‹ Voyage autour du mondeChapitre 58 sur 115 · CHAPITRE DIXièuË · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXièuË

èchancriire des réciTs, croyant à la présence d'un canal véritable. U'un autre cd(é, la nuit s'approchait; le temps, un peu sombre, ne permettait pas de bien distinguer lesproSIs indicateurs de la terre, assez éloignée d'ailleurs. Passer la nnit dans le voisinage de ces écueils inconnus et interminables du nord de l'ile, était, d'autre part, une situation pea enviable ; aussi notre commandant inlerrogeait-il avec une fiévreuse impatience la blanche ligne des récifs, que notre brick longeait avec cette insouciance du danger inhérente k la brutale matière.

En6n l'œil peut distinguer une interruption dans la barrière écumante du corail : ce doit être la u passe n indiquée sur la carte ; le brick , poussé par nne brise du sud-est , obéit à la barre ; nous lofons et courons maintenant « cent de travers » sur ce canal étroit, dont nous voyons l'entrée — mais non la sortie. ' — Bientôt la Gazelle s'engage entre deux murailles de rocs qui se dressent terribles, menaçantes, et envoient jusque sur notre pont la poussière des vagues qu'elles brisent en mille pièces avec un grondement terrible.

Le moment était critique, car à peine avionsnous parcouru cinq longueurs de notre navire dans ce canal, qu'il commença non-seulement à se rétrécir, mais encore A s'infléchir vers le sud-est, ce qui nous obligeait à venir encore i. au plus près n . 11 n'était guère besoin d'être habile marin pour

sentir combien notre situation était gravât Le chïrorgien, un vieux loup de mer, me communiquait à voix basse ses impressions , qui n'étaient rien moins que rassurantes.

Virer de bord pour revenir sur nos pas, si nous étions dans une impasse, était chose impossible dans un canal aussi étroit : jeter l'ancre était tout aussi difficile, les sondes n'accusant pas de fond; il n'y avait qu'à suivre notre allure, et c'est ce que faisait \iGazelle, qui, inconsciente du danger, bondissait de crête en crête des vagues, aussi légère et aussi gracieuse que l'animal dont elle portait le nom. Mais voila justement que la vigie signale un écueil h l'avant et au milieu du chenal qui s'infléchit ensuite vers le sud; nous l'apercevons aussitôt du pont et nous n'en sommes qu'à quelques encablures; l'agitation seule des eaux nous a empêchés de l'apercevoir; il n'y a pas une seconde k perdre : uPare k virer! i s'écrie le commandant d'une voix tonnante. L'équipage se précipite, sa force est décu- ' plée; la Gazelle obéit à la barre, mais sa vitesse, suspendue par la brise qui la frappe u debout», s'annule peu à peu, et notre brick reste h la merci des lames. Malgré la rapidité des manœuvres, les amures ne sont pas encore changées ; les voiles que l'on traverse reçoivent encore la brise en sens inverse, et nous u culons » , insensiblement d'abord, plus vile ensuite , sur ces rocs implacables ! Debout,

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CHAPITIE DIXIÈUK. lOJ

à l'arrière , je meaurai nos chances avec te calme que permet une situation aussi tendue; je voyais à chaque seconde diminuer l'espace qui nous séparait da naurrage , et aussi , sans nul douté , de la mort ; déjà je distinguais les plus petits détails du récif; dans un moment oii la lame le laissa à découvert , j'aurais pu bondir sur sa surface luisante... Maisk Gazette semble avoir le sentiment du danger... ses voiles se gonflent; elle se penche en avant, .el la voilà qni s'éloigne des coraux, qu'elle couvre des flots d'écume du remous de l'arrière : nous glissons entre l'écueil signalé et la pointe intérieure du grand récif; la mer est ouverte et libre maintenant jusqu'à la terre, qu'on aperçoit à l'horizoD... et chacun de nous respire!

Les sondes continuaient à étudier le fond ; aussitôt qu'il fut favorable, on jeta l'ancre. Nous étions encore assez loin des cdtes, mais la nuit s'approchait, el je pense que notre commandant, après l'émotion qu'il devait avoir éprouvée, n'était pas fâché de se mettre en sûreté, appuyé sur une bonne ancre.

La Gazelle avait donc manqué la passe indiquée sur la carte ; nous en avons , il est vrai , découvert une autre, maïs si on la porta plus tard sur les caries, c'est pour recommander aux navigateurs de ue point s'en servir.

