‹ Voyage autour du mondeChapitre 85 sur 115 · CHAPITRE QniNZliHE · texte numérisé non relu

CHAPITRE QniNZliHE

le sol ne semble jamais atteindre une altitude supérieure à dix mètres; en second lien, À Lifou, les arbres surplombent la mer, tandis qu'à Moult la bande sablonneuse est d'abord couverte d'berbes courtes et de quelques buissons de cotonniers sanvages que notre compagnon Bavay nous dit être le Gossypium religiosum. A cette maigre végétation succèdent des arbres élevés ; le corail ne se montre que dans l'intérieur, mais, contrairement encore à ce qui se passe à Lifou , il n'est ici recouvert que par des arbres de petite taille.

Dans l'île d'Ouvéa, on observe dans les points où l'on atterrit ordinairement des conditions physiques identiques à celles que nous venons de signaler k Moult, n faut cependant se souvenir que l'île Ouvéa étant assez vaste (quarante-deux kilomètres de longueur sur quatre à cinq de largeur) , est encore fort peu connue : il serait téméraire de déduire tonte sa configuration du peu que nous pûmes en apercevoir dans ce voyage.

Bavay et moi étions descendus à Mouli par le premier canot; les indigènes, d'abord peu empressés, s'apprivoisèrent bienfAt; quelques-uns d'entre eux s'attachèrent à nos pas, nous conduisant de village en village, de case en case. Bavay, grand collectionneur, récoltait de toute part des zagaies, des casse-lële, et surtout de ces coquilles admirables, telles que des porcelaines, argus, aurore brûlée;

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303 LA NOUTELLE-CALÉDÛNIB.

des harpes t des cônes, des tonnes, des vis, des coîomhelîes, des mitres, des ovales, des olives, des troques, des turbos, des rockers, des nériles, àespyrules, etc. Ces échanges se faisaient au moyen de pipes, de tabac américain en corde, de guimbardes , d'hameçoDS , d'aiguilles, de fil , et de tous ces objets qui ont si peu de valeur chez nous el qui en ont tant pour ces sanvages. Ils peuvent bien sculpter un casse-téte en un mois, mais ils ne pourraient jamais faire nne aiguille aussi commode que les nôtres.

Les gens des Oavéa, qui ont le naturel plus doux , plus enjoué et plus mùvement enfant que les Néo- Calédoniens , se sonmettent aisément k la civilisation ; presque tous ceux qui sont protestants savent nn peu écrire, et c'était pour eux un grand point d'orgueil que de nous tracer lenrnom sur le sable uni du rivage. Un antre fait qui arriva à un de nos compagnons donnera peut-être la mesure de la civilisation de ce peuple. Ce qni étonne beaucoup les sauvages , c'est d'entendre le bruit que produit nne montre et de voir la marche de ses aiguilles; aussi est-on ordinairement sûr d'un succès lorsqu'on fait cette exhibition; c'est ce que voulut tenter un jeune u aspirant > qui nous accompagnait: il lira sa montre et la plaça près de l'oreille d'un indigène, mais celuici, regardant l'instrument, dit en très-bon français i u II est onze heures s| demie n , et c'était esscf .

CH4PITBE QUINZIÈME. 303

Aux Ouvéa, contrairement à ce qui se passe àLifou, les indigènes sont sons l'influence d'un grand nombre de petits chefs se querellant constamment sur leurs droits réciproques; îl en résulte one anarchie complète: c'est ce qui fait que , dans noire excursion à travers les villages, nous fùmesprésentésâ un petit chel qnî nous reçut en grommelant. S'attachant surtout ji Bavay, qui l'écoutait d'abord avec attention, il lui imposa ses doléances , se plaignant de l'empiétement de ses voisins, de sesdroits méconnus, etc. Maislorsque notre naturaliste lui eut expliqué que ces questions ne 1g regardaient point , qu'il s'occupait de ramasseï des bétes et des plantes, mais trôa-peu de politique, sa physionomie devint plus calme et il tendit affectueusement la main à notre ami; c'est alors que nous remarquâmes que cette main commençait à être atteinte S'èUphantiasis , maladie horrible qui frappe trop souvent les habitants des Loyalty et particulièrement ceux d'Ouvéa. On ne saurait rien imaginer de plus hideux que cette triste affection , qui déforme et rend monstrueux, repoussant, celui qu'elle attaque.

