CHAPITRE VIII
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Le Corporal Trim mouilla dans Table-Bay , à quelques encablures des autres navires. La tempête durait toujours ; elle sifflail dans les mâts par rafales intermittentes , et , quoique la mer fût tombée , un débarquement immédiat avait ses dangers. Cependant telle était notre joie d'avoir échappé à des lames furieuses , si grand notre désir de toucher terre , que nous sollicitâmes comme une grâce d*aller coucher ce soir-là au Cap. Le capitaine y consentit. On amena la yole , qui fut armée de quatre avirons , et nous partîmes au nombre de cinq , deux officiers du sloop et trois passagers. Dans le premier moment , on gouverna vers la ville, qui blanchissait au loin ; mais le vent était si directement contraire qu'il fallut bientôt y renoncer. Nous étions d'ailleurs à une telle distance du débarcadère, que nos rameurs se seraient épuisés avant d'y parvenir. Cet obstacle ne nous rebuta point. L*officier qui tenait la barre changea seulement de route , et , fuyant devant la bourrasque, nous arrivâmes dans une petite calanque située au N. 0. de la rade , où nous primes pied. C'était un lieu sauvage, âpre et rocailleux ; nous le saluâmes pourtant comme une terre promise. Devant nous quelques huttes éparses indiquaient un viHage dd Hottentols. En effei quelques minutes après notre débarquement , deux de ces naturels , homme et femme , parurent «ur leur porte. L'homme n'avait pour vêtement qu'un manteau fait de peaux de mouton cousues ensemble , et un pagne en toile qui lui couvrait l'abdomen ; un autre pagne lui entourait le cou ^ et un bonnet de peau ornait sa tête. Sa pique à la main , il
semblait nous examiner avec plus de curiosité que de déGance. Quant à la femme , son manteau était drapé avec une sorte d*élégance , et son couvre-chef affectait des formes plus prétentieuses. Sur son sein nu et huileux pendaient plusieurs rangs de verroterie , et le pagne qui lui ceignait les reins s'arrondissait sur tes hanches saillantes , puis retombait drapé en pointe sur chacune de ses cuisses.
Les Hottentots , habitants originaires de toute cette région , paraissent une race distincte à la fois des Nègres et des Cafres. Une couleur brun foncé ou d'un jaune brun couvre tout leur corps , mais n'atteint pas le blanc des yeux , qui est pur. Leur tête est petite : leur risage , fort large du haut, finit en pointe ; ils ont les pommettes des joues très-proéminentes , les yeux en dedans , le nez plat , les lèvres épaisses , les dents très-blanches, la main et le pied petits, les cheveux frisés et laineux. Les hommes n*ont presque point de barbe ; et, quoi qu'on en ait dit, les femmes paraissent sujettes à la difformité qu ont signalée divers voyageurs et qui est connue sous le nom de tablier. Quelques-4ins de ces traits rapprochent les Hottentots de la race mongole ; Grandpré et Barrow leur ont reconnu ce caractère , et le dernier en a conclu, un peu trop prompteroent peut-être, que cette partie méridionale de l'Afrique était peuplée de descendants d*une colonie chinoise.
Dès que nous eûmes mis pied à terre , nous fûmes entourés d'une vingtaine de naturels , qui vinrent nous offrir de la viande de bulQc , du lait caillé , et une espèce de figue qui croît sur les bords des chemins. Nous ne pouvions pas prolonger notre séjour sous ces huttes ; car le jour était avancé , et nous avions près de quatre lieues à faire sur un terrain pierreux avant d*arriver h la ville du Cap. Moyennant quelques petites pièces d'argent , un des naturels s'offrit pour nous guider, et nous partîmes, malgré le vent qui nous coupait le visage et nous y fouettait un sable pénétrant , mêlé de petits cailloux. Au revers de la Croupe-du-Lion , nous entrâmes pourtant dans un vallon abrité et couvert d'une végétation vigoureuse. Le Protea aux feuilles argentées y abondait, la tulipe du Cap tapissait les pentes du rocher, quelques bruyères s'échappaient de ses fissures. Le long de la route s'échelonnaient quelques faux aloès (Agave vivipara) chargés de souïmangas noirs qui voltigeaient sur leurs branches et venaient aspirer le suc de leurs corolles.