Le lendemain matin, en attendant que la brise de terre (ît place comme d'habitude , pendant la

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journée, à la brise du large, nous allâmes en baleinière visiter un vaste ilot de sable qui s'élevait non loin de l'étroit canal oii la pauvre Gazelle et nous- mêmes avions failli nous perdre; mais bientôt des signaux du bord nous rappelèrent. Une voile était signalée dans la direction de la terre, et nous reconnûmes bientôt liFine, qui profitait de la brise de terre pour venir à notre rencontre. Ce navire, que nous venions précisément cbercher, suivait nos mouvements depuis la veille , et Dieu sait s'il avait tremblé pour notre sort !

La Fine est une petite goélette de cent tonneaux environ, achetée par le gouvernement k Sydney. Elle fut mise à la disposition de l'ofGcier chargé de faire dans la colonie des études hydrographiques. Assez peu aménagée d'abord pour ce service fatigant, elle avait reçu plus tard de son commandant actuel , M. Bannré , diverses transformations qui la rendaient trës-babi table. En elfet, appelée à naviguer entre les récifs, sur une mer calme et sous un soleil ardent, il n'y avait aucun danger à ouvrir de vastes sabords pour liûsser pénétrer tout à la fois dans les chambres l'air, la lumière et la fraîcheur , ces trois amis de rbomme. Aussi avait-on pris fc l'arriére le tiers environ de la longueur dn bateau pour y faire le logement du commandant, celui du second et du chirurgien. Le rou^ avait été amené à la largeur du bateau , pour former lui-même une

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dunette sur laquelle était placée la barre ; les cabines inférieures en étaient d'autant plus élevées, et pour augmenter encore l'espace , les couchettes avaient été supprimées et remplacées par des cadres, suspendusseulementpendantla nuit. De nombreuses petites fenêtres et hublots, ménagés de toutes parts, favorisaient l'introduction de l'air. On avait encore eu le soin de couler le bateau pendant quelque temps avant de Inî donner le dernier coup de main, c'est-à-dire de le peindre et de vernir les boiseries. De cette façon on s'était complètement débarrassé de tout animal incommode et parasite, tel que le cancrelas, dont j'ai dit quelques mots dans mon premier volume et sur la description duquel je me garderai bien de revenir.

Cet aménagement était si babile que lorsqu'un étranger arrivait sur la Fine et pénétrait dans les appartements de l'arriére, il était tout surpris de les trouver aussi vastes et aussi commodes qu'auraient pul'étre ceux de navires d'un tonnage bien plus élevé. L'équipage de celte goélette s'élevait à vingt-cinq bommes, y compris les oiïciers. Un petit cotre, le Secret, ayant quatre hommes d'équipage et commandé par M. Gérard, capitaine an long cours, apprenti pilote, venait d'être mis à la disposition de la Fine k laquelle il devait servir de mouche et d'éclaireur dans cette navigation difficile au milieu des écueils. Comme on le voit, la Fine était un confor-

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tas L& NOnTSLLB-ClLÉDONIE.

lable balean, mais elle avait la réputation d'être si mauvaise marcheuse que son dernier commandant l'avait surnommée VÉcuelle. Néanmoins , favorisée par la brise de terre , elle ne fut plus bientôt qu'à quelques encablures de la GazeUe; mettant alors en panne , elle nous envoya le cotre pour nous prier d'appareiller, ajoutant qu'elle allait nous servir de pilote. C'était une bonne fortune pour nous.

Aussi bientôt notre ancre fut hissée et nos voiles déployées. La brise était faible et debout pour le retour. Nous suivîmes la Fine en imitant tous ses mouvements; mais, à cause de notre marche supérieure, nous fûmes bientôt obligés de diminuer un peu notre voilure pour régler notre vitesse sur la sienne. En tirant des bordées nous passions assez prés l'une de l'autre pour pouvoir nous héler, et la Fine, privée de nouvelles depuis longtemps, nous en demanda au moment où nous nous croisions. H Rien d'important d , répondit notre commandant; puis il ajouta en plaisantant : « Qu' est-il arrivé à votre goélette, Banaré, elle va bien lentement?» Cette question ironique était, du reste, la traduction des idées de tout notre équipage , qui regardait d'un air de mépris par-dessus les bastingages la marche assez lourde de notre nouvelle conserve.

K La Fine marche sur&samment pour arriver une demi-henre avant vous d , fut la réponse de son commandant. Elle fit sourire les hommes de la Ga-

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