CHAPITRE X
ILB BOURBOV.
Vu de la rade , Saint-Denis se présente sur un amphithéâtre de rocs, flanqué à sa droite de la côte qui pend vers Sainte-Susanne , et à sa gauche d'une haute et longue muraille basaltique dont le pied baigne dans la mer et qui finit brusquement devant le golfe de Saint-Paul. Les maisons de Saint-Denis, disséminées sur un plateau, blanchissent au milieu de bouquets de cocotiers, et plus loin une vaste anfractuosité dessine le cours du ravin que l'on nomme la rivière de ^int- Denis. Un lit de cailloux ou galets signale l'embouchure de cette rivière.
Le capitaine George me donna trois jours pour voir l'Ile, trois jours qui, sans doute, devaient aussi profiter à ses impénétrables afiaires. Le lendemain matin, une pirogue m'attendait avec deux noirs : je m'embarquai, et quand j'approchai de la grève , à la vue de cette mer qui se brisait sur les galets , de cette houle courte et brusque , je ne savais comment je toucherais terre sans me mouiller. Je
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regardai avec surprise une espèce de débarcadère an-dessous duquel les chaloupes venaient se placer. Là , ballottées par la vague, elles conflaient leurs marchandises et leurs passagers, au jeu d^une grue qui les hissait sur un pont volant bAti sur pilotis, et aventuré à une vingtaine de toises dans la mer.
A plusieurs reprises, on a bien essayé d'améliorer la rade ouverte de Saint- Denis, au moyen d'un môle. Le gouverneur I^bourdonnais ordonna le premier de grands travaux que minèrent les premiers ras de marée; et, tout récemment encore , une jetée avait été construite , forte en apparence et encaissant une crique artificielle. Mais Tœuvre de notre siècle n*a pas tenu plus longtemps que celle du siècle dernier. Habituée à tourner sans obstacle autour des côtes arrondies de Bourbon, la mer emporta, dans Touragan qui suivit , et le môle et tous les navires qui s'étaient fiés à sa protection. Depuis lors , les mouvements convulsifs des eaux ont arraché jusqu'à la base de cette digue, et il n'en est résulté qu'une ligne de récifs de plus aux abords du débarcadère.
Tout en examinant cette côte ingrate, j'allais vers elle, secoué par la lame, et obligé de me cramponner au bordage de ma pirogue. Un instant le flot avait l'air de nous pousser vers la plage avec la rapidité d'une flèche ; mais le retour du ressac nous ramenait de nouveau vers la pleine mer. Enfin mes deux nègres sautèrent à l'eau; ils échouèrent leur embarcation sur les gadets, et l'un d'eux me chargea sur ses épaules pour me déposer à terre.
Je ne tardai pas à comprendre pourquoi les Anglais , à qui il avait tant importé de conserver Vile de France, ne s'étaient guère mis en souci de garder Bourbon , qu'ils auraient pu se faire adjuger également dans le grand pillage de 181i^. L'Ile de France , toute dentelée de petits golfes , avQC son Port-Louis , et son Grand- Port qui. le suppléerait au besoin, était une station sûre, un point de relâche propice aux navires. Bourbon n'était qu'une côte ouverte, battue par la vague, dévastée par le vent et célèbre seulement par d'épouvantables sinistres. Si, aujourd'hui encore , après dix-huit années de paix , on établissait d'une part les avantages de cette possession, de l'autre les pertes auxquelles elle nous eipose, il est à croire que la balance ne serait pas en faveur d'un plus long patronage. - L'Ile Bourbon avec File de France , et les Ilots de Rodrigue et de Corgados , forment l'archipel des Mascareignes, du nom du Portugais Mascarenhas qui le découvrit, a L'Ile Bourbon, dit M. Bory de Saint- Vincent , semble composée tout entière de deux montagnes volcaniques. Dans la partie méridionale, les feux souterrains exercent encore leurs ravages ; dans celle du N. qui est bien plus vaste, les éruptions volcaniques qui l'ont jadis bouleversée ne s'y font plus ressentir; des espèces de bassins ou de vallons , des rivières rapides cernées par des remparts perpendiculaires , des monticules jetés dans ces vallons , dont ils embarrassent le cours ; des prismes basaltiques souvent disposés , comme dans File de Staffa, en colonnes régulières; des couches des laves les plus variées, des fissures profondes , des indices d'un fracassement général , tout rappelle d'anciennes et terribles révolutions physiques. La plage étroite, interrompue en quelques
