CHAPITRE VIL
RIO-JANEIRO. — ILB DB TRI8TAII D'AQURHA.
La brise s -étant maintenue favorable, le 9 novembre nous découvrions, à l'O. S. 0. du Cap-^Frio, Je Pain de sucre qui sert de phare au havre de Rio-Janeiro. Le lendemain ali point du jour la Cornelia était devant la barre , au nord d'un îlot garni de batteries et soos le canon du fort de Sainte-Croix qui commande ce goulet. En attendant' lé pilote, nous pûmes jouir du plus beau point de vue qui soit peut-être sous le ciel. Qu'on se figure un vaste lac salé qui va se prolongeant et s'élargissant en trapèze. 4aQS une étendue de cent milles au moins , lac animé d'tles inégales , vertes , odorantes , encadré de collines boisées qui ginmpent en amphithéâtre, dentelé sur ses bords, baignant dans ses anses solitaires les plus jolis vallons qu'on puisse rôver; qu'on crée ,^avec la ressource du merveilleux , la campagne la plus pittoresque , la baie la plus sûre , la plus forte station militaire ,
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iHNis un ciel toujours beau , au milieu d'arbres toujours feuilles , et l'on aura une idée du magnifique ensemble que j'avais sous les yeux. J'en étais encore saisi quand le pilote monta à bord , et mon admiration ce cessa point quand nous arrivâmes. Au fond, à 20 lieues detlistance, se dresssSent les monts des Orgues, à 1,000 toises au-dessus de nous; à droite, sur une hauteur, paraissait Notre-Damedc Bon-Voyage qui fait face aux forts de Villegagnon et Sainte-Théodose ; puis rtle des Chèvres, et enfin la ville de Rio , bfttie sur la rive gauche de la baie, au milieu de trois hauteurs fortifiées qui la commandent. Chacun des mamelons de ce terrain accidenté porte à sa cime un couvent , une église , une maison de plaisance , plus souvent encore une batterie dont les bouches à feu se dessinent en noir sur des massifs de verdure. A voir cette belle ligne de défense, ces longues rangées de canons dont le tir converge sur la rade , on serait tenté de regarder comme fabuleuse l'historique victoire de Duguay-Trouin, en 1711. En dépit d'une escadre portugaise aussi nombreuse que la sienne , et malgré toute l'artillerie des forts, cet intrépide marin pénétra dans la rade, bombarda la ville, s'en empara, et ne la rendit que sous rançon. Cet admirable coup de main n'avait exigé que quelques vaisseaux et 3,000 soldats.
Ces souvenirs de notre gloire maritime m'absorbaient encore quand mon capitaine néerlandais vint m'avertir qu'un canot était à mes ordres pour me conduire à terre. Une demi-heure après je faisais mon entrée dans une hôtellerie de Rio.
La cité de Rio-Janeiro ou de Saint-Sébastien , l'une des plus importantes villes de l'Amérique , est située sur un promontoire irrégulier dont trois côtés donnent sur la baie , et dont le quatrième s'adosse à de hautes et vertes collines. Fondée en 1567 par le gouverneur général Mem de Sa , cette ville fut érigée en évéché vers Tan 1076, et en capitale du Brésil en 1763. Le môle de débarquement forme une belle place carrée sur laquelle surgit un obélisque de granit qui jette de l'eau par les quatre angles de sa base. En face de l'obélisque se trouve l'un des palais impériaux, bâtiment d'assez mesquine apparence.
La rue Droite est le quartier le plus animé de Rio ; c'est la ville des négociants et des douaniers ,'le bruyant bazar de toutes les marchandises. A chaque heure du jour on y est coudoyé par des nègres qui courent et chantent , leur fardeau sur l'épaule.
La ville est coupée en deux par un vaste parallélogramme qu'on nonune le champ de Sainte-Anne : à l'occident est la ville neuve; à l'orient la ville vieille. Rio se divise en sept paroisses : ses plus belles églises sont Saint-Sébastien , chapelle impériale desservie par des chanoines; Notre-Dame de la Chandeleur, dont la façade est riche et majestueuse, et la cathédrale, assez insignifiante sous le rapport architectural. Parmi les succursales, il faut citer Sainte-Croix, avec son frontispice élégant , et Notre-Dame de la Gloire, dont la base verdoyante fait face à celle de Saint-Benoit , située sur l'autre bord de la rade. Dans cette ville portugaise, les établissements religieux ont été prodigués. Outre les églises, on y compte une foule de couvents et de séminaires. Les bibliothèques y sont plus
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rares 9 moins richement dotées surtout. La ville manque aussi de fontaines : celles du palais , de la place Houra et de la place Carioca , les seules à nommer, tirent leur eau d'un aqueduc composé de deux ordres d'arcades, et qu'on prendrait de loin pour une construction romaine. A partir du couvent de Sainte- Thérèse, cet aqueduc se joint à un massif moins élevé , muni de regards de distance en distance pour aérer Teau , et se prolongeant à une lieue et demie sur le flaoc des montagnes jusqu'à une petite cascade qui pourvoit ainsi à tous les besoins de la ville. Cette cascatelle est pour les habitants de Rio un but de promenade; on l'appelle Mai (Tagoas {Mère des eaux.)
Parmi les monuments remarquables de la ville et de ses environs , il faut citer le palais de Saint-Christophe » résidence de l'empereur , situé à quelque distance de Rio , orné d'un portique et de deux galeries de colonnes ; le théâtre , la monnaie, l'arsenaU la douane, la bourse, le jardin botanique et \çipassao publico (cours public], planté de manguiers et de lauriers roses. La terrasse qui borde ce jardin du côté de la rade offre un admirable point de vue. Deux pavillons en forment comme les ailes ; ils contiennent quelques peintures emblématiques où le commerce de Rio et son histoire naturelle sont flgurés sous tous leurs aspects.
La ville contient plus de 140,000 habitants , mais dans ce nombre une partie seulement est brésilienne ; le reste se compose de Portugais, de négociants européens, de mulâtres , de nègres libres ou esclaves. Les principaux magasins d'articles de luxe sont tenus par des Français : leur réputation de goût et d'élégance leur a livré toutes les industries du ressort de la toilette et de l'ameublement. Les Anglais , les Italiens , les Américains des États-Unis se partagent les autres. Les colons portugais et les Brésiliens ne s'occupent que mollement de commerce. Leur instinct les pousse à une vie indolente et désœuvrée. La locomotion est un travail pour eux ; une promenade est une tâche. Ils s'en dispensent tant qu'ils peuvent. Les Brésiliennes ne sont pas moins nonchalantes. Étendues sur leurs canapés recouverts de nattes, elles jouent avec une fleur , avec un oiseau ; mais surveillance de ménage, ouvrage d'aiguille, lecture, tout ce qui remplit les heures de nos Européennes , leur semblerait au-dessous d'elles. Quand elles s'y essaient, c'est à contre-cœur et avec dégoût. A peine dérogent-elles à ces habitudes insouciaotes pour quelques arts d'agrément et pour les soins de leur toilette. A Rio, depuis longtemps , les modes françaises ont prévalu , quoique tempérées par le goût portugais. Les femmes s'y couvrent littéralement de pierreries ; elles en sont plutôt chargées que parées. Brunes, vives, espiègles et coquettes, on les accuse de façons quelque peu familières avec les étrangers, et Cook assure que de son temps elles les conviaient à des rendez-vous en leur jetant de leur balcon quelques fleurs sur la tête. A l'heure qu'il est, les choses ne se pratiquent plus ainsi. Les formes brésiliennes se sont , en ce sens , un peu rapprochées de nos allures françaises.
