CHAPITRE IV
ILBB 0AHARIB8.
Ce fut le 6 septembre, par un vent N. E., que la corvette appareilla pour le Sénégal, Le temps fut assez favorable. Deux jours après avoir quitté la baie de Funcbal, nous vîmes se dresser la plus grande des lies Salvages au milieu des flots. Cette tle n'a pas deux lieues de circuit : elle est formée de roches de près
de 300 mètres d'élévation. Des fragments qui s'en détachent paraissent n'attendre qu'une secousse pour s'ensevelir dans la mer; elle n'offre aucune plage, aucune anse praticable , et les vagues se brisent avec fureur contre la falaise escarpée. On y distingue des espaces nus et d'une couleur d'argile , ainsi que des broussailles qui couvrent les hauteurs. Les oiseaux qui vivent dans cette solitude sont en si grand nombre qu'ils obscurcissent l'air.
Le lendemain, à quatre heures du matin , Ténériffe était en vue. Le fameux pic se montrait et disparaissait tour à tour dans les ondulations de la vapeur. H était à près de quinze lieues devant nous : des voyageurs assurent l'avoir vu à la distance de quarante lieues. Le vent du N. N. E. enflait nos voiles sur une mer doucement agitée. On doubla la pointe d'Anaga et les trois rochers de Nago , qui furent laissés sur la droite. A une heure nous étions en vue de Santa-Cruz et de sa baie en demi-cercle, qui ne peut contenir que douze vaisseaux de guerre. La corvette tira le coup de canon d'usage pour demander un pilote , et vers les cinq heures une barque , montée par quelques hommes , nous conduisit au mouillage. Des patrons vinrent nous prendre dans leurs barques , et tandis qu'ils voguaient vers la terre j'eus le temps d'examiner la ville.
Santa-Cruz est placée dans un bas-fond au pied d'une montée rapide; des clochers et des miradores (ou belvéders] rompent l'uniformité de la ligne sur laquelle ces habitations s'étendent. Aucune verdure ne se montre sur les flancs déchirés des masses basaltiques qui forment autour de la ville et de la rade une espèce d'enceinte. Une chaleur étouffante est vivement réfléchie par ces arêtes volcaniques.
Nous CUnes notre entrée à Santa-Cruz par une porte de bois. La ville nous parut grande et agréable : ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés en pierres rondes et inégales , que bordent des dalles de lave. La chaussée est poudreuse et semée de petits cailloux ; les cdiflces offrent un agréable aspect. Habituellement une vaste cour, entourée d'une colonnade qui supporte les gale*ries, sert de vestibule et de magasin. Au centre , des citernes reçoivent les eaux pluviales ; on fait ensuite filtrer ces eaux dans des petits réservoirs d'une pierre poreuse dont le bassin supérieur, supporté par des ornements d'un goût moresque, est bordé de plantes aquatiques. L'escalier, qui est sur un des côtés de la cour, monte vers un bâtiment qui n'a tout au plus que deux étages. Les appartements, dont le plafond laisse voir de longues charpentes , paraissent tristes parce qu'ils sont d'une grandeur démesurée ; par cela même on y trouve une fraîcheur que l'ardeur du climat rend si désirable. La muraille, simplement recrépie, est tapissée de tableaux de dévotion, de gravures, de glaces d'une petite dimension.
Sur la place qu'on trouve à peu de distance du débarcadère, une fontaine qui, dans l'été, ne fournit de l'eau qu'à certaines heures, fixa notre attention. La statue de Notre-Dame de la Chandeleur surmonte un obélisque de marbre blanc. Aux angles du soubassement de cet obélisque , sur la tablette du piédestal , figurent les quatre derniers rois de la race des Guanches ( qui posséda primitivement l'île
de Ténériffe) le front couronné de laurier, et, dans l'altitude de Textase, éleyant vers le ciel un fémur humain. Cette fontaine, dont la vasque en laves noires fait ressortir la blancheur des groupes , est alimentée par une source qui , de ravin en ravin , coule jusqu'à la ville par des conduits de bois ajoutés Tun à l'autre , étançonnés par des échafaudages. C'est sur cette place , la plus belle de Santa- Ci*uz^ que se font, ordinairement le soir , les manœuvres militaires de la garnison et de la milice. Je visitai quelques églises; elles sont vastes et d'un mauvais goât ; des ex-voto , des tableaux médiocres , une profusion ridicule de dorures , surchargent les colonnes et les chapelles. La fumée des petits bouts de cire que l'on brûle par milliers devant tous les autels des saints noircit les voûtes et les sculptures. Une vapeur pestilentielle s'exhale des caveaux , grâce à la coutume d'y ensevelir les morts ; les dalles sont couvertes d'épitaphes.