endroits , n'est composée , comme à TénériOe , que de galets basaltiques ou d'autres laves roulées : ces galets sont entraînés à la mer par des pluies. On ne trouve nulle part de vrais sables : ce qu*on désigne improprement par ce nom est un composé de débris calcaires et de corps marins , jetés au rivage par les vagues, ou présente en petit la collection de toutes les laves de l'Ile, que le roulement des flots a réduites en parcelles arrondies très-petites, d'un aspeci Meudtre et ardoisé, b
L'Qe Bourbon a été divisée par ses habitants en deux parties distinctes : la partie du vent et la partie sous le vent. Entre ces deux régions littorales s'élève le Pays-Brûlé, partie haute et volcanique de Tlle, région froide et moins productive que signalent le Piton-aux-Neiges , le morne des Salazes , la haute plaine des Chicots , et une foule de pics et de plateaux secondaires. La partie du vent est la plus riante de Bourbon ; celle sous le vent passe pour la plus riche , quoique moins arrosée. La première qui va en pente douce de la mer jusqu*au centre de rtle , tempérée par des brises continuelles et cultivée avec soin , se rapproche un peu, par l'aspect, de nos provinces méridionales. Des champs d'épis qui tremblent au vent, des bosquets de girofliers à l'odeur suave, des forêts de cafiers, des plaines de cannes à sucre, varient un paysage à la fois riche et fécond. On a remarqué néanmoins que dans tout ce littoral de File , souvent battu par la tempête qui l'arrose d'une pluie salée, les produits , comme le sucre et le café, prennent une saveur alcaline qui ne se reproduit pas dans les denrées recueil- Ues sous le vent. Saint-Paul et Saint-Leu fournissent des cafés supérieurs à ceux de Saint-Denis et de Sainte-Marie. A Saint-Leu se trouve le grand entrepôt où les propriétaires des terrains sous le vent emmagasinent leurs récoltes.
Quand on visite le Pays-BrAlé, il est aisé de voir que l'ile est un produit volcanique. Deux cratères principaux s'y font remarquer ; au nord , celui de la montagne du Gros-Morne , éteint depuis longtemps ; au sud-est , celui du Piton-de- Fournaise qui brûle encore. A diverses reprises, des géologues et des naturalistes ont exploré ces sommets ignivomes. M. Bory de Saint-Vincent les a gravis par trois fois , et la science lui est redevable de leur description complète. Sur le Piton-des-Neiges, solitaire, dépouillé, il aperçut, dans les débris aréniformes des laves , Tempreinte du pied humain. C'était sans doute celui d'un nègre fugitif qui était venu conquérir la liberté dans les dernières limites de notre atmosphère. Quand on quitte la plaine pour les terrains élevés, le cafier, le muscadier, le giroflier, font place au vaquois, arbre précieux dont les feuilles servent à la fabrication des nattes d'emballage , et au chou-palmiste , dont le fruit est recherché sur les tables créoles. A six cents toises commence la région des calumets , espèce de bambou au port majestueux , qui se dresse à soixante pieds du sol comme une flèche de verdure. Au-dessus de cette région, la nature est tout autre. Des buissons seuls parent la roche anfractueuse ; de rigides graminées, de verdoyantes bruyères, quelques humbles mousses, végètent à leur base. A travers toutes ces productions saillissent des quartiers de lave, bleus, gris, rougeâtres,
qui annoncent que la racine de cette verdure s'alimente dans nne fournaise. On évalue la superficie de Ttle Bourbon à 170,794 hectares. Sa longueur , du nord au sud , a quatorze lieues, sa largeur neuf ou dix lieues, et sa circonférence près de quarante-huit. Llle a la forme elliptique et renflée d*une écaille de tortue. Les sommités de ses plus hautes montagnes sont couvertes de neiges une partie de Tannée : le Piton-des-Neiges a près de 16,000 toises d'élévation. Une foule de petites rivières , guéables pendant Tété et furieuses dans la saison des pluies , descendent des montagnes dans un encaissement de rochers. Longtemps cette ile resta inhabitée , même après que les Portugais Teurent découverte. De Pronis, et Flacourt après lui , en prirent possession en 1653 » au nom des rois de France, qui la cédèrent à la Compagnie des Indes jusqu'en 1767. Prise depuis par les Anglais , en 1810 , elle nous est revenue à la paix de 1814.
