‹ Voyage autour du mondeChapitre 69 sur 115 · CHAPITRE ONZIÈUB. S2S · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈUB. S2S

tiles ravins, dans lesquels sont éparpillés de petits groupes de cases habitées par une portion de la tribu de Ponanlloitche. Ces montagnards, apercevant l'échouage du Secret, descendirent dans la plaine pour venir en aide à leurs amis de Pouangué. Le soir, à marée basse, toute la troupe s'avança vers le cotre , marchant sur le récif en partie découvert. Il est, en Calédonie, un fait souvent funeste à l'Européen, c'est que le Kanak, ne quittant jamais ses armes, on ne sait, lorsqu'on le rencontre dans tes explorations, si l'on a affaire à uif ami ou à un ennemi. Cette horde d'anthropophages s'avança donc impunément jusqu'au bateau, l'entoura et moufaà bord sans résistance. L'équipage du cotre croyail-il aune simple visite de ces naturels qui viennent à bord des bateaux cdtîers pour y faire des échanges? C'est probable. Trois matelots étaient avec le capitaine sur le pont, le quatrième, dans son hamac, dormait dans l'entre- pont; à un signal convenn, quatre Kanaks prévenus portèrent simultanément un coup de casse-téte ou de tomahawk à chacun des quatre blancs qui venaient de les recevoir ainsi sans défiance; du premier coup, deux matelots tombèrent le crâne fendu et mortellement atteints; quant au capitaine, il put esquiver la première attaque. Celait un homme très-vigoureux et dans toute la force de l'âge. Il lutta contre la mort avec énergie ; son fusil à la main, il bondit en arrière pour se dégager et

Sae LA NOUVELLE-CALEDONIE,

faire fea; mais an de ces démoDs saisit son arme par le caDon, s'y cramponna, et pendant que le nialheureax Gérard essayait de l'arracher des mains de SOD ennemi, un second coup de tomahawk lui fendit le cr&ne. Le quatrième blanc était un jeune novice de seize ou dix-sept ans, nommé Bonnin. Nous avions tons remarqué la physionomie pleine d'intelligence et de douceur de ce matelot; sa famille l'avait recommandé k quelques officiers résidant à la Nouvelle-Calédonie. Il avait de l'instruction et étudiait, pendant ses loisirs, les sciences qui lui étaient nécessaires pour passer son examen d'enseigne, quand il aurait eu l'âge voalu. Cet infortuné, qui avait pu esquiver le premier coup, s'était ensuite réfagié au haut du mftt , où les Kanaks l'assiégeaient à coups de zagaies. Situation terrible! Le pauvre garçon implorait la merci de ces cannibales , mais ni ses pleurs , ni sa jeunesse , ni sa beauté ne réveillèrent la pitié de ces monstres altérés de sang. Enfin une flèche mieux lancée fit tomber sur le pool le cadavre sanglant du malheureux novice. Quant au cinquième matelot, qui dormait en bas, un conp de casse-téte le fit passer du sommeil k la mort.

a Les Kanaks, maîtres du navire, passèrent une partie de la nuit à emporter à terre les cadavres, les voiles, les vêtements, etc.; le matin ils achevaient le pillage et défonçaient le cotre à coups de hache,

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lorsque notre embarcalion leur fut signalée et Jes fit partir.

u Les cadavres des cinq luatelols, aussitôt transportés à terre, furent partagés. La tribu de Poaangoè en garda dcus , deux autres furent envoyés au village principal de la tribu de Pouanloïtcbe, situé dans une vallée spacieuse derrière le premier plan de montagne qui domine Pouangoé. Enfin le cinquième cadavre fut dépecé en différents morceaux destinés à être offerts en présent, selon l'usage , aux diverses tribus des environs. Tous ces détails, d'après ce que nous dit le vieux Mango, lui avaient été donnés par les gens de Pouangué chargés de lai ap< porter la jambe d'un de ces malbeureux. »

Mango ayant terminé ce récit, nous assura par nnille protestations qu'il avait en horreur la plus profonde l'acte commis par ses compatriotes et qu'il se mettait, lui et ses guerriers, à notre entière disposition pour le cas oii nous voudrions faire uns expédition contre les tribus de Pouanloitche et de Pouangué. Le commandant remercia le chef, lui remit un pavillon français en signe d'alliance , et le congédia après lui avoir encore donné l'ordre d'envoyer des messages à ses collègues de toutes les tribus voisines qui n'avaient point pris part aux derniers massacres, pour qu'ils vinssent à bord de la fine reconnaître l'autorité française.

Les jours suivants, le commandant reçut successi-

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SW LA NOUTELLE-CALÈDONIE.

vement la visite des chefs de diverses tribus. Avertis par les messages de Slango, ils venaient plutôt attirés par la curiosité et nos façons urbaines que par le véritable désirde nous être utiles. Notre petit nombre ne pouvait les effrayer ; toutefois ils manifestèrent les meilleures intentions. M. Banaré profita de ces bonnes dispositions pour renouveler la provision d'eau, poursuivre activement les travaux hydrographiques et étudier la position des villages coupables. Des naturels de Gatope et de Pouaco poussèrent l'obligeance jusqu'à aller en pirogue à bord du Secret et le ramenèrent à l'aviron près de la Fine. Tout était pour le mieux; cependant les Kanaks se demandèrent bientôt pourquoi nous attendions si longtemps pour marcher avec eux contre les gens de Pouangué et de Pouanloïtche , ainsi que nous le leur avions annoncé. Ils ignoraient encore qtie des troupes devaient arriver vers le 20 du mois de septembre; aussi, à peu près vers cette date, le commandant informa les différents chefs amis qu'ils eussent à se tenir prêts, car des bateaux chargés de soldats allaient arriver. L'étonnement, bien naturel du reste, de ces sauvages fut grand à l'annonce de celte nouvelle, qui les trouva pour la plupart incrédules. Plusieurs jours s'écoulaient et rien n'arrivait; les Kanaks paraissaient avoir de moins en moins confiance dans nos paroles et encore moins de craintes à l'égard de nos armes; ils prenaient sans doute pour

