‹ Voyage autour du mondeChapitre 56 sur 115 · CHAPITRE HUITIÈME. tlS · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME. tlS

que n'ayant aucune notion de l'art maritime, ils craignirent de se perdre en mer.

Pendant mes excursions dans l'ile Ducos, je trouvai plusieurs filons de cuivre, que je 6s suivre par mes hommes, mais qui ne donnèrent pas de résultats très-satisfaisants. Ans îles Leprédonr et Hugon, qui sont dans le voisinage, je trouvai aussi des fossiles fort intéressants, car ils relient d'une manière certaine les formations géologiques de cette terre à celles de la Nouvelle-Zélande.

M. Martin était un hardi compagoon, et nous fîmes ensemble, au milieu des naturels de la grande terre ou sur les îlots voisins, des chasses, des pèches et des excursions qui m'ont laissé les plus agréables souvenirs. Son île abonde eu porcs sauvages qui en quelques années sont devenus de véritables sangliers, fait curieux et qni vient bien à l'appui de la théorie de la transmutation des espèces suivant les milieux. L'espèce dérivée n'est pas l'espèce d'Europe , mais celle qu'on rencontre dans l'archipel Indien, sous des latitudes et avec une végétation analogues à celles de ces parages, et que l'on connaît sous le nom de u babiroussa. » L'analogie entre les défenses du sanglier de l'île Ducos et celles du u babironssaiest si grande, qu'un naturaliste, en France, à qui je les montrai , s'y trompa. Elles sont en arc de cercle et approchent de la demi-circonférence. Quoi qu'il en soit, cet animal, dont la race n'a

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ITS LA NOnVELLE>CALÈDONIE.

pas mis plas de quelques années pour passer de riiumble condition de porc domeslique & celle de sanglier, est aujourd'hui presque redoutable : trèssouvent il s'élance sur le chasseur avant d'être attaqué : un jonr, sur la grande terre, mon chien Soulouque ayant rencontré un de ces sangliers dans un massif, je m'approchai, attiré par le bruit de la lutte; mais en m'apercenant le sanglier fondit sur moi, et j'eus tout juste le temps d'abaisser mon arme et de lui envoyer dans le crâne , à bout portant , le contenu d'un de mes canons de fusil. A l'ile Ducos, Papin faillit aussi être éventré; il nous suivait, un bâton h la main et la carabine en bandonllère, lorsque nos chiens tombent sur un énorme sanglier. Dédaignant l'usage de l'arme à feu avec un être qui lui semblait aussi vulgaire , le brave Papin fondit sur l'ennemi bâton levé ; mal lui en prit, car le a babiroussa " le chargea, le renversa, et le fit rouler jusqu'au bas de la pente abrupte où la scène se passait; fort heureusement même, car si Papin n'eût pas descendu celle forte déclivité, il aurait bien pu être éventré par le boutoir de l'animal en furear. Le sanglier continoait sa poursuite, et je crois encore que l'issue de la lutte aurait été fatale à mon téméraire compagnon, si une balle dé nos fusils, — qui vint frapper juste à point la tête du sanglier, — n'eût empêché l'animal d'arriver jusqu'au fond du ravin.

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L'ile Hugon, contiguë à l'île Docos, est aussi habitée par un pauvre k Robinson n qui, seul, élève des moutons appartenant à un propriétaire de Nouméa. On trouve également dans son île des bœufs sauvages, mais si farouclies que malgré nos efforts nous ne pâmes jamais parvenir à les approcher suffisamment pour leur envoyer une balle mortelle. I] fallait voir ces troupeaux se sauver hors de notre atteinte, bondissant comme des chèvres sur les rochers de l'ile et broyant sous leur masse puissante les jeunes arbustes des balliers.

Accompagné de U. Martin et dans sa baleinière nous fîmes plusieurs visites à la grande terre. J'y revis la belle plaine de Saint-Vincent, que tous Us jours de nouveaux colons se partagent. Nous traversions souvent de petits villages indigènes qui , surtout ceux du nord , sont encore tout à fait sauvages. Mais combien est misérable l'existence de quelquesunes de ces tribus, surtout celles qui, comme & Ouitcbambo, vivent sur des plages, ou mieux, des bancs vaseux récemment émergés du sein de la mer et bordés par ces marais sans fin du palétuvier, oh les moustiques sont par nuées I Mais les Kanaks se trouvent là plus près de la mer, dans laquelle ils puisent toute leur nourriture. Aux tribus de l'intérieur le soin de cultiver les belles plaines environnantes.

