ILES DU CAP-VERT, ETC
léoith. Un instant , dans le cours de cette scène météorique , le firmament était aiuré d*ane part, de l'autre nuancé de cuivre, de violet, de vert sombre sur un fond de bistre. Des éclairs serpentaient dans ces masses flottantes, et le tonnerre s'y mêlait, non pas grondeur et prolongé comme sur terre où il agit par répercussion, mais saccadé dans ses éclats brusques et secs, ne trouvant point d'écho sur cette surface plane et sourde. Bientôt, forte de tous ces préludes, la tempête arrivait ; le ciel déchiré distillait des gouttes énormes ; la mer, clapotante d'abord, développait peu à peu ses montagnes d'eau ; le vent agissait sur les parties du gréemeut avec tant d'énergie, que toute corde semblait avoir une plainte, une note, un son. 11 en résultait comme une musique infernale qui se mêlait au portevoix du capitaine, aux cris des matelots, au craquement des mâts, au bruissement des vagues, au grincement des poulies. Ainsi débutait la bourrasque : au bout d*une heure elle avait pris d'autres formes; la pluie descendait par torrents, serrée, froide et horizontale ; elle battait le pont, que battait la lame, que balayait l'écume de la mer fouettée par le vent. Dans le ciel, toujours des sillons lumineux, mais moins d'éclats de foudre ; la flamme électrique avait établi son conducteur sur la pomme du navire ; le feu Saint-Elme illuminait sa crête comme une lampe à l'esprit de vin.
Dans le cours de ces scènes convulsives , au milieu de ce tapage du ciel , de la mer et du yent, notre galiote était admirable. Au premier symptôme, le méthodique Yan Peter commandait la cape, et, dès qu'il la voyait sous cette allure, montrant le nez à la vague et aux rafales, il ne s'inquiétait plus de rien, il laissait sur le pont un homme et un chien, faisait fermer avec soin les sabords, les écoutilles et les hublots , consignait son monde dans l'entre-pont, et s'allongeait luimême, jusqu'au retour du beau temps, sur un des cadres de la chambre, entouré de toutes les douceurs d'un bord néerlandais , passant du thé au fromage , de la pipe au verre de gin. C'est qu'il connaissait bien sa Cornelia^ notre capitaine 1 c'est qu'il la savait robuste et fidèle dans les mauvais jours , cette galiote si peu coquette , si peu fringante quand la brise venait la caresser I il était sûr d'elle devant les rages de l'Océan , comme un Espagnol de sa mule catalane sur l'arête d'un précipice.
Ce fut à grand'peine que j'obtins du flegmatique marin la permission de rester sur le gaillard d'arrière, pour y admirer pendant quelque temps les merveilleux effets de cet orage, dont je m'exagérais la rigueur. « Laissez, laissez, me disait-il, Comelia s'en tirera bien sans vous ; c'est un roc à la mer ; l'eau ne fait que glisser dessus ; jamais, jamais une goutte à fond de cale. » Et comme j'insistais avec une espèce de jactance fanfaronne : ^ a A la bonne heure, ajouta-t-il, mais vous êtes novice, vous n'avez pas le pied marin ; on vous amarrera par précaution. » Je voulus m'en défendre , il s'opinifttra , et ce fut heureux , car, sans une corde qui me retenait au cabestan, j'étais emporté par une lame qui traversa le pont. Cette expérience me suffit, et j'implorai Thospitalité de la cabine.
A quelques jours de là je pris ma revanche. Le vent avait molli, la mer était
devenue belle ; le ciel, transparent et lumineux, charriait des nuages colorés d*argent et de pourpre. Vers les sept heures, le soleil, abaissé à Thorizon, semblait s*y noyer dans un rideau de soie écariate diapré de franges d'or. Tout ce qui se passa dans ce court crépuscule est impossible à décrire. L'horizon était comme zébré de larges segments à teintes graduées, rouges d'abord, puis violettes, puis grises. Les nuages, se superposant ou se disjoignant, formaient des groupes gigantesques, figuraient des scènes allégoriques, s'arrondissaient en vastes continents ou s'allongeaient en promontoires. Mobile panorama^ on y voyait tantôt des combats d'animaux sauvages « tantôt des arbres , des rochers , des plantes qui passaient tour à tour d'une couleur à une autre, de manière à épuiser les nuances du prisme. Et quand la nuit, brusquement survenue, eut jeté sur le ciel son manteau brun, la mer, peuplée de lumineux mollusques, étincela de clartés phosphorescentes. La galiote ouvrait un vaste sillon d'argent qui se dressait le long de chaque bord en lames pailletées ; autour d'elle jouaient des poissons qui marquaient dans l'eau leurs traces de feu; les uns énormes et plongeant profondément, les autres glissant à la surface et dans les lueurs éclatantes du remous.
A la suite de ces temps de rafales et de grains pluvieux arrivèrent les vents généraux du S. £. : ils trouvèrent la galiote par 2" N. ; avec leur secours, elle fit bonne route et coupa la ligne par 21'' de long. 0. Ce jour-là nos matelots hollandais descendirent de leur sérieux pour célébrer la fête du bonhomme la Ligne comme on l'eût fait à bord d'un brick du HAvre ou de Nantes. Dès la veille au soir, novices, matelots, maîtres, avaient quitté la pipe et s'étaient lavé les mains. A cela seul on devait prévoir un événement. Le soir, quand le soleil se fut éteint à l'horizon , au haut du màt un grelottement se fit entendre , accompagné d'une pluie de féveroles et de haricots qui tintaient sur le pont comme des grêlons sur l'ardoise. C'était le père la Ligne, ce grand despote de l'Equateur, qui se couvre de peaux de bêtes comme un Lapon , et qui pourtant a toujours froid. Tout h coup arrive de sa part un courrier, botté, éperonné, le fouet en main. 11 remet une dépêche au capitaine, qui la reçoit sans froncer le sourcil, la lit sans rire , et réplique par un a C'est bon » ; ce qui veut dire : « A demain la fête, d Pour mieux constater le droit du souverain de l'Equateur, un astronome parait alors au bout des enfléchures, avec la barbe et le bonnet pointu, et mesure, à l'aide d'un octant de bois, la hauteur du soleil (à neuf heures du soir! ), puis vient ensuite gravement comparer son point avec celui du capitaine. Le bonhomme a raison : la Cornelia est dans ses parages ; elle est sa justiciable.
Le lendemain tout est prêt : sous un emplacement réservé , qu'encadrent des voiles tendues , un vaste baquet , ou , en termes marins , une baille pleine d'eau , apparaît solitaire, et comme destinée à de grandes choses. En effet, c'est la cuve baptismale. Voici maintenant les prêtres. A leur tête , sur un vieil affût transformé en chariot, s'avancent le bonhomme la Ligne et sa respectable épouse. Le pauvre vieillard , lui , s'est muni contre le soleil : il a douze peaux de mouton