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de la Iftchefé nos retards constants. Noos nous aperçûmes bientAt des sentiments qai les animaient, et nous dûmes redoubler de précautions. Des sentinelles armées veillaient tonte la nuit , dans la crainte d'une attaque par mer, soit h la nage, soit en pirogue.

Cependant, attirés par nos présents, ils nous apportaient toujours des poissons, des bananes, etc., surtout deux espèces de petites tortues qui avaient au plus cinquante centimètres de longueur et babitaient les marais saum&tres du bord de la mer. Elles y étaient très-abondantes , et je n'avais pas encore rencontré cette espèce dans l'île. La confiance des naturels augmenta au point qu'un jour un enfant, seul dans une pirogue, nous apporta soixante-cinq francs en pièces de cinq francs, demandant en échange du tabac el des pipes. Informations faites, nous apprîmes que cet argent provenait du pillage de la Reine des Iles , ce que l'on chercha à peine à nous dissimuler. Nous ne pûmes rien obtenir de plus. Nous laissâmes partir cet enfant sans l'inquiéter, mais quelques jours après deux ou trois Kanaks arrivèrent eu pirogue, et l'un d'eux dit à Ht. Banaré qa'il avait le compas de la Reine des Iles et le donnerait pour un certain nombre de couverturcs. Peterson connaissait ce misérable comme étant du village de Pouangué, et, de plus, nue francbe canaille. Certes j'avais rarement vu one tête pins

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ignoble et plus féroce que la sienne. Ses longues lèvres étaient bestiales, ses paapières rongîes recouvraient des yeoi qui se mouvaient lourdement de toal cAté comme ceox d'une bËle féroce, et son corps mal proportionné annonçait cepeadani une force prodigieuse. Il s'était sans façon assis sur le pont, alleadant la réponse du capitaine; soit stupidité, soit force de caractère, sa physionomie n'exprimait pas la plus légère inquiétude, le moindre souci, pendant que Pelerson nous donnait sur lui des renseignements qir'il termina ainsi : « He îs a very bad man. n M, Banaré mit immédiatement ce Kanak audacieux sous la surveillance de trois ou quatre matelots, puis se faisant apporter un fusil du bord, il y introduisit lui-même une cartouche devant le Kanak, qui, impassible, regardait tous ces apprêts. Menacé d'être fusillé, il se contenta de détourner la tète, tandis qn'ua sourire dédaigneux, comme les sauvages seuls en ont le secret , se dessina sur sa figure, u Tu es venu ici de ton plein gré; je n'abuserai pas de ta confiance n, lui dit le commandant, en ajoutant que quant au compas de la Reine des Iles, il fallait qu'il le rapportât au plus tdt à bord de la Fine s'il voulait éviter plus tard un sévère châtiment. Aucune sensation de joie ne put se lire sur la figure de ce Kanak lorsqu'on lui annonça qu'il était libre, lise leva simplement, franchit les bastingages , et se laissa glisser dans sa misérable pirogue

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amarrée le long du bord , avec le calme et l'agilité de ses pareils. Prenant sa pagaie , il s'éloigna doucement dans la direction de Pouangné ; il ne détourna pas une seule fois la tête, et ne paraissaiÉ pas plus s'inquiéter de nos balles que s'il n'en avait pas connu la puissance et la portée.

Nous n' entendîmes jamais plus parler du compas de la Reine des Ues. Quant à l'audacieui qui était ainsi venu à notre bord, il fut, à quelques jours de là, trouvé parmi les morts, lorg de la première attaque du village de Pouangué.

Pendant nos rares et courtes excursions à terre, nous n'avions pas encore tenté de franchir la cbaine de collines qui borde, ainsi que je l'ai déjà dit, la baie Chasseloup. Celait derrière ces mamelons que, d'après les naturels, était situé leur village. Un jour donc, sans prévenir nos amis les Kanaks, M. Banaré, dix matelots et moi nous nous engageâmes, tous bien armés, dans un sentier assez praticable qui montait le long du (lanc de ces collines. Au bont d'un quart d'heure de marche environ nous étions au sommet de la chaîne et nous voyions se dérouler devant nous un paysage splendide, une vaste plaine circulaire qu'entourait une rangée de montagnes. La partie de la chaîne sur laquelle nous nous trouvions s'ouvre seulement sur deux points, l'un à gauche, l'autre à droite, pour livrer passage à deux rivières qui vont se jeter dans la mer après avoir formé

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mille méandres au milieu de la plaine inlérieare, oii elles reçoivent encore le tribut d'un grand nombre de petits ruisseaux dont les sources sont étagées sur les flancs des montagnes. Au milieu de la verdoyante surface ainsi étalée à nos pieds nous devinions de nombreux villages aux légères colonnes de fumée qui s'élevaient çà et là au-dessus du niveau de la végétation. Après avoir un instant reposé sur celte perspective nos yeux et nos esprits fatigués el inquiets, nous descendimes rapidement vers la plaine, dont l'abord est un peu marécageux, puis bientôt nous pénétrâmes au milieu d'immenses plantations de cannes, de bananiers, de taros, etc., qui, dans celte concavité, abrités des vents violenta de l'hivemage, offraient aux regards de magnifiques spécimens. Ce délicieux endroit excitait noire admiration, et je ne saurais trouver des termes qui pussent en donner une idée à ceux qui n'ont pas vu la végétation tropicale dans tout son luxe exubérant.