Enfin nous arrivâmes à la ville du Cap , où nous attendait l'hospitalité la plus franche. Un de nos officiers y avait un parent établi , honorable négociant dont les capitaines américains de relâche dans Table-Bay visitaient tous la demeure. Une fois entrés dans cette maison, on ne voulut plus nous laisser loger ailleurs; et , le soir même, nous fûmes admis au thé de famille. Quelques voisins invités, gravts Hollandais suivis de leurs femmes et de leurs filles, complétèrent la réunion. Les hommes se groupèrent à part , les plus âgés pour fumer la pipe et causer de leurs spéculations , les plus jeunes pour exalter les prouesses de leurs chevaux ou raconter leurs exploits de chasse. Quant à moi, je restai fidèle au petit cercle de dames , et je ne me lassai pas d'admirer leurs yeux bleus, leur teint rose, leurs blondes et soyeuses chevelures. Parmi les colons primitifs s'est perpétué le plus beau type
de notre Europe septentrionale. Les jeunes filles de seize à vingt ans sont de ravissantes créatures; mariées, elles perdent en tournure et en grâce ce qu'elles gagnent en embonpoint.
Le lendemain , je quittai seul le toit de mon hôte pour parcourir la ville. Toutes les rues sont coupées à angla droit, et bordées de maisons si blanches, si propres au dehors, qu'on les dirait tout fraichement bâties. Les toits sont plats et forment terrasse : chaque logis a en outre un vaste perron sur lequel les dames se réunissent le soir en grande toilette. En marchant devant moi et au hasard , j'arrivai au Cliamp-de-Bataille , vaste emplacement entouré d'une double allée de pins. En face est la caserne , véritable palais où le soldat britaunique est traité avec un luxe colonial. Dans une des rues voisines, je vis un de ces longs et pesants chariots qui servent aux transports des fermes environnantes. Dix bœufs le traînaient , et le conducteur, perché sur ses marchandises , dirigeait, à l'aide d'un long fouet, ces robustes bétes de trait. D'une rue à l'autre je parvins au Grand-Marché , où stationnaient plus de cent charrettes chargées de provisions. Toutes avaient payé un droit à l'entrée de la ville et devaient en payer un second sur les denrées. Les étals de bouchers foisonnaient dans cette halle; on s'apercevait que la colonie était anglaise. Dans le coui*s de la matinée , j'eus encore le temps de voir le jardin de la Compagnie, qui est déchu de sa vieille célébrité; l'hôtel de ville, le palais de justice, la salle de spectacle , la bibliothèque vide de livres et plus encore de lectem's ; enfin les temples protestants , qui sont les édifices les mieux tenus et les plus fréquentés de la ville. Dans le principal , on peut remarquer une foule d'écu&sons en relief et en peinture, attachés aux colonnes. Étonné, je voulus savoir ce que signifiaient ces emblèmes héraldiques dans un tel lieu : on m'expliqua qu'au décès de chaque habitant, on suspendait ses armoiries et son épée rouillée à une colonne du temple. Aussi était-ce sur tous ces murs un luxe de trophées, de cottes de mailles, de faisceaux, de casques; emblèmes au moins étranges chez un peuple de marchands.
