CHAPITRE XIV
FEBBQV'ILB DB L'IMDB. — POMOIGHÉaT.
De Trincomalay à la pointe N. de Ceylan , la côte est plate , basse et dangereuse. Il y aurait quelque péril pour les gros navires à l'approcher de plus de quatre ou cinq lieues , à cause de nombreux bancs de sable et de roc que la sonde seule peut révéler. Mais , grftce à la pratique de ces parages , mon patron malais put se tenir à peu de distance de terre , et j*y gagnai de connaître tous les mouvements de terrain de cette partie de Ttle. A la nuit , Ceylan disparut pour nous laisser voir , le lendemain au jour , la côte de Coromandel. Servis par la brise , nous relevâmes le littoral de Tandjaore et du Kamatic > le cap Caliemara , les comptoirs de Negapatuam, de Karikal, de Tranquebar, puis Porto-Novo , Goudelour et le fort Saint-David , au nord duquel se montra bientôt la rade de Pondichéry. Toute cette grève , noyée dans la mer , s*aperçoit à peine de quelques lieues au large : les pavillons des divers postes commerciaux en sont les points les plus distincts. Elle offre si peu dinclinaison jusqu'à la chaîne des Gattes, où commence la région montagneuse, que les rivières n'y ont presque pas de cours: aussi, à leur embouchure» se trouvent-elles sans force contre la pression de rOcéan , et de là naît presque toujours un barrage de sables , que les eaux fluviales traversent par filtration en temps ordinaire , et qu'elles surmontent avec violence dans les mois de fortes crues. Depuis le golfe de Manar jusqu'à Balassor, dans cette longue étendue qui forme tout un côté du golfe de Bengale , la plage offre le même accident : on y reconnaît partout un terrain d'alluvion qui va chaque jour empiétant sur la mer, et qui , au lieu de havres profonds et sûrs, ne détermine que des baies sans abri , praticables pendant une seule des deux moussons. De là aussi provient cette longue arête de sables sur laquelle les eaux du golfe déferlent en tout temps , de manière à interdire la terre aux moindres chaloupes eoropéennes.
En effet , le mouvement du fond sous-marin provoque , dans les eaux qui battent la grève , un tel jeu, un ressac si violent et si brusque, qu'à Pondichéry, comme à Madras, des chelingues (barques du pays ) , peuvent seules accoster le débarcadère. La barre a ordinairement trois brisants, et le talent du pilote est de les recevoir de l'avant à l'arrière. Quand la chelingue est sur le dos du premier ,
les rameurs s'arrêtent ; ils calculent le moment opportun pour traverser le second , et ainsi de suite , jusqu'à ce que le dernier les jette sur la cAt«. Malgré toute Tadresse des équipages , parfois ces barques chavirent , et alors il faut se tirer d'affaire en nageant. Comme moyen de sauvetage, on tient à la remorque de chaque chelingue une espèce de radeau insubmersible , formé de trois ou quatre madriers joints ensemble. Deux nègres se tiennent là-dessus , agenouillés ou accroupis à l'orientale : ils font avancer le radeau avec leurs pagaies , rames légères et en forme de pelles, quMls manœuvrent à deux mains.
Mon début dans Tlnde fut donc le passage de la barre de Pondichéry. Impossible de s*en tirer avec plus de bonheur. A part utie lame qui vint me souffleter sur Tarrière de ma chelingue, nul incident à citer, nul péril à faire valoir. J'abordai près d*une maison, au centre de laquelle flottait le pavillon de France. Là se trouvaient les agents de la douane coloniale , et autour d'eux une multitude d'hommes empressés se disputaient mes bagages. On eût dit un partage de butin. Heureusement , mon patron malais m'avait prévenu. C'était parmi ces hommes q^e je devais choisir un protecteur, un dubash ou daubachi , espèce de factotum^ de guide responsable, de cicérone à mes gages, intendant, interprète, entremetteur, homme d'affaires. Pour l'Européen qui débarque et môme pour l'Européen sédentaire , un daubachi est le meuble de rigueur à Pondichéry comme dans les autres comptoirs.