Placée sous la même zone que la Chine, le Mogol et la Perse, l'Ile de Ténériffe réunit, grâce à ses vallées, à son plateau, à ses côtes, tous les genres de température y excepté celte de l'hiver. On conseille aux malades l'air embaumé d'Orotava. Des Anglais préfèrent le séjour de Ténériffe à celui de l'Italie : aussi la ville estelle trës-fréquentée. Les étrangers y trouvent un excellent accueil. Comme dans toutes les colonies marchandes, on est avide des nouvelles de l'Europe et de ses journaux ; aussi les nouveaux venus sont-ils assaillis, pressés de questions. Mais en revanche les insulaires font les honneurs de leur pays avec une complaisance infinie ; ils en détaillent les productions , les merveilles , les antiquités ; ils offrent leur concours pour toutes les recherches. Je leur dois la plupart des renseignements que j'ai recueillis tant sur Ténériffe que sur les autres Canaries.
L'archipel Canarien est situé entre 27'' 39^ et 29» 26' de latitude boréale , et 15* kV etW^diV de longitude à l'ouest de Paris. Ses lies sont au nombre de sept : Lancerote, Fortaventure , la Grande-Canarie , Ténériffe, Gomère, Palme et Fer. Quelques rochers détachés ont formé les tlots d'Alegranza , Clara , Graciosa et Lobos, qui méritent à peine une mention.
En des temps postérieurs « l'archipel Canarien fut connu sous le nom d'Iles Fortunées , et Ptolémée les place entre les 14* et 16* de latitude nord. Les Carthaginois y pénétrèrent, et Juba, roi de Mauritanie, en fit l'objet d'une reconnaissance spéciale. Ce fut lui qui nomma ces Iles Junonia major et Junonia minor ., dont quelques savants font Lancerote et Fortaventure ; Canaria , Canarie , nom provenant de sa belle race de chiens ; Nivaria , Ténériffe , à cause des neiges de son pic; Capraria, qu'on rapporte à Palme ^ abondante en chèvres; Pluvialia, où l'on retrouve l'île de Fer , privée de sources et abreuvée d'eau pluviale ; et enfin Purpuraria , que d'Anville prend pour Lancerote.
Depuis cette expédition du roi mauritanien , sans doute à plus d'une époque des navires emportés par la tempête , des embarcations venues d'Afrique , touchèrent aux Iles de cet archipel. Il est même à croire que les Arabes les reconnurent à l'époque où le mahométisme les emporta vers l'Occident. Dapper assure ((u'ils les nonunërent élrBard (froid) , à cause des glaces du Pic ; d'autres, Gezaft
él'Khaledàt (tles heureuses] , dérivatif de Fortunées Quoi qu'il en soit, il ne restait plus sur ces lies que des données vagues , quand l'infant don Luiz de Cerda se les fit céder par le pape Clément VI, en iWk. La donation désignait ainsi les noms du groupe : Canaria^ Niyraria, Pluvialia^ Capraria^ Junonia, Embranea^ Atlanticaj Hesperia, Cernent j Gorgonas et Gauleta; onze îles en tout au lieu de sept , ce qui fait voir combien étaient incertaines alors les notions sur les terres atlantiques : mais don Luiz ne devait pas même voir la principauté dont il était titulaire. Plus tard , quand la marine des peuples occidentaux prit de l'essor , Tarchipel Canarien servit de lieu de sauvetage à quelques naufragés. Les historiens espagnols dtent tour à tour des Siciliens , des Mayorcains et des Aragonais , qui prirent terre à Canarie.
