CHAPITRE ClNQUtfcHB. IIS
quillité au miliea de ces nonveaiix compagnons; leurs langues pendantes et leurs flancs ruisselanls de sueur attestaient d'ailleurs leur besoin de repos. Nos chevaux ne demandaient pas mieux, de leur c6té, que de respirer un instant; alors chacun de nous, après s'être placé à une petite distance du troupeau, de manière à le garder sans l'efiaroucber , mangea nn peu de biscuit et but une larme de cognac; puis on alluma les pipes, en attendant ceux qui n'étaient pas arrivés. Noire halle fut courte, car bientôt les claquemenis de. fouet sur notre droite et un bruit semblable au roulement éloigné du tonnerre nous avertit que l'autre partie arrivait. Elle ne se fit pas attendre longtemps, et nous vîmes un troupeau suivi de quatre stocUmen Tranchir un des cols d'une rangée de coUïnes et galoper vers nous à toute vitesse; quelques instants après nous étions tous réunis. Le temps de s'humecter le gosier à la gourde , d'allumer nne pïpe éteinte , et l'ordre fui donné de se mettre en place pour emmener le « mob n à la station de notre squatter , distante d'à peu près deux lienes. Une escouade de stockmen se mit à environ cinquante mètres h droite, une autre à gauche, et le reste derrière le troupeau; puis commença nne salve de claquements et de cris , et bientôt le bétail eflaré prit la direction laissée ouverte, et nous partîmes au galop de chasse; ceux qui furent postés sur les flancs étaient chargés de ramener (ouïe béte
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qui tenterait de s'échapper. C'est là oii les accidents arrivent le plus souvent, car à chaque instant les bœufs font leurs efforts pour partir à droite on à gauche, et si une béte pari, dix, vingt on même souvent toute la bande suit.
Je fus témoin d'an accident qui, heureusement, n'eut pas de graves conséquences. Nous longions une colline couverte d'arbres assez rapprochés, quand tout à coup nn bœuf part tète baissée et la queue en l'aîr pour s'esquiver ver^ la droite et en descendant. Joé part comme une flëcbe, pendant que ses trois camarades se tiennent prêts à le suivre pour lui venir en aide au cas oii il ne suffirait pas pour arrêter le déserteur. A peine eut-il fait cent mètres que son cheval manque des pieds de devant et s'abat, pendant que le cavalier file en avant,'faisanl plusieurs cnibutes sur le sol ; mais il se redresse aussitAt , reprend son cheval, el santé de oouvean en selle : pendant ce temps, Muirice, voyant Joé désarçonné, court prendre sa place devant le bceuf, qui ne cessait pas sa fugue, et vapourle^OKmer, quand son cheval trébuche contre un arbre, et les voilà tons les deux étendus dans les herbes. Bob , qui suivait Maurice, évite le tronc d'arbre, mais bientôt après, tonrnanl trop court un jeuiie niaouli , s'y accroche le genou et tombe allongé sur le dos. Tout ceci se passe en moins d'une minute, et en moins de temps encore tous trois étaient en selle et aux trousses du
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malheureux auteur de leurs culbutes, sur lequel ils se Tengèrent en lui administrant une correction, bien éuergique si les gouttes de sang et les plaies sur ses reins en étaient liue preuve. Quant aux cavaliers, ils en furent quittes pour quelques contusions et des égratignures dont un stockman fait peu de cas ; le plus grand malheur échut en cette occasion à Joé, qui eut sa pipe broyée dans sa pouck (sorte de sac de cuir que maintient la ceinture), et ses gémissements auraient pu faire croire qu'il venait de perdre un de ses plus chers parents, si ce n'eût été cependant les jurons qu'il adressait au bœuf réfraclaire , sur la peau duquel il envoyait une grêle de coups de fouet, ne lui promettant pas moins que de l'écor cher de cette façon. Du reste, ce bœuf jouissait d'une renommée de malice et de méchanceté particulières ; on le nommait u Soldai » : c'était une grande bêle rouge sang, à courte queue et à hautes cornes, dont il avait su déjà faire usage en plusieurs circonstances. Soldat ramené â l'ordre, nous reprimes U direction du stock yard, et eu trois quarts d'heure d'un bon galop nous sentions que nous approchions. Le bétail formait une traînée d'un quart de mille de longueur et beuglait à tue-fête; les veaux étant plus vite fatigués, avaient pris l' arrière-garde et commençaient à se laisser dislancer par leurs grands parents; force fat alors aui stockmen de mettre leurs chevaux au pas et de jouer du fouet constam-
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ment, pour exciterces petits animaux ainsi que leurs mères, qui ne voulaient point les quitter; on fut même obligé de laisser derrière quelques vaches avec leurs petits, sans quoi le mob se fût trop étendu en longueur, et n'eût plus pu être conduit. Ordinairement on charge nn stockmao moins .habile que les autres de ramener en un second troupeau tous ces retardaires fatigués et faciles à conduire.
