CHAPITRE l
•■«é«AIIBIB BT lévéttAL.
Nous levâmes l'ancre le soir à six heures^ et une fois hors de la baie de Santa- Cruz, nous fîmes route dans la direction du Cap-Rlanc. La nuit venue, je m'amusai à examiner le phénomène de la phosphorescence, très-caractéristique dans ces parages, il était surtout sensible dans les lames brisées par l'éperon du navire : de larges nappes de fluide , assez semblables pour le fond de la couleur et les reflets de la lumière à certaines portions plus brillantes de la voie lactée , tranchaient à chaque instant sur la teinte sombre des flots. Des jets de lumière beaucoup plus vifs et figurant parfaitement les éclats de chandelles romaines dans les feux d'artifice, jaillissaient en tous sens à la surface de la mer et filaient le long du bord sous la forme de globules enflammés.
Le lendemam, à notre première apparition sur le pont, la mer offrait un aspect tout autre, mais non moins singulier : elle n'était plus lumineuse, mais verdoyante ; on eût dit que le navire fendait une vaste cressonnière ou une prairie flottante. Des couches épaisses de varecs ou sargasses d*un vert sombre passant au jaune, occupaient toute la surface de TOctan, et, ballottées par la vague, dressaient leurs aspérités au-dessus de son niveau. Ces plantes formées en grappes, et appelées par nos marins Raisins du Tropique, s'étendent sous cette latitude jusqu'au vingt-cinquième parallèle, et se voient encore, quoique moins épaisses, au sud des Açores. Les navigateurs anciens avaient connu ces couches d'herbes marines. « Des navires phéniciens, dit Aristote, poussés par le vent d'est , arrivèrent après une navigation de trente jours, dans un endroit où la mer était couverte de roseaux. » On lit aussi dans le Périple de Scyllax : « La mer, au delà de Cerne, n'est plus navigable à cause de son peu de profondeur, des marécages et des Varecs. Le varec a une coudée d'épaisseur , et son extrémité supérieure est pointue et piquante. • En effet, à la première vue de ces prairies océanes, la crainte d'un haut-fond a dû saisir les navigateurs. Même en 1 W2, quand Christophe Colomb les traversa, ses équipages ne purent se défendre d'un sentiment d'effroi, et ils appelèrent cette portion de TAilantique Mar de Sargasso. Ce dernier nom est resté aux végétaux flottants. Quelques érudits ont voulu tirer de cette abondance de varecs une nouvelle preuve d'un continent submergé ; mais il est plus rationnel
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d*y Yoir une agglomération de fucacées qai se détachent de la côte africaine , et que la constance des yents alises pousse et Gxe dans cette zone.
Dans notre route vers le Cap-Blanc et Corée , nous devions jouir de quelquesunes de ces rares distractions qui rompent la monotonie d*une traversée. A mesure que nous nous rapprochions des cAtes d'Afrique , la mer devenait plus poissonneuse, et nos lignes à la traîne , qui jusque-là n'avaient rien produit, nous amenèrent deux belles bonites au dos bleuâtre et au ventre argenté. C'étaient d'admirables poissons du genre des seombres pilamides ; leur longueur totale était de deux pieds , et cinq bandes brunes qui traversaient leur corps prenaient dans l'eau des reflets chatoyants et une teinte irisée. La queue et les nageoires étaient brunes. Le jour même on les accommoda pour la table du capitaine. Le iende^ main autre régal : un banc de poissons volants étant venu se heurter contre la corvette , les matelots en avaient recueilli un grand nombre sur le pont et dans la batterie. Les naturalistes appellent ces animaux des exocets. Savoureux et délicats, ces poissons ne dépassent guère une longueur de douze pouces; leur forme se rapproche de celle du hareng. En donnant à cette espèce des ailes pour fuir, la nature semble avoir accompli une œuvre de justice et de compensation. Nulle vie, en eflet , n'est plus inquiète , plus pleine d'angoisses que celle des exocets. Les poissons de moyenne grandeur , comme les bonites , les dorades , leur donnent une chasse active , et quand le poisson volant se confie à ses ailes pour tromper cet ennemi , du haut des airs fondent sur lui la frégate , le fou , le pétrel et d'autres oiseaux de mer. Les poissons volants peuvent se soutenir hors de Teau tant que leurs ailes conservent de la moiteur; ils peuvent encore, entre deux immersions , changer plusieurs fois de route ; poursuivis , ils figurent assez bien , dans leurs plongeons intermittents , les ricochets que font sur l'eau des galets ou cailloux plats lancés avec force.