J'ai été témoin, dans ces parages, de pécbes oii il suffisait de laisser tomber la ligne pour retirer

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VJS, LA NOtVELLE-CALÉDONIE.

in poisson. Mais, comme cliaque médaille a son revers, il faut se défier des espèces qae l'on ne connaît pas bien, il est même toujours prudent de ne pas y goûter avant qu'un Kanak les ail déclarés bons , et encore quelquefois les hommes do pays s'y trompent-ils. Ainsi, à l'ile Ouen, plusieurs indigènes s'empoisonnèrent avec un poisson bien connu, la sardine. Celle-ci, à certaines époques, devient très-maigre et peut être vénéneuse. On attribue ces changements de la qualité du poisson k sa nourriture anx diverses saisons de l'année; c'est surtout à l'époqne où la végétation du corail est la plus active, où il n fleurit n , que les empoisonnements sont le plus à craindre.

Ces poissons vénéneux pourraient être une arme terrible contre nous de la part des sauvages, et je ne doute point qu'ils ne l'aient employée plusieurs fois; pour ma part, j'ai été empoisonné à deux ou trois reprises : j'éprouvai des tranchées excessivement violentes pendant quelques heures, après quoi le mal cessait subitement, mais je restai pendant vingt-quatre heures dans un grand état de faiblesse, ressentant sur tout le corps de vives démangeaisons. Il y a plusieurs degrés d'empoisonnement; la maladie se borne quelquefois à ces démangeaisons, «oxqnelles on prête peu d'attention. Quoi qu'il en soit, des personnes craintives n'osent plus manger de poisson k la Nouvelle-Calédonie.

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Parmi les cas célèbres de cet empoisounemeot

anormal , je citerai d'abord celui offert par le bateau

de guerre le Câlinât, dont cinq hommes moururent

après avoir mangé des sardines.

Un autre exemple montrera encore que les espèces de poisson les plus connues peuvent être vénénenses : le S septembre 1866, l'équipage de l'aviso à vapeur le Marceau péchsi, en rade de Kanala, una a bécune » d'un mètre cinquante centimètres de longueur et pesant dix kilogrammes. Ce poisson est assez abondant autour des îles du Pacifique, où on le recherche à cause de la saveur et de la délicatesse de sa chair. L'équipage était donc tout joyeux de celle bonne aubaine et fort loin de se douter que cet aliment si connu put être la cause d'ancun acci' dent. Mais sur les treize personnes qui en mangèrent, douze furent atleitites à un degré plus ou moins sérieux ; la maladie se traduisait par des douleurs très-vives dans tous les muscles, une lassitude et une faiblesse générales. Ils ressentaient en même temps un picotement aigu k la peau des mains et à la plante des pieds. Hais heureusement on n'eut k déplorer la mort de personne.

Les insulaires expliquent ces maladies en disan que de mauvais génies se cachent quelquefois dans e corps des poissons pour leur jouer ces mauvais tours. — Cette superstition, nous l'avons vu, ne les empêche pas d'être essentiellement pécheurs "et de

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déployer comme tels autant d'intelligence que de hardiesse. 11 faut les voir poursuivre jusque sous les eaux une (ortue qui leur a échappé k la surface de la mer et lutter avec elle corps à corps sur les récila madréporiques. — Pour éviter l'asphyxie, la tortue agit comme l'homme et remonte à la surface, entraînant avec elle son ennemi qui se cramponne à elle. C'est It momeat que saisissent les compagnons du plongeur pour lai venir en aide et soulever jusque sur leur pirogue le pesant animal. Celle lutte n'est jamais sans danger, car, outre les requins qui r6deot le long des récifs, ceux-ci recèlent dans leurs anfractuosités des raies gigantesques dont la queue, armée d'une forte scie double, fait d'horribles blessures, difficiles à guérir. On m'a cité un plongeur, atteint par un de ces dangereux poissons , qui remonta dans sa pirogue avec la cuisse labourée et ouverte jusqu'au fémur. Il mourut le lendemain.