Ce n'est guère qu'en 1402 que commence l'histoire positive de cet ardiipeh Cette année là, un Jean de Béthencourt, aventurier du pays de Caux, et Gadifer de la Salle, gentilhomme gascon, débarquèrent à Lancerote, et y bâtirent un fort qu'ils nommèrent Rubicon. Ce premier acte d'envahissement fiit suivi de conquêtes progressives , réalisées à l'aide de nouveaux renforts. Plus tard , l'Espagne songea à faire des Canaries une annexe à sa couronne. Dès ik6h , don Diego Garcia d'Herrera, devenu seigneur de Fortaventure et de Lancerote, débarqua à TénérifTe, qui ne fut toutefois soumise que trente-deux ans plus tard , par Alonzo Femandez de Lugo , dit d'Adelantado.
La capitulation de Ténériffe , dernier acte de puissance des Guanches , habitants primitifs des îles Canaries, eut lieu entre le mencey Benchomo et son vainqueur l'Adelantado , mais le pacte ne tarda pas à être indignement violé. On embarqua contre son gré le roi déchu : on le conduisit en Espagne conune un objet curieux , et de là à Rome et à Venise pour le montrer au pape et au doge. Il mourut dans cette dernière ville , digne de pitié. Quant aux restes de la race des Guanches , le fer des Espagnols et Tépidémie en virent promptement la fin.
Qu'étaient ces Guanches? D'où sortaient-ils? Qui les avait jetés sur ces tles? Fallait-il voir en eux les restes de ces Atlantes dont la patrie s'abîma dans les mers et qui se seraient agglomérés sur les plus hauts pics de leur continent comme des naufragés à la cime des mâts? Sont-ce des aventuriers phéniciens, ou bien une tribu arabe , ou encore des Berbers ou Shillouks de l'Atlas , que le hasard ou la tempête aurait portés vers cet archipel ? Doit-on en faire un peuple autochthone ou bien une descendance de quelque grande race connue ? A toutes ces questions la science n'a pas encore de réponse précise : elle n'en aura probablement jamais. La conquête a été , dans ces lies , si violente que tout a péri , honmies, traditions , monuments , tout enfin , jusqu'à la langue elle-même.
Quelques mots de cet idiome ont pourtant survécu ; ils sont presque tous de racine arabe ou dérivent de langues primitives. D'autres indices semblent encore rattacher les Guanches à certains peuples de l'antiquité , par les embaumements qu'ils pratiquaient de la même manière que les Égyptiens. En effet, on retrouve
aujourd'hui dans les grottes sépulcrales de TénérifTe, de Gomère et de Canarie, des momies en bon état de conservation. Grâce à ces précieux débris, on a su que les Guanches étaient de haute taille , que leurs cheveux lisses et fins, quelquefois blonds y n'avaient aucune analogie avec la toison crépue des nègres ; on a reconnu que la cavité humérale y demeurait ouverte dans le squelette comme elle Test chez quelques honmies des environs du Cap. Les grottes sépulcrales de Palme, de Canarieet de Ténérifle, offraient les mêmes aspects que les hypogées de Syouth et d'Élethya ; les momies y étaient rangées à peu près dans le même ordre , et, comme preuve nouvelle à Tappui de ce rapprochement, on a retrouvé à Canarie de petits monuments de forme pyramidale , élevés sans doute à des morts de distinction.
YoQà ce qu'on sait de plus positif sur les Guanches. À Ténériffe, sur le sol où ils vécurent , il faut se défier de Tengouement qui s'attache à leur souvenir. De Santa- Cruz à rOrotava , chaque localité conserve quelque empreinte de leur existence : ici c'est Matanza , où périrent tant d'Espagnols ; plus loin Vittoria , témoin de la défaite du menccy fienchomo, etc. Chacun sait quelque chose du peuple éteint; plus d'un guide de l'Orotava se donne pour un Guanche , quoique depuis plus de cent ans il n'existe plus dans l'archipel un seul indigène de race pure.
