M>'« Salomon est, comme moi, la discrétion même, et que si nous pouvions lui rendre quelques petits services , nous en serions bien heureuses.
MADEMOISELLE SALOMON. — Jc nc sais ce qu6 je ne ferais pas pour être agréable et utile à madame la comtesse.
LA COMTESSE. — Utile?... Gomment l’entendezvous ? Est-ce que le massage ne serait pas votre seule occupation ?
LA MASSEUSE. — La vic est si chère, que si l’on ne
256 Voyage autour du grhnd Monde.
faisait pas un peu de tout, on n’arriverait pas à joindre les deux lx)uts.
LA COMTESSE. — Alors, VOUS faites un peu de commerce ?
LA MASSEUSE. — Pas précisément.
LA COMTESSE. — De l’art ?
LA MASSEUSE. — Non pluS.
LA COMTESSE. — Vous m’intrigucz plus que je ne puis le dire. Vous faites des commissions peut-être ?
LA MASSEUSE. — C’cst, en effet, une des branches...
... LA COMTESSE. — De l’arbre du m^l, je sais cela.
LA MASSEUSE. — Enfin, madame la comtesse, nous ne faisons pas d’enfantillage, n’est-ce pas ? Quand on n’a que de bonnes intentions , le mieux est de s’expliquer clairement.
LA COMTESSE. — Allez, ne vous gênez pas !
LA MASSEUSE. — Je puis vous servir de cent façons différentes. Il faut bien que les femmes s’aident entre elles : la vie est si difficile et la société si chatouilleuse. J’ai mille ressources dans mon sac. Rien ne m’étonne, rien ne me rebute, rien ne m’épouvante.
LA COMTESSE. — Voycz-vous ccla I
LA MASSEUSE. — On peut me confier les missions les plus difficiles sans la moindre crainte. On ne m'a jamais prise au dépourvu.
LA COMTESSE. Mais savez-vous bien que c’est une bonne fortune insigne que de vous connaître ?
LA MASSEUSE. — Quand vous m’aurez conté vos petites histoires...
LA COMTESSE. — Nous nous en tiendrons là, si vous le voulez bien, femme Gringoire.
LA MASSEUSE. — Vous dites?...
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LA COMTESSE. — Je mc sens tellement mieux qu’il est inutile que vous reveniez.
LA MASSEUSE. — Cependant...
LA COMTESSE. — Vous m’avez radicalement guérie...
LA MASSEUSE. — Oh ! madame !
LA COMTESSE. — Vous m’avez guérie des masseuses.
LA MASSEUSE. — Madame la comtesse m’aura mal comprise.
LA COMTESSE. — Prenez ces deux louis et sortez.
LA MASSEUSE. — Madame la comtesse n’y pense pas. Deux louis pour une si belle cure I... ce n’est pas payé. Guérir en une seule séance, cela se voit rarement et mérite mieux que deux louis.
LA COMTESSE. — En voilà cinq. Partez et oubliez le chemin de chez moi.
LA MASSEUSE. — L’oubU SC paye à part, madame la comtesse.
LA COMTESSE. — Que voulez-vous dire î
LA MASSEUSE. — Qu’on n’oublie pas facilement les adorables...
LA COMTESSE. — Voilà cinq louis de plus, êtes-vous satisfaite ?
LA MASSEUSE. — Autant qu’on peut l’être en perdant une pratique comme la vôtre, madame la comtesse. C’est égal, on ne sait pas ce qui peut arriver. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je vais toujours vous laisser quelques adresses. Si ce n’est pas pour vous, ça sera pourvus amies. 11 est impossible que dans votre société...
LA COMTESSE. — Coquine !
LA MASSEUSE. — A votre service