La plus curieuse pèche indigène dont j'aie été témoin dans la Nouvelle-Calédonie eut lieu pendant mon séjour à Balade. H était environ cinq heures du soir ; assis sur le bord de la mer, près du village de Mahamat, j'étais occupé à calmer mon appétit avec un assez maigre repas , lorsque des cris s'élevèrent de toutes parts autour de moi, e,t j'aperçus les naturels dans un grand état d'agitation , courir vers la mer , 's'y précipiter et gagner le large à la nage.

GBAPITRE HDITIÈHK. IBl

Leurs cris aigus attiraient à chaque instant de nouveaux hommes qni prenaient aussitôt, sur la vague, la direction de leurs devanciers. Je remarquai que les derniers venus portaient de solides cordes faites en 61s de banian tressés, qu'ils poussaient devant eus en nageant. J'étais curieux de connaître la cause de cet émoi. Je me levai et cherchai à poser quelques questions ; mais l'agitation étai ii grande parmi les enfants et les femmes qui bordaient la plage, que je ne pus les décider à quitter du regard, pour me répondre, les mouvements des nageurs. Je me résignai donc à les imiter, et je suivis de l'œil toutes les évolutions des Kanaks. On les voyait alors réunis en un groupe nombreux , à cinq cents mëlres environ de la plage, plongeant tous au même point les uns après les autres, reparaissant un instant après, prenant l'air un moment et plongeant de nouveau. Bientôt arrivèrent ceux qui portaient les cordes. Ils plongèrent aussi, puis tout & coup de longs hurlements de joîo annoncèrent que les nageurs étaient satisfaits, et je les vis alors, tous attelés à une même corde, nager vigourensement du câté du rivage. L'objet qu'ils balaient ainsi devait présenter une grande résistance; ils n'avançaient que lentement et avec peine, quoique à chaque instant de nouveaux renforts partis du rivage arrivassent k la nage. Enfin toute la troupe prit pied, et continuant de haler avec ensemble, ils amenèrent

Isa LA NOUVELLE-CALÉDONIE.

snr la plage on énorme dugong (animal de la famille des pboqueB), qui avait une longueur de quatre mètres environ et près de deux mètres de circonférence. Son mufle, très-analogue à celui du bœuf, était armé de deux défenses qui devaient £tre assez terribles; néanmoins cesbabiles et courageux Calédoniens qui avaient aperçu le dugong au moment où il venait prendre l'air, l'avaient entouré dans ce petit havre peu profond, avaient plongé sur lui, l'avaient saisi tous ensemble aux nageoires et à la queue pour l'empécber de s'enfuir; à mesure qu'un plongeur avait besoin de respirer, il donnait sa place à un nouvel arrivé et allait changer l'air de SCS poumons. Bientôt le dugong, à demi asphyxié, ne résistait plus que faiblement; c'est alors qu'on l'entoura d'un nœud coulant embrassant tout son corps et retenu par les nageoires antérieures; il était prisonnier. La chair du dugong, rouge et fibreuse comme celle du bœuf, est privilégiée : lorsque les Kanaks prennent un de ces amphibies en l'absence du chef, celui-ci est de suite. averti, pour qu'il vienne lui-même dépecer la proie et faire les paris, car seul il a le droit d'agir ainsi.

Elhoolosie. — Religion et organîsstioa politique des ÎDâigènea.

Nous l'avons dit, le Calédonien est resté nu sous son chaud soleil ; sa peau est d'un brun rougeàlre; sa chevelure abondante et frisée s'épanouit en éventail autour de sa tête, qui semble alors monstrueuse ; ses traits sont grossiers, son buste seul attire l'attention par la perfection des formes : t Ils sont beaux comme l'antique n , me disait ud peintre auquel je montrais des photographies de ces enfants de la nature. Cependant on peut leur reprocher d'avoir les jambes un peu grêles et les pieds énormes ; c'est peut-être à cela qu'ils doivent la facilité, inconnue parmi nous, avec laquelle ils se meuvent dans l'eau.

AussîtAl que la femme s'aperçoit qu'elle esl mère, elle se retire dans un lieu particulier, dont l'abord est interdit aux hommes; là, avec ses compagnes, elle attend non-seulement sa délivrance, mais encore que son enfant n'ait pins besoin de son lait. Lorsqu'il vient au monde, on le plonge dans les eaux d'un ruisseau voisin ou dans celles de la mer; son père , le prenant ensuite un instant dans ses bras.