Ce fut surtout dans notre tournée au Pic, que nous rencontrâmes de ces narrateurs ofBcieux. La partie avait été arrangée avec les officiers de la corvette. Les préparatifs étaient faits ; chacun de nous avait un cheval , et une monture conunune portait nos vivres et nos manteaux. On gagna d'abord les hauteurs, vers Laguna , au sortir de Santa-Cruz. D'un chemin barré par des blocs de basalte, nous voyions la campagne parsemée de scories où des blés poussaient de maigres tiges, et devant de misérables huttes , quelques enfants demi-nus, qui nous souhaitaient le bonjour en tendant la main. Quelques plantes du cactus et de l'euphorbe des Canaries végétaient çà et là. En vue de Laguna , le sol prit pourtant un meilleur aspect : è notre droite se prolongeait un bois vert et touffu , et devant nous des champs de maïs , de blé , de millet , qui allaient aboutir au pied de la ville. Ce petit bassin cultivé était jadis couvert d'eau.
Nous fîmes halte à Laguna, l'ancienne capitale de TUe, en décadence depuis que l'éruption de 1706 a déterminé la fondation de Santa-Cruz. De ce jour, sa population marchande a été absorbée par cette dernière ville , et Laguna se débat avec peine contre cette active concurrence. Les maisons y sont grandes et bien bâties ; les rues larges , quoique remplies d'herbe. Nous n'y séjournâmes qu'une heure , et nous entrâmes dans une grande et fertile plaine , arrosée par des ruisseaux. A droite, du côté delà mer, se voyaient quelques hameaux entrecoupés de maisons de campagne , de vergers , de vignobles et de teires à blé ; à gauche , s'échelonnaient des mamelons, des collines couronnées de mélèzes et de pins. Nous arrivâmes ainsi à l'Orotava , ville charmante où nous devions passer la nuit.
L'Orotava , ancienne Oratopola des Guanches , est située aux racines septentrionales du Pic , et dans l'intérieur des terres. Son port , à trois milles plus bas ,
8e nomme Puerto de TOrotava ou Puerto de la Paz. C'est une petite calanque sous le vent de Plie , mal abritée et ouverte à la lame.
L'Orotava a un jardin botanique assez bien fourni de plantes rares. C'est dans le terrain attenant à ce local que se trouve Ténorme pied de Draccsna draco (ou dragonnier), arbre de sang-dragon, si souvent cité par les voyageurs. Noos mesurâmes son contour à sa base, et nous trouvâmes qu'il était de quarante-huit pieds ; sa hauteur était encore de soixante-dix pieds , quoique réduite de moitié en 1819 par TefTort d'un coup de vent. La tradition veut même qu'en 1406, à l'époque de la descente des Normands à Lancerote , cet arbre fût aussi gros et aussi creux qu'il l'est aujourd'hui. Plusieurs naturalistes ont dénié pourtant que le dragonnier fût indigène aux Canaries. Mais ce fait a été complètement éclairci par la découverte récente de plusieurs dragonniers dans des lieux inaccessibles à toute importation de la culture extérieure. Les Guanches faisaient des boucliers de son bois. Cet arbre a aussi des vertus médicinales, qui donnent une valeur au suc qu'on en recueille. Les religieuses de Lacuna le préparent en drogue dentifrice.
Le lendemain nous étions en marche vers le Pic, par un chemin raide et pavé de laves glissantes. Pendant trois quarts d'heure on longe un terrain bien cultivé , jusqu'à ce qu'arrive la région des châtaigniers , qui occupe une zone d'une demilieue de largeur sur deux cents toises environ de hauteur. C'est aux derniers châtaigniers que commence la région des nuages , où se trouvent les arbres à feuilles épaisses et persistantes, Lauriers, Ardisiées, Mocanera^ llex perado^ Oleda excelsa , et Myrica faya , et à leur ombre les plantes forestières propres à cette Ile, les renoncules, les doronics, les cistes, les digitales, etc. Après cette région et celle des pins , on entre dans la région des bruyères , qui a 300 toises de profondeur sur 2,000 d'étendue. Ces bruyères ont de six à douze pieds de hauteur, et se trouvent entremêlées ôiHypericum canariense, de thym et de plusieurs autres arbrisseaux et plantes herbacées.