Fondée en 1652 par Yan-Riebeck, la ville du Cap fut d'abord peuplée de mauvais sujets exilés de Hollande, de soldats qui avaient obtenu leur congé, de matelots dégagés du service. A l'époque où la révocation de Tédit de Nantes chassa de France les protestants qui l'habitaient, un noyau de ces proscrits vint s'établir au Cap, où ils fondèrent dans l'intérieur une espèce de canton français qu'on nomma FraiMche-Hoek, Labillardière les y visita en 1792 ; et, à cette époque , leurs noms seuls attestaient leur origine; ils s'appelaient encore De Villiers, Hugo, Lombard, Faure, Duplessis, Du Buisson, etc., mais c'était là tout. Langue, mœurs, souvenirs, tout avait pris chez eux la tendance hollandaise. Tne vieille femme de quatre-vingts ans savait seule encore un peu de français. Depuis cette époque, le Cap a de nouveau changé de maîtres, et tôt ou tard sans doute l'influence de la donunation anglaise y fera prévaloir les mœurs et les habitudes de la Grande- Bretagne. Déjà, à l'heure qu'il est, le commerce y a changé de mains : trois ou quatre négociants anglais en exercent le monopole.
La colonie du Cap renferme ane population de 40,000 blancs et 50,000 esclaves, tant métis que Hottentots. La ville du Cap a de 12 à 15,000 habitants. Les blancs descendent des Anglais , des Allemands, des Français , mais principalement des Hollandais. Les divisions topographiques changent avec les progrès de la population et de la culture. Le district du Cap est le moins étendu. Au N. est celui de Tulbagh; à TE. le district populeux de Stellenboch; au midi, la Hollande Hottentote fertile en blé et en vins; enfin, dans le N. E , le Graaf-Reynet, dont on a détaché la colonie anglaise d'Albany, et le district d'Uitenhague avec rétablissement hemute de Bethelsdorp. C*est dans ce dernier canton qu'habitent des colons hollandais, tous pécheurs et chasseurs, forte et belle race qui s*y conserve avec les plus majestueuses formes. Les femmes y sont éclatantes de fraîcheur. Près de ces colons vient de s'élever une ferme anglaise , fondée par le gouverneur pour leur enseigner les perfectionnements agricoles. Tous les environs du Cap sont semés de fermes isolées qui pourvoient aux approvisionnements de la ville.
Dans mes premières excursions je voulus voir la montagne de la Table, dont la célébrité est européenne. Un noir m'y aa-ompagna. Nous gravîmes une rampe ardue de rochers sur laquelle rien de saillant n'arrête l'explorateur. Quelques Tkesium strictum , une espèce d'ombellifère ( Uermas purpurata ), de jolies fougères, sortaient seuls de ce grès , mêlé de blocs d'un quartz fort blanc ; ces masses servent de base à du schiste micacé disposé par couches très-minces. Ces montagnes sont le lieu d'asile des esclaves fugitifs, et il n'est pas sans danger de s'y hasarder seul et sans armes. Du sommet de la montagne de la Table on aperçoit toute rétendue de False-Bay^ qui sert de rade au Cap d'avril à septembre , comme Table- Bay de septembre en avril. Le premier des deux mouillages est abrité contre les vents d'O. , le second contre les vents d'E. ; et pourtant , placée ainsi entre deux havres, la colonie n'a pas de véritable port.
Assis sur un fragment de roche, je me recueillis au sommet de la Table pour admirer le vaste panorama qui se déroulait devant moi. De cette hauteur, la ville figure un échiquier, et les navires à l'ancre de petits bateaux; au N. et à TE. de vastes ondulations de montagnes se prolongent à des distances incalculables , tandis que des racines de la Table partent, d'un côté le mont du Diable, de l'autre la Croupe - du - Lion , qui vont aboutir à la mer.