L'introduction du café à Bourbon date de 1718 : les premiers plants en furent tirés d'Arabie , et ils prospérèrent sur ce sol vierge et fécond ; mais en 1806 , un violent ouragan ayant détruit une grande partie des caféries , on substitua , en beaucoup d'endroits, à cette culture , celle de la canne à sucre : cette dernière a fait depuis lors des progrès si considérables qu'aujourd'hui la colonie récolte 18,000,000 de kilogrammes de sucre , pour 700,000 kilogrammes de café. Année commune , il entre de deux cents à deux cent cinquante navires de commerce dans les rades de l'Ile , et presque tous sont français. Le chiflre le plus récent élève les importations à 7,000,900 de francs, et les exportations à plus de 10,000,000. Le commandement supérieur appartient à un gouverneur assisté de trois chefs d'administration, tous envoyés de la métropole ; un conseil privé et un conseil colonial délibèrent et votent le budget intérieur. La justice est administrée par des tribunaux de paix, un tribunal de première instance, une cour royale et deux cours d'assises. Des recensements exacts portent la population à 100,000 individus, dont 28,000 libres et 72,000 esclaves.
A peine débarqué à Saint-Denis , je me présentai chez un des correspondants de mon ami Verger , qui , ne me voyant pas disposé à y faire un long séjour, voulut me servir lui-même de cicérone dans un rapide et sommaire examen. Nous partîmes du môle pour monter dans la ville haute, en longeant pendant quelques instants la rivière, dont les bords présentaient de curieux points de vue. Saint- Denis est un véritable bourg , dont l'apparence est triste, morne et négligée. Les quais , si vivants dans toutes les colonies, sont déserts : la seule construction qu'on y voit est un grand hangar appelé BancassaL Du môme côté , et à quelque distance d'une batterie, se trouve la maison du gouverneur avec sa partie inférieure en pierre , et le reste en bois. La cour d'entrée donne au bâtiment une apparence bien supérieure à ce qu'elle est en effet. Plus haut, et vers le centre de la ville, apparaissent, entre beaucoup de cases mesquines, quelques maisons en bois, propres et assez jolies , qui bordent les rues non pavées. Vers la gauche de la hauteur, une large allée signale le plus beau quartier de Saint-Denis. Garnie sor ses deux côtés d'élégantes habitations , cette avenue aboutit au Jardin-du-Roi,
go VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
vanté par les habitants comme une des merveilles de leur île. Le collège, le palais de justice et Téglise complètent la liste des monuments publics de Saint-Denis.
Avec des établissements aussi peu imposants, et mal situé d^ailleurs, il n^estpas étonnant que ce cheMieu de File Bourbon voie sa suprématie mise en question chaque jour. Son rival le plus acharné, Saint-Paul, tient la querelle toujours pendante , et fait valoir contre Saint-Denis sa supériorité de mouillage, d*assiette dans une plaine, d*abri contre les ouragans. Par une de ces fluctuations habituelles dans les choses contestées , un ordre , dernièrement venu de la métropole , avait cherché à trancher le dilTérend par un arbitrage qui attribuait à Saint-Paul la résidence des cours judiciaires, en maintenant le siège des autorités civiles et militaires à Saint-Denis : mais les plaintes de la localité dépossédée ont été si vives, qu*il a fallu rétablir les choses sur Tancien pied.