Plus haut l'atmosphère s'éclaircit; peu à peu, à mesure que nous gravissions, nous secouions notre enveloppe de brume et de rosée ; peu à peu la verdure disparaissait, les bruyères aussi ; le Cytisusfoliosus se monirait^ d'abord rare et rabougri, bientôt plus vigoureux , plus touffu , à mesure que le terrain devenait lui-même plus maigre et plus stérile. Vers le milieu de cette région le brouillard se déchira comme un voile , et alors nous apparut fortement dessiné sur le bleu du ciel , le Pic à qui nous venions de si loin rendre visite. Derrière nous les nuages , toujours condensés sur la forêt, formaient comme une mer à nos pieds ou comme un des plus beaux glaciers des Alpes. Ravis de ce spectacle , nous fîmes une halte pour en jouir, et le Pic fut dessiné sous ses divers aspects. Jusqu'alors caché par les nuages , ou masqué par les montagnes de sa base , le sonunet du Pic , qui de la mer semblait se dresser en aiguille , commençait à former un cône massif et imposant.
Après notre halte , nous continuâmes à gravir le mont à travers des blocs de
basalte qui, disposés autour du piton, représeutent la circonférence du cratère. Le SparliuM est le seul végétal ligneux qui puisse y croître. On y rencontre eneore c^tte jolie violette à fleurs jaunes, récemment publiée sous le nom de Viola Teydensis, du mot Teyde^ ou Pic, en langue gnanche. Dernier effort du règne végétal, elle ne s*arréte qu'à la limite des ponces, où commence la lave nue.
Le jour tombait : il nous fallut passer la nuit au lieu appelé la Estancia de los fngleses. Le lendemain nous attaquions le cône par son côté latéral , marchant sur des ponces écrasées entre deux coulées de lave ; mais après la petite esplanade d* Alla-Vista j survint la lave nue jusqu'au pied du Pain de Sucre. Le Pain de Sucre est comme le pyramidion du piton ; il a 60 toises de hauteur verticale, tandis que celui-ci en a 600. C'était là le dernier coup de collier; il fallait gravir une montée ardue sur des ponces mobiles qui cédaient sous le pied et triplaient le chemin. Enfin, après trois quarts d'heure d'ascension pénible, nous touchâmes au point culminant du Pic.
Ce fut un beau spectacle : à demi-hauteur du mont adhérait toujours cette ceinture de nuages, de telle sorte que quelques sommets du Ténériffe, le Monte- Verde , le Monte-Cahorra , le Honte-Trigo , le Monte-Caravella , se baignaient seuls dans la brume comme des îles, et au loin ceux de Lancerote, Portaventure et un reste du groupe canarien , semblaient continuer cet archipel.
La cime du pic est un cratère à demi oblitéré , à parois peu épaisses et échancrées, dont la profondeur est de 60 à 80 pieds au plus , et semé sur sa surface de fragments d'obsidiennes ou de ponces et de blocs de lave. Des vapeurs sulfureuses s'exhalent de ses bords et forment une couronne de fumée pendant que le fond est refroidi. Du sommet du mont il était facile de saisir et de détailler toute la portion du Pic qui plane au-dessus des nuages , et la pensée se portait natu* rellement vers les causes de ce grand phénomène géologique.