Le surlendemain de notre arrivée , notre hôte ayant arrangé une partie pour Constance , voulut à toute force que j'y accompagnasse ses compatriotes. Nous partîmes à cheval , et nous arrivâmes ainsi au Grand-Constance, propriété de M. Qoëte , reconnaissable à une allée de grands arbres et à son enseigne écrite sur la porte : Grool^Constancia. Nous poussâmes plus loin , et une longue rangée de chênes nous conduisit au Petit-Constance , propriété de M. Colyn. Là nous fîmes halte pour visiter les vignobles. Les ceps, plantés à quatre pieds de distance les uns des autres, ne sont pas étayés par des échalas; ils poussent sans support comme dans notre France méridionale , et le seul travail consiste à les tailler chaque année et à piocher le terrain sablonneux où ils viennent. Les diverses
qualités de vin sont le Constance proprement dit , blanc et rouge , les yins de Pontac ; de Pierre et de Frontignac , puis une sorte plus commune qui porte le nom générique de vin du Cap. Dans la colonie on préfère le Frontignac à tous les autres ; mais le Constance a des qualités plus réelles. Pour préparer le Constance , on égrappe les raisins en les frottant sur une espèce de claie à jour : les grains tombent dans un baquet et sont portés ensuite dans une cuve où quatre hommes les foulent avec les pieds. Le moût , d'une saveur agréable et sucrée , est mis dans un tonneau où il reste une quinzaine de jours , puis dans des barriques , où il fermente un temps à peu près égal , pour être transvasé ensuite trois ou quatre fois. Dans les meilleures années , la récolte du Grand et du Petit- Constance ne dépasse pas huit cents alferames de vin. M. Colyn nous fit les honneurs de son cellier avec une grâce parfaite. Nous dégustâmes sur leur terrain classique ces divei'ses qualités de Constance dont le nom seul arrive en Europe. Le soir même , nous rentrions au Cap.
Autour de la ville se groupent de nombreux jardins ou mûrissent tous les fruits de l'Europe à côté de ceux de TAsie : le châtaignier, le pommier de nos latitudes, près du bananier et du jambosier de la zone torride. Les légumes de toute espèce, le blé, 1* orge, l'avoine, le chanvre , y croissent à souhait; le lin y donne deux récoltes par an. La flore du pays n*est ni moins riche ni moins curieuse; de tout temps elle a excité l'enthousiasme des botanistes. Nos serres et nos jardins doivent au Cap leurs plus belles plantes exotiques. C'est du Cap qu'on a tiré de magnifiques iris, des morées, des hémanthes, des géraniums odorants ; puis des plantes grasses , comme le mésembryanthème , la crassule et les stapélies. Quelques-unes viennent à la hauteur des arbres, et, mêlées aux saules, ombragent les bords des torrents. Dans TE. de False-Bay s'élèvent de belles forêts de chênes , de bois de fer , de bois jaune , de gaïac à fleurs écartâtes , et là croît le Strelitzia reginœ, dont l'éclat n'a point de rival.
Toutes les parties cultivées de cette zone africaine n'ontplus d'animaux féroces, qui s'éloignent toujours et peu à peu du domaine de l'homme : les lions ne dépassent guère la rivière de Dimanche ; en revanche , les loups et les hyènes habitent les steppes qui avoîsinent le cap. Le chacal , le chat-tigre sont communs ; le blaireau, la mangouste , la gerboise, abondent dans la partie orientale. A côté de ces quadrupèdes il faut placer l'antilope, très-répandue dans ces forêts ; la pigarga, la plus belle de toutes , marche par troupes de deux mille. De toutes les gazelles, la gazelle bleue est la seule qui soit rare. Le pasan, le gnou, le condoma et autres habitent le N. 0. Les zèbres et les quaggas, plus gros, plus robustes qu'eux , ont presque disparu, ainsi que l'éléphant, la girafe et le rhinocéros bicorne. Un animal particulier à ces contrées est l'oryctérope ( Mijrmecophaga capensis de Gmelin) , nommé par les Hollandais cochon de terre , qui se nourrit de fourmis; plus grand que le fourmilier d'Amérique , il constitue un genre à part. Mais ce qui abonde le plus dans ces contrées, c'est le buffle sauvage, auquel lesCafres et les Hottentots donnent la chasse. Les buffles apprivoisés forment la richesse du pays, où le
bétaO est petit et mauvais. Le buffle est le Bos cafer de Sparmanu , qui croit que cette espèce pullule dans le continent africain. Elle se distingue par des cornes énormes, une petite tête , un naturel féroce, et ces caractères la rapprochent des taureaux carnivores, à cornes démesurées , que tous les anciens ont placés dans TAbyssime. Il reste encore à mentionner Tautruche , qui accourt sur la lisière du désert pour dévaster les champs de blé ; le grand condor, que Barrow assure avoir vu dans sa course chez les Bothuanas; les flamingos au plumage écarlate, les loxies, qui déploient un art admirable dans la construction de leurs nids, et les coucous indicateurs, qui cherchent et trahissent les ruches de l'abeille.