Pour se rendre de Saint-Denis à Saint-Paul , on longe , sur le versant de hautes montagnes , un chemin ou plutôt une rampe taillée presque tout entière dans le roc vif. C*est un ouvrage trop magnîQque peut-être , trop coûteux surtout pour une colonie qui a besoin de tant d*autres créations plus utiles. Saint-Paul a quelque raison de se dire plus avenant à Fœil que le chef-lieu : de la rade , ce n*est pas ce tableau sauvage et déchiré qu'oflrent les monts .volcaniques de Saint-Denis; c'est un demi-cercle de mamelons boisés, d'où tombent quelques cascades, et au pied desquels s'étend la ville, avec son canal bordé d*arbres et ses jolies maisons alignées sur la plage. En dehors de toute prévention locale , l'Européen , à première vue, préférera le séjour de Saint-Paul à celui de Saint-Denis.
Dans rUe Bourbon , les concessions de terrains sont très-mal déterminées. Au lieu d'en fixer l'étendue par une mesure donnée, elles spécifient vaguement que les terres, situées entre tels et tels ravins, entre telle partie de la montagne et la mer, forment la propriété dun tel. Mais rien n'est plus instable que de pareilles lignes de démarcation : ces rivières qui , dans la saison pluvieuse , sont sujettes à changer de lit, ruinent souvent, par leurs débordements, une partie des terres, et causent par ce bouleversement une dépréciation considérable dans les propriétés, sans compter les interminables procès qui en résultent. Pour faire apprécier l'utilité d'une limitation exacte , il suffit de dire que les habitations arpentées et entourées de bornes se paient le double de ce qu'elles valaient avant cette opération.
A l'Ile Bourbon, comme à Ttle de France, la culture des terres pèse entièrement sur les noirs esclaves. On y connaît aussi les diverses races qui peuplent l'île voisine , le Yolof à la taille svelte et pleine de grâce , l'intelligent Malgache et le Mozambique vigoureux ; mais, depuis quelques années, la surveillance de la station maritime a paralysé la traite , et Ton a craint que les habitations ne manquassent de bras. Les colons , privés de nègres africains , demandèrent alors des bras libres à la presqu'île de l'Inde, et M. Laplace rend ainsi compte des résultats qui suivirent cette tentative :
« On trouva , dans les établissements français sur cette côte , des Indiens qui
8*engagèrent , moyennant une somme assez modique par mois et le passage , à venir travailler pendant quelques années sur les habitations de Bourbon. Quoique fortement encouragés par le gouvernement, les essais d* abord ne furent pas heureux ; les engagements étaient peu nombreut parmi des hommes d'une autre religion, esclaves des préjugés et pour lesquels le travail et l'expatriation sont également odieux. D'autres obstacles se présentaient dans la colonie ; mais la prudence et la sagesse des autorités les surmontèrent tous peu à peu. Les pauvres , émigrants devinrent l'objet d'une active sollicitude ; ils furent bien traités , payés exactement par leurs nouveaux maîtres, et leur avenir misa Tabiî des vicissitudes si communes dans les affaires , qui font changer de propriétaires les habitations et les esclaves ; en6n , ces Indiens purent faire passer à leurs familles des nou velles et le fruit de leurs travaux. Tant de soins et tant de fidélité dans les promesses méritaient la confiance des nouveaux cultivateurs; en effet, ils vinrent en grand nombre sur les bâtiments expédiés de la colonie. Chaque Indien ne put être embarqué que muni d'un certificat du gouverneur de l'établissement français où il avait vécu jusque-là. J'ai trouvé les colons satisfaits de leurs ouvriers; ils ne sont pas , il est vrai, si forts, si durs au travail que les nègres; mais ils sont plus doux , ne boivent que de Teau , ne s'absentent jamais de leurs occupations , ne volent point , tandis que les autres sont généralement ivrognes , paresseux , débauchés et coureurs, il a été jusqu'ici presque impossible de décider les Indiens à conduire leurs femmes avec eux : aussi retournent-ils dans leur patrie , avec l'argent qu'ils ont gagné, aussitôt que l'engagement est expiré; mais, comme plusieurs sont revenus, il y a lieu d'espérer qu'on parviendra à surmonter cette répugnance et qu'ils finiront par se fixer dans la colonie. »
Les habitudes, les mœurs, la nourriture des créoles de l'Ile Bourbon ont trop d'analogie avec celles des créoles de l'île de France pour qu'il soit utile de faire ressortir quelques nuances qui les séparent. Ce sont toujours des allures françaises , avec plus d'abandon à l'île de France , avec plus de réserve à l'Ile Bourbon. On voit que, dans cette dernière possession, le frottement avec l'Europe n'a pas encore poli toutes les aspérités du caractère créole. Les planteurs sont en général âpres comme leurs montagnes , sombres comme leurs ouragans. Mais ces défauts ne sont qu'à l'écorce; il y a au fond de cet austère dehors des vertus douces el^ hospitalières.