Arrivé aux environs du a stock-yard n , on fait son possible pour réunir le troupeau en une seule masse, que l'on pousse tant que l'on peut, afin de la forcer fa entrer dans un entonnoir formé par deux barrières qui vont en convergeant pour se réunir à la porte du yard. Quand le bétail est entre ces deux barrières à vaste ouverture et h étroite issue, tous les slockmen se mettent à son entrée; Ifa, grâce à d'énergiques coups de fouet, à des cris, à des gestes, ils décident le troupeau à entrer dans le stock-yard. Aussitôt qu'une béte a passé on fait silence, et les antres se mettent à entrer chacune fa son tour; mais si on continuait les cris et les claquements de fouet, ces animaux se jetteraient tocs vers l'étroite issue, et beaucoup d'entre eux seraient étoufiés ou broyés. Quelquefois, pendant le silence qui suit, un bœuf essayera de forcer la ligne Ae slockmen, mais un coup de fouet bien appliqué sur l'œil ou le nez le fait retourner à sa place. Enfin voilà toute cette masse
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magissante enfermée dans le parc ; le soleil achève son cours, et ce n'est pas trop 161 pour les bommes, les chevaux et les bœufs.
C'est pour marquer les jeunes, casirer'ies mâles et compter ses troupeaux, que le propriétaire fait, une ou deux fois par an , le « muster » . Mais c'est chaque jour aussi que ses a stockmen n , du matin au soir, parcourent à cheval la concession pour examiner l'étal des troupeaux. Nous avons vu l'habileté de ces centaures ; leur adresse à manier le fouet est surtout merveilleuse. Celui-ci est d'une forme spéciale ; le manche de bois dur, d'un pied de longueur, rigide, se termine en pointe effilée ; quant k la lanière, elle est en cuir tressé avec le plus grand soin : longue d'environ six mètres, enflée vers son milieu, amincie aux extrémités, on dirait le corps souple et nerveux d'un serpent. Un boa stockman se reconnaît an soin méticuleux qu'il apporte à l'entretien de son n stock-whip n et à l'habileté avec laquelle il s'en sert. Celle-ci est merveilleuse. Pendant qu'un novice saurait à peine mettre en mouvement sa lourde, longue et flexible lanière, lui la &il tournoyer situante au-dessus de sa tète et remplit l'air de claquements rapprochés aussi violents que les détonations d'une arme à feu. Ce n'est pas tout : qu'un a taon n se pose sur le mufle seusible d'un des membres du troupeau, du haut de son cheval lancé à toute vitesse le stockman mesure
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la disfance pendant que la lanière du Fouet tournoie un instant dans l'air, pour venir s'abattre enfin sor la mouche importune et l'écraser. Les plus habiles, se plaçant k ciaq ihèlres d'une bouteille debout sur le sol, par un coup sec lut arrachent le goulot sans briser le reste dn vase.
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De Paît* A Kana)«. — Le niaouli et le Mndal. — Lei ■ btillinl» ■ dei ikuicuiei laiivagea. — Rclour.