Nous n'avions pas rencx>ntré, pour gravir le Pic, ces insurmontables obstacles dont plusieurs voyageurs ont longuement parlé. Arrivés au sommet , nous nous y trouvâmes assez bien pour faire un frugal déjeuner , à i ,90&' toises au-dessus du niveau de la mer, d'après MM. Borda et Pingre. Après une heure de station, nous redescendîmes , et çà et là nous remarquâmes des soupiraux elliptiques par où s'exhalent des fumerolles sulfureuses. Après avoir visité la Cueva de Nieve , grotte formée par des amas de lave et pleine d'eau congelée , nous nous remîmes en route et traversâmes les bois, où le Pinus canariensis est très-abondant. Sous ces forêts voltigeaient une foule de ces serins au plumage vert mélangé de jaune, connus en Europe sous le nom de Canaris.
Le retour se fit avec la rapidité de l'éclair. En quelques heures nous gagnâmes rOrotava, et le lendemain nous rentrions dans Santa-Cruz, trois jours après notre départ. Ce nouveau trajet nous avait fourni l'occasion de butiner quelques échantillons d'histoire naturelle : nous vîmes des euphorbes de deux espèces, l'une canariensis y l'autre haisamifera^ remarquables Tune et l'autre par le lait abon- I. 4
dant qui en découle. Nous la complétâmes en ramassant quelques plantes d'orseilie , plante tinctoriale , dont il se fait un grand commerce entre les Canaries et les ports de FEurope. Avant que remploi de la cochenille fût devenu général , les Canaries exportaient par an près de trois mille quintaux de ce lichen.
En dehors de ces trois villes principales, Santa-Cruz, Laguna et TOrotava, Ténériffe compte dans ses soixante lieues de circonférence une foule de villes, de bourgs et de villages. Sa population s*élève à près de 80,000 Ames. Quoique abondante en grains , elle est parfois obligée de se fournir , dans les années de disette, à Lancerote et à Fortaventure ; mais en revanche, ses vignobles seuls produisent plus que ceux de toutes les autres Iles de Tarchipel. Ses exportations s*élèvent de 20 à 25,000 pipes de vin de deux qualités. Malvoisie etVidogne. On y sale le poisson de ces parages , les bonites entre autres , et la vente de ces salaisons atteint un chiffre important. L'Ile a peu de troupeaux : quelques chèvres et quelques brebis broutent sur ses collines; dans le nombre des bètes débit, on trouve le chameau qui , transporté du continent d'Afrique , s*est naturalisé facilement.
Les quatre lies de Ténériffe , de la Grande-Canarie , de Gomère et de Palma, forment une chaîne de hautes montagnes qui se dirigent de Test à Touest. Canarîe, Palme et Ténériffe sont les trois seules de tout Tarchipel qu'on appelle iles royales,
Canarîe, de forme presque ronde, a 15 à 16 lieues à peu près dans tous ses diamètres et 55 lieues de tour. Volcanique et peu fertile au nord , elle a , dans ses autres parties , des plateaux de terrain fertile , où viennent le maïs , le blé , Torge, le vin et le sucre. Sa population est de 55,000 âmes. La ville de las Pal-mas en est la capitale, et le siège épiscopal de toutes les Canaries. Le revenu de l'évèque monte à 2^40,000 fr. Le village de Gualdar se compose de grottes taillées dans le roc.
Palme , dans sa forme à peu près conique , a 28 lieues de tour. Montueuse et boisée, son littoral seul produit quelques céréales» du vin, du sucre et surtout des amandes. Un de ses pics , formé de prismes basaltiques , figure de loin des groupes d'enfants , ce qui lui a fait donner le nom de Roca de los Muchachos. L'Ile nourrit &'5,000 habitants.
La circonférence de Gomère est de 18 lieues, sa population de 13,000 Ames. Elle est coupée de monts ombragés et de délicieux vallons : tout y abonde : grains, fruits, vin, miel, bétes à cornes et à laine. Milbert dit que c'est la seule lie de cet archipel où Ton trouve des cerfs et des chevreuils. Son chef-lieu, Saint-Sébastien, a un bon port où Christophe Colomb fit radouber ses vaisseaux en U92, avant d'aller à la découverte du Nouveau-Monde.