La nourriture des habitants de Rio se compose en grande partie de poisson , de fruits et de végétaux, avec l'inévitable plat de farine de manioc fjarinha del
Pao) . Le bœuf y est maigre et détestable , le mouton rare et hors de prix , la yolaiile passable , le gibier excellent. Leur pain de froment est d'un goût parfait, et leurs fruits ont une saveur exquise. Placée par 22« 5V de lat. S. et par 45' 5' de long. O., Rio jouit d'une température douce et peu variable. Dans les mois de fortes chaleurs , quand le soleil arrive au tropique du Capricorne , une brise du large atténue Tardeur de ses rayons perpendiculaires.
Les environs de Rio-Janeiro sont d'une beauté et d'un aspect ravissants. Non que la main de l'homme ait su y tirer parti du plus beau ciel , des plus belles eaux, du plus beau sol qui soient au monde ; non , Thomme n'est pour rien dans ces miraculeux paysages; mais la nature y est si luxuriante, elle prodigue à si pleines mains sa végétation robuste et vierge , elle donne à ses massifs de verdure un si brillant relief, une couleur si vigoureuse, à ses arbres un si beau port, à ses ruisseaux un cours si plein , que les yeux les plus blasés s'ouvrent à la surprise , et que la pensée s'affaisse et s'humilie devant cette œuvre admirable de la création. A la vue de tant de merveilles, je ne pouvais sortir de mon extase, et j'aurais eu quelque peine à m'occuper des curiosités de détail , en présence de ce majestueux ensemble. J'allai ainsi tour à tour sur les flancs du CorcovadO; aux sommets de Boa-Vista , à la Praya-Grande , et jusqu'à la pittoresque cascade de Trijouka. Bans toutes ces excursions se révélaient à moi des beautés d'un ordre nouveau, et dans mon insuffisance à les peindre, je me bornais à en jouir. Aujourd'hui encore, j*en serais réduit à ces souvenirs fugitifs, si les naturalistes Quoy'et Gaimard n'avaient minutieusement exploré tous ces environs , dans leur campagne à bord de fUranie. On pourra se faire une idée des richesses de ce beau pays par le morceau suivant que nous empruntons à M. Gaimard.
a On ne peut faire un pas dans le voisinage de l'immense baie de Rio-Janeiro et sur les nombreuses lies qu'elle contient, sans rencontrer de magnifiques oiseaux^ Fomement de nos collections. Les insectes , plus nombreux encore , volent , sautent, bruissent de toutes parts. Les papillons surtout y sont d'une beauté rare, et leur nombre surpasse tout ce qu'on peut dire. Mais le phénomène des taupins et des lampyres phosphorescents, dont la lumière fugitive brille et disparaît tour à V tour, est ce qui frappe le plus l'étranger, lorsque, dans une nuit obscure, au \ milieu des bois, il se trouve entouré par des milliers de ces insectes.
a Si nous parcourons les environs de Rio-Janeiro , nous les verrons peuplés d'oiseaux ornés des plus belles couleurs. Chaque famille a ses localités propres, où eUe semble se plaire davantage. Ainsi les alentours de la baie , où les montagnes sont peu élevées , les bois moins touffus , le terrain cultivé , et où l'on voit des fermes éparses, sont habités par les jolis guitguits bleus , les pitpits verts , les tangaras, dont le plumage d'un beau rouge contraste avec la sombre verdure du feuillage; ceux non moins brillants qu'on nomme évéques et archevêques, les très-petites tourterelles, et dans les jardins autour des bananiers et des passiflores, bourdonnent de charmants oiseaux-mouches, parmi lesquels on distingue Ip huppecoU V^'^ ^ petitesse on prendrait pour un insecte.
a Les clairières recèlent le coucou guira-cantara, très-rare aux environs de Rio; le coucou piaye, auquel les nègres attachent des idées superstitieuses : cet oiseau, peu craintif, se laisse facilement approcher. Il en est de même des nichées d*anis, qui, vivant en famille , s*exposent à la file sur une même branche aui coups du chasseur. La pie-griëche à manteau, plus déflante, se tient toujours dans les buissons bas et épais, d'où elle fait entendre son cri fort et répété ; tandis que le jacarini , d'un noir bronzé , perché à la cime des mimosas , s'exerce à faire des bonds verticaux , qu'il exécute brusquement et en retombant toujours à la même place.
a Là où les bois sont le plus touffus , le manakin goitreux s'agite avec rapidité et fait entendre un bruit qui ressemble à de fortes pétarades* Le toucan , dévastateur des bananiers, fréquente les plaines cultivées; les vangans et les tyrans, les bords des prairies.
a Lorsque , dans nos courses , nous arrivions près de petites mares couvertes de plantes aquatiques, nous étions sûrs d'y trouver des jacanas, et, dans les haies des alentours, des tinamous, qui sont les perdrix du Brésil. Le long des ruisseaux nous surprenions les martins-pècheurs , qui aiment aussi à se percher au-dcssns des torrents, et partout nous rencontrions le percnoptère urubu , animal craintK et vorace qui exhale l'odeur infecte des cadavres dont il fait sa proie. On le voit dans la rade voler en troupes nombreuses, planer des heures entières à perte de vue, ou bien tournoyer avec déHance autour des immondices que la mer rejette sur le rivage.
« Un autre oiseau de proie , habitant de la plaine , est Fépcrvier anomal [falco deg€ner)y dont le cri est aigre et très-prolongé. Ce singulier oiseau ne parait pas participer des mœurs féroces de la famille à laquelle il appartient. Compagnon parasite des troupeaux, toujours sur le dos des bœufs, il les débarrasse des ricins incommodes qui leur sucent le sang : excessivement craintif , il fuit l'homme de très-loin, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine et d'adresse que notre compagnon de voyage, le maltre-canonnier de FUranie, M. Rolland, nous en procura deux , dans Testomac desquels nous trouvâmes en abondance les animaux dont nous venons de parler. Tous ces oiseaux recherchent les lieux cultivés par l'homme et que modifie son industrie , parce qu'ils y trouvent sans peine de quoi se nourrir et élever leurs petits. Aussi y sont-ils très-nombreux.