Le terme fixé à mon séjour allait expirer, et le capitaine George n'était pas homme à m'attendre. Je pris donc congé de mon hôte, et j'arrivai sur le débarcadère dans un moment où le vent fraîchissait. On allait hisser le pavillon bleu , signal qui indique que la conmiunication doit cesser entre la rade et la ville. Les ponts volants étaient encombrés de monde. Trois ou quatre chaloupes se hâtaient de mettre à terre leurs passagers. Ici des dames étaient hissées dans un fauteuil ; là des officiers de marine grimpaient par une échelle de corde que le poids de leur corps faisait vaciller. Au risque de chavirer dans la rade , je m'affalai par une cerde et tombai dans une pirogue qui prit le large. A diverses reprises, la mer
embarqua dans notre frêle bateaa, et ce ne fut pas sans peine que j'atteignis le bord du Soleil, a Ah I vous voilà , me dit le mystérieux capitaine ; nous n'attendions plus que vous. » Et à l'instant même il ordonna d'appareiller. Mouillé de la tète aux pieds , je descendis dans la chambre.
Deux heures après , quand je remontai sur le gaillard d'arrière , an vent de S. E. nous chassait vertement sur Madagascar. Quoique le temps fût capricieux et saccadé , le capitaine recevait les grains avec toute sa toile. Les perroquets étaient dehors, et nous emportions nos douze nœuds (quatre lieues) à Theure. Je n'osais parler; mais en voyant les hauts mAts plier comme des roseaux, et à l'aspect du penon qui se raidissait en menaçant le ciel , je faisais in petto le vœu qu'il prît à notre capitaine la fantaisie d'aller un peu moins vite. Lui pourtant ne semblait guère songer à son navire. Assis sur un banc de quart» il jouait avec un chien de chasse , quand je le vis se lever tout d'un coup » comme frappé d'une apparition « prendre sa longue- vue et la braquer sur la mer. a Maître Leroux ! cria-t-il d'une voix tonnante , range à hisser les bonnettes à bâbord ! ~r Miséricorde I les bonnettes par une telle brise 1 Maudit Verger de m'avoir confié à un casse -cou pareil 1 C'est indigne 1 » Je n'y tenais plus; je m'approchai du capitaine George, a Capitaine , il vente fort, lui dis-je. — Pas assez , Monsieur : nous avons besoin que cela tienne jusqu'à la nuit. » Et il gardait toujours sa longue-vue fixée vers l'horizon. J'étais désorienté par ce sang-froid : ne trouvant plus d'expression pour mes craintes , je me mis à jeter seulement sur la voilure , sur la mer, un regard piteux et significatif : il voulut bien me comprendre, ot Monsieur, me dit-il avec un sérieux amical , regardez par notre travers ; là , là ( il me passait en même temps sa longue-vue). Voyez-vous! — Oui, comme une pointe d'aiguille. — C'est un navire, Monsieur, une corvette de la station, un bâtiment de l'État. — Eh ! qu'importe? — Beaucoup ; il y va de ma fortune et de mon honneur. Écoutez : j'aime mieux m'en remettre à votre loyauté que de courir plus tard, à Tamatave, la chance d'indiscrétions involontaires. La goélette sur laquelle vous naviguez est un négrier. Le Soleil n'a jamais fait d'autre commerce. » Involontairement je frissonnai. « Rassurez-vous, me dit-il, à Theure qu'il est nous sommes en règle ; nous avons patente pour courir dans ces eaux. La corvette nous ferait mettre en panne , enverrait un canot à bord , qu'elle en serait pour son coup de canon à poudre et pour ses peines de visite. — Alors , pourquoi la fuir, au risque de démâter? — Pour qu'elle perde nos traces. A peine hors de Saint-Denis, j'ai fait un ricochet qui a trompé la croisière ; elle croit que ma bordée est vers le fort Dauphin. Si elle relevait une nouvelle route, nous l'aurions sur nos talons jusqu'aux atterrages , ou elle me ferait manquer ma traite. Avec vingt-quatre heures devant moi seulement, je réponds de ce voyage. »