Outre sept ou huit tribus de Hottentots, on compte encore dans cette zone une foule d'autres peuplades, que Patterson, Lichtenstein, Levaillant, Kolbe, Sparmann, Barrow, ont visitées et décrites. Ce sont d*abord les tribus qui habitent les Karrou*s ou plateaux supérieurs. Là , sur des terrasses où poussent quelques prairies naturelles , des pasteurs viennent, dans une saison propice, cherclier des pAtorages. Ils y vivent d'une façon patriarcale , ne se querellant jamais et s'aidant au besoin. Cette race hante les environs du Cap, dans la partie plane des falaises qui descendent à pic vers la mer. Une autre race d'indigènes, plus farouche et plus redoutée , est celle des Boschismen ou Saabs. Le Saab est le monstre de la race humaine : un regard farouche et incertain , des traits confus , insidieux et mous, une maigreur de squelette, un teint jaunfttre et terreux, caractérisent les honunes; les femmes sont plus hideuses encore, avec leurs seins flasques, pendants et allongés , leur dos creux qui contraste avec des hanches proéminentes sur lesquelles toute la graisse du corps paraît s*être amassée. Cette race mendiante et pillarde tour à tour, lâche et cruelle , sans domicile, sans gouvernement, est un fléau pour ces contrées. Il y a toujours chez eux un besoin famélique qui les tient asservis à la condition de la brute. Munis d*un arc et d'un carquois, vêtus d'une peau de mouton , ils rôdent seuls ou par bandes au cœur des déserts arides, et vivent de racines , de baies , de sauterelles , de crapauds , de souris , de lézards, ou du rebut de la chasse des colons. Seul , parmi les tribus de l'Afrique australe , le Saab se sert de flèches empoisonnées : il se cache derrière des roches ferrugineuses, et de là tire sur les passants. Comme l'hyène, il aime la vue du sang et Todeur des cadavres. Aussi les Hottentots et les Cafres poursuivent-ils de toute leur haine ces farouches parias ; quand ils les rencontrent sur leur chemin , ils les tuent sans pitié. Un Cafre , député d'une petite horde , se trouvant en 1804 au Cap , aperçut dans l'hdtel du gouvernement, parmi les autres domestiques, un Saab Agé d'environ onze ans; il le perça d'un coup de hassagaie. Quant aux colons européens isolés dans les terres , ils se trouvent plus d'une fois forcés d'acheter au prix de quelques largesses en denrées ou en verroteries , une paix que ces peuplades redoutées violent à la première occasion. Récemment encore les fermiers septentrionaux s'étaient cotisés pour distribuer à une seule troupe de Saabs 30 pièces de gros bétail et 1,600 brebis. Mais quand la nouvelle d'une riche proie se fut répandue dans la contrée , une multitude de ces hordes affamées
8*abattit sur elle par myriades , comme des corbeaux sur un champ de bataille , et en trois jours tout était dévoré.
