LA FÊTE
Si les premiers salons sont à peine éclairés, en re vanche, la grande galerie des fêtes est éblouissante. Je vous jure qu’en y entrant, les plus blasés ont un instant de vertige. Les proportions grandioses de la salle, l’éclat des lumières qui remplit les cristaux de miettes d’arcs-en-ciel, les tentures chatoyantes, les ornements d'or, les marbres neigeux, les fleurs éclatantes des camélias qui se détachent sur le fond calme et sombre des feuillages, comme des étoiles de pourpre dans un ciel vert, les sonorités folles, les airs pimpants, les rhythmes entraînants de l’orchestre, les tourbillonnements de cette foule bigarrée , soyeuse, dorée, veloutée, qui secoue ses paillons, ses perles et ses pierreries au milieu d’une vapeur rougeâtre et de
Plaisir de Roi. 3og
la poussière d’or, tout cela éblouit, étourdit, et l’on s’arrête involontairement, anxieux de savoir si l’on ne va pas, en posant le pied dans ce monde fantastique, laisser sa raison sur le seuil.
Les femmes, avides de beauté, ont eu recours à tous les raffinements, à toutes les ruses. Elles ont accepté les secours de l’impudeur ; tout leur est bon pour être belles.
On appelle épaules, cette nuit, ce qu’on appellera demain de tout autres noms. La rangée de perles ou l’anneau d’or qui s’enroulent au haut du bras, seront des manches; ce jupaillon écourté, effronté, sera une robe; le mollet se nommera cheville; le sein, poitrine, et hormis l’inamovible ceinture, tout sera modifié, transformé, débaptisé. On s’enlumine le visage, on poudre d’or ses cheveux blonds, on saupoudre de» nacre ses cheveux noirs. On s’encadre les yeux, on se rougit les lèvres, on se badigeonne, on se tamponne, on se déshabille, on prend les allures les plus fantaisistes. Il faut être belle; on le sera à tout prix.
Pour qui tous ces prodiges î pour qui tous ces efforts? pour ces messieurs? Oh! que nenni! On n’a pas besoin de se donner tant de mal pour leur plaire et se faire désirer; on n’a qu’à tout leur refuser. Et puis, cela en vaut-il bien la peine, un homme ? Si cela n’était pas habilement défendu, y tiendrait-on ? Faiton de grands frais pour ceux qui sont permis, je vous le demande ? Non, cent fois non. Ces miracles, c’est un peu pour faire damner ses bonnes amies qu’on les a accomplis. La femme est plus friande d’un compliment de femme, que de cent madrigaux masculins, parce que cet éloge, il faut l’arracher, le conquérir
à la pointe de l’épée. Mais c’est avant tout pour « l'homme noir » qu’on veut être belle, pour ce pauvre esclave royal, toujours surveillé, qui, sous le masque, va pouvoir enfin attester ses préférences.
Il faut en prendre votre parti, mes petits messieurs, vous rentrerez bredouilles. La chasse est réservée, ce soir.