Les parages du Cap-Blanc où nous naviguions alors abondent en poissons volants. Ce fut une troupe de ces poissons qui sauva , sur cette même côte , les derniers naufragés du radeau de la Méduse. La Méduse I Nous étions à quelques lieues des açores du fameux banc d'Arguin sur lequel elle périt. Qui ne sait Ihistoire de ces infortunés, cette histoire écrite sur la toile par Géricault, et devenue si populaire ! MM. Savigny et Coudin ont survécu pour nous dire la longue agonie de ces cent quarante-huit hommes entassés sur un radeau , lâchement abandonnés ensuite au milieu de l'Océan , avec quelques barriques de vin et un quart de farine mouillée.
Nous en étions encore à nous raconter cette lamentable histoire, et chacun y ajoutait soit un détail, soit une réflexion, quand un houra vint nous interrompre. Préoccupés de naufrages et d'écueils, nous crûmes que la vigie avait signalé quelque péril. Loin de là : il s*agissait d'une bonne fortune; un requin venait de mordre à l'émerillon lancé le long du bord , et les matelots, ravis de leur capture, faisaient filer sur l'arrière la chaîne de fer par laquelle ce squale était retenu. L'émerillon, sorte de croc amorcé avec un copieux morceau de lard , avait suffi à
ce beaa coap de pèche. A la me de Tappftt, notre requin s'était éhneé arec une espèce de grâce, et dans un demi-tour sur le dos, il aYait tont happé , lard, émerillon , tout jusqu'à la chaîne. 11 en avait alors an moins quinze pouces dans le corps. Qu'on juge des soubresauts du monstrueux animal (0 avait 16 pieds de long), lorsque, fortement amarré au couronnement, la chaîne résista et fit mordre profondément le croc dans Toesophage du captif. Le gaillard d'arrière .en trembla; le remous du navire s'effaça devant ce sillage nouveau. Le squale, pour essayer la force de son lien, le fatigua dans tous les sens; tantôt, doublant sa marche , il venait s'abimer sous la quille du navire et plongeait a pic jusqu'à ce que la douleur le ramenât sur l'eau ; tantôt il décrivait au loin un arc de cercle avec sa chaîne raidie. Longtemps on le laissa s'épuiser ainsi en évolutions stra^ tégiques. Enfin, peu à peu, les secousses étant devenues plus rares , on le hissa au gui , longue et forte vergue qui déborde sur l'arrière. Là , suspendu en l'air, accroché par l'émerillon englouti , notre requin préluda à un autre genre d'exercice , s'ébranlant par saccades , jouant à longs coups de queue , se tordant sur lui-même, soufflant un sang noir, laissant voir à travers ses mâchoires béantes quatre luisants râteliers. Quand il eut dansé au bout de sa potence pendant deux heures encore , on se hasarda à le haler sur le pont. C'était une imprudence , car à peine eut-il trouvé un point d'appui , qu'il recommença ses hauts-le-corps , et souffleta avec sa queue les cages à poules qui se trouvaient à sa portée. Ce fut son dernier exploit. Il mourut, et l'on procéda aussitôt à son autopsie. Notre requin était un des plus beaux que pût nourrir l'Océan. Même expiré , il avait un aspect hideux et vorace. Pour examiner ses mâchoires sans danger, on y introduisit un anspect, et telle était encore la force des dents, qu'elles firent dans ce morceau de bois une entaille profonde. Des exemples horribles ont donné la mesure de l'énergie de ces râteliers, même après la mort de l'animal. Un officier de la corvette nous raconta , entre autres anecdotes , celle du capitaine Gautier qui commandait le Fils de France de Nantes. Ce jeune ofQcier avait pris et hissé un requin qui se débattit longtemps sur son gaillard d'arrière. Enfin, après plusieurs efforts convulsifs, il était expiré; un coup de hache lui avait tranché la queue ; le ventre était ouvert depuis vingt minutes ; le cœur et les entrailles avaient été arrachés, quand le capitaine, voulant faire remarquer à quelques passagers la conformation dentaire de l'animal , introduisit la main entre ses mâchoires. Qui le croirait ! par une contraction galvanique , cette gueule béante se referma, et le capitaine Gautier eut le poignet coupé.