« Quand, abandonnant la plaine et les petites montagnes des environs de Rio , on s'élève sur la chaîne des Orgues, la scène change. Aux effets majestueux que produisent les cimes élevées, les ravins, les précipices et les torrents qui bondissent dans leurs profondeurs, se joint ce luxe admirable d'une végétation perpétuelle , d'autant plus vigoureuse et plus fraîche qu'elle est sans cesse humectée par les nuages qu'elle-même attire et produit.
0 Là , les espèces d'oiseaux, devenues moins nombreuses , ne sont pas les mêmes que celles que nous venons de laisser. On ne trouve plus que le cotinga jaune, le cassique jupuba , remarquable par son croupion rouge , le gros-bec plombé , le picucule à gorge blanche, et celui dont le bec est singulièrement recourbé comme
uoe faucille. Le joli manakin aux longues pennes y fait entendre ses espèces de roucoulements amoureux. Aux bords des torrents, où la végétation se trouve moins pressée , apparatt quelquefois le colibri tacheté , être aérien qui , par la vivacité de ses mouvements, semble se reproduire dans mille lieux à la fois. Sur la pente opposée , à Fendroit où l'on vient de fonder une colonie de Suisses, habite l'oiseau-mouche, dont le nom de Rubis-émeraude exprime Téclat des couleurs. Cest aussi le séjour des tangaras variés de diverses nuances : ces charmants oiseaux vivent en petites troupes et paraissent aimer Tombrage des grands bois et des lieux humides.
0 Enfin, lorsqu'on est parvenu au point le plus élevé des montagnes , vers le second registo ou corps de garde des douanes , établi dans le seul lieu où Ton puisse passer pour pénétrer dans le district de Canto -Gallo , on est frappé de la solitude profonde qui règne autour de soi.
c Cest là que s'opère le partage des eaux , qui ne sont encore que de simples filets glissant sur la surface des rochers, mais qui , promptement grossis par leur réunion, ne tardent pas à tomber en cataractes, à mugir en torrents, et, bientôt libres de tout obstacle, coulent paisiblement en larges rivières. Vers le nord descendent les sources de Ribeiro , de San-Antonio, de Rio do Conego , formant la rivière das Rengalas, qui augmente les eaux de Rio-Grande ; et, au sud, celles de Rio-Macacu, dont l'embouchure est dans la grande baie de Rio-Janeiro.
a A ces hauteurs , les oiseaux deviennent plus rares , et il faut parcourir de grands espaces pour rencontrer la pie à gorge ensanglantée d'Azzara, l'élégant couroncou, ou bien quelques pénélopes. On entend de temps à autre , dans la profondeur des bois, le pic solitaire frapper de son bec Técorce des arbres ; tandis que l'autour huppé et le roi des vautours planent au-dessus des aiguilles de granit qui, semblables à d'immenses tuyaux d'orgues, en ont fait donner le nom à ces monts sourcilleux. C'est aussi la demeure des singes; et là, par les sommités seules des forêts , ces animaux peuvent traverser des espaces considérables sans toucher la terre. Ceux qu'on y trouve le plus ordinairement, et dont le Brésilien se nourrit, sont Tatèle arachnoïde, une autre espèce noire, le gentil tamarin, le sajou , et , dans les régions plus intérieures et plus chaudes , le doré marikina. Nous y avons aussi entendu, sur le soir, les effroyables hurlements de l'alouate, qui, renvoyés et augmentés par les échos, épouvanteraient le voyageur le plus intrépide qui ne connaîtrait pas l'animal qui les produit. »
Le versant des Orgues est peuplé d'indigènes vigoureux qui paraissent descendre des Ouctacazes et qui, comme les Gauchos, vivent presque toujours à cheval. Dès l'âge de quinze ans, le Brésilien enfourche un coursier , et poursuit, le lasso à la main, Tautruche, le gama et le cheval sauvage. Ce lasso est une corde de trente à trente-cinq pieds de long, qui se termine en martinet de deux, trois, quatre ou cinq cordes , au bout desquelles pendent des boules en fer ou en bois. Un Brésilien est beau à voir, lorsque , la tète droite et fière , cloué à l'animal qui le porte , il s'élance à la poursuite d'un cheval sauvage, et le harcèle à travers les
rocs , les marais et les bois. Quand il arrive à portée » il agite rapidement ces boules qui forment comme une couronne au-dessus de sa tête , et les lance sur sa proie avec une admirable précision. Les boules se croisent en fendant les airs, s'embarrassent y dans leur chute, autour des jambes de ranimai, ou, lui serrant étroitement la tête , l'arrêtent au milieu de sa course. Cette arme ne sert pas seulement à la chasse du cheval savage ; Tautruche, le daim > la panthère , le tigre lui-même , tombent souvent victimes du lasso.
Au milieu du mélange actuel des populations , il serait difGcile de démêler où sont les peuplades originaires de cette zone américaine, de préciser leurs traditions, de reconnaître leur type. Dans leurs allures nomades, sans doute, les tribus primitives ont plus d'une fois promené leurs tentes du fleuve des Amazones au détroit de Magellan , et de nos jours il serait presque puéril d'assigner une circonscription aux anciennes terres des Tapuyas, des Tupinambas, des Ouctacazes, des Botocoudos, des Tupis, des Guaycouros, des Guaranis et des soixante autres variétés connues du &•* degré de lat. N. au SS*' degré de lat. S. Cette nomenclature serait d'aillem*s aussi incertaine que fastidieuse , et aujourd'hui le nom générique de Brésiliens , plus exact et plus vrai , suffit à caractériser les tribus qui peuplent cette région.
L'empire du Brésil se divise en provinces, subdivisées elles-mêmes en comarques ou juridictions. Les provinces sont : Rio-Janeiro, San-Paulo, Santa-Catharina , San-Pedro, Matto-Grosso, Goyaz, Minas-Geraës, Espirito-Santo, Bahia, Sergippe, Alagoa, Pernambuco, Parahyba, Rio-Grande, Ceara, Piauhy , Maranhao, Para.
Les provinces les plus méridionales du Brésil , San-Pedro et Rio-Grande , sont le grenier de l'empire. Le bétail , les chevaux y abondent. Rio-Grande a un commerce en cuirs secs qui balance celui de Buenos- A yres. Sa capitale est florissante et populeuse. Sainte-Catherine (Santa-Catharina) , dont le chef-lieu Nossa-Senhora del Destero git sur une Ile au N. E. de Rio-Grande , est remarquable par sa pêche de baleines.
