‹ Voyage autour du mondeChapitre 21 sur 98 · ILES DU CAP-VERT · texte numérisé non relu

ILES DU CAP-VERT

sur le corps* une perruque de chanvre sur la tète, et au-dessus un beau diadème aux lames d'argent. Son épouse serait fort bien aussi , n'étaient de scandaleuses protubérances, et des mains écaillées comme la peau d'un rhinocéros. N'importe ; les deux Majestés suant, étouffant, poussant une goutte à chaque poil, se tiennent sur leur char dignes , graves , glorieuses ; elles regardent en pitié les deux oursmatelots qui les traînent et les personnages allégoriques qui les entourent. C'est d* abord l'Europe en chapeau à panache, habit brodé et vieilles épaulettes de colonel ; puis TAsie, l'Amérique et l'Afrique avec des bandeaux de taffetas jaune surmontés de plumes de canard, bronzées ou noires toutes les trois, grâce à une décoration combinée de suie et de goudron.

Après le défilé le baptême. Un seau d'eau dans la manche, un sur la tête, et Une accolade des deux Majestés équatoriales , voilà à quoi la cérémonie se réduisait pour les novices et les matelots qui coupaient la ligne pour la première fois. Moi, je vis bien que je n'en serais pas quitte ainsi ; car on me tenait en réserve avec quelques autres passagers, comme le bouquet de la fête. Il fallut s'exécuter de bonne grâce ; quelques piastres accommodèrent les choses et nous valurent un passe-port pour l'hémisphère austral. Au moyen de ce tribut , on nous bâcla un petit baptême à l'amiable. Mais à peine étions-nous hors de cause, que retentit le signal de la grande mêlée, de l'aspersion horizontale et perpendiculaire. Trente seaux préparés d'avance dans les hunes tombèrent en cataractes sur le pont ; tout fut inondé, passagers, ofBciers, matelots. Bientôt la lutte devint générale : l'eau fendit Tair dans tous les sens ; de l'avant h l'arrière ce fut comme un déluge. Seulement, entre les marins, le jeu prenait des formes plus brutales. Ici, un baquet échappé aux mains d'un maladroit allait fendre le front d'un camarade; là, fuyant la douche des hunes, un novice tombait par un panneau ouvert et se relevait à fond de cale ; tantôt un homme poussé à la mer se retenait à grand'peine aux porte-haubans , ou bien un mousse prenait un bain de siège dans une marmite de poix bouillante. Au milieu de cette satumale, on voyait ruisseler sur le pont les oripeaux de la fête. La défroque du bonhomue la Ligne, sa barbe, son sceptre, son diadème, tout jusqu'aux charmes de son épouse, se ballottait d'un bord à l'autre ; les ours couraient sur les vergues avec la moitié de leur fourrure, et les trois parties du monde avaient blanchi au lavage.

Grâce à ces petites diversions , j'avais pris mon parti , et je trouvais quelque charme à cette vie de flâneur de bord. Le temps, au reste, semblait venir en aide à la pauvre galiote : la brise soufflait toujours du S. E., fraîche , bonne, soutenue, et le 1" novembre apparurent, à quelques lieues devant nous, les rochers de Martin-Vaz et l'Ile de la Trinité. Martin-Vaz nous sembla presque inabordable, à cause des brisants qui Tentourent ; ses Ilots volcaniques ne sont habités que par quelques oiseaux de mer, les goélettes blanches et noires, les taillevents, les fous et les frégates.

Quoique plus grande, la Trinité offre un aspect tout aussi sauvage; sa côte occidentale a des accidents de sol assez remarquables. Dans le sud, un morne sm- I. 6

gulier, à arêtes très-droites, figure un énorme édifice dont la base, traversée par une ouverture à demi elliptique, permet d'apercevoir le jour de l*autre bord. Sur sa gauche un rocher la domine , haut de 1,100 pieds et nommé par les Anglais le Pain de sucre. C^est au pied de ce rocher que se trouvent les deux seuls mouillages de rile, sr toutefois on peut leur donner ce nom. Sur Tune de ces plages était établie la colonie portugaise visitée par La Pérouse en 1785. La brise fraîchissant, nous longeâmes le sud de Tile à quelques milles au large, et pour la première fois depuis mon départ je vis une troupe de baleines, ou plutôt de baleinoptères, qui marquaient leur passage en soufilant Teau à une grande hauteur. Ceux qui nous suivaient rae parurent être des baleineaux du genre des Cibbar; longtemps ils restèrent' à portée en nous donnant le spectacle de ces petits jets arrondis en spirale. Chez ce cétacé cet incident d'organisation ne correspond pas, comme on pourrait le croire, aux. temps de la respiration, mais à ceux de la déglutition. Quand sa. bouche s'ouvre pour saisir sa proie, elle s'emplit d'eau dont elle se débaiTassepar les narines. Çuvier a le premier admirablement décrit ce double appareil vers lequel l'eau est dirigée par la contraction des muscles orbiculaires du pharypx, muscles dont la force, suffisante pour faire parvenir à l'eau le vide des arFiëre>*narines, eût été impuissante pour vaincre la résistance du milieu ambiant,' quand l'animal avale sa proie et se débarrasse de l'eau avalée, bien au-dessou» de la surface. Cet appareil de compression consiste en deux poches à cavité réductibles par la contraction de leurs parois musculaires, et munies inférieurement de soupapes pour empocher \à reflux de l'eau vers la gorge. Ainsi, comme l'ont remarqué Quoy et Gaimard, il ne sort point d'eau dans l'expiration : c'est un mélange de vapeur et de mucosités qui de loin ressemble à de la fumée. Au bout de quelques heures les cétacés avaient disparu dans le N. E.

Page 1