11 me fallait donc un daubachi. Au milieu de toutes cçs figures qui me dévoraient , je cherchai la plus avenante. Quand mon choix fut fait , ce fut comme un coup de théâtre. Mon daubachi se redressa fier de son investiture ; il groupa autour de lui quatre ou cinq serviteurs subalternes, fondit à coups de rotin sur la foule qui m'assiégeait, Técarta, porta sur mes effets une main de maître, m*enleva moi-même dans un palanquin, ordonna la marche, et me déposa dans un logement de son choix. Ce logement, surmonté d'une terrasse qui dominait la rade, était propre et aéré, meublé sans luxe, mais approprié au climat. J'étais à peine installé dans ce lieu , sous la. tutelle de mon daubachi , que je me vis assailli de domestiques. Celui-ci s'annonçait pour cordonnier , celui-là m*offrait ses services comme barbier, un troisième comme porteur de parasol. Il y en avait un pour couper les ongles , un autre'pour nettoyer les oreilles. En vain me plaignis-je à mon daubachi, il me répondit que c'était l'usage, et il fallut se résigner. Le malheureux ne me fit pas même grâce d'un/^ion. Un pion remplit dans l'Inde le service d'un janissaire de maison dans le Levant. C'est un soldat maure , brave quelquefois, mais toujours hargneux et fier. 11 porte le turban et le large vêtement oriental , pantalon et chemise en cotonnade blanche , retenus par une simple ceinture. Le pion se reconnaît à une bandoulière où , sur une plaque d'argent, est d'ordinaire gravé le nom de celui qu'il sert. L'emploi du pion est de devancer son maître quand il sort, ou de faire ses conunissions; il court devant le palanquin, en criant gare ! Au nombre de ses pions se mesurent à Pondichéry l'importance et la richesse d'un honmie. Le gouverneur a aussi les siens ; nrais ce n'est
plus seulement alors un objet de luxe. Les pions du gouverneur sont chargés de la police ; ils veillent à la perception des droits : enrégimentés , ils obéissent à un ehef qui est sous les ordres du commandant de place et du percepteur ; on en distribue quelques-uns dans les villages ou aidées des environs. Ce sont les gendarmes de la contrée.
Ainsi j'avais un daubachi , j*avais des serviteurs , j'avais un pion , et tous ces gens-là se disaient à mes ordres quand c'était moi qui me trouvais aux leurs. Je croyais d'abord que f en serais quitte pour les gages modiques auxquels mon intendant les avait taxés ; je m'imaginais qu'ils seraient enchantés d'être payés pour n'avoir rien à faire. En cela j'avais compté sans mes Hindous, les plus formalistes créatures qui soient au monde. Le premier jour, par exemple, sachant l'hôtel du gouverneur à quelques pas de mon logis , je voulus m'y rendre à pied et sans bruit. Ce fut presque une émeute dans la maison. Le daubachi se scandalisa. D'autorité, il fit venir mon palanquin , espèce de bonbonnière à stores, kiosque portatif dans lequel il fallut s'étendre sur des coussins ; six porteurs m'enlevèrent au trot dans ce singulier hamac , dont les panneaux étaient d'or et les rideaux de soie écarlate. J'arrivai ainsi devant le palais où résidait M. de Melay.
C'était un bâtiment avec corps de logis et ailes , sur le front duquel court une corniche d'un goût assez médiocre. Un vaste jardin entoure cette résidence. Le gouverneur me reçut avec affabilité. Après cette visite j'en fis une foule d'autres dans la ville, où j'étais recommandé. J'aperçus en passant l'église des Missions, édifice d'architecture sévère et assez correcte , près duquel circulaient quelques Pères affublés de leurs longues robes et la tête recouverte de leurs capuchons. De la place de l'église , j'allai à droite et à gauche pour butiner à ma manière quelques renseignements historiques ou scientifiques. Il m'importait de bien voir et de bien connaître ce dernier pied-à terre français, ce Pondichéry qui , avec les succursales de Yanaon , de Karikal , de Mahé et de Chandernagor , constitue tout notre avoir colonial dans un pays où les Anglais se sont fait une si large part; ce Pondichéry , riche de tant de souvenirs , qui vit les Dupleix , les Labourdonnais , les Suffren , disputer l'Inde aux flottes britanniques.