Saint-Paul (San-Paulo) , qui a donné son nom à la province , est situé sur une éminence ceinte de prairies basses et bien arrosées. C'est une ville charmante, que le lavage de l'or a enrichie, et qui a pris, avec la fortune, le goût du luxe et de l'élégance. Les femmes de Saint-Paul ont une célébrité dans tout le continent américain ; leur beauté , leurs grâces et leurs nobles manières y sont proverbiales. Quant aux hommes, ils sont d'un caractère actif, entreprenant et opiniâtre. Les jésuites portugais avaient accrédité jadis le bruit que la colonie de Saint- Paul n'était qu'une agglomération d'aventuriers espagnols , portugais , métis et mulâtres, et que, fondée à l'aide du brigandage, elle ne pouvait se soutenir que par lui. De nos jours ces récits calomnieux ont été réfutés victorieusement par un membre de l'Académie royale de Lisbonne. On sait que les Paulistes sont en général honmies d'honneur autant que de courage , délicats , probes , industrieux, obligeants, civilisateurs. S'ils dérogent aux habitudes des provinces voisines, c'est par une énergie d'activité qui leur a fait découvrir presque toutes les mines
fùT et d'argent des montagnes brésiliennes. Sans leur puissant concours nul doute . que rissue de la guerre coloniale de 1T70 eût été fatale au Brésil.
Un peu au nord du gouvernement de San-Paulo, est celui de Rio-Janeiro; puis vient celui d'Espirito-Santo derrière lequel s'étendent les riches et intéressantes provinces de Minas-Geraës et de Goyaz, dans lesquelles on a trouvé des mines d'or , d'argent et de diamants. Le chef-lieu de la première est la Cidade do Ouro- Preto , autrefois Villa-Rica , située sur le penchant d'une montagne et dans le voisinage de Tltacolumi , point cuhninant de tout le Brésil. Minas-Geraës compte environ 360,000 habitants , dont 200,000 noirs. La Villa do Principe , située sur les conQns du Cerro do Frio, ou district des Diamants, a une monnaie et une fonderie royales. Le district de Goyaz est célèbre parce qu'on trouva à Agoaquente le fameux bloc d'or qui pesait 43 livres. Dans les autres provinces , il faut distinguer Bahia , dont le chef-lieu Bahia , ou San-Salvador , est la seconde ville du Brésil pour sa population de 120»000 âmes, et la première pour la beauté de ses édiQces; Pernambuco, célèbre par ses cotons et ses bois de teinture, belle ville qui compte aujourd'hui 50,000 habitants ; Maranhao , district conunerçant avec sa capitale de 30,000 âmes ; enfin Para dont l'importance et la population grandissent tous les jours.
Les véritables limites de l'empire brésilien , au milieu d'empiétements successifs, ont été de tout temps incertaines et variables. Cet empire confine, au N., la Colombie et les Guayanes; à TE., l'Atlantique; au S., l'Uruguay et le Paraguay; à ro., la confédération de Rio de la Plata, les républiques du Pérou, de Bolivia et de Colombie. Sur cette immense étendue de terrain , dans une région coupée de vallons et de montagnes , on conçoit que toutes les températures et tous les climats se retrouvent. Aussi n'est-il pas de produit qui ne puisse y croître, et l'histoire naturelle de cette contrée oiïre-t-elle une des plus riches nomenclatures connues.
En première ligne il faut placer les mines et les lavages de diamants , qui produisent, année commune, de 20 à 25,000 karats ; celles de topaze et de chrysobéryl; les mines et lavages d'or, dont la valeur annuelle s'élève à plus de 20 millions ; puis des mines de fer, de cuivre, et d'autres minéraux. Le règne végétal n'est pas moins fécond. On y rencontre le cocotier brésilien , plus gros et plus élevé que celui des Indes , le croton , le myrte , le Bignonia leucoxylon , le jacas , le couroupitou ou pekia dont le fruit ressemble à un boulet de canon. Les bois de construction s'y présentent aussi en grand nombre et en sortes magnifiques ; le tapinhoam , le perola, le pin du Brésil, le cerisier, le cèdre, atteignent des hauteurs considérables , et leurs bois ont les plus robustes qualités. Sur la rivière des Amazones , La Condamine monta dans un canot fait d'un seul arbre, qui avait 90 palmes de longueur. Les bois de teinture ne sont ni moins vigoureux ni moins abondants. L'arbre de Pemambuco , dont les propriétés tinctoriales sont si connues , s'élève à la hauteur de nos chênes.
La principale nourriture des Brésiliens est le manioc d'abord , puis les ignames,
le riz, le maïs et le froment. Les melons , les citrouilles, les bananes foisonnent dans les bas-fonds ; les citronniers , les pamplemousses , les orangers , les goyaviers sont communs sur la côte. Les figuiers de Surinam , le mangaba , Tibipitanga , se montrent à côté de nos arbres fruitiers de TEurope dans les prounces de Rio- Grande, de Rio-Janeiro et de Rahia. Quant aux produits coloniaux, tels que le sucre , le café, le coton , Tindigo, le tabac, le cacao, la vanille, le poivre , la récolte en est belle, et il s*en exporte pour l'Europe des masses incalculables.
Dans le reste du Brésil , le règne animal n'est pas moins favorisé qu'aux environs de Rio-Janeiro. Les jaguars, les couguars, les tapirs , les pécaris et les coatis en peuplent les vastes solitudes. Une foule de singes s*y font voir , avec des tatousbollas, sortes de hérissons particuliers au pays, ainsi que la marmose, les Cavia pacay le Sciurus œstuans (écureil du Brésil] et le tapeti , espèce de lièvre privé de queue.
Le commerce du Brésil , au milieu de productions si diverses, doit tendre à un accroissement progressif. Quoique la population nègre soit là, comme dans toutes les colonies , à la merci de la brutalité individuelle , quelques lois assez justes protègent cependant Tcsclave contre le maitre. Il n'est pas rare qu'un noir , à force de travail, parvienne à économiser une somme suffisante pour se racheter. Un décret de Jean VI avait même stipulé que Tesclavage ne durerait jamais au delà de dix ans ; mais cette mesure de sage humanité a trouvé dans les colons des résistances qui Font rendue presque illusoire.
A Rio-Janeiro , plus encore qu'à Gorée , la prodigieuse quantité de nègres esclaves fit une étrange impression sur moi. Je n'étais pas encore fait à cette plaie coloniale , et , malgré moi , je me sentais pris de pitié à la vue de ces hommes demi-nus, qui portaient i< s palanquins ou traînaient des charrettes. Plusieure fois je me trouvai forcément témoin des angoisses de ces malheureux , expiant sous le bâton une faute souvent légère. Des femmes elles-mêmes étaient soumises à ces rudes corrections. A Rio on voit encore de ces bazars où les nègres du Benguela , de Mozambique, de Madagascar, de la Guinée, attendent des acheteurs. Ils sont là, accroupis , hébétés , insouciants , comme le bétail qu'on pousse à nos foires.