En parcourant ce vaste jardin naturel nous arrivâmes au village de Mango, qui, ne s'attendant pas ànolre visite, fut tout en éiooi. Les villages de cette partie de la Nouvelle-Calédonie diS^rent essentiellement de ceux des autres districts, où les cases sont distribuées çà et là saus ordre apparent ; ici elles sont placées suivant deux alignements comme les maisons de nos villes , et sont séparées par une véritable rue, large de douze à quinze mètres environ ;

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mais à la place de nos pavéa si durs , elles sont recouvertes d'un tapis moelleux d'une herbe verte, fine et épaisse. A droite et à gauche s'élèvent des myriades de cocotiers, tandis qu'à leur pied la canne h sucre, le papayer et d'autres plantes précieuses couvrent le sol.

Les cases sont aussi mieux construites dans ces parages; celle de Mango, ornée de figures sculptées, présentait one particularité remarquable. Un nid de guêpes était placé h l'entrée, et de telle sorte, que celui qui ignorait cette circonstance touchait en entrant une gerbe de paille. Celle-ci frôlait alors la demeure du vindicatif et dangereux animal, qui, s'élançant en troupe serrée sur l'importun au corps nu, ne lui laissait de ressource qu'une retraite précipitée. Si Mango craignait d'être assassiné dans son sommeil par quelque émissaire des tribus ennemies, il ne pouvait choisir de meilleurs gardes du corps.

Cependant cette demeure d'un grand chef commençait & menacer ruine : je m'en étonnai ; mais l'on m'apprit qu'à la naissance d'un chef, on lui bâtissait une demeure que l'on ne réparait jamais. SI elle devenait trop inhabitable, son possesseur l'abandonnait, mais ce fait était considéré comme d'un malheureux présage.

Les maisons étaient, d'ailleurs, disposées et bâties dans le même style que celui des autres tribus, c'estk-dire que l'habitation des guerriers se distinguait

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par son élévation, par la sculpture du tabou qui en surmontait la toîlare et celle des montants de la porte, par sa forme conique et par les crânes humains qui, fixés près de l'entrée, à l'estrémité de longues perches, blanchissaient an soleil.

La case des femmes et des jeunes filles du chef difi'érait de la sienne par son peu d'élévation , sa simplicité et sa forme rectangulaire.

Après avoir fait le tour du village, bu le lait de quelques noix de coco que l'ardeur du soleil rendait encore plus délicieux , nous prîmes congé de Mango et de son escorte de guerriers aux allures farouches, et nous revînmes ànotre bord sans encombre.

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iionnier» & bord. — Arrivée du i Fvlton > et de Is i Bonite • .

— Chasses aui indigèaea. — Le palais d'un chef saurage.

— Les parlemenlairei. — Les ossemenU des matelots da t Secret ». — Nouïellee eBcarmouches, — '"

AÎDSi que je l'ai dit, les Kanaks Dons tenaient à peu près prisonniers à bord, et lorsque parfois nous allions à terre, c'était à l'improvisle, pour ne pas laisser aux sauvages le temps d'organiser quelque embiicbe. Nous remontions parfois en baleinière les cours d'eau qui se jetaient sur ces rivages, et nous en rapportions toujours nombre de canards, sarcelles et poules sultanes ; des buitres surtout, qui, de la grosseur de celles d'Ostende , s'attachaient par milliers auK racines des forêts marécageuses des palétuviers. Leur cueillette était bien facile : d'un coup de bâche on pouvait détacber des brancbes immergées littéralement couvertes du précieux mollusque.

A part ces promenades sur l'eau et des pointes rapides sur la grande terre, il nous restait nos conversations intimes du bord.

J'ai dit que nous avions comme second un aspi- ' rant de marine, M. Napias. C'était un officier de

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ne LA NOUVELLE-CALÉDONIE,

brillant avenir; sorti le premier de l'Ecole navale, il avait nne instruction solide et raisonnée qu'on ne trouve que rarement. Qui lui aurait dit, alors que le soir, avec cette expausion qu'amène la solitude d'un navire, il me faisait part de ses rêves d'avenir, qu'il n'échapperait au casse-tête des sauvages que pour périr quelque temps après dans un naufrage 1

M. Napias se trouvait sur la Gorgone, dont le jeune commandant, M. Mage, était déjà célèbre, et qui périt corps et biens en 1869, à l'entrée dirport de Brest.

En6n le ((septembre 1865, c'est avec bonheur que nous aperçûmes au loin la fumée du Fulton; nous appareillâmes de suite pour prendre le large, l'attendre devant la passe et lui indiquer sa route. Ce steamer avait à sa remorque le transport la Bonite, chargé de troupes; quelques heures après, nous étions tous abrités dans la baie Chasseloup. Le gouverneur lui-même était à bord du Fullon, où le commandant de la Fine se rendit aussitât que les ancres eurent mordu le fond , afin d'annoncer au chef de la colonie les funestes événements qui venaient de se passer. La fatale nouvelle se répandit bientôt et jeta la consternation dans l'esprit de tous. Chacun regardait ce malheureux cotre le Secret démâté, déchiqueté, et se représentait en imagination les scènes terribles dont il avait été le théâtre. Dans ces circonstances, ce qui augmente encore l'horreur, c'est moins la mort même des victimes que la pen-

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sée du festin qui la sait; aussi le mot « vengeance » se lisail'il sur tous les visages, et l'on n'attendait plus qu'un mot du chef pour agir.