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le reconnaît ainsi pour sien. L'ablulion que l'on fait subir à ce petit être attire à peine sur son visage une légère grimace , et l'on n'entend d'ailleurs jamais aucun d'eux pousser ces cris éperdus dont les enfants européens sont prodigues ; il est vrai que le Doiiveau-né, dans ces régions tempérées, n'est pas emprisonné dans des langes, et qu'il reçoit celte éducation oaturelle dont parle Jean-Jacques Rpusseau dans son Emile.

Le jeune Mélanésien est précoce : il se roule toute la journée sur un tapis d'herbe fine et touffue ; bientôt il se basarde assez avant sur le rivage pour permettre à la vague de venir caresser son petit corps entièrement nu; quelquefois une lame plus forte le renverse et le roule un instant sur le sable, mais le petit ampblbie saura bien se tirer d'affaire ; on en est si sûr, que personne ne se dérange pour venir à son aide. L'allaitement ne cesse que fort tard; l'enfant, si c'est un garçon, s'empresse bient6l de quitter la société sédentaire des femmes : il part dès l'aube avec ses compagnons, on le rencontre jouant et rfidant partout, dans la forêt, dans les ruisseaux, sur les rivages de la mer; le soir, il rentre au logis bien affamé, car il n'a mangé que des fruits et quelques racines , et c'est avec délices . qu'il prend sa place autour de la grande marmite de terre, toute remplie de poissons et de racines diverses que l'on a fait bouillir néle-méle; c'est là

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CBAPITRE NEUVIÈME. ISS

le menu, ordinairement abondant, des repas du soir, qui sont les seuls sérieux. Après avoir mangé, on cause loncpiement, à la belle étoile, autour des feux. Souvent aussi on se réunit dans une grande salle et l'on y danse fort avant dans la nuit. Le lendemain on ne peut se lever que très-tard; d'ailleurs, le Kanak craint énormément le froid et la rosée du matin , qui est ici d'une abondance vraiment extraordinaire et qu'il serait même intéressant de mesurer avec exactitude. Le froid du matin provoque des broncbiles chez l'indigène, et si rEuropéen qui l'emploie veut qu'il se porte bien, je l'engage k ne pas lui faire commencer son travail trop matin.

Lorsque le garçon a sept on huit ans, on le •'evét d'un costume dont nne feuille et un bout de liane font tous les frais; déjà son instruction est avancée : il sait lancer la zagaie et manier la fronde, il suit les hommes à la pèche , etc. Il grandit ainsi rapidement; vers seize ans, son corps s'est développé, ses muscles font saillie, sa barbe apparaît, et s'il est estimé soit par sa naissance, soit par sa supériorité physique, son adresse à la pécbe ou quelque haut iait k ]a guerre , il n'essniera point de refus en demandant au chef la jeune fille qui lui plait. La cérémonie du mariage est simple : un repas plus copieux que d'ordinaire, quelques échanges d'étoffes en ècorce d'arbre ou de bracelets en coquillages, des cadeaux aux parents de la fille, et tout est dit.

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La jeune fille est élevée avec les femmes; elle apprend à faire les filels, k tresser des corbeilles, elle va sur les récifo chercher des coquillages comestibles. AuBsîlôt mariée elle fait la cuisine el assiste l'homme dans les travaux de la terre : son existence est plus pénible, car elle est en quelque sorte la servante de son mari. Une des particularités de la vie conjugale, c'est que les hommes et les femmes ne dorment point sous le même toit.

Les chefs et les principaux de la tribu ont ordinairement plusieurs femmes; mais c'est moins par amour ponr elles qne pour être mieux servis.

Comme on le voit, la femme est mise an second plan dans la société néo-calédonienne ; mats on a beaucoup exagéré les mauvais traitements dont elles sont l'objet : elles semblent très-satisfaites de leur sort , el se consolent de ne pas prendre part aux danses et anx discours des hommes en discourant et dansant entre elles.

La loi saliqne est nainrellement ici en vigueur, el cette indifférence pour la femme se poursuit jusque dans la mort, car on ne fait qu'une cérémonie insignifiante même aux funérailles de l'épouse d'un chef.

II existe cependant une clasje de femmes qni sort nn peu de la loi commune, ce sont les matrones, on plutôt les sorcières, qui passent pour conjurer les maladies ; mais ces êtres monstrueux mérîtent-ïls le

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