Fer est la plus petite de toutes les Canaries : sept lieues carrées et 5,000 habitants ne sufBraient pas pour lui donner une importance européenne, si Ptolémée n'avait imaginé de la choisir comme point de départ de la longitude terrestre et conune son premier méridien. Depuis ce géographe, divers souverains voulurent
user de la même donnée , et Louis XIII, en 1634 , ordonna que les géographes de France y conformassent leurs calculs. Cependant la coutume n*en prévalut pas ailleurs , et aujourd'hui encore il est à déplorer que toutes les nations civilisées ne s'accordent pas à partir d'un point conunun pour les mesures terrestres. Riccioli a transporté à Palme son premier méridien , dans la supposition erronée qu'elle était plus occidentale que Fer ; les Hollandais Tont fait passer par le pic de Ténériffe ; les Anglais comptent de Greenwich ; les Français duxix* siècle, de l'Observatoire de Paris; d'autres partent' de Saint-Pétersbourg, d'autres de
Berlin , d'autres de Madrid Enfin il n'y aura bientôt pas de peuple navigateur
qui ne veuille avoir son méridien à lui, sa longitude, ses cartes spéciales. Confusion funeste qui ne sert qu'à embrouiller la technologie maritime, déjà si compliquée !
Les deux dernières lies Canariennes sont Lancbrote et Fortaventure La première compte 13,000 habitants sur 25 lieues carrées ; la seconde 12,000 habitants sur 63 lieues. L'une et l'autre sont fertiles en orge , en blé, en coton et en soudes.
Tel est l'archipel Canarien, destiné sous un gouvernement libre à devenir une riche possession. Le plus grand tort de l'administration espagnole est de n'avoir pas veillé à l'aménagement des forêts, qui sont pour ces lies le grand alambic de la distillation pluviale. Dans un territoire qui court brusquement vers la mer, sur un sol brûlé qui repousse ou absorbe les infiltrations, ces hautes tètes d'arbres tenaient les nuages toujours condensés, et donnaient un aliment continuel aux sources et aux ruisseaux formés dans la région atmosphérique. C'était là jadis une cause permanente d'abondance et de richesse pour les Canaries. Mais le déboisement graduel a tout ruiné. Aujourd'hui le rayonnement de ce sol pelé est tellement fort que les nuages ne fout que passer sur ces Iles ; et Thumidité que l'abaissement de la température pourrait y produire trouve dans la grande sécheresse de cette hauteur de quoi l'absorber et la neutraliser.
A l'ouest des Canaries et dans un point indéterminé existait, s'il faut en croire quelques traditions espagnoles , une Ile , une huitième Canarie qu'on a nonunée Saint-Brandon ou Borodon. Mille bruits ont couru dans l'archipel sur cette terre fabuleuse, qu'un marin canarien visita, dit-on, vers 1500, et qu'un certain Pedro Vello se vanta d'avoir abordée à son tour en 1700. On assurait que dans les jours sereins on la distinguait fort bien des hauteurs de Palme et de Fer. On saint évéque, poursuit la chronique, avait conduit sur ces parages une colonie de chrétiens, qui baptisèrent et convertirent les naturels. Quoi qu'il en soit, depuis 1759, personne n'a parlé de cette lie. Peut-être était-ce une illusion d'optique, un de ces mirages conununs à la mer, où souvent Iqs nuées prennent la configuration d'une côte. Ou bien encore ne serait-il pas possible qu'un volcan sou^ marin eût poussé au-dessus du niveau de l'Océan une Ile de cendres et de lave , qui se serait tour à tour produite et abîmée comme celle qui est récenunent sortie de la Méditerranée ?
Rien ne me retenait pins aax Canaries, j'avais tout va, tout exploré. Le moment du départ était d'ailleurs voisin. Je m'embarquai sur ce môle ou Nelson eipia en 1797 sa tentative hasardeuse et où il perdit un bras. Croyant enlever l'ile par un coup de main, ce hardi marin avait pris terre avec un millier de soldats; mais le canon et la mousqueterie Tobligèrent bientôt à regagner ses chaloupes, avec une perte de cinq cents hommes.