‹ Voyage autour du mondeChapitre 66 sur 115 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

En ce moment, ainsi qu'il arrive ordinairenicnl tous les soirs, la brise avait fraichi; de plus, elle était tout à fait contraire aa coire, de sorte que celui-ci, gréé comme il l'était, oe pouvait avoir la prétention d'arriver jusqu'à nous. Il n'y avait que deux conclusions à tirer de ce fait : ou le cotre était monté par des Kanaks inexpérimentés j dans ce cas, quel était le destin de nos hommes?Ou bien , solution plus consolante , les braves matelots de notre chaloupe, après avoir arraché le cofre des mains des sauvages, en sauvant peut-être tout son équipage, s'empressaient de prendre le large dans la crainte de nouvelles attaques.

M. Banaré et moi fûmes bientôt tirés de nos anxieuses préoccupations par l'annonce de l'arrivée d'une foule d'indigènes. En effet, les naturels que nous avions laissés dans la plaine escaladaient d'un pas rapide le sommet d'où nous observions. Il était trop tard pour regagner notre embarcation avant leur arrivée , à moins d'avoir recours à une retraite précipitée , ce que nous ne pensâmes même pas à faire. Laisser croire aux Kanaks que nous aviont peur eût tout perdu; nous groupant donc les uns auprès des autres, nous attendîmes. En approchans ils ralentirent peu à peu leur marche, puis toute la troupe fit halle et nous observa. Mango était en lëtc et sans armes. Nous gardions le silence, mais, massés les uns contre les autres, nos mains crispées

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serrant nos armes, nous dûmes laisser entrevoir à ces barbares la résolution qui nous animait. Ils étaient bien cinq ou sis cents; mais l'indécision régnait parmi eux; un petit groupe, des cbefs sans doute, entourait Alango et lui parlait vivement. Ils semblaient tenir conseil; enfin, le vieux chef s'avança seul sers nous; en nous abordant, il se mit à pousser plusienrs cris, semblables k des gémissements. Je connaissais ces cris pour les avoir entendus souvent dans les funérailles. Aussi , dans ce moment, me faisaient-ils courir un frisson dans le corps. EnGn le vieux Kanak d'une main montrant au loin le cotre, de l'autre élevant ses cinq doigts en l'air, s'écria : « Allsarae man oui oui ben long boat mate mate kai kai » , « Autant que cela Français du bateau sont morts et mangés, n — Je traduisis cette phrase à mes compagnons. M. Banavé ne pouvait en croire ses oreilles et secouait [lar l'épaule Mango pour la lui faire répéter; ce vieillard, dont le naturel pacifique, timide même, nous sauva certainement du massacre dans cette circonstance, avait la voix tremblante lorsqu'il répéta : u Les Kanaks de Pouangné ont mangé autant que cela de Français, n II n'y avait plus de doute, nos malbeureux compagnons avaient été les victimes d'une horrible infortune. Sans nous séparer de Mango, qui nous servait pour ainsi dire d'otage, nous regagnâmes notre embarcation et retournâmes

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à bord pour nous consulter sur le parti à prendre. Les naturels nous suivirent jusqu'au rivage; les éclats de rire ironiques, farouches même, qu'ils ) poussaient à chaque instant, leurs zagaies, qu'ils lançaient de toutes parts pour montrer leur adresse, nous faisaient bouillonner le sang dans les veines. Certes, si à ce moment nous avions été attaqués, nous aurions vendu chèrement notre vie.

De retour, à bord , le commandant réunit le second , M. Napias , aspirant de marine , et le chirurgien, M. Deplanche; il nous fit d'abord l'esposè de la situation, puis, à cause de sa gravité, il nous demanda notre avis sur la marche k suivre. L'opinion de tous fut que l'on attendit le retour des hommes de la chaloupe avant de prendre aucun parti relativement aux naturels de Pouangué. Après nous être ainsi entendus sur ce point , le commandant résolut de retourner à terre afin d'avoir, s'il était possible, de nouveaux détails sur l'afiaire du Secret. M. Banaré me proposa de l'accompagner. Les naturels étaient toujours sur le rivage, dans un grand état d'agitation; aussi, arrivés près du bord, sans descendre de ta yole , nous demandâmes Mango , manifestant l'inlenlioti de causer avec lui. Ti , son fils adoptif, nous montrant la broussaille, nous dit : B II est là! — Eh bien, ajoutal-je, va le trouver, et dis-lui que le commandant veut lui parler, n Sur nu signe de Ti , un naturel s'élança à travers le

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fourré. Quelques secondes plus tard, ce messager était de retour, anoonçant que si te commandant désirait que Mango savanç&E jusqu'à lui, le chef Mango , de son côté , désirait que le commandant allât lai parler, ne pouvant se déranger maintenant. C'était assez peu poli; nous insistâmes cependant, rappelant à Ti aTec quelle bonté et quelle générosité nous avions reçu son père of lui-même à notre bord. Nous ajoutâmes que nous voulions seulement causer avec le chef et lui demander de nouveaux renseignements sur le meurtre de nos compagnons. A ce moment Mango sortit d'un épais fourré situé au bord de la mer, mais à quelque distance de nous ; il nous Gt signe d'aller près de lui ; il était accompagné de deux autres Kanaks , dont la physionomie farouche était loin d'inspirer la confiance. Nous appelâmes encore le vieux chef, l'engageant à venir jusqu'au bord de la mer, auprès de notre embarcation ; nous nous rapprochâmes le plus possible du point oii se trouvait Mango, Là ce chef et ses deux compagnons nous appelèrent encore de la main, puis, voyant que nous ne débarquions pas, ils disparurent subitement derrière les broussailles.

Atlrislés par l'insuccès de cette entreprise , nous reprîmes la direction de notre bord , toujours trèsinquiets sur le sort de nos compagnons de la chaloupe ; on hissa les feux de position et l'on attendit. La nuit était venue , une des plus splendides et in-

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