Quelque désir que j'eusse de séjourner à Rio-Janeiro , mon itinéraire ne me permettait pas de longs délais ; il entrait d'ailleurs dans mes plans d'explorer plus tard la partie méridionale de l'Amérique du Sud , du Paraguay à la Patagonie. Monte^ Video , Buenos-Ayres et tout ce rayon si plein de choses neuves et remarquables étaient à mes yeux comme une espèce de réserve pour mon retour par le cap Hom. J'ajournai donc jusque-là ma curiosité. Pressé d'arriver à l'Ile de France , je m'adressai à un courtier maritime qui me procura l'occasion d'un sloop américain fin voilier, alors en relâche sous File des Chèvres. Je quittai Rio, enchanté de tout ce que j'y avais vu et n'ayant eu à me plaindre que des moustiques et des douaniers.
Le 20 novembre, nous débouquions du goulet et faisions route au S. S. £•» pour aller chercher dans les hautes latitudes la région des vents d'ouest. Mon sloop
était le Corporal Trim de New-York , capitaine Dikson , le plus joli bâtiment de commerce qu*on put voir : léger d^échantillon , mais glissant sur la lame comme un oiseau. Son équipage , dans les heures libres , s'occupait de pèche et de chasse, et nul marin , que je sache , n*y avait plus de succès que le contre-mattre Tom Mill , vieux loup de mer, qui datait de la première année de Tindépendance. Son premier exploit fut une belle et bonne dorade , la Coryphœne des savants , men eilleux poisson dont la dorsale , coupée de lignes obliques , se couvre d'un magnifique manteau bleu à teintes graduées ; dont la tète est d'un beau brun qui prend vers le dos des teintes d'émeraude; dont les nageoires sont jaunes et le ventre argenté; dont les flancs et la queue chatoient comme de l'or avec quelques reflets grisâtres. Dans ces latitudes la dorade abonde : elles nous escortaient par troupes , et vraiment j'avais plus de plaisir à les suivre dans les flots , vives , gracieuses * colorées de toutes les nuances du diamant , de la topaze , du rubis , de Témeraude , que de les voir mordre au chiffon emplumé qui figurait un poisson valant , se débattre et mourir sur le pont , ternes , dépouillées de leur éclat prismatique. La dorade est vorace , agile et peu défiante ; elle se jette souvent à plusieurs reprises sur un appât grossier qui vient de lui déchirer la mâchoire ; elle ne mâche pas , elle avale. On a souvent trouvé dans son estomac des exocets entiers , et dans son ventre des clous en fer. Une autre pèche » plus curieuse encore , fut celle du marsouin ou dauphin. Ces cétacés, qu*on appelle en anglais porpoise (du porcus piscis latin), à cause de la ressemblance de leur tête avec le museau du porc , marchent par centaines j quelquefois par myriades. Quand la mer n'est que légèrement ondulée , on les voit* alignés en longues files, exécuter hors de l'eau un mouvement de rota! ion avec un ensemble et une régularité admirables. Cette manœuvre pélagienne a quelque chose de singulier et d'inexplicable par sa simultanéité. Au moment où elle s'accomplit, le cétacé décrit mollement une courbe, et sa queue ne quitte pas l'eau avant que sa tète y soit replongée ; de loin ce sont de véritables évolutions militaires. Dans le fait , nulle race , parmi les poissons gros ou moyens, n'a des habitudes plus caractérisées de coalition et de compagnonnage que celle des dauphins. Autour des navires, on les voit lutter de vitesse , porter comme un défi à ce bois qui court dans la mer , et le vaincre cent fois dans la journée. Quand ce jeu ne suffit pas pour les attirer , les matelots imaginent de les sifiler comme des oiseaux , car ils prétendent gravement que le dauphin est sensible à cet appel. C*est peut-être là un reste de croyance traditionnelle , une traduction libre et triviale de la vieille et poétique fable d'Amphion.
Depuis plusieurs jours nous étions assaillis par des bandes de ces dauphins ; ils filaient le long du Corporal Trim , le dépassaient , allaient croiser sous le beaupré comme ces rapides lévriers qui devancent les voilures. Notre Tom Mill paraissait mortifié de se voir narguer ainsi : armé d'une foëne , Il se tenait à cheval sur l'éperon du sloop; et à plusieurs reprises il avait tristement retiré de Veau son trident, qui semblait jouer de malheur. Chaque fois il avait fallu en redresser les dents ou en affiler les pointes. Le contrennattre pestait et jurai^ , quand, dans un
dernier coup, il ajuste un dauphin qui passait comme une flèche ! Victoire! le fer a mordu ; le cétacé en a sii pouces dans les chairs ! De la corde , vite de la corde ! pour que la victime s*épuise avant de fatiguer la foène qui le tient. La pêche est certaine , Tom Mill a senti comment le fer résiste ; il est radieui , il est sur de sa proie. En effets nous eAmes bientôt le dauphin à bord. Il avait quatre pieds de long, et sa physionomie n'offrait rien d'avenant. Son corps était brun ; Tépiderme en était lisse; la dorsale pointue et élevée, la caudale en forme de croissant, et échancrée dans son milieu. Je ne saurais préciser d*où venait ma répugnance ; mais , quand Téquipage dépeça Tanimal pour en dtner le soir , un dégoût involontaire me saisit. Pour tout au monde, je n'aurais pas mangé de ce marsouin.
Dans les jours où la pêche ne donnait pas , on s'occupait de chasse à bord du Corporal Trim; mais cette chasse profitait moins à la cuisine qu'à nos collections d'oiseaux empaillés. Tout se bornait à quelques palmipèdes , dont la chair n'est pas mangeable. C'était le fou au plumage blanc ou brun , aux grandes rémiges noires, et si habile à saisir le poisson à la surface de l'eau ; la frégate , plus grande , plus forte , plus largement enverguée , qui toujours rase le sommet des vagues ; beau palmipède que caractérisent sa queue fourchue et son plumage blanc irisé de bleu ; oiseau ichthyophage qui , ne pouvant à cause de ses larges ailes saisir luir même sa proie , a des pêcheurs à ses ordres , comme le cormoran et le fou. De temps à autre, les ofGciers du Corporal Trim brûlaient quelques amorces contre ces rapides volatiles, pour le seul mérite de la difGculté vaincue.