Nous avions donc à punir dans cette partie de la Nouvelle-Calédonie, outre le meurtre du colon Taillard, assassiné en juillet dernier à Houagap, le massacre des équipages de la Reine des lies et du cotrepilote le Secret à Pouangué. — On impliquait dans cet assassinat les deux chefs Poindi-Patchili et Gondou. Celui-ci surtout était turbulent et délesté de ses voisins; un indigène nous disait de ce farouche sauvage, dans sa langue imagée : u Gondou n'est pas comme QD homme, mais comme un chien; s'il voit un Kanak, il aboie contre lui ; il mange beaucoup d'hommes, n Ces deux chefs se croyaient bien en sûreté dans leurs montagnes et étaient loin de s'attendre à notre visite; s'ils ne s'étaient jamais présentés à nous pour faire leur soumission , on n'était pas non plus allé dans leurs montagnes pour l'obtenir.

Cette fois, les mesures les plus sévères furent prises. Le gouverneur fit partirde Hoitagap un petit corps de troupes, chargé de venir nous rejoindre à la baie Chasseloup après avoir traversé les territoires des chefs Gondou et Poindi-Patchili , dont il devait exiger la soumission absolue; il avait ordre de passer par les a^mes tout ce qui résisterait à la marche * de la colonne. Ce détachement, commandé par un capitaine d'infanterie de marine, se composait d'un

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338 HOUVELLE-CALÈDONIB.

SOUS- lieu tenant et de soiiante hommes, Eous-officiers et soldais, suivis d'un contingent de cent qualrevingt-dis Kanaks, conduits par six chefs alliés.

Parti le 5 septembre de la cAte est, le capitaine commandant cette colonne avait atteint Gâté huit jours après. Suivant les instructions du gouverneur, ■I ravagea sar son passage toutes les tribus réputées hostiles; sur te territoire des Houttouas, le jeune chef Dongo, ennemi personnel du redoutable Gondou, fit alliance avec nons, heureux de pouvoir se venger en notre compagnie des peuplades détestées de l'antagoniste héréditaire de son peuple; et lorsque, le 8 au matin, le corps expéditionnaire quitta la tribu des Hounouas , se dirigeant vers la baie Chasseloup, Dongo suivit la marche de la colonne à la tête de ses guerriers. — C'est dans cette baie que la deuxième colonne expéditionnaire, que j'accompagnais, fit sa jonction avec celle dont je viens de parler. Nous débarquions du Fulton et n'avions qu'une cinquantaine d'hommes et trois ou Xfuatre cents auxiliaires des tribus du littoral , qui se disaient alliées h nous en haine de Gondou, mais l'étaient beaucoup plus par politique pour s'attirer nos bonnes grâces, voire même par distraction, — • pour qui connaît la passion des Kanaks pour la guerre, — ou enfin pour être utiles aux tribus amies — que l'on prévenait toujours des coups de main tentés contre elles — et nuisibles aux tribus enne-

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CB&PITRE DODZIÈUB. 939

, mies, contre lesquelles ces sauvages savuent habilement diriger notre colère. Il en résulta que les villages les plus coupables du littoral étaient généralement trouvés déserts, malgré toutes les précautions prises, tandis que les tribus situées à plusieurs lieues dans les montagnes dont les habitants avaient à peine entendu parler des blancs , furent surprises par des marches de nuit, qu'on y brûla les cases avec leurs habitants et qu'on y fit le plus de mal possible. C'est cruel, maîsc' est d'une terrible logique. Une fa ut pas de sentiment à la guerre, puisque la guerre est l'inverse du sentiment; et l'on a vu — trop récemment encore — des parties perdues k cause de considérations sentimentales de la part des chefs. Cependant je dois dire que mon exclusion, en fait de guerre, de tout ce qui n'est pas mathématique et brutal ne va pas jusqu'à admettre la cruauté inutile. Après la jonction des deux colonnes, six cents indigènes alliés nous suivaient; le commandement de ce goum indiscipliné me fut confié. Je me serais volontiers passé de cet honneur, mais j'aurais eu mauvaise grâce & le décliner, du moment que l'on faisait appel à mon dévouement et que l'on paraissait compter sur mes connaissances spéciales des mœurs, des habitudes et du dialecte de ces indigènes pour tirer le meilleur parti possible de leur concours , soit comme soldats, soit comme guides, et surtout comme porteurs de nos vivres et de nos bagages. Dans ces

pays couverts de broussailles, que chauffe uq soleil ardent, le soldat européen a déjà assez de peine à se mouvoir avec ses armes seules.

En montant à bord de la Fine ponr venir dans ces parages, je m'étais promis de suivre l'expédition comme géologue et non comme acteur. II n'était ni de mon goût ni de mon métier de prendre part à la lutte; pourtant le massacre de nos pauvres compagnons du Secret avffit un peu changé mes sentiments d'indulgence à l'égard de ces populations sauvages.

Les deux, colonnes étant réunies, nous restâmes deux jours dans les parages de Koné, détraisant les cases et les plantations de nos ennemis, qui, du haut des sommets, nous envoyaient des grêles de pierres.