C'est pendsDt mon séjour à Païla que je fis arriser, un beau jour, une compagnie de touristes, ofticiers de la frégate la Sibylle, qui se trouvait alors en rade de Nouméa. Ces voyiigeurs ne se proposaient pas moins que de se rendre k Kanala, sur la cAte orientale, c'est-à-dire de parcourir une route de cent quarante kilomètres , le long de laquelle il faut incessamment franchir des ruisseaux , des torrents ou des rivières , s'élever péniblement le long des pentes roîdes et abruptes de l'amas de montagnes qui forme la charpente de l'ile. Si l'on ajoute à ces difQcnltés l'isolement complet au milieu des insulaires, dont on connaît les effrayants appétits, on admettra aisément que mes touristes devaient avoir, pour entreprendre c«1fë excursion , une bonne doso d'énergie, surtout lorsqu'une cerlaînc liabitude de la marche et un long sevrage des aliments d'Europe n'ont pas encore endurci les muscles et l'cslomac du voyageur.
Je ne sais si mes voyageurs se rendaient un compte
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bien exact de ces difficultés d'un trajet de deux cent quatre-vingts kilomètres, aller et retour; il m'était un peu permis d'en douter en voyant l'équipement fantaisiste de quelques-uns d'entre eux, qui nonseulement portaient un véritable arsenal, mais avaient encore rehaussé le tout par des costumes de Fra-Diavolo du plus bel effet, mais des plus gênants avec la chaleur et les mauvais passages que nous allions affronter. Aussi je crus faire un acte véritable de charité en me joignant à cette troupe, sachant Irës-bien que mon concours pouvait lui sauver, non-seulement bien des misères, mais peut-être la vie. Les faits répondirent en grande partie à mes prévisions , et je me souviens encore d'un de nos compagnons , ofScier d'infanterie de marine , m' assurant au retour qu'il me devait la vie.
Dans le principe, nous avions comme guides quelques indigènes des tribus soumises de Paita; mon fidèle Papin m'accompagnait seul, et sa qualité d'homme « débrouillard s en faisait un précieux compagnon. Avant de nous engager dans les montagnes, nous pûmes encore une fois nous asseoir devant un confortable déjeuner, servi sous le toit hospitalier de M. Witt, gérant de la maison Martin, et nous ne partîmes qu'accompagnés de tous les souhaits et des u shake-hands n de notre hOte.
Nous voulions aller camper à quelques heures au delà du village du chef Jacques Qouindo, qui corn-
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mande la première tribu indigène que l'on reneonlre, mais l'aspect alfrayant de ce village el l'allure paisible de ses babîtants nous décidèrent à y passer la nail. La case de Quoindo est située sur une élévation dominant la plaine de Païta ; elle est b&lie à l'enropéenne et se compose de deax pièces, dont l'unique ameublement est un mauvais lit do bois qui n'a pas pins d'un mètre quarante ceniimètres de longueur; cette dimension suffit géuéralemenl à un Calédonien, qui pendant le sommeil se tient toujours en raccourci. Cette maison est réservée aux réceptions, le Kanak ne pouvant dormir qiie dans ane case h ouvertnrè étroite, qu'il peut complètement et aisément remplir de fumée pour cbasser les moustiques.
Jacques Qouindo, averti de l'arrivée de voyageurs importants, ne tarda pas à se présenter devant nous, vêtu d'un képi de cbef de bataillon et d'une chemise. Il nous secoua cordialement la main et nous offrit une poule; nous ne restâmes pas en arrière et l'invitâmes à dîner. Pendant le repas la nuit était descendue. Bientôt des feux en assez grand nombre s'allumèrent autour du nAtre, éclairant les profils accentués des indigènes qui s'occapaient gravement et en silence de la -cuisson de quelques laros*, et paraissaient assez peu préoccupés de notre présence. Couchés en plein air, sous un ciel brillant, nous sentions noire poitrine se gonfler en aspirant les
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IM LA NOUTBLLE-CALEDONie.
douces et fraîches brises du soir ; mais cette jouissance se paye cher. Comme les médailles, toutes les belles choses ont un revers. En effet, an plus doux . moment de notre enthousiasme, un bouf-donnement, d'abord confus, étoaffé et lointain, puis bientôt perçant et menaçant, s'abattit sur nous; en même temps mille coups d'épingle nous atteignirent même à travers les couvertures; notre sang jaillit, noire peau se gonfla et se déchira sous l'ongle qui crofail chasser la douleur et l'augmentait... Nous étions la proie des moustiques.
