‹ Voyage autour du mondeChapitre 59 sur 115 · CHAPITRE DIXIÈVE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈVE

selle. Qui eàt dit, eu effet, que la Fine, l'Écuelle, battrait jamais ]a Gazelle, une marcheuse renommée ? C'est cependant ce qui arriva, el voici comment.

La Gazelle répondit d'abord à ia Fine par une nouvelle ironie. Elle diminua encore sa voilure, ne conservant que sa grande voite à demi carguée, sa misaine et on foc. Avec cette voilure et une toute petite brise , nous suivions encore très-bien la goélette, mais à la condition de courir toujours le même bord; car, en virant, la Fine évoluait sans perdre son aire et presque instantanément ; notre brick employait, au contraire, quatre ou cinq minâtes pour virer, et non-seulement perdait son aire, mais culaît encore beaucoup; puis il fallait un certain temps pour reprendre sa première vitesse. Profitant de nos désavantages, le commandant de la Fine vira le plus souvent possible; il était, du reste, obligé de le faire k cause des pâtés de coraux qui parsemaient notre route.

Comme il nous pilotait, force nous était d'exécuter ses manœuvres, ce qui nous faisait perdre beaucoup de temps. Notre brick dut se décider bientôt, qnoique à regret , à reprendre peu à peu toute sa voilure. Vains efforts I Ce fut l'histoire du lièvre et de la (ortue. La brise refusait de plus en plos, et nous n'arrivâmes au mouillage que trois heures après la goélette; très- penauds , je vous assure, d'autant mieux que dès le commencement de la lutte

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nous avions vu le Fullon arrivant sur nous à pleine vapeur. Il portail le gouverneur, qui faisait le tour de l'ile. Après nous avoir dépassés, cet aviso alla nous attendre au mouillage, spectateur de notre défaite; et le soir, tout te monde riait de notre jactance.

Le commandant de la Fine noas apprit le même soir que les naturels de la c6te ouest, de la tribu de Pouangué , avaient attaqué un bateau caboteur, la Reine des Iles, tué et dévoré une' femme, deux indigènes et deux Français ; puis , après avoir pillé l'embarcation, coupé ses mâts, ils l'avaient abandonnée. Au moment oii se passaient ces événements, trois Européens se trouvaient dans un village limilropbe nommé Gatope. Alléchés par )e sang, les meurtriers s'étaient dirigés sur ce point, dans l'intention de faire subir le même sort à ces trois hommes, qui s'étaient établis en cet endroit pour pécber la biche de mer. Par bonheur, les Européens avaient quelques amis dans la tribu ; ils furent avertis et eurent le temps de se mettre sur la défensive. Bientôt l'ennemi arriva, et d'une première volée de zagaîes blessa l'un des blancs ; tous trois alors battirent en retraite vers lenr embarcation, dans laquelle ils parvinrent à se jeter, et gagnèrent le large. Ils se rendirent de suite à bord de la Reine des Iles, qui, abandonnée par les naturels, Ûoltail au gré des flots, non loin du rivage. Ils éta-

CHAPITBE DtXlEUE. SOI

Mirent, sur an tronçon de la mâture brisée, le mât et la voile de leur pirogue, et s'enfuirenl vent arrière. Le commandant de la Fine, voyant plas tard arriver sar lui ce bateau, s'étonnait de sa tournure étrange, mais btentdt il fot mis au courant de tons les détails de ces regrettables événements.

Le gouverneur en fut d'autant plus frappé qu'il venait d'apprendre, en passant àHouagap, le meurtre d'un colon français nommé Taillard, commis par nn Kanak de la tribu de ce Poindi-Patchili dont j'ai déjà parlé à propos de la câ(e orientale, et dont l'influence s'étendait jusque sur la côte ouest, c'est-àdire à Pouangué , lieu des derniers massacres. Il se décidaà faire immédiatement une expédition contre ces tribus, et donna l'ordre h la Fine de se rendre de suite devant Pouangué, oii l'équipage de la Reinedeslles avait été massacré, avec mission d'étudier les passes et de servir de pilote lors de l'arrivée de l'expédition projetée.

Quanta moi, je restai néanmoins embarqué sur la Fine, mais je ne pus faire que de courtes explorations.

Le lendemain, 10 août, le Fuïlon ella Gazelle nous quittèrent. Le premier allait chercher des troupes qu'il devait débarquer dans la baie Chasseloup , où il nous donna rendez-vous pour le 1" septembre.

Conformément à nos instructions, après le dépar du gouverneur, nous nous dirigeâmes vers le sud

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3oa LA NOUVELLE-CALEDONIE,

entre les récifs et la cAle. La grande quantité d'écueils qui nous entouraient eiigeait une extrême prudence, et nous n'avancions que très-lentement, relevant tous les pâtés de corail. Nous avions h bord l'un des trois hommes qui, échappés aux Kanaks, étaient arrivés, comme je l'ai dit, sur le hateau pillé la Reine des Hes, et nous avait rais au fait des événements. Cet homme, nommé Peterson, était Suédois et nous rendit, pendant tout le temps de la campagne, bien des services, soit par sa connaissance du langage des Kanaks , soit comme pilote.

C'était un de ces hommes comme les romanciers se plaisent k en décrire, simple de mœurs et de langage, quoique d'une conception rapide au moment du péril, qui le laissait toujours calme ; heureux dans la solitude et dans cette vie pleine de dangers , il imposait le respect aux naturels par sa force, son adresse et son intrépidité. Depuis plusieurs années il vivait au milieu de ces tribus farouches , ne dormant que le revolver à la main et le fusil chargé auprès de lui. Il avait assisté à bien des scènes dramatiques qu'il racontait quelquefois; son récit faisait frissonner jusqu'aux vieux matelots.

Ainsi que je l'ai dit, le gouverneur de la colonie, sur la demande de M. Banaré, avait envoyé depuis peu à cet ofGcier un petit bateau-pilolc , le Secret, qui devait faciliter ses travaux , dans des parages oii ooe plus forte embarcation ne pouvait aller partout,

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