Le chef Gondou avait une de ses résidences principales au village de Toono; nos guides nous y conduisirent, et nous nous trouvâmes en présence d'un véritalile monument; je n'en avais encore jamais vu de semblable chez aucune des tribus que j'avais visitées. Ce palais indiquait un certain degré artistique. C'était une case immense et entourée d'une palissade composée d'énormes troncs d'arbres juxtaposés; chacun de ces géants des forêts était sculpté de façon à représenter plus on moins bien des corps d'hommes gigantesques, tous dans des positions bizaïTcs et différentes ; ces statues étaient colorées en rouge au moyen de sanguine, leurs têtes étaient couronnées d'une immense sphère de minces lianes

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tressées , qui représentaient assez bien la laineuse chevelure des Kanaks. Cette maison était placée dans un bas-fond , et lorsque nous l'aperçûmes du sommet voisin, nous nous arrêtâmes un instant, prenant ces statues pour une troupe de géants. Un fossé profond circulait devant cette barrière. Dans l'enceinte étaient de grandes perches plantées en terre , au sommet desquelles grimaçaient de nombreuses têtes de mort. Les cimetières indigènes sont généralement ornés de ces sculptures immenses, où la figure humaine est enlaidie comme à plaisir. Cook les signale h Balade; maisàlasuitede notre installation dans une tribu, les indigènes cessent aussitôt ces travaux u artistiques n , Les Kanaks fuyaient rapidement devant nous, lorsque tout à coup nous aperçûmes sept bommes au sommet d'une colline agitant un tapa blanc , ou étoffe indigène en écorce; quelques soldats furent envoyés au-devant d'eus, et bientâl après sept guei^ riers de Gondou se trouvèrent en face du commandant de la colonne. Malgré leurs efforts pour rester calmes, la vive émotion qu'ils éprouvaient en se trouvant au milieu de notre nombreuse troupe blanchissait leurs lèvres, et une sueur abondante coulait de leurs fronts; ces étranges parlementaires déposèrent d'abord leurs bâches ef leurs zagaies aux pieds du commandant et attendirent. Malheureusement nous n'avions pour interprètes que des ennemis mêmes de ces montagnards, etje ne sais si leurs

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3tf LA NOUVBLLB-GALÉDÛNIB.

paroles nous furent traduites bien fidèlement ; j'ignorais complètement leur dialecte, et eux-mêmes, n'ayant jamais fréquenté d'Européens, ne connaissaient pas un seul mot du langage de la cAle.

Quoi qu'il en soit, le résultat fut que le commandant garda en otage six de ces parlementaires; quant an septième, il lui fit donner l'ordre par l'interprète d'aller trouver les antres guerriers de sa tribu et de leur dire qu'ils eussent à livrer leur chef Gondou an gouverneur. << A ce prix seulement les soldats qui ont déimît Gâté et le village de Koné accorderont Iréve et merci aux Kanaks des vallées de Koné. ■

En apprenant que six d'entre eux demeureraient prisonniers et que le septième était chargé d'un pareil message, ces hommes se regardèrent on instant pour savoir quel serait celui qui irait le transmettre à leur chef. L'hésitation ne fut pas longue. Ils se concertèrent à voix basse pendant quelques secondes , et l'un d'entre eux se dirigea lentement du côté des montagnes ; passant auprès du monceau d'armes que ses compagnons et lui avaient jetées h terre en arrivant, il prit son tomahawk, choisit parmi les zagaies celle qui lui parut la plus droite et la plus flexible, et s'éloigna d'un pas toujours calme et assuré.

Cette scène se passait sur un plateau, au pied duquel coulait nue profonde rivière. Je suivais tous les mouvements de ce sauvage, qui, dans sa propre pensée, venait d'échapper à' la mort ou à un esclavage

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peut-être plus horrible encore. Il n'avait pas été présenté comme le chef de celte petite troupe, il était même le pins jeune de tous , et probablement devait à son Age la mission dont le chargeaient ses compagnons. Je le suivis sans qu'il s'en aperçût pendant quelques pas. Lorsqu'il fut au bas du plateau, il loama légèrement la tête et se vit hors de la vue des soldats ; alors , abandonnant son flegme primitif, la nature reprît le dessus, l'amour de la vie se réveilla chez ce malheureux, qui tout à l'heure se croyait perdu : il bondit en avant comme lancé par un ressort; en un moment il était au fond de la vallée, qu'il traversa. Je le vis se précipiter dans la rivière ; en quelques brasses il franchit ce courant d'eau, et depuis longtemps déjà il avait disparu dans tes hautes herbes de l'autre rive que je regardais encore. Je songeais aux tristes nécessités de la guerre ; partout, autour de nous, de noires colonnes de fumée s'élevaient en tourbillonnant. Que de femmes , que d'enfants, que de vieillards allaient avant peu souffrir du froid et de la faim t

Ayant ainsi signifié nos intentions à Gondou, l'Abdel-Kader calédonien, l'expédition reprit la route de Gafope, c'est-à-dire de la baie de Cbasseloup; nous y arrivâmes le 10 au soir, et aussitôt des embarcations vinrent au rivage pour reconduire à bord des b&liments les troupes fatiguées par les marches forcées qu'elles venaient de faire. Le même soir, nous

S4t LA NOUVELLE-CALÉDONIE,

assistâmes aussi an retour des soldats d'une colonne expéditionnaire qui venaient de châtier les tribus de Pouangué et de Pouanloitche. Le gouverneur lui-même dirigeait une de ces colonnes ; M. Banaré, le commandant de la Fine, commandait l'autre. Cet officier avait retrouvé dans le village de Pouangué les ossements d'une partie de l'équipage du Secret et divers objets qui avaient aussi appartenu à nos marins.