Il continua encore quelque temps à interroger cette ligne noire qui pointait presque imperceptible sur le niveau de l'Océan, a Nous sommes plus bas que lui , dit-il ; il ne nous a pas vus ; sa route l'éloigné. » Après ces mots , espèce d'aparté , plus tranquille , il continua ses confidence.s. a Allez , Monsieur, il faut
ILE DE MADAGASCAB. 83
fhktAt nous plaindre que nous blâmer ; car c'est une triste , une misérable vie que la nôtre. J'étais né pour faire mieux. Il eût fallu seulement venir vingt ans plus tdt La guerre sur mer, voilà à quoi j'étais voué ; la vie de corsaire , quand ce râle était si héroïque pour nous ; quand, sur vingt chances, nous en avions dix*neuf de naufrage, de prison ou de mort; la vie de corsaire, quand l'Anglais régnait sur rOcéan , et que nous laissions pourrir nos belles coques de vaisseaux ; oh 1 que je l'aurais aimée alors. Mais le métier a péri : il ne restait plus qu'à se faire capitaine marchand, avec un armateur à ses trousses, avec une méchante carcasse sous les pieds, disputer quelques liardssur le prix dunolis, sur l'achat des sucres ou sur la vente des vins , signer des connaissements , coter des factures, arrimer des sacs, des caisses, des barriques; tout cela me répugnait, Monsieur ; j'aurais préféré tout à cette existence triviale : mieux vaut être nègre marron que capitaine marchand. Ne pouvant devenir corsaire, je me suis fait négrier; l'un vaut l'autre pour le mal que cela donne. C'est une rude vie, je vous le répète. » J'étais impressionné ; il s'en aperçut et n'attendit pas ma réplique : « Il y a quelques années, la traite nous valait des monceaux d'or; les gouvernements nous laissaient à peu près tranquilles , et les colonies ne s'en trouvaient que mieux. Aujourd'hui, tout est contre nous; croiseurs, agents coloniaux, espionnage, haute et basse police. Le commerce des noirs , presque toléré autrefois, ne peut plus se faire qu'au milieu de périls sans nombre. La contagion philanthropique a
gagné jusqu'aux races africaines ; le dernier souverain de Madagascar, Radama chef des Hovas, a défendu la traite. Eh bien ! depuis qu'elle est devenue si difficile , cette vie me platt ; j'aime à lutter, à combattre , à me savoir en face d'un danger; j'aime la tempête à la mer: aux atterrages, j'aime les canons braqués et les boulets qui sifflent. Ma destinée est de mourir jeune ; j'y coqipte. J'épuise tout en attendant : émotions de femmes, de jeu , de table , j'exagère tout, afin de m'en lasser et de ne pas emporter un regret. 9
Cet entretien me mit à l'aise avec le capitaine. Dès lors s'expliquait pour moi tout ce que ses allures avaient offert de mystérieux , et ses confidences provoquèrent les miennes. Ainsi , du peu de jours que je passai à bord du Soleil ^ naquit entre nous une intimité dont le souvenir m'est toujours précieux. Ce fut presque avec un sentiment de regret que je vis , le 3 février au soir, se dessiner la vaste chaîne de montagnes qui indique le gisement des cotes de Madagascar.