‹ Voyage autour du mondeChapitre 97 sur 115 · CHAPITRE 8E1ZIÈUG · texte numérisé non relu

CHAPITRE 8E1ZIÈUG

indigène et lui donnaient la dernière main, sur ma demande, le chef assemblait son conseil pour lui lire les ordres du gouverneur ; bientôt on voyait arriver cenx qui par leur âge, I«ur talent, leur naissance, avaient mérité de faire partie du conseil de la tribu. Avec toute la gravité que leur semblait réclamer la circonstance, ils s'asseyaient autour de la natte oii , déjà installés nous-mêmes auprès d'une corbeille de fruits, nous nous rafraîchissions, tout en nous reposant des fatigues d'une longue marcbe,

En6n le chef, ouvrant respectueusement la lettre du commandant de la colonie , en donnait lui-même lecture en langue fafaitJenne; il s'arrêtait à chaque phrase pour laisser la liberté des commentaires, qui ne faisaient pas défaut; les orateurs, prenant la parole les uns après les autres, parlaient plus ou moins longtemps , tout en nous désignant du geste , pendant que les regards de l'assemblée étaient fixés sur nous.

Celte discussion d'une épître de vingt lignes durait plus d'une heure, tant ces peuples oisifs s'empressent de saisir les plus petits événements pour occuper leurs loisirs. Enfin le chef lui-même, prenant la parole , nous assurait , dans un long discours, de son dévouement à nos ordres; aussitôt après la traduction que nous en faisait l'interprète, on se donnait de mutuelles et chaudes poignées de main ; je retenais à dîner les principaux du conseil ,

DoiiîHihvGooj^lc

331 LA NODVELLS'CALÉDONIE.

n'oubliant jamais de prier le chef d'eoTOyer chercher son épouse, puis mettant l'une à ma gauche, l'autre à ma droite, le repas commençait, à la satisfaction générale.

Nous étions surpris de voir l'instruction relative de ces insulfùres; non-senlement les chefs et les principaux du plus petit village savent lire , mats il en est de môme de tons. Us lisent plus volontiers le tabitien que le français, on leur a (ail quelques traductions de nos bons auteurs et surtout de nos ouvrages religieux ; ils ont aussi on journal en tabitten, oti se lisent les comptes rendus de la Chambre du gouvernement de la reine. Mais comme les traducteurs, des Européens naturellement , étaient loin d'avoir une connaissance suffisante de la langue tahïlienne , ils ont introduit des néotogismes, des règles grammaticales, en si grand nombre qu'ila ont rréé de toutes pièces une langue nouvelle , qui est parlée actuellement par tous; langue si différente de l'ancienne , qne les vieillards peuvent s'entretenir dans le langage de leur jeunesse sans qne leurs Gis les comprennent !

Les Tahitiens connaissent à pen près tous le français , mais ils ne le parlent qu'avec répugnance. D'ailleurs leur langue, simplifiée, ordonnée suivant le génie des nâtres , est des plus faciles & apprendre, et tous tes Européens se font suffisamment comprendre au bout de quelques mois de séjour.

■.Gooj^lc

CHAPITBE SEIZIÈME. 833

Le Ifoisième jour <le notre départ nous étions à Alimaono, an sud de l'île; c'est là que la plaine qui borde la mer atteint sa plus grande largeor, qui est de trois kilomètres environ; nous y trouvâmes de vastes établissements agricoles élevés par une compagnie anglaise. Celtew;i avait acheté aux indigènes, & des pris minimes , quatre-vingts francs l'hectare environ, quatre mille hectares de cette excellente terre; elle y avait introduit seize mille coolies chinois, et sons les efforts constants de cette nombreuse troupe de travailleurs, ce terrain horizontal et formé d'un humus profond avait été découpé par des routes larges et commodes, bordées d'innombrables plants de bananiers et d'arbres à fruit. La hache avait abattu ces forêts inextricables et inutiles qui couvrent partout ailleurs le sol, et les bois en avaient été sur place consumés par le feu , pendant que d'immenses plantations de cannes à sucre , de colon, de café, les remplaçaient. Les habitations du personnel de cette colonie font une véritable petite ville : elles s'étendaient au bord de la mer où elles formaient un pittoresque ensemble, et toute cette animation , due an travail , contrastait vivement avec le calme et l'inaction des autres points del'ile. Et comment ne pourrait-on pas obtenir de beaux résultais en travaillant celte terre, lorsque sans recevoir de culture elle fournit déjà spontanément aux indigènes la plus grande partie de leur nourri-

tnreî C'est d'abord an bananier sanvage, le musa Fen, qui forme de vastes forêts dans les montagoes et dont on pourrait dire ce qu'Ésope disait de la langue : « C'est ce qu'il y a de meilleur et de plus mauvais n ; de meilleur , parce que ses fruits seuls peuvent suffire à la nourriture del'bomme; de plus mauvais, parce que cet aliment substantiel et gratuit leur permet de passer la vie dans une oisiveté complète.

C'est ensuite l'arbre à pain, Yartoearpus incisa des naturalistes et le maiore des Tahitiens. Le même pied donne jusqn'àqualre récoltes par année, et ses fruits , frais ou conservés , forment la base de la nourriture des indigènes; aosai leur imagination féconde a-t-elle attribué k cet arbre ane origine merveilleuse : c'était pendant une disette; nn vieillard qne sa sagesse mettait en relation avec les dieux, conduisit sur une montagne élevée sa tribu qui mourait de faim; il fit un trou dans la terre, s'y enterra jusqu'à la ceinture , puis ordonna k ses concitoyens surpris de s'éloigner et de revenir le lendemain. Ils obéirent; mais k leur retour, quel ne fut paslenr élonnement lorsqu'ils trouvèrent un arbre k la place du corps de leur vieux chef! Ses pieds et ses jambes, ramifiés dans le sol, y formaient des racines puissantes, son torse était devenu nn tronc vigoureux, enfin ses bras et ses cheveux formaient les branches, et sa tête le fruit sauveur.

HihyGoogle

Page 1