Nous venions à peine de quitter ce petit chef, mécontent et malade, que nous rencontrâmes le grand chef de l'île. L'autorité n'était décidément pas bien douée au point de vue physique dans ce territoire, car son nouveau représentant, Dumaî, était un pauvre lépreux que l'un de i

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sujets traînait dans nue espèce de brouette. Cependant il avait un regard intelligent et bon; nous examiDflmes les nicëres qui couvraient la peau de ce malheoreux , ils étaient semblables à ceux qui caractérisent la lèpre, quoique ce ne fussent pas exactement les mêmes. Ce chef nous présenta son frère, qui était encore plus affligé que lui, carie pauvre prince était idiot ; enfin, dans la petite troupe qui accompagnait cette triste famille , nous remai^ quâmes encore deux contrefaits. Ceux-ci étaient les seuls qu'aucun de nous eût jamais vus en Océanie , et il est certain qu'ils devaient la vie à la religion chrétienne , à laquelle cette tribu est entièrement convertie : les anciens usages de ce penple n'admettaient point que l'on conservât les infirmes.

Comme le soir approchait et que nous n'étions point pressés de rentrer h bord, nous décidâmes que l'on dînerait à terre , à la fortune des insulaires. Nous pûmes bientôt nous procurer des poules, des ignames, du poisson ; c'était un délicieux menn pour des gens de bon appétit. Nous établîmes notre campement sur nn point relativement élevé; de là, nous dominions la mer, sur laquelle le soleil couchant jetait des rayons obliques et déjà affaiblis; notre navire, à sec de toile, obéissait gracieusement à chaque ondulation des lames; quelques pirogues de pêcheurs, avec leurs grandes voiles triangulaires, s'empressaient de regagner la plage;

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CHâPlTRB QTTITIZIÏUE. 90B

an loin, vers l'oaest, une ligne sombre et irrégnliëre nous iodiquail les hantes montagnes de la Nouvelle-Calédonie ; anlour de nous de petits groupes d'indigènes animaient encore la scène, pendant que de l'épais rideau de vert feuillage qui noos séparait de Tinlérienr de l'île , s'élevait constamment une mélodie variée , due k ses habitants emplnmés et divers, qui faisaient entendre le chant du soir pour saluer leur beau soleil près de disparaître.

Après le dîner da bord , tons les officiers descendirent à terre, dans l'intention de «seinera: de grands feux furent allumés çk et là sur le rivage au moyen d'arbres, de branchages gigantesques qui, depuis le dernier ouragan, couchés sur le sol , s'y desséchaient; c'était avec une joie d'enfant que tout le monde prenait plaisir k former et entretenir ces bûchers immenses , dont la flamme , excitée par la brise du soir , s'élevait brillante à une grande hauteur; les naturels, accourus de toute part , prélaient obligeamment lenr aide à nos matelots pour la manœuvre de la seine,' l'eau tiède de la mer invitant à un bain, un grand nombre de nageurs luttaient d'habileté an milieu de cette eau limpide.

Les naturels des Loyalty parlent ordinairement un peu l'anglais, mais ils ignorent le sabir, au moyen duquel nous avions l'habitude de communiquer avec les Néo-Calédoniens ; aussi, placés au milieu d'un

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30e LA NOnVELLB-CALÉDONIE.

groupe d'indigènes, faisions-nous de grands efforts pour entretenir une conversation dont le sujet nous intéressait cependant beaucoup, lorsqu'un jeune Kanak à la physionomie intelligente nous dît tout à coup : K Messieurs les ofUciers, ne vous donnez pas tant de peine pour tous faii;e comprendre , je parle français, et je tous servirai d'interprète. <>

Surpris de voir un sauvage s'exprimer si nettement, nous interrogeâmes notre interlocuteur. « Je m'appelle Marins, nous dit-ilj je suis en même temps ministre du chef Dutnai et catéchiste de la mission catholique; j'ai été élevé à l'établissement mariste de la Conception. > Nons saluâmes ce jeune ministre du chef infirme d'un empire lilliputien; cependant, ainsi que cela m'arriva dans plusieurs autres circonstances analogues, nous eûmes de snite pour nofre interprète un sentiment de déférence, de considération que l'on n'éprouve jamais vis-à-vis des autres Kanaks; il est vrai que celui-ci parlait le français mieux que je ne l'ai jamais entendu faire à aucun de ses compatriotes; le mécantsme de leur langue se prête moins bien & la prononciation ^d français qu'à celle de l'anglais.

Après avoir causé quelques instants avec Marius, nous étions dans les meilleurs fermée ; nous quit* tâmes cependant ce nouvel ami , ainsi que nos compagnons, qui continuaient leur pèche, pour noua diriger vers un feu que nons apercevions à une cer-

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