Nous nous réfugiâmes dans la case, mais mes compagnons inexpérimentés n'avaient qu'une moustiquaire pour quatre ; en y joignant la mienne, cela faisait deux pour cinq : c'était peu. Enfin, trois sous l'une et deux sous l'autre, nous essayâmes de goûter on peu de repos Ce fut impossible. Les moustiquaires, trop petites pour leur contenu, présentaient des brèches par lesquelles, au moindre mouvement, des myriades de nos ennemis, dont nous entendions tout autour de nous les recherches et les fureurs, se précipitaient altérés de sang. Mais h quoi bon s'appesantir sur ce triste sujet? Qu'il suisse de savoir que pendant tout le voyage nos nuits se ressemblèrent , que nos corps se couvrirent de cloches, que toutes les malédictions que peut inventer un homme furent prodiguées k la race des moustiques, et que, dès le lendemain, un de nos compagnons
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CBAPITRE SIXitUB. 1»
de roole, officier d'infanterie de marine, jcnne et vigoureux , renonça à l'expédition , vaincu par l'insomnie et les ^ipfëres. Il reprit le chemin de Nouméa avec un guide kanak et son domestique. Attristés un instant par ce départ, nous fAmes bientôt rendus k notre bonne humeur par l'aspect riant et varié des contrées que nous traversions.
Le lendemain, de bonne heure, nous primes congé de Jacques Qouindo ; en quittant son village nous aperçûmes ses plantations de taros échelonnées sur les flancs des montagnes, suivant toutes leurs ondulations avec une pente régulière. Mais les passages sont affreux : tantâl on marche dans une boue vaseuse, en s'y enfonçaut profondément; tantôt on se hisse péniblement sur un sol incliné, humide et glissant ; tant6t le sentier est étroit et domine un abîme profond.
Toutefois, aux vastes plaines, dont les hautes et grasses herbes nous avaient enveloppés en entier, succédaient de charmantes oasis perpétuellement rafraîchies par un cours d'eau limpide , capricieux. Là croissent le banian gigantesque avec les arcsboutants qui l'environnent, le m^ntîennent et paraissent le défendre ; le banconlier, de la noix duquel le Kanak tire une buile dont il se noircit le visage et le corps dans les circonstances solennelles et qui donne à sa chevelure laineuse le brillant de l'ébéne poli; enfin le tamanou, qui s'élève droit el
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lie u nouvelle-calAdonie.
haut comme nos pins, et dont le bais rouge est si
estimé de l'Européen.
Sur les bords de la Tontonta, le. sol sablonneux noarril une végétation an peu moins ricbe. Le niaouli, le plus triste tnats le plus véritablement utile des arbres de l'île, dont il couvre ordinairement le sol , est eu partie remplacé par d'abondantes tiges de bois de fer {easuarina nodosa), qui sonpirent comme une harpe éolienne à la plus légère brise effleurant leur abondante et fine cbevelure.
Puisque le cours de mon récit me ramène à parler du niaoali, dont j'ai cité plusieurs fois le nom dans les pages précédentes, que le lecteur me permette de consacrer ici quelques lignes plus spéciales k cet arbre , auquel la Nouvelle-Calédonie doit son cachet le plus caractéristique, car il domine dans tous Ic^ paysages , où , par son aspect , il frappe toujours l'œil du voyageur.
Le niaouli (melaîeuca viridiflora) se rencontre dans toute la Nouvelle-Calédonie. 0 abonde dans toutes les plaines et se montre souvent sur les collines el parfois sur les flancs des hautes montagnes. Dans les plaines il forme très-rarement des bosquets serrés, de telle sorte que d'habitude il n'est pas d'un grand obstacle au défrichement. D'ailleurs le colon a toujours besoin de bois pour constniîre sa maison et ses barrières , et le niaouli est encore a8S£z abondant pour suffire à cet usage.
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