L'expédition dirigée par Bl. le gouverneur contre ta tribu de Ponanloïtcbe n'avait été qu'un coup de main, une surprise de nuit. On ne s'était pas rendu jusqu'au village principal; aussi, après deux jours de repos, de nouvelles troupes reçurent l'ordre de retourner dans cette tribu, qui, on se le rappelle, avait le plus participé au massacre de nos compatriotes. Fatigué de l'inaction forcée dans laquelle on se trouvait k Gatope, et désireux de visiter les hautes montagnes de Pouanloitche , que l'on apercevait du mouillage, j'accompagnai l'expédition, qui partit de Gatope le 14 septembre. Le premier jour, nous campâmes an village ami de Témala, assez rapproché du village ennemi pour qu'une marche de quelques heures nous permit de l'atteindre. En effet, dans la nuit du 14 au 15, conduits par l'infa* tigable Ti, le fils adopfif de Mango, dont j'ai déjà parlé, nous nous dirigeâmes sur le village principal de Pouanloitche, oit nous arrivâmes avec l'aube.

S'élancer sur ce village la baïonnette en avant.

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CHAPITBE DOVZiiilE. US

l'envahir, fut pour nom l'aSàire d'un instant; mais heureusement pour ses habitants, avertis à temps de notre approche malgré toutes les précautions prises, ils avaient fui sur les collines environnantes, où un ohservateur attentif pouvait peu à peu distinguer leurs sombres silhouettes abritées derrière les buissons, d'où ils surveillaient tous nos mouvements. Au milieu de ce village, et devant une grande et spacieuse case, probablement celle du chef, nous nous trouvâmes tout à coup en face d'un spectacle repoussant, que la cruauté, la venfjeance et la colère de ces sauvages leur avaient sans doute suggéré. Au bout d'une forte et haute perche se dressaient trois crânes fraîchement dénudés et entourés d'un faisceau d'ossements humains, tous encore recouverts de quelques lambeaux de chair. Ce hideux trophée fut abattu, et nous recueillîmes ces déplorables restes des malheureux matelots du Secret. Le récit de ce drame sanglant était écrit en toutes lettres sur ces trois crânes fendus par le tranchant des haches, écrasés par les coups de casse-téte; les dénis régu- Uères des anthropophages avaient laissé leur empreinte sur la plupart de ces os à demi calcinés. Pendant que pleins de tristes pensées nous examinions ces funèbres reliques, des hurlements partis du haut des collines environnantes, hurlements de défi, d'ironie, de triomphe et de rage, nous apprirent que l'on suivait bien tous nos mouvements.

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%U La KOnVELLE-GALiDONIK.

n faut avoir entendu ces cris longs et perçants, plnt&t semblables aux glapissements et aux borlements des bétes fauves qu'à des sons sortis de poumons humains; j'ai va pâlir plus d'un brave alorg que, sortant tout à coup d'un fourré voisin , cet horrible hurlement arrivait net et terrible à son oreille. Déjà ce village considérable était la proie des flammes. On put retirer des cases différents objets ayant appartenu h l'armement du Secret; ils furent réanis aux restes mortels de nos marins, et on les rapporta plus tard à Gatope.

L'incendie du village était dû an zèle an peu précipité de nos alliés indigènes; la tronpe campa donc au miliea de ces débris fumants, pendant que nos amis les Kanaks poursuivaient tout autour leui œuvre de destruction, dévastant, saccageant et brûlant les plantations de la tribu coupable. Du haut du lieu élevé où ils s'étaient postés, les naturels de Pouanloïtche suivaient avec douleur et colère les progrès de l'œuvre de destruction. Cette vue sembla ranimer le courage dans leurs ccBurs, et leur troupe se rapprocha en lançant de toutes parts des pierres lourdes et aiguës. — Dans le nord de l'ile, le sulfate de baryte, ou sulfate pesant , n'est pas rare. Les naturels aiguisent ce minéral lourd et assez tendre, qui devient un projectile assez dangereux.) — Nos soldats se portèrent al ors en avant pour repousser ces assaillants, (|ui reculëreu ibient6t devant l'atlaque

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CHAPITBE DOUZliMB. ttl

împélaeose de nos bommes, tous aninléa dn désir de venger leurs compatriotes.

Le Kanak lutte contre nous avec une telle sagacité et une telle habileté, qu'A moins d'être surpris par DOS armes, il n'y a presque jamais de victimes dans ■es rangs. Ainsi, pendant le cours de ces différentes expéditions^ qui durèrent cinquante jours et dont je pus suivre toutes les péripéties, je suis persuadé que nos balles ne firent pas vingt victimes. Ce fait si extraordinaire à priori s'explique très-bcilement, et voici comment :

Le Néo-Calédonien connaît la longue portée de nos armes, et il se maintient toujours h une dislance de cinq cedts mètres an moins de nos carabines, et encore a-l-il soin de mettre entre elles et lui un arbre, une roche, un abri quelconque; par bravade, il se montre subitement, et danse en hurlant et en injuriant son ennemi ; mais que le canon d'une seule carabine s'abaisse dans sa direction , ses yeux perçants s'en aperçoivent de suite; que le coup retentisse , il voit la lumière produite , et d'un bond il est derrière son abri , d'où il entend bientôt le sifflement de la balle qui passe inoffensive près de loi, ne traversant que l'air ou labourant le sol. — Ces mouvements sont si rapides, que j'ai vu cent fois, au moment oii la lumière de la carabine jaillissait, le Kanak dispanùtre bien avant que la balle fut parvenue jusqu'à lui , oii elle nous signalait dn reste sou

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arrivée en brisant une branche ou eu soulevaul la poussière.

