‹ Voyage autour du mondeChapitre 30 sur 115 · CHAPITRE TR0I8IÈUB · texte numérisé non relu

CHAPITRE TR0I8IÈUB

quante pas environ du tronpean, je levai la tête, il ne paraissait pas trop énrn ; plein d'espoir, je continuai ma marche. Mais la bande prit l'éveil , je vis les pins âgés aspirer l'air avec force , se mettre en mouvement, décrivant de petits cercles; les plus jeunes, couchés sur le sol , se levèrent pour suivre leurs mères; j'étais encore trop loin pour faire feu, je m'arrêtai plein d'anxiété moi-même. An bout de quelques minutes, le troupeau prit lentement la direction des sommets ; il était évident que, non encore conscients da danger qui les menaçait, ils agissaient ainsi seulement par prudence et sous l'inspiration des plus vieus de la bande; une belle chevrette, seule, retenue sans doute par la curiosité, le corps h demi caché par un buisson , regardait avec étonnement le bas de la montagne; c'était ma dernière chance. Je n'avais que vingt pas à faire pour être & perlée, je les parcourus en rampant sur le sol aussi vite et avec autant de précautions qae mon excitation le permettait; alors je dressai lentement la tête : je pouvais tirer, la distance était raisonnable; la chevrette était k la même place ; elle avait justement la tète tournée de mon côté, position défavorable pour ne lui envoyer que des grains de plomb; . j'ajustai néanmoins, mais, je dois l'avouer, mon cœur battait et mes mains étaient tremblantes, au point que je fus obligé d'abaisser mon arme. L'émotion qui me dominait alors n'était point, comme oo

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pourrait le croire , celle qui s'empare chez nous du chasseur k ses débuts; si mon cœur battait, si la fièvre agitait mes mains , c'est ^ue de mon coup de fusil dépendaient le repas de mes compagnons, le mien , presque la vie après ces trois jours de jeûne ; c'était la véritable émotion de la chasse, la plus rationnelle, donner la mort pour ne pas mourir soimême et non pas pour que l'on dise de vous : aC'est un bon tireur et il tue quatre fois sur cinq. » J'ajastai dfi nouveau, un genou en terre : la chevrette regardait toujours vers moi ; j'attendis quelques secondes, à ce moment elle tourna la tête vers ses compagnons qui continuaient à s'éloigner : c'est ce que j'attendais. Elle me montrait en plein le cou, la partie la plus vulnérable; je fis feu. elle tomba en s'aGTaissant sur elle-même; je me redressai, deux faurlements retentirent et deux corps noirs passèrent en bondissaDt à mes côtés : c'étaient Zachario -«t Soulouque qui allaient chercher la béte, pendant que le reste du troupeau, ivre de peur, s'enfuyait au loin, à travers les rocs et les broussailles si calmes et si solitaires d'habitude. Appuyé sur le canon de mon fnsil, d'où s'échappait encore la fumée de la poudre , je jetai les yeux autour de moi. La passion de la chasse, maintenant assouvie, me permettait de jouir de l'imposant spectacle qu'il m'était ainsi donné de contempler : à mes pieds, à plusieurs centaines de mètres, la mer, blanche d'écume, furiense,

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CHIPITHE TROISIÈME. 89

(ourmeDtée soiis les efTorts des veols; à l'horizon, de gros nuages qui semblaient rouler sur les flots, puis les cAles de l'île, capricieusement dentelées; au-dessus de ma tête, le Mont-d'Or, majestueux, couronné de vapeurs qui floltaîenl niënie autour de nous, rasant le sol dont elles suivaient toutes les ondulations. Quel beau spectacle!...

Nous revînmes an campement joyeux de notre capture, qui fut bientAt dépecée; je crois bien que le même soir il n'en restait plus que la peau et quelques os que Soulouque lui-même n'avait pu engloutir.

Malgré la bonne aubaine qui nous était arrivée, il me tardait de quitter cette c6te oii je n'avais plus rien à faire el qui nous avait été si néfaste. Le temps était rien moins que rassurant ; on mit néanmoins la pirogue à la mer, la voile fut hissée, et nous courûmes une bordée au large pour nous élever au vent , qui était presque debout. Nous n'avions qu'une pirogue simple, se composant du tronc d'un kaort évidé, rendu stable sur l'eau par un balancier, c'est-à-dire une longue pièce de bois qui flottait elle-même parallèlement à i'arbre creux; trois barres en bois léger, flexible et solide, perpendiculaires à la direction de l'arbre creux et du balancier, les reliaient el les maintenaient à une distance de deux mètres cinquante environ ; des planches sur champ entouraient l'ouverture de l'arbre creux, aux rebords duquel elles étaient solidement cousues par une cor-

delette de fabrication indigène : par ce moyen la pirogue était exhaussée au-dessns de l'eau d'environ on pied ; enfin , un pont d'un mètre de largeur fermait le tout, ne laissant que quelques ouvertures dans lesquelles, nous étions placés les uns à la suite des autres , ayant tout le torse dehors et les pieds sur le fond de la pirogue; de cette façon les lames qui nous inondaient à chaque instant laissaient pénétrer très-peu d'eau ; du reste , du homme avait pour occupation spéciale de la vider constamment. A mesure que nous nous éloignions du rivage, nous rencontrions une mer de plus en plus tourmentée ; la hrise , qui n'était plus arrêtée par les contours de la terre, était aussi dans toute sa force; notre grande voile triangulaire nous donnait une allure rapide, et les lames qui venaient furieuses s'abattre sur nous semblaient menacer à chaque instant de nous arracher notre balancier, la chose la plus malheureuse qui pût nous arriver. Quoique je n'eusse jamais a6'ronté en pirogue une mer aussi irritée, j'étais pourtant assez au (ait de la solidité de ces embarcations pour ne pas avoir trop de crainte, et je savais que les coulures qui retiennent les différentes pièces, permettant on certain jeu, valent mieux que des clouures. La voile et le balancier sont toujours disposés en sens inverse l'un de l'autre par rapport k l'arbre creux, de façon à se faire équilibre; maïs, dans les violentes risées qui nous

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