CHAPITRE DIX-SEPTitUK. SaS
sar les falaises. On voit alors les eaux , subitement arrêtées dans leur mouTemenl, bouillonner ets'agîter éperdues dans tous les sens; c'est au milieu de ces vagues courroucées que le péril est le plus grand et que la plus petite erreur de Tbomme de barre peut, du même coup, faire chavirer l'embarcation et broyer son équipage contre les rochers. — Les naturels n'ont pas manqué de consacrer ce passage par nue légende. Ils nous racontèrent qu'autrefois, lorsqu'une pirogue de voyageurs doublait cette pointe dangereuse, un petit vieillard bossu, mais extrêmement agile, s'avançait sor les roches déchiquetées qui bordent la mer, et \k, en dépit des flots furieux qui s'abattaient sur lui , il bondissait en une danse surnaturelle. Le spectacle était si étrange que les malheureux voyageurs étonnés laissaient un instant leurs pagayes immobiles. C'était assez pour que la lame eût le temps de saisir et de lancer contre les icneils la pirogue et ses matelots, dont les cris de mort se mêlaient dans les airs aux éclats de rire joyeux et sataniques du vieillard.
Pendant que notre baleinière longeait cette côte tourmentée, nous aperçâmes une cavité immense qui entaillait profondément la partie inférieure d'une haute falaise basaltique ; une série de mamelons coralligénes à fleur d'eau en abritait l'entrée. Sur le sol de cette caverne, à peine élevé de quelques pieds au-dessus des eaux , une famille indi-
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Sae LA KOQTELLE-CALËtlONlE.
gëiie, Doncbalamnient couchée, regardait passer notre embarcation. Curieux de voir de près cette étrange compagnie , nous pénétrâmes dans le petit port qui s'ouvrait devant la grotte , et nous mimes pied k terre. Cette visite inattendue causa plus d'étonnement que de crainte & ces hommes qui vivaient ainsi exilés du reste du monde, dans une hutte naturelle de rocher, d'où l'on ne pouvait sortir que par mer. Une pirogae était mouillée dans le petit havre au moyen d'une grosse pierre et d'une liane ; deux autres avaient été halées dans la grotte elle-même, qui était profonde et spacieuse. Ces gens ne vivaient que de poissons et de coquillages; leurs nombreux 61ets et leurs flèches acérées couvraient les parois de ce véritable repaire de fauves. Il me semblait Être reporté en arrière de plusieurs milliers d'années : j'avais devant moi l'homme primitif dont nous trouvons chaque jour, enterrés dans le sol, quelques débris d'os ou de grossiers instruments.
Aussitôt que la forme des rivages nous le permit , nons débarquâmes afin de recommencer nos études sur l'île.
La végétation et la faune sont pauvres en espèces , ainsi que l'on devait s'y attendre sur une île formée pour ainsi dire d'hier, et l'on pourrait, jusqu'à un certain point , k latitude égale , mesurer l'ancienneté géologique d'une ile parla plus ou moins grande va-
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riété des espècesorgaoîsées qu'elle reufenne. — Nous y avons iutroduit l'oranger et le goyavier, deux ai> bres qui y abondent aujourd'bai, el, chose bizarre, ont nui beaucoup, l'an àl'indigëne, l'autre aasol; mais quelques développements sont nécessaires pour le démontrer.
L'indigène' auquel nous avons Eait connaître nos boissons fermentées, est devenu un déterminé buvenr. Si l'Européen s'enivre , il a parfois une certaine excuse, c'est en mangeant, causant, chantant, qu'il se laisse glisser sur la pente; sous l'influence des vapeurs alcooliques , sa gaieté se développe, ses idées sont riantes , vives; la saillie, le bon mot arrivent en foule, et tout est bien, pourvu qu'il ne dépasse pas ce point ponr redescendre la pente brutale. Mais le Tahitien ne connail pas ces intermédiaires , ce qu'il veut, c'est l'ivresse pour l'ivresse; la liqueur la plus forte est pour lui la meilleure; donnez-loi une boaleille d'absinthe, it la videra d'un trait, puis il tombera sur le sol comme une masse inerte , il dormira en plein soleil pendant cinq ou six heures; à son réveil, il sera prêt à recommencer. Mais nos boissons coûtent cher; de plus, en présence de ces abus, des édits ont dû en interdire la vente aux indigènes. Qu'ont failles Tahifiens? Ils font fermenter , par grande qoantité, le jus de l'orange que nous leur avons fait connaître , ils obtiennent ainsi ane liqueur alcoo-
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lique qui leur suffit à atteindre leur but si désiré, l'ivresse. Mais comme celle-ci se fait attendre , ils s'abandonnent dans l'intervalle anx danses et aux débauclies les plas indescriptibles : vieillards , hommes , femmes , enfants , se donnent la main dans cette orgie , sans même' qn'il puisse venir à leur pensée ce que de semblables débauches ont de honteux. — Ainsi l'oranger fut pour ces sauvages comme le pommier du paradis terrestre, tarbre du bien et du mal. C'est encore depuis qu'ils nous connaissent que ces insulaires ont pris la feuille de vigne , c'est-à-dire nos vêtements. Voilà donc deux faits importants que je prendrai la liberté de soumettre à ces casuistes qui discutent encore pour savoir si la pomme qui égara nos premiers parents, n'était pas nue pomme d'or; n'a-telle pas amené à la Noavtlle-Cytbère les mêmes désordres que dans l'Eden?