L'instinct vorace du requin a eu de tout temps une célébrité proverbiale. Son odorat est très-développé : au dire des marins , il flaire un malade de plusieurs lieues, et tout navire à bord duquel languit un homme en danger de mort a nécessairement un requin à ses trousses. Ce qui parait prouvé toutefois , c'est Tétonnante sagacité du requin à choisir les lieux et les circonstances les plus favorables à ses appétits gloutons. Ainsi l'on ne sait par quel instinct il s'attache à suivre de préférence les navires négriers, ou l'entassement d'êtres humains à fond de cale
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proToqae une si incessante mortalité. Ainsi , dans les jours de grosse mer, on le Toit s'ébattre , joyeux et sûr de sa journée , à la périlleuse barre du Sénégal où chavirent tant de pirogues et de chaloupes. On l'y voit par troupes, quoique ses habitudes soient solitaires. Peut-être cette misanthropie n'est-elle que la conséquence de goûts peu sociables ; car les autres poissons ne paraissent guère jaloux de se rencontrer sur la route des requins. Deux espèces seulement ne partagent pas cette terreur générale; Tune est celle des Rémora^ Tautre celle des Pilotes , petits animaux longs d'un demi-pied au plus , qui semblent vivre avec le requin dans une espèce de compagnonnage. Chacun de ces squales a en effet deux, trois, quatre et jusqu'à six de ces pilotes, qui frétillent incessamment autour de lui, passent vingt fois dans une heure auprès de ses mâchoires, se jouent sur son dos, sous son ventre, à sa tête ou à sa queue. Pourquoi le requin respecte-t-il ces poissons? Leur assistance lui est-elle utile, et en quoi? Sont-ce des espions à ses ordres, ayant la vue plus perçante que lui et chargés de Taverlir du danger? Tout cela est encore un problème, même pour ceux qui ont écrit l'histoire des races sous- marines. On a remarqué seulement qu'au moment où le requin accroché par l'émerillon se débat contre la mort , ces pilotes ne le quittent pas dans son agonie; ils le suivent jusqu'à ce qu'on le haie; alors ils s'enfuient, et, sils ne peuvent se rallier à aucun autre protecteur, ils suivent encore pendant plusieurs jours le navire où a fini leur premier maître. Les requins sont vivipares; leur chair est dure et indigeste. On la mange pourtant à bord , et les équipages surtout s'en accommodent fort bien. Notre grand squale de seize pieds régala pendant plusieurs jours les matelots de la corvette.
Au milieu de ces petites scènes de bord , nous avions gagné du chemin , et six jours après notre départ de Ténériffe , nous étions à la hauteur de la rade de Corée, où nous laissâmes tomber l'ancre le 20 septembre.
Corée est un ilôt volcanique d'une demi-lieue de tour, plus long que large , étroit au milieu, et situé par U'^W lat. N. et i%^ kh' long. 0. Un canal de 1,500 toises le sépare du continent. L'tle de Corée peut se diviser en deux parties : la partie haute qui, vue du continent, offre le coup d'œil le plus pittoresque avec son fort qui la domine, avec ses colonnes basaltiques hautes de 300 pieds et implantées les unes sur les autres comme la Chaussée des Géants en Irlande ; puis la partie basse qui se lie au plateau volcanique par une rampe raide et encaissée. Une belle poudrière, un hôtel du gouvernement, une église, un beau quartier pour la troupe , un hêpital bien situé , mais peu spacieux , sont les établissements publics de l'île. Quant aux maisons, elles sont construites en basalte, cimentées avec de la chaux et du sable , et terrassées à l'italienne. L'eau potable manque dans la ville ; deux sources insuffisantes sourdent seules à la base du rocher, et il faut aller s'approvisionner à une aiguade située sur la presqu'île du Cap- Vert.
Découverte dans le xy« siècle par les Portugais , Corée était déjà en 1670 à la France, qui y avait établi un comptoir pour la traite des esclaves. Vers 1785, sous le gouvernement de M. de Boufflers, elle était devenue le siège de tous les éta-
blissements français au Sénégal, et elle comptait cinq mille Ames de population. Mais depuis cette époque, rétablissement anglais de Sainte-Marie à Vembouchure de la Gambie a graduellement déshérité Gorée de son importance. Aujourd'hui elle n'a plus qu'environ 4>,000 âmes , et encore cette population est presque entièrement composée de mulâtres et de nègres, en grande partie esclaves , qui ont accaparé une bonne part du commerce de Gorée. Des goélettes appartenant à des mulâtres , construites par des charpentiers noirs , commandées par des patrons noirs, se livrent à un actif cabotage entre la côte d'Afrique et les lies du Cap-Yert. Les mulâtresses ou signarres sont, la plupart, Tâme de ces affaires : plus intelligentes que les hommes de leur race , plus vives , plus rusées , elles réalisent souvent de belles fortunes dans leur traGc d'échanges. Quelquefois la richesse leur arrive autrement : vendue par sa mère à un Européen, la jeune signarre se sert de l'ascendant de ses charmes pour exploiter son maître. Elle en tire avec adresse une taxe presque journalière, et se fait ainsi une épargne pour les mauvais jours. Quelquefois, cette avidité, plus puissante chez elle que toute autre passion, n'exclut pas la jalousie et le désir de la vengeance. La toilette d'une signarre , quoique simple, est très-dispendieuse : sa tête est ceinte d'un riche madras, un bandeau brodé en or couvre son front ; à la hauteur des reins , sur sa chemise blanche , se noue un pagne en coton ou en laine, dont le tissu ne le cède pas en finesse aux plus beaux cachemires ; un autre pagne flotte sur ses épaules. A ses bras , à ses pieds, à ses oreilles, brillent des bracelets, des anneaux, des pendants d'or massif artistement ciselés. Quant à son collier, suivant l'usage mauresque, il se compose de pièces d*or enfilées par le milieu. Il est des signarres qui portent ainsi une lourde charge de sequins , de louis , de quadruples et de sovereigns.