Les faits se passaient ainsi pendant que nous poursuivions les habitants de Pouanloîtcbe , et nos soldats, altérés de vengeance, étaient furieux de leurs insuccès. Nous brûlâmes cependant nombre de petits villages, tous abandonnés, et sur le soir nous réprimes te chemin du camp, suivis à notre tour, mais à distance, par les hordes de nos ennemis, qui profitaient de tous les accidents de terrain pour nous envoyer leurs projectiles et nous étourdissaient de leurs clameurs et de leurs imprécations. J'avais pour arme une carabine rayée, petite, légère, précise, arme de choix de la manufacture de Saint-Etienne; je ne m'en étais pas encore servi. Remarquant la taille exiguë de mon arme, dont je paraissais dédaigner de faire usage, nos alliés kanaks finissaient par la regarder avec un certain mépris , surtout l'intrépide Ti, qni était devenu mon ami depuis que j'en avais fait mon chef d'étal-major à la dernière affaire. Il me parut nécessaire de leur prouver que cette arme n'était pas un joujou. Je communiquai mon projet à M. Tagnard, chirurgien de l'expédition, qui nous suivait en philosophe, ne cessant de rouler et de fumer des cigarettes.

Mon plan était bien simple; nous étions dans un lieu découvert, mais traversé par un ravin. Ti, \c docteur et moi , nous nous couchâmes dans un repli

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àa terrain, nous laissâmes passer fonte la colonne et nous attendîmes, le cœur agité d'une certaine émotion, car les hurlements se rapprochaient de plus en plus. Ti , à travers une éclaircie, surveillait Ions les mouvements de nos ennemis; enfin il me fit signe que c'était le moment. Je me soulevai ; un groupe de cannibales se trouvait à environ deux cents mètres de moi, bondissant et hurlant. J'ajustai rapidement celui qui était en tète et fis feu. Frappé à l'épaule , il roula sur le sol. Les antres, surpris, disparurent, et leur premier mouvement de stupéfaction n'était pas encore passé que nous avions rejoint nos compagnons. A partir de ce moment, les Kanaks eurent plus de respect pour le apikinini muskit « (petit fusil), et à chaque occasion nouvelle où ils voyaient l'inulilité des balles de nos soldats, ils m'engageaient & faire feu moi-mâme. Mais, à leur grand élonnement, je refusais toujours. La chute de celui que j'avais frappé avait éteint en moi toute soif de vengeance. Nous tînmes encore la campagne pendant huit jours, durant lesquels je pus recueillir quelques échantillons et des notes géologiques d'un assez grand prix pour moi , car ils devaient me permettre de relier la formation de cette partie de l'ile à celle d'autres districts que j'avais étudiés un peu plus tranquillement. Ainsi se termina notre expédition contre les coupables habitants de Pouanlot/cAe. Conduite avec beaucoup d'énergie, elle ruina

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pour longtemps ces impitoyables cannibales, dont les greniers et les babitalions forent loos détruits.

A notre arrivée à Gatope, le gouverneur ordonnait une autre expédition ; mais celle-ci avait pour but le centre de l'île, l'endroit même où la Tihouaka prend sa source pour aller se jeter, & Houagap, sur la câte opposée. On se souvient peut-être que deHouagap, en compagnie du docteur Vieillard, j'avais remonté ce cours d'eau. Je ne pouvais donc bésiter à me joindre à cette expédition. Il était d'un intérêt très-grand pour moi de relever une coupe géologique à travers toute l'ile, dans ces parages si difficiles à parcourir et encore vierges d'explorations.

Les troupes qui formaient ce corps expéditionnaire étaient fraîches et pleines d'ardeur. Un assez grand nombre de Kanaks alliés de mon ami Ti nous accompagnaient. Après avoir traversé la belle plaine de Gatope, séjour de la tribu du vieux Mango, nous nous engageâmes dans la magnifique vallée de Voh. Nous étions les premiers blancs à qui il eût été donné d'en admirer les beautés.

Cette vallée est parsemée sur toute sa longueur de petits villages si frais, si verts, si pittoresques, qu'ils paraissaient plulAt faits pour le séjour de Paul et Virginie que pour le gîte d'antbropophages.

Nous traversâmes d'abord le beau territoire de la tribu de Tchieta. Au bout de deux jours et demi de marche, nos guides nous avertirent que nous étions

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près des villages que noua avions ordre de surpreodre et de livrer à une exéculion militaire. Nous arrivions à Pamalé, territoire commandé par le fameux Poindi-Palchili , l'allié de Gondoa et le prolecteur des meurtriers du colon français de Houagap. C'était cet assassinat que l'on venait venger.

