‹ Voyage autour du mondeChapitre 2 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La botanique, comme nous devons l'entendre, ne consiste pas seulement à étudier les caractères extérieurs des plantes, à énumérer leurs organes de végétation, tels que tiges, racines, feuilles, etc. ; à compter les parties de leurs fleurs et de leurs fruits, ni même à constater les rapports symétriques qui existent entre elles, pour en déduire ensuite des classifications plus ou moins naturelles dans lesquelles viennent se grouper les familles qui composent les classes, les espèces qui constituent les genres, etc. Des travaux de cetie sorte, considérés au point de vue de l’histoire naturelle proprement dite, qui veut, avant tout, connaître, caractériser et nommer toutes les productions de la nature, forment, sans contredit, une des parties les plus essentielles de la science des végétaux. Mais, disons-le avec assurance, si cette science, tout importante qu'elle est, considérée à ce point de vue, se bornait à la seule inspection des organes extérieurs qui servent à distinguer les uns des autres les

BoniTE. — Botanique. 2

êtres des divers embranchements, à les coordonner entre eux , à les caractériser par des signes particuliers et à les désigner par des noms spéciaux, elle serait d'une désespérante stérilité pour les besoins matériels et intellectuels de l'humanité, et n’atteindrait jamais le but réel vers lequel doivent tendre les sciences, la connaissance intime et philosophique de l'univers et de sa raison d’être.

Les nobles instincts progressifs de l’homme, le seul être de la création qui ait bien compris, selon nous, son origine, son essence et la mission qu'il est appelé à remplir, et ses incessantes aspirations vers la connaissance des merveilles de la nature, l’ont rapidement guidé vers des études plus approfondies, d’où sont sorties de nouvelles sciences , celles qui traitent du développement , de l’organisation et des fonctions des végétaux.

De là, en effet, sont nées l'organogénie , ou la formation des diverses sortes de tissus de toutes les parties des plantes ; l'anatomie, qui indique l'ordonnance et la répartition de ces tissus divers dans les organes spéciaux ; la physiologie , qui en précise les fonctions générales et particulières , etc.

Connaître un végétal dans ses parties extérieures ou morphographiques, dans ses phases de formation et de développement , dans sa composition intime ou anatomique , ainsi que dans le jeu des fonctions de ses organismes essentiels , devait peut-être suffire aux espérances et aux ambitieuses prétentions des naturalistes. I n'en a cependant pas été ainsi. Ils ont pour la

INTRODUCTION. 19 plupart cherché à s'élever jusqu'au principe de la vie, afin d'en démontrer au moins les effets, et, s’il se pouvait , la uature et l'essence.

Après de longs et infructueux efforts, les uns, les plus sages peut-être, mais aussi les plus sceptiques dans leur genre, regardant la solution de ce grand problème comme entièrement impossible, ont fini par déclarer que ce qu'il y avait de mieux à faire était de ne plus s’en occuper ; les autres, plus mal inspirés sans doute, ont dit, bien moins par conviction que pour sauvegarder les intérêts de l'intelligence humaine, que chercher à connaître les secrets de la nature serait une profanation, et que tenter de lui dérober ses divins mystères serait un sacrilége.

Mais il en est d’autres , probablement les plus égarés de tous, nous pouvons bien le dire puisque nous sommes de ce nombre, qui, sans espérer trop, ne désespèrent pourtant de rien, et qui, ne pouvant admettre que les limites de l'esprit humain soient irrévocablement fixées à l’état actuel de son développement, ne voient aucun danger réel à sonder de temps en temps le sol encore mystérieux et jusqu'ici impénétrable de la science future, dans l'espoir de rencontrer les premières lueurs qui pourront y guider l'humanité.

Leurs espérances seront vaines , crie-t-on de toutes parts, et les savants qui se livrent témérairement à des travaux spéculatifs de ce genre ne recueilleront, pour prix de leurs efforts, tout en s’égarant , que les fruits amers des plus cruelles déceptions. Cela n’est mal-

heureusement que trop à craindre pour la plupart. Mais est-ce une raison suffisante pour que tous s’abstiennent ? Nous ne le pensons pas.