La population nègre de Gorée , quoiqu'un peu dégrossie par le contact euro péen , a pourtant conservé presque tous ses préjugés de caste. Le plus invétéré de tous est l'obéissance absolue aux marabouts, ou prêtres noirs mahométans. Un ordre du marabout est sacré pour un nègre ; comme pontife , comme sorcier, comme médecin , le marabout est l'autorité la plus influente de cette région de l'Afrique. Malheur à qui ne lui cède pas ; il tombe sous le poignard de ces autres francs-juges qui siègent et condamnent dans l'ombre. Le sanctuaire des sentences secrètes est dans une forêt, à quelques lieues de la mer, au pied d'un baobab énorme , le géant des végétaux , qui couvre de ses branches la demeure du grand marabout. Le seul recours contre ces terribles arrêts est dans une forte rançon versée dans la caisse commune de ces prêtres.
Yoilà par quelle terreur organisée les marabouts régnent sur les hommes. Pour ies femmes ils ont imaginé un autre genre d'épouvantail , le Mama-combo. Le Mamorcombo est un mannequin colossal , fait d'écorces , grotesquement peint , avec une longue robe à manches et un bonnet pointu orné de figures magiques. Ordinairement il se tient au repos, pendu à un arbre peu distant du village ; mais quand sonne l'heure d'une exécution , Mama-combo arrive sur la grande place entouré de marabouts. A son aspect on se range, on s'attroupe : les jeunes filles,
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les femmes , toutes tremblantes , ne savent pas encore à qui il en veut. Enfin Mama-eombo nomme la coupable : elle arrive avec l'angoisse dans les traits , et là , en présence de ses compagnes, au milieu de leurs huées , la fustigation punit une faute qui souvent reste inconnue. Quand son réie d'exécuteur est fini , Marnacombo disparaît , et le lendemain il se balance encore sous son arbre, inactif jusqu'à nouvel ordre.
Toute la côte qui fait face à Gorée , et qui se prolonge dans la presqu'île du Cap- Vert, est habitée par les Oualofs (plus vulgairement Yolofs) que la présence des Européens a rendus plus belliqueux et plus redoutables que les autres tribus africaines. Au commencement de notre siècle , les habitants de la presqu'île de Dakard, qui faisait partie des domaines du damel (roi) de Cayor, s'étant soulevés, maintinrent leur indépendance par la force des armes. Us sont libres aujourd'hui sous un chef de leur choix, nommé Moctar, qui réside presque toujours à Gorée. Ses États , formés de terres hautes , noirâtres et fertiles , sont le jardin de la colonie : l'agriculture y est avancée ; le pays est bordé par la petite baie de Ben, qui ressemble à un vivier tant elle abonde en poissons de toute espèce. Sur ses rives se montre le petit village de Ham , qu*on peut appeler le lieu de plaisance de Gorée, et où chaque famille aisée d'Européens a sa case au bord de la mer. Là , fatiguée par les reOets des basaltes, la vue se repose sur de vieux baobabs [Adansonia] au tronc large et court , aux branches gigantesques et touffues qui portent le fruit qu'on nomme pain de singe ^ et sur ces palmiers (ElaU guineensis) hauts de 80 pieds, qui fournissent cette boisson fraîche, blanchâtre, sucrée, onctueuse, qu'on nomme le vin de palmier. Bue à l'instant , cette liqueur est inoffensive ; mais, au bout de quelques heures, elle fermente et enivre. Dans les environs se voient encore , à côté du cafier, du goyavier, de l'ananas , le datakh des nègres {Deiarium senegalensé)^ le datakh niey, c'est-à-dire le Deiarium des éléphants, le Dialium niliduniy YUvaria œihiopica (poivrier de Guinée) ; et, parmi les produits agricoles « la patate douce, l'igname, le melon d'eau, le potiron, le concombre. Malheureusement cette côte n'est saine que pendant l'hiver ; de juin en novembre elle devient mortelle : la fièvre y tue en douze heures.