Poindi-Palchili, à cause de la rapidité de noire marche, n'avait pn élre averti de notre arrivée. Le camp fut établi au fond d'un ravin obscur où coulait un ruisseau limpide. Les fenx furent allnmes avec du bois très-sec afin d'éviter une fumée trop abondante qui eût peut-être trabi notre présence ; nos soldats, avec leur activité ordinaire, eurent bientôt préparé leur repas, qui était d'ailleurs le nôtre , car dans ces marches forcées on ne se charge pas de choses superflues. La bonté d'un soldat en campagne est proportionnelle & son appétit, lequel à son tour doit être complètement indépendant de la qualité des mets. Aujourd'hui, rentré dans le cercle de la vie européenne, j'ai peine À concevoir comment il nous était possible d'absorber d'aussi grandes quantités d'une nourriture indigeste on bizarre, après avoir effectué de pareilles courses. — Après le diner, le commandant de l'expédition concerta le plan d'attaque ; il fit appeler les chefs de nos alliés, auxquels je servis d'interprète. Il fat décidé qu'à deux heures du matin on se mettrait en marche, de façon à pouvoir arriver au point du jour au milieu

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du village ennemi dont les habitants seraient encore endormis. Donc à deux beures précises toute la colonne se mil en marche à la file indienne. Ti se trouvait à la tiite et servfùt de guide. Lorsque la douce lumière qui précède le lever du soleil commença à éclairer les montagnes , Ti s'arrêta subitement, et montrant du geste te sommet d'une montagne haute et escarpée , il dit tout bas au capitaine : u Poiudi-Patchili. n Suivant la direction de son bras, nous vimes, presque au sommet de la montagne, plusieurs colonnes d'une fumée légère se dégageant des massifs de verdure qui nous dérobaient la vue des cases; celle-ci s'élevait tranquille et droite au milieu de l'atmosphère calme et silencieuse. Ce spectacle avait quelque chose d'imposant. Tous les regards de nos soldats, avides de combat, étaient tournés vers cette fumée paisible, vers ce séjour verdoyant qui eût réalisé les rêves d'un poêle, d'un ami de la belle nature , mais oîi nos compagnons ne voyaient qu'un repaire de bétes fauves à bouleverser. Un sentier étroit et dîFGcile conduisait jusqu'au village; il était bordé à droite et à gauche par une végétation si' puissante qu'il était difScile de s'y frayer un chemin. Néanmoins notre capitaine fit déployer ses troupes sur une iseule ligne, et l'on commença l'escalade ; mais , de cette façon , tout en observant le plus grand silence, on ne montait que lentement. Ti et une dizaine de Kanaks s'étaient

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rjronpés autour de moi, et nous faisions ensemble l'ascension de la montagne en suivant le sentier. Noire marche était ainsi beaucoup plus facile, et nous nous arrêtions souvent , pour ne pas trop dépasser la ligne des soldats, qui avaient grande peine à cheminer an milieu de ces longues herbes. Mais la montagne était bau'e, cette marche harassait nos hommes, qui, malgré tout leur courage, étaient obligés de s'arrêter souvent pour reprendre haleine. Ti s'impatientait, et tout son torse long et nu était parcouru par un frémissement identique à celui qui agite le corps d'un bon chien au moment de l'arrêt. De son bras nerveux, armé d'un lourd tomahawk, il m'indiquait les fumées du village de Poindi-Patcbili, me faisant comprendre qu'il fallait se hâter; enfin il n'y tint plus et marcha en avant. Je le suivis eu devançant la colonne, fatiguée par le double obstacle de la chaleur et de la végétation. Le flanc de la montagne que nous gravissions était très-abrupt, mais se déployait tout à coup en un plateau bon zontal. C'est là qu'était le village, dont les cases s'espaçaient parmi de beaux arbres qui répandaient sur elles un ombrage impénétrable aux rayons du soleil. Nous abordions ce plateau, lorsque les aboiemenls précipités d'un chien se Grent entendre, suivis immédiatement d'un coup de carabine. Nous avions été avertis que celte tribu possédait plusieurs armes à fen. Ëtait'Ce un des ndtres ou un ennemi qui

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tu LA NOU VKLLE'CALÉDONIE.

venait àe tirer? Dans fous les cas, cette détonation Bnbîte et inattendue produisit un effet magique an milieu de cette vallée tout à l'heure si calme, et des hnrlements aigus s'élevèrent de toutes parts autour de nous. Il n'y avait plus & hésiter; nous nous élançâmes sur la plate-forme du village, que nons atteignîmes en quelques bonds. A notre aspect les naturels se dispersèrent, passant auprès de nous, aa milieu des éclaircies de verdure où l'on n'apercevait qu'un instant leurs gilhoaeltes rapides. Ainsi surpris dans leur sommeil, leur frayeur était grande, et ils songeaient plutôt à fuir nn ennemi dont ils ignoraient le nombre qu'à se défendre. C'est ce qui nous sauva, car en ce moment nous n'étions en réalité sur le plateau que trois Européens et une dizaine de Kanaks. Les deux autres Français, dont j'ignorais d'abord ta présence près de nous, étaient le sergent Rigaut et le soldat kfnrger. Le coup de carabine malencontreux avait été tiré par ce dernier.

Tous réunis en une seule troupe, nous parcourions le village déjà désert, lorsque, passant auprès d'un énorme banian ' et levant la léte pour mesurer de l'œil sa hauteur, je vis sortir d'une petite ouverture

' Le banian {ficus prolixa, Fora 1er) est un arbre gigantesque; dans la tribu d'Arramn, près de la missioa, Il en existe un qui a environ quinze mètres de circonférence. C'est un des plus remarquables niannmenis naturel* que l'an puisse voir. Il est arc-bonté de touscOlës par de nombreoses racines adventices complètement rectiUgnas, atteignant un diamètre uniforme de dix centimètres

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