Nous étions arrivés ainsi par les 37^ de latit. S. quand on signala un groupe d'îles. On en comptait trois, dont la plus considérable était Tristan d'Acunha. Elle est reconnaissable de loin à son pic élevé que plusieurs voyageurs ont comparé à celui de Ténériffe. On l'aperçoit en mer, disent-ils, de 25 lieues de distance. Nous nous estimions à 15 quand nous la découvrîmes. Les trois Iles de ce groupe forment entre elles un triangle dont Tristan est le point N. E. Les deux autres ont été nommées en 1767 , par les Français : la plus à l'ouest , F Inaccessible; la plus au sud, nie des Rossignols. Nous cherchâmes à serrer Tristan d'Acunha du cAté du nord , et , au bout de quelques heures , nous étions par son travers à demi-lieue au plus de distance. Dans cette position , Ttle présente à sa pointe septentrionale une masse de rochers qui se dresse à plus de 1,000 pieds de hauteur perpendiculaire. A cette élévation conmience un plateau qui , se prolongeant vers le centre de l'Ile, aboutit au pic de Tristan , montagne conique presque toujours couverte de neiges à son sommet. Une ceinture de forêts entoure ce pic jusqu'à moitié de sa hauteur; sa tête reste presque toujours cachée sous un manteau de nuages. La côte de Tristan étant presque toute accore et sans écueils, nous longeâmes sa muraille de rocs ; mais là , surpris par un calme plat , nous cherchâmes à gagner la baie qui se trouve dans le N. 0. de l'ile. A l'aide de quelques brises, le Corporal Trim y mouilla bientôt par dix-huit brasses fond de sable. Devant nous , à terre , jaillissaient deux cascades qui récréaient l'œil , au milieu d'un paysage vivant et varié.
Tristan d'Acunha est située par SI'* 5' de lat. S. et 15* de long. 0. Elle a
50 milles environ de circonférence. Vile des Rossignols a un aspect irrégulier, et présente comme un creux dans le centre , avec un écueil à sa pointe sud. V Inaccessible , la plus occidentale du triangle » n'est qu'un massif escarpé , aride, clair-semé d'arbustes rabougris. Les abords n'en sont pas dangereux , à part toutefois , dans le sud, un écueil qui a la forme d'un bateau. Le capitaine Greig allant de Londres à Bombay s'y perdit le 23 juillet 1821. Huit hommes de son équipage périrent en voulant gagner Tristan sur un bateau de leur construction.
Le groupe de Tristan d'Acunha fut découvert par les Portugais, dans leurs premières navigations vers les mers australes; les Hollandais le visitèrent et le décrivirent en 1643; les Français, en 1767. Ses côtes sont fréquentées par les veaux marins, les lions marins, les éléphants marins, les pingouins et les albatros.
Le capitaine Patten , du navire américain Industry , fut le premier qui , dans le siècle passé, séjourna sur ces iles, et suppléa par des notions plus exactes aux vagues récits qui couraient sur elles. Il demeura sept mois , d'août 1790 à avril 1791 , à Tristan d'Acunha pour la chasse des veaux marins. Au bout de ce temps, il avait recueilli 5,600 peaux destinées aux marchés de la Chine , et , en moins de trois mois , il avait obtenu assez d'huile pour en charger un gros trois-mAts. Le capitaine Patten campa près des cascades de la baie, dont les alentours sont boisés. <t Les arbres , dit-il dans son rapport , ne s*y élèvent pas à une grande hauteur : mais les branches s'y projettent au loin vertes et touffues. La variété la plus abondante est une espèce qui se rapproche de l'if pour le feuillage, et de l'érable pour la qualité du bois. » Quant aux animaux , le capitaine Patten n*y trouva point de quadrupèdes en 1791 , excepté quelques chèvres laissées par des navigateurs et devenues sauvages. L'ile n'était habitée alors que par quelques oiseaux. Le sol intérieur offrait de belles portions cultivables , et nulle part on ne voyait des traces d'animanx venimeux.
Depuis cette époque , Tristan d'Acunha , visitée à diverses reprises , est devenue plus riche en produits de tous genres. Le capitaine Colquhoun, du brick américain ^^^^Vi y naturalisa la patate, l'oignon et une foule d'autres semences. Quand le capitaine Heywood relâcha dans la baie, en 1811 , il y trouva trois Américains qui s'y étaient établis pour quelques années , avec le projet de recueillir des peaux de veaux marins et de les vendre aux bâtiments qui aborderaient. Un de ces aventuriers , nonuné Lambert, imagina de rendre un édit qui le déclarait propriétaire souverain des trois iles. A la suite de cette singulière investiture , il défricha 50 acres de terre et les ensemença de divers produits , au nombre desquels étaient le café et le sucre, dont les graines lui avaient été fournies par le consul américain de Rio-Janeiro. Toute cette récolte vint à point; mais, malgré la réussite de cet essai et faute de débouchés peut- être , l'Ile fut évacuée par ses colons et occupée ensuite , au nom du gouvernement britannique , par un détachement de soldats envoyés du Cap de Bonne-Espérance. Lambert , qui s'était créé un petit domaine sor l'tie , demanda à y rester comme maître et seigneur au nom du roi d'Angleterre ; on le lui accorda , et à diverses époques ce nouveau Robinson a rendu des
services soil aux navires en ravitaillement, soit aux infortunés qàe jettent sur cette côte les tempi^tes qui l'assiègent. Nulle aventure en ce genre n*est plus romanesque et plus touchante que celle d'un jeune artiste anglais dont parle M. de Sainson dans son journal inédit de r Astrolabe. La voici :
a Vers la Gn de 182^ , M. Earle avait pris passage sur un petit sloop anglais qui devait le porter au Bengale. Comme artiste distingué et comme compatriote , il espérait faire son chemin auprès du gouverneur général. Le sloop était petit , et dès le départ il souffrit beaucoup dans les grosses mers australes qu*i! avait à traverser. Les approvisionnements avaient été d'ailleurs si mal surveillés, que le lendemain du départ on manquait du nécessaire. Quand on atteignit les hautes latitudes , force fut de chercher Tristan d'Acunba pour y faire du bois et de Feau, et les chaloupes ayant été mises à la mer, M. Earle demanda à accompagner les hommes de corvée. Muni de son album, il voulait rapporter quelques croquis des sites sauvages de cette terre où jamais peintre n'avait mis le pied. L'artiste laissa donc les travailleurs sur la plage , et, gravissant des blocs noirâtres , il marcha d'un point de vue à un autre, toujoui*s plus curieux , plus ardent à cette recherche , jusqu'à ce qu'enGn , arrivé dans une morne solitude , un effroi involontaire le saisit tout à coup, un vague pressentiment d'abandon courut dans tous ses membres. Baigné d'une sueur froide , courant à perdre haleine , il se précipite vers un pic d'où l'on découvre la plage et la baie. La plage tout à l'heure animée, retentissante de voix humaines, est déserte! Plus de chaloupe, plus de navire ; la mer déserte , grossie , déchaînée , de calme qu'elle était , et au loin le petit sloop, qui lutte contre la vague et semble dire adieu au malheureux qu'il abandonne.