La monnaie qui a cours dans la contrée et dans la ville du Cap , est la rixdaîe, qui , en 1775, valait un peu plus de k livres tournois , et aujourd'hui 2 francs seulement. Cette dépréciation vient, à ce qu'il paraît, de rémission d'un papier-monnaie trop abondant sur la place. Toutes les ventes au Cap se font aux enchères. Le droit de douane est de 6 pour 100 pour les Anglais, et de 15 pour 100 pour les autres pavillons. Cette colonie , du reste , comme station intermédiaire entre TEurope et l'Inde, est destinée à grandir chaque jour en importance. Pour lui donner une impulsion plus vive, il suffirait de déblayer la route de TA&îque centrale, et de mettre en contact avec les débouchés européens les richesses agricoles des plateaux intérieurs.
Ces incursions dans les terres m'avaient fait oublier le Corporal Trim^ et je parlais encore d'aller visiter les colons d'Albany et Fransche-Hoek , quand le sloop nous fit le signal de départ. L'ordre était pressant, impérieux ; il fallut s'y rendre. Nous partîmes du Cap à huit heures du matin par un temps calme; mais à peine étions-nous à bord que le vent passa au N. £. et au S. E. en fraîchissant. Bientôt le sommet de la Table se couvrit de nuages blancs frangés de brun. Longtemps les rafales se limitèrent dans la partie orientale de la baie , mais elles gagnèrent peu à peu en redoublant de force, et finirent par fatiguer les navires à l'ancre. Vainement , pour leur tenir tête , le sloop mit toutes ses ancres à la mer : les ancres chassèrent, et, bon gré mal gré, il fallut se décider à l'appareillage. Nous donnâmes dans les passes, entre Green-Point et l'ile de Robben, et nous croyions pouvoir, reprendre le large, lorsqu'en cet endroit un calme plat succéda à la plus violente bourrasque. Des navires , dérapes par le vent, quittaient encore le mouillage, et nous , cloués à notre place, nous ne pouvions ni reprendre notre poste ni courir notre bordée dans l'Océan. Il parait que de pareils incidents, tout inexplicables qu'ils semblent, ne sont pas rares dans Table-Bay, et C Astrolabe, en décembre 1828, se trouva dans une situation aussi critique que la nôtre. Chassée du mouillage et surprise par le calme sous l'ile de Robben , elle ne s'en tira qu'à l'aide d'une faible brise de N. N. 0. qui lui permit enfin de regagner son poste sur la rade.
Nous passâmes ainsi la nuit dans les transes , voyant blanchir à quelques milles de nous des récifs sur lesquels le courant nous portait. Ce ne fut qu'à l'aube suivante que la brise se fit au N. 0. et nous permit de reprendre la route vers le banc des Aiguilles. Cette fois, le redoutable banc ne fut pas sévère pour nous. En trois jours le Corporal Trim l'eut franchi sans nouvel encombre. Le reste de la traversée demeura stérile en incidents. Quelques bouffées orageuses saluèrent notre passage par le travers du canal de Mozambique; puis, après avoir bataillé dans les hautes latitudes jusqu'au 57' degré de longitude orientale, nous laissâmes porter au nord pour aller attaquer l'île de France. Vers ses atterrages , le pailleen-queue vint nous la signaler ; cet oiseau est ainsi nommé à cause de deux filets
longs et nûnoes qui terminent sa queae : quand il plane è une grande hauteur, le Uanc mat de son corps tranche sur Fazur du ciel.
Le 15 janvier 1830, on signala une terre sous le vent. C*était Vtle Rodrigue, déserte autrefois , aujourd'hui peuplée d'une centaine de colons. Deux jours après, le 17 janvier, à Taube , le piton de Tile de France parut dans la direction du beaupré. Rientdt, et tour à tour, on put relever le Peter-Bot au sommet pointu et incliné, la montagne du Rempart aux formes bizarres et sauvages, les Deux- Mamelles, nie Ronde et Tile Plate. Enfin , doublant le Coin-de-Mire , notre navire donna dans les passes de Port-Louis et se fit haler jusqu'au Trou Fanfaron.