‹ Voyage autour du mondeChapitre 17 sur 98 · SÉNÉGAMBIE ET SÉNÉGAL · texte numérisé non relu

SÉNÉGAMBIE ET SÉNÉGAL

Tels font nos établissements dans la Gambie ; pauvres, précaires encore, destinés à périr faute d'encouragements. Ceux du Sénégal se maintiennent dans un état plus prospère. La ville de Saint-Louis, chef de nos possessions d'Afrique, pourrait même devenir une colonie fort intéressante si la barre du Sénégal était moins dangereuse à franchir. Malgré toute Thabileté des pilotes , chaque jour les passes du fleuve sont témoins de nouveaux sinistres; la lame y est courte, brasque, rapide ; elle déferle avec tant de violence qu'une chaloupe , pour peu qu'elle prête le côté, chavire à l'instant même. Mais, dès que le passage critique est franchi, oh entre dans un bassin tranquille, ayant à droite la Barbarie plate, nue, infertile, et à gauche la Guinée verdoyante, touffue, hérissée de palmiers et de baobabs. A deux lieues de là est Saint-Louis (en langue nègre N'dar)^ sur une lie de 1,200 toises du nord au sud , et de 100 toises de l'est à l'ouest. Le fort , résidence du gouverneur, est au centre de la ville ; des habitations le flanquent des deux côtés. Les remparts de cet ouvrage et les batteries qui défendent le fleuve sont à peine suffisants contre les Maures. Saint-Louis a 8 à 10,000 âmes, tant mulâtres que nègres , libres ou esclaves. Là comme à Gorée , les signarres contractent avec les Européens des alliances qui , sans avoir de fftrce légale , ont une certaine valeur conventionnelle. A GO lieues de l'ile de Saint-Louis est l'Ile k Morphil, sur laquelle est construit le fort de Podor, et 240 lieues plus loin le fort de Saint- Joseph de Galam , construits tous les deux pour protéger la traite de la gomme. Aux deux tiers du chemin de Podor se trouve l'établissement de Richard-Tol.

Tout le long de cette route la nature africaine se révèle dans les races d'animaux qui peuplent le fleuve et ses deux rives : ici ce ^nt des grues couronnées, l'ibis, la spatule, le flamand; là le lion, l'hyène, la panthère, le chacal. Audessus des roseaux qui bordent le fleuve, le crocodile fait saillir son dos osseux et écaiUé : il se traîne aux rayons du soleil; il attend, assoupi à moitié, qu'un homme, qu'une gazelle vienne se désallérer aux eaux du Sénégal. Ailleurs serpente un boa zone qui saisit sa proie dans ses volumineux anneaux, lui suce le sang, et l'engloutit ensuite. Vers Ttle de Kouma stationnent quelques hippopotames, gigantesques pachydermes, qui, de temps à autre, élèvent à fleur d'eau leui* monstrueuse tète et hennissent comme le cheval. Ces animaux ne viennent à terre que vers le milieu de la nuit , pour y chercher leur nourriture , qui consiste en herbes, en racines et en branchages.

Quant à la végétation de cette zone , elle se montre sous le plus riche aspect tout le long du fleuve; elle étale les plus belles variétés des productions inter-troplcales : on y rencontre le Tamarix , plusieurs espèces d'Acacia , le Nuraria , le Phelipea af ricana, avec ses hampes chargées de fleurs jaunes. Dans celte longue route fluviale qui se prolonge de Saint-Louis à Podor, viennent, après Richard- Tol, rétablissement militaire de Danaga, puis l'escale de Gahé, petit marché de gommes , et ensuite l'escale du Coq, grand comptoir pour le commerce de cette substance résineuse. Là , quand leur récolte est faite , des caravanes de Maure? Braknats arrivent avec des gonunes de la forêt d'Afataë : ils dressent sur les

bords du fleuve des tentes en poil de chèvre où s^empileot leurs marchandises ; et , plus près de la berge , vis^-vis de leurs navires , campent les négociants de Saint-Louis, Européens ou mulAtres, venus à l'escale conmie acheteurs. La durée de la traite , dans cette escale comme dans les autres, est de quatre mois : elle commence en avril pour 6nir en juillet , époque de la seconde récolte. Pendant tout ce temps Tescale du Coq est un bruyant bazar, encombré d'hommes, de chameaux , de bœufs , de chèvres , de moutons. Dans la rade se croisent des pirogues de Peulhs, pleines de Maures basanés; des chaloupes aux rameurs noirs et crépus; des canots élégants où le mulâtre se prélasse sur des coussins. A terre, même mélange : de toutes parts circulent des femmes, chargées du soin de nourrir cette flottante colonie ; des Peulhes avec leur tête enduite d*une couche de beurre; de nonchalantes Mauresses dont les cheveux nattés supportent des anneaux d*ivoire , de corail , de cuivre , de fer, et de saints amulettes ; des négresses du Oualo et de Saint-Louis , chargées de grains d'ambre et de sachets pleins de talismans. Le soir, après Theure des affaires , cette population se porte sur la place de Tescale , où le tam-tam convie les nègres & la danse , danse bizarre accompagnée de gestes , de grimaces et de mouvements lascifs.

Ces gommes, qui font le principal commerce de l'Afrique, proviennent de trois grandes forêts di Acacia Verek: celle de Sahel, exploitée par les Maures Trarzats; celles d*El-Hiebar et d*Al-Fatak , appartenant aux Braknats et aux Darmankouts. La gomme est conune une maladie de Tarbre qui la porte, c'est une sécrétion forcée que lui arrache le vent du désert ; on dirait que, racorni par la sécheresse, l'arbre se fend et pleure ; ses pleurs forment les globules de la gomme. Au mois de novembre, les Maures quittent leurs oasis, et vont aux forêts de gonmiiers faire la récolte, qu'ils emballent dans de grandes outres de cuir. Des chameaux et des bœufs les transportent aux escales. Outre Tescale du Coq, on en compte une foule d'autres : Tescale de Portendick, celle de Galam, et celle de Gaé, etc. Dans ces bazars , les Maures déploient toute leur astuce mercantile. Rien ne leur coûte , mensonges, menaces, dédits, pour faire renchérir leur marchandise.

A quelque distance de Richard-Tol , dans l'intérieur des terres , et surtout au sein des forêts qui avoisinent le lac N'gher, vivent en troupe de monstrueux éléphants, plus nombreux , plus sauvages que dans aucune autre partie de l'Afrique. La nuit, quand le silence règne au loin, ces pachydermes descendent par bandes au bord du lac situé près du village de Serr : ils s'y réunissent par centaines, y pâturent et se vautrent dans Teau avec un tel bruit que le sommeil des nègres en est troublé à plusieurs centaines de toises à la ronde. Les naturels ne songent nullement à les combattre, car dans les solitudes africaines ce n'est pas Thonmie qui est le roi de la création. Plus maîtres que lui , là vivent, avec Téléphant , le lion, la panthère, l'hyène, le chat-tigre, le guépard, le sanglier, le chacal; et malheur à qui les trouble dans leurs retraites I

Le continent africain n'étant qu'une immense ménagerie de bêtes féroces , on conçoit qu'une excursion dans ses terres intérieures est plus féconde en drames

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