c( L'artiste resta longtemps cloué à sa place, l'œil fixe et hagard, les cheveux hérissés, résigné à périr. Le soir pourtant il descendit pour chercher un asile. Tout à coup , au versant d'un coteau , il aperçoit une chaumière , avec sa haie bien taillée et sa barrière blanche. Les pots au lait brillent exposés sur un banc auprès de la porte ; un chien aboie , et bientôt un homme accourt qui interpelle en anglais cet être tombé devant lui comme une apparition. Non, l'artiste n'a point rêvé ! c'est un compatriote. On s'explique, on s'embrasse, et M. Earle est accueilli sous le toit de son hôte. Bientôt arrivent une femme et un enfant, complément de la colonie, et l'artiste a une famille sur cette île qu'il croyait déserte.
a II y vécut quatorze mois. Les nuits étaient longues, les soirées tristes. Le nouveau venu apporta la vie sous ce pauvre toit. Pour payer une hospitalité généreuse. M, Earle apprit à lire à l'enfant, et bientôt, pour lui enseigner à écrire, il sacrifia les revers des pages de son album. J'ai vu ce précieux livre, riche des beautés sauvages et grandioses de cette lie singulière. Le désespoir du peintre avait jeté sur toutes ces scènes une teinte particulière de terreur. Il y avait quelque chose de saisissant à parcourir ces feuilles , où tout portait un si grand caractère, et les griffonnages informes de l'enfant tracés derrière ces beaux dessins n'étaient pas la partie la moins intéressante du recueil.
BIO-JANEIRO. — TRISTAN D'ACUNHA. ô5
0 H. Earle, à Tépoque où j*appris ces détails de sa bouche, avait encore un souvenir pénible de sa longue infortune : ses récits me représentaient Tristan d*Acunha comme un lieu désolé, solennel, affreux, où la nature a réuni toutes ses grandeurs les plus austères. Il me racontait ses courses toujours périlleuses à travers les rochers ; ses chasses au phoque , au lion marin , où son hôte réalisait des prodiges d*adresse ; la guerre plus facile qu'ils faisaient tous les deux aux pingouins quand sur le soir ces oiseaux singuliers s'assemblaient comme en conseil sous une roche isolée , et se laissaient tuer à coups de bâton, immobiles et graves comme des sénateurs romains sur leur chaise curule. Enfin , après quatorze mois d exil, un navire rel&cha à Tristan d'Acunha et envoya un canot à terre. M. Earle obtint du capitaine une place à bord , et quitta Tile après avoir embrassé ses hospitaliers habitants. »
Trente-un ans auparavant , Tristan d' Acunha avait été le théâtre d'une scène analogue à celle qui précède. Comme M. Earle, le savant botaniste Dupetit- Thouars, de relâche sur riïe en 1793, s'oublia à la recherche de quelques plantes, et, perdu dans les terres, il y passa une nuit sous un arbre. Le lendemain , s*y croyant abandonné , il commençait déjà à reconnaître quelles ressources elle pouvait offrir, quand une embarcation se détacha du navire pour venir le chercher. Le botaniste en fut quitte pour la peur.
Depuis Taventure de M. Earle, Tile de Tristan d' Acunha a reçu un renfort de colons. Le capitaine Jeffery , Tayaut visitée dans son voyage à la terre de Van Diemen, parla, à son retour en Angleterre, du suzerain de Tile, raconta quel parti il avait tiré à lili seul de ce petit Éden , vanta beaucoup les produits de la chasse aux veaux marins , et finit par provoquer une espèce de croisade pour Tristan d' Acunha. Quand nous mimes pied à terre avec quelques officiers du Carporal Trim , la colonie comptait sept familles ; elles avaient d'abondantes provisions » dont elles nous firent les honneurs avec cordialité. Nous passâmes deux lieures sous le toit de ces braves gens , échangeant contre quelques vieilles nouvelles de l'Europe le récit de leur monotone existence ; puis la brise ayant fraîchi , nous nous bâtâmes de lever l'ancre et de quitter cette rade foraine.
I^ capitaine du Corporal Trim n'était pas un de ces marchands pour qui la mer n*est qu'une grande route , et qu'une économie de quelques heures de traversée touche plus que cent observations utiles; c'était un homme instruit, passionné pour sa noble profession, à la fois chef et propriétaire de son navire. Quand il se vit à portée de Diégo-Alvarès, il ne voulut pas pousser la bordée vers le Cap sans reconnaître cette fie ; et la route fut ordonnée au S. E. Deux jours après , la vigie de misaine signalait une terre ; c'était Diégo-Alvarès ou Gough , du nom du capitaine Gough qui la visita, en 1713, dans son voyage à la Chine.
Diégo-Alvarès, ou Gough, est située, d'après le capitaine Heywood qui l'aborda en 1811 , par 40^ 19' de lat. S. et par 12* 2' 0. On en doit la découverte aux Portugais. Le point culminant de lile compte 4,400 pieds au-dessus du niveau de la mer. Ses rochers sont couverts d'herbes mousseuses et de quelques buissons nains.
La montagne s*élëye à pic, et laisse voir à travers ses fissures de superbes cascades qui tombent en nappes dans la mer. Au N. de File, un peu à TE. des flots qui la terminent de ce côté , est une petite crique à Tabri des vents. Là , on peut en toute sûreté faire de Teau , en mouillant dans le milieu par douze ou quatorze brasses.
A la pointe N. E. de Diégo-Alvarès se dresse un rocher qui figure exactement une église avec son clocher dans la partie ouest , et qu'on a nommé le Roc-derÉglise. Au sud de cette aiguille, dans TE. de Tlle, près du rivage, s'étend un petit bras de mer où le débarquement peut s'opérer sans risque, protégé qu il est contre la houle et les vents du nord par une espèce de cap avancé. Là , récemment encore ont habité quelques Américains; mais les veaux marins ayant quitté Tile à leur aporoche, leur station n'y fut pas fructueuse : quelques oiseaux et un grand nombre de poissons ne suffirent pas pour les indemniser d*un long exil sur cette côte sauvage.