A Gorée , quand nous y relâchâmes , on me parla beaucoup d'un naturaliste français, qui venait d'accomplir dans le continent africain de longues excursions scientifiques. De Saint-Louis il était remonté à Podor par le Sénégal ; il avait visité le lac de N'gher, en Sénégambie, et , dans une dernière tournée, il avait exploré tour à tour la presqu'île du Cap-Vert, Albréda sur la Gambie et la rivière de Casa mance dans le pays des Félous-Yolas : c'était M. Perrottet; il a depuis publié le résultat de ses recherches, soit dans les Annales des Voyages^ soit dans sa Flore de Sénégambie.
Dans l'intérieur des terres et près du village de Kounoun s'étendent des forêts vierges, ou plutôt de grandes oasis, dans lesquelles abonde la Khaya senegalensis (nonuné vulgairement Cail-cédra ou acajou du Sénégal] dont la cime s'élève à 120 pieds. Les nègres font avec le bois de cet arbre des meubles à leur usage.
A 15 lieaefl aa S. E.de Corée parait sur la grève le petit village de Joal, que dominent des bois où Ton trouve le Nédé ou Parkia a/rieana , bel arbre dont le nom rappelle la mémoire de l'infortuné Hungo-Park, et dont les branches se déploient horizontalement h une grande distance du tronc. Joal est un village grand et bien peuplé. Les habitants ont un penchant invincible pour le vol. Le pays pourtant est riche et bien cultivé.
De Joal à Sainte-Marie, on plutAt Mary Bathurtty située sur une tie à rentrée de la Gambie, il n*y a qu'un jour de navigation. Quoique petite et malsaine, la ville anglaise est devenue un comptoir important, où s'échangent le fer, la poudre, Tambre, les toiles de Guinée, le vin, le corail, les verroteries. Elle lutte, pour ces divers articles, avec Albréda, poste français établi huit lieues plus haut, sur la rive droite de la Gambie. Ce poste consiste en quelques maisons européennes , situées près du village de Gilfré, et éloignées d'environ 300 toises du fleuve. Dans une demeure ouverte de tous cAtés, réside un agent français, qui ne se défend que par de continuels sacrifices contre la brutale rapacité des indigènes. Les nègres des environs appartiennent à la tribu des Mandingues ou Sosès; ils s'habillent de pagnes en coton teints en bleu. Les femmes se coiffent d'un mouchoir ; elles portent à la ceinture des chapelets de verroterie , et à leur cou des colliers d'ambre et de corail. Leurs cheveux, comme ceux des hommes, sont rangés en petites nattes très -fines et enduites de beurre frais. La principale culture des Mandingues est le riz : les accessoires sont le coton, Tindigo et le tabac. De nombreux troupeaux de bœufs, vaches, chèvres, moutons et cochons, couvrent les pâturages riverains du fleuve.
Le dernier comptoir français dans ce rayon est celui de Casamance , placé à l'embouchure de la rivière de ce nom et à 30 lieues de la Gambie. On y trouve un résident qui vit en bon accord avec les Félons- Yolas , indigènes aux mœurs douces et sociables. Leurs cases sont , conrnie celles des Mandingues , en terre glaise; ils y habitent et vivent péle-mèle avec leurs bestiaux. Les filles vont nues jusqu'à l'Age de seize ans ; les femmes se couvrent à peine d'un demi-pagne de coton bleu grossièrement filé, bordé de petits coquillages. Les hommes ont une petite guimpe de toile ou de feuilles de palmier qui tient chez eux la place du pampre de nos statuaires. Les Félous-Yolas ne professent ostensiblement aucune religion. La seule cérémonie en usage chez eux est une espèce de fête funèbre , où le mort, revêtu de ses plus beaux habits, et assis au milieu de sa case, subit de la part des assistants une sorte d'interrogatoire sur les motifs qui l'ont décidé à quitter la vie. Un parent officieux, placé derrière lui» répond en son nom et finit par réclamer la sépulture. Alors commencent les cris de douleur, qui se résument, après l'inhumation , en chansons, en danses et en festins.
Aux environs du comptoir de Casamance sont plusieurs villages visités par les Européens : Bering, Samatite, Cagnout, Maloumb, situés sur le fleuve; Monfsor et Cagna Cay, plus avancés dans les terres; Wagran , assis sur un sol d'alluvion et entouré de rizières.