Nous le demandons, en effet, à tous les hommes sensés : que peuvent redouter des naturalistes consciencieux qui, après avoir étudié tout ce qu’une science renferme de plus certain, de plus positif et de plus incontestablement démontré, après s’être franchement initiés et en quelque sorte assujettis et dévoués aux principes rationnels qu'elle enseigne, mais du reste peu satisfaits de son insuffisance, de l’ensemble et de la coordonnance des faits et des principes dans lesquels on l'aura circonscrite, chercheront à s élever un peu plus haut que le sol sur lequel elle repose, pour jeter de là un premier regard dans le champ éloigné de l'avenir ?

Ne sait-on pas bien d’ailleurs que s’il y a généralement un danger personnel pour ces sortes de sentinelles avancées, qui s’y exposent volontairement, pour ces éclaireurs audacieux de la science , ordinairement guidés par de généreuses espérances , il y a aussi plus de sécurité pour le corps tout entier, dont ils protégent la marche, et qu’en tout état de cause il faut nécessairement sacrifier les intérêts particuliers aux intérêts généraux.

Nous reconnaissons donc que s’il est dangereux de voir beaucoup de personnes se hasarder sans ordre et sans boussole, et guidées seulement par leur esprit aventureux dans cet immense désert des spéculations avancées d'une science où, si elles ne se perdent pas

INTRODUCTION. 21 rapidement , elles peuvent entrainer les esprits superficiels et légers, il est au contraire essentiellement utile que d’autres, plus expérimentées, plus capables de bien sonder le terrain et de jalonner la route qu'elles se sentent la force et la volonté de tracer, afin d'assurer leur retour, y fassent de temps à autre une incursion de reconnaissance qui, si elle peut leur être personnellement nuisible , sera certainement profitable aux autres.

Pour nous qui nous sommes engagé dans ce difiicile sentier, nous déclarons d'avance que nous y avons forcément été conduit par la nature même de nos travaux , et qu’en cela nous n'avons fait qu'accomplir un devoir rigoureux envers la physiologie qui est notre science de prédilection.

Cette science a éprouvé , depuis quelques années , les plus rudes atteintes de la part de plusieurs chimistes modernes contre lesquels nous avons résolu de la défendre, Enivrés par les innombrables succès qu'ils ont obtenus dans leur véritable direction, ils n ont pas craint, en effet, de porter une main téméraire sur les corps organisés vivants qu'ils ont cherché à entraîner dans leur domaine, déjà trop rempli, et à assujettir à leurs lois les lois qui ne régissent que les corps morts.

Cela nous a conduit, presque malgré nous , a entreprendre un travail sur la classification des sciences physiques et naturelles, qui aura besoin d’être longtemps müri avant de voir le jour, et qui d’ailleurs ne

pourrait prendre place ici.

Nous en donnerons cependant un léger aperçu, ne fût-ce que pour faire comprendre la direction d'idées, bonnes ou mauvaises, que nous avons suivie.

Nous avons commencé par jeter un coup d'œil général sur l’ensemble des sciences, et nous avons facilement reconnu que la plus grande confusion règne dans les classifications qu’on en a faites (1), confusion qui se révèle à tous les esprits, dès qu’on se pose cette simple question : qu'est-ce qu'une science?

Il y a alors un sombre — de sciences 8 qui se : sentent de toutes] , sans dé

Mais dès qu’on se demande : es es science physique ? Oh! alors, on trouve une définition régulière, précise et incontestable : la science physique est celle qui repose sur un principe de la nature. Cela nous a naturellement conduit à nous demander encore : qu'est-ce qu’un principe physique? Et nous n’avons trouvé dans la science que des réponses contradictoires telles que celles-ci : une cause, une

(1) Ce n’est qu'au moment de mettre sous presse (le 9 septembre 1850) que nous avons appris qu’il existait depuis longtemps (1833) un immense et admirable travail sur ce sujet, par lun des plus illustres savants de l'Europe, par M. André-Marie Ampère (Essai sur la Philosophie des Sciences). Nous ne nous-adressons donc ici qu'aux travaux es A re gt notre —. et be précédent, les

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