Quant au goyavier , c'est à la terre qu'il s'attaque. Introduit il y a quarante ans k peine, il s'est multiplié naturellement à un tel point qu'il couvre la contrée jusqu'au sommet des montagnes les plus élevées. Comment indiquer que ce sont les porca sauvages qui , se nourrissant de ses fruits, en transportent ainsi partout la graine qu'ils ne digèrent pas? Cetarbre est un fléau ; il tne , chasse, remplace tous les autres végétaux et s'installe en fourrés impénétrables que la hache seule , avec la plus grande
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peine, parvient & élaguer, lorsqu'on vent mettre nn terrain en cniture. On ne trouve donc pas à Tahiti de prairies naturelles où pourraient s'élever en liberté des troupeaux. Aussi , k part le porc , les animaux de boucherie errent languissanls , amaigris, circalant avec peine dans ces taillis, où ils ne se soutiennent qu'en mangeant les herbes de quelques rares touffes, des feuillages, de jeunes bourgeons et certaines écorces tendres.
KoDS rencontrâmes encore de splendîdes pieds de bois de rose et de tamanous, dont les bois sont si beaux el si durs. Le tamanou (kanophyïlum inophylum) est un bois sacré pour les indigènes; ils le plantaient autrefois aatour des moraïs ou monuments sur lesquels on offrait des victimes humaines aux divinités : celles-ci aSeclionnaient , disaient-ils , son ombrage et s'y plaçaient inaperçues pendant les sacrifices. — La fleur du tamanou est très-parfumée et son bois fort recherché des Européens pour l'éhénislerie. Le tronc de cet arbre atteint deux mètres de diamètre , et dix à quinze mètresdehauteur.Bien que l'ancienne religionse soit tont & fiiit elfocée du souvenir des Tabiliens , ce n'est jamais suis nn sentiment de crainte superstitieuse qu'ils voient tomber sous la iiacbe européenne ces arbres sacrés; aussi, dans le principe, ils se tenaient à l'écart pendant que le bûcheron frappait avec indifférence ces troncs séculaires qui avaient
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été les témoins des cérémonies d'une des religions
les pins cnrienses qui eût jamais existé.
Il serait trop long d'entrer dans des délaîls sur la religion ancienne et si compliquée de ce peuple; je ne saurais cependaol passer complètement sous silence la secte des Arioîs , à laquelle un cinquième environ des habitants appartenait lorsque nous arrivâmes.
Cette religion, ou plutôt cette société, avaos iin initiation, ses mystères, sa hiérarchie et ses statuts; chacun des membres , en entrant , s'engageait à étouffer tous les enfants qui naîtraient de lui; les femmes étaient en commun.
Les autres pratiques des Arioîs étaient la débauche, la danse, la volupté, et parfois même le vol et le brigandage. Us parcouraient les tribus, imposant partout une dîme de plaisir et donnant le spectacle d'orgies indescriptibles.
Comme ils tuaient leurs enfants, la société ne pouvait se maintenir que par un recrutement. La première condition pour être admis était de ne pas ciaindre la mort, d'être brave à la guerre et passé mailre en fait de débauches. Le chef de la société ainsi que les principaux devaient être alliés aux familles royales ; ils jouissaient des plus grandes privautés et marchaient partout en maîtres. Leurs inférieurs diSéraient seulement d'eux en ce qu'ils demandaient les choses avant de les prendre, tandis
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