Après un court relèvement, Diégo-Alvarès disparut dans 1*0. S. 0., et nous reprîmes notre route. Depuis plusieurs jours un nouvel oiseau de mer, le pétreldamier, avait paru en troupes, et dans un moment de calme on jeta autour du navire des lignes amorcées. A peine l'appât eut-il paru à fleur d'eau que les damiers s'abattirent à l'envi , se disputant à qui mordrait le premier. En moins d'une heure nous en eûmes huit ou dix à bord. Libres sur le pont, ces oiseaux dégorgeaient une huile rousse et fétide; ils y restaient ensuite comme abasourdis et sans pouvoir s'envoler, quoiqu'à la mer leur vol soit des plus rapides. Le damier a été ainsi nommé à cause de son plumage marqueté de noir et de blanc, qui figure à peu près les cases du damier; sa grosseur approche de celle du pigeon. Nos chasseurs du Corporal Trim essayèrent bien aussi de tuer quelque^ albatros, mais on eût dit que ces monstrueux oiseaux étaient invulnérables, et que le plomb ne faisait que glisser sur leurs larges ailes. C'était de la poudre et du temps perdus. A ces latitudes, d'ailleurs, la vie est dure à bord, occupée surtout, gr&ce aux vents les plus déchaînés et aux plus horribles mers qui soient sur le globe. Le 10 décembre, vingt jours après notre départ de Rio-Janeiro, les accores du Banc des Aiguilles nous furent signalées par des paquets flottants de fucacées [Laminaria pijrifera) et par un changement visible dans la couleur et dans le mouvement des eaux. La mer n'était plus d'un bleu clair et limpide; elle verdissait à vue d'oeil et semblait comme chargée d'un sable ténu ; elle ne procédait plus par longues lames, mais par un ressac brusque et prompt.
Vers le nord , une vaste enveloppe de brume indiquait le gisement des côtes africaines. Comme le plan du capitaine était de doubler le cap sans y atterrir, la route fut marquée à l'E. plein, et pendant quelques heures le Corporal Trim courut sur le banc avec ses huniers et ses basses voiles. Mais vers midi, dans un grain épouvantable, le vent sauta du N. 0. au S. E. avec une violence inouïe; le brick fut coiffé, c'est-à-dire qu'au lieu de se gonfler vers l'avant, les voiles se collèrent sur le mât et agirent à reculons. On se crut perdu à bord; et en effet, le danger
eût été grand si le Corporal Trim se fût montré moins agile. Le brick intelligent pirouetta sur lui-même, il fit fasier toutes ses voiles, donna le temps de les carguer, et, libre ensuite, il se mit à fuir devant une mer furieuse. Dans cette manœuvre, mes cheveux se dressent en le racontant! un brave matelot, monté Tun des premiers sur les vergues, fut souffleté par cette toile flottante, et précipité dans la mer. Le malheureux ! nous le vîmes se débattre à quelques pas de nonsi nous Ten tendîmes crier I nous pûmes le suivre pendant quelques minutes, tantôt à pic sur une vague, tantôt replongé de nouveau dans le gouffre ! Le premier mouvement de Féquipage fut admirable : on eût dit que tout le monde allait se jeter après la victime, pour la sauver ou mourir avec elle : c^était Télan de la nature, généreux et dévoué avant tout. Mais une minute après, la réflexion. Tinstinct du danger avaient repris le dessus. Le navire fuyait alors è mâts et à cordes devant des lames de 60 pieds de haut; le vent ne sifflait pas, ne grondait pas, ne mugissait pas; il hurlait dans le gréement. Dans les moments du roulis, rinclinaison du sloop allait jusqu*à 33*^ ; dans les coups de tangage , le Corporal Trim se dressait verticalement de Tavant à Farricre , et basculait ensuite de l'arrière à Tavant. On eût dit une balançoire. Dans de telles circonstances, sauver un homme était impossible. L'équipage y eût péri , le sloop s'y fût abfmé sans résultat. On jeta seulement à l'eau quelques cages à poules, avec l'espoir que le malheureux pourrait en saisir une, s'y établir, et attendre, à cheval sur ce morceau de bois , que le vent le jetât à la côte ou qu'un navire le recueillît. Les cages à poules , en pareil cas, sont une espèce de remède in extremis^ administré à Tinfortuné qui va mourir. Il est rare qu'il les atteigne , plus rare qu'il s'y soutienne longtemps, presque inouï qu'il leur doive son salut.
Quoique navré de ce spectacle, je m'obstinais à suivre sur la pointe des vagues le pauvre matelot, quand tout à coup je me vis face à face avec une muraille d'eau perpendiculaire ; on eût dit que tout l'équilibre de la mer était rompu , car son niveau dépassait alors la crête de nos mâts. Je jetai un cri involontaire, et, reculant devant cette masse liquide qui me surplombait , je me cramponnai à la vergue du gui. Alors eut lieu un choc horrible : la mer s'abattit sur le pont comme sur un écueil , et quand elle le laissa à sec, la yole qui pendait sur l'arrière et une partie du couronnement avaient disparu ; le bastingage était entamé dans toute sa longueur; le sloop entier offrait une scène de dévastation. A ce fracas succéda un moment de silence, puis un cri partit de l'arrière : a La barre est engagée ; nous ne gouvernons plus l )> Et sur l'avant un second cri plus impératif encore : « Aux pompes ! aux pompes! nous avons quinze pouces d'eau !» Oh I ce fut une heure solennelle. La mort était là , sous son plus hideux aspect; une seconde lame pouvait nous engloutir ; les coutures du sloop déjà déchirées pouvaient s'ouvrir plus larges encore, et cependant, à aucune heure de la traversée, les ordres du capitaine ne furent donnés avec plus de sang-froid, exécutés avec plus d'ensemble. Ce groupe d'hommes avait décuplé ses forces dans son duel contre la nature. En présence de cette attaque désordonnée des éléments , il avait trouvé pour les I. 8
vaincre une harmonie et un concert d'efforts prodigieux. La barre fut dégagée , la voie d'eau fut franchie , tout le monde aidant aux pompes , officiers , passagers et matelots.
Depuis seize heures le Corporal Trim fuyait devant le temps, quand on cria terre ! par le travers du bossoir. C'étaient la montagne de la Table et la Groupedu-Lion , distants encore de quinze lieues. A la vue de la tempête et au moment où Ton vira de bord, le capitaine avait résolu de jeter Tanere dans TaUle-Bay, devant la ville du Cap. Depuis lors , des avaries majeures avaient rendu cette relâche plus indispensable encore. Le timonnier fit donc route de manière à ranger de près la pointe ouest en évitant les écueilsqui Tentourent; et, quelques heures après , nous entrions dans la rade du Cap , abrités contre la lame et glissant avec quelques basses voiles sur une mer plus unie. Devant nous se déroulait en demi-cercle cette plage qui a vers son centre la ville du Cap, et qui va finir à la Croupe-du-Lion. Une forêt de mâts marquait le mouillage, et, sur un plan pins élevé , la montagne de la Table traçait dans un ciel nuageux sa longue ligne horizontale.