C'est à l'an 1503 qu'il faut remonter pour trouver le premier armement français qui cinglait vers l'Océan indien. Un capitaine Gonneville , marin hardi et instruit pour son époque, partit du Havre avec un seul navire , faisant route vers le cap de Bonne-Espérance ; mais de gros temps l'ayant assailli après qu'il l'eut doublé, il courut mille dangers , et ne regagna l'Europe qu'après une longue navigation côtière. Cet essai avorté refroidit les plus audacieux, et jusqu'en 1601 nous ne trouvons rien dans nos annales maritimes qui se rapporte à ces parages lointains. Cette année-là , il paraît que des armateurs bretons envoyèrent deux navires sous la conduite de Pyrard, qui vint échouer aux Maldives, vécut nombre d'années dans ces attols, et ne reparut en France que longtemps après. Plus tard Girard le Flamand équipa, en 1616 et 1619, des bâtiments pour l'Ile de Java, d'où ils revinrent pauvrement chargés. Malgré des résultats aussi précaires, une compagnie
s'organisa vers ce temps « qui prit le nom de Compagnie des Moluques , mais qui fut dissoute sans avoir rien entrepris. En 1633, noavel essai isolé de la part de négociants dieppois. Le capitaine Réginon mit à la voile pour les mers indiennes; il visita le golfe de Rengale, relâcha à Madagascar, et revint en France engoué de cette dernière contrée. Les récits les plus pompeux circulèrent alors sur elle. Madagascar, suivant ces navigateurs, était de beaucoup préférable à Tlnde ; son terroir était plus fécond , ses produits plus riches. La chose en vint au point que le cardinal de Richelieu créa , en IGii^l , la Compagnie française des Indes , dans le but principal de réduire et de coloniser Madagascar. Nous avons vu le résultat de cette fausse combinaison. De Pronis et Flacourt occupèrent Ttle, qui fut évacuée vingt ans plus tard.
On ne songea de nouveau à Flnde que lorsque Colbert eut reconstitué sur des bases plus larges la Compagnie française. Des secours en argent et un privilège de dix années lui avaient été accordés. Ses débuts furent malheureux. Comme la colonie de Madagascar existait encore , elle absorba Targent le plus liquide des subventions royales; il en restait peu de chose quand il fallut tenter un établissement commercial sur le continent asiatique. Les Portugais d'ailleurs avaient pris les devants sur nous. Caron parut néanmoins dans le golfe Persique avec quelques vaisseaux : il atterrit sur la presqu ile de Guzurate , et voulut choisir Surate ellemême pour le centre de ses opérations. Ce créateur d'établissement était un Français vieilli au service de la Compagnie hollandaise des Indes : un long séjour à Sumatra lui avait donné Texpérience de ces marchés lointains. Aussi ne tardart-il guère à s'apercevoir du peu de convenance qu offrait un port où venaient trafiquer concurremment avec nous des nations plus marchandes et plus accréditées. Il chercha donc un point central et convenable , et choisit Trincomalay sur Vile de Ceyian. Une escadre , sous les ordres de Delahaie , vint le rejoindre dans la baie chingulaise; mais cette seconde échelle ne fut pas plus heureuse que la première. Ce côté de Tlle offrant peu de ressources territoriales , les nouveaux colons se virent à la veille de mourir de faim. On envoya chercher des vivres à la c6te de Coromandel , et n'en ayant trouvé ni chez les Danois de Tranquebar , ni ailleurs , en désespoir de cause , on se jeta sur l'établissement de Saint-Thomé , qu'on savait abondamment pourvu. Ce poste de la côte de Coromandel, fondé par les Portugais cent ans auparavant , avait été conquis en 16Gâ par le roi de Golconde; en 1672, les Français le prirent d*assaut. Caron s'y installa et s'y maintint pendant près de six ans ; mais vers 1678 , les Ilollandais étant venus, de concert avec les naturels, mettre le siège devant Saint-Thomé , force fut de céder à leur supériorité numérique. Les débris de la garnison française se réunirent aux derniers colons de Trincomalay , et s* établirent , sous les ordres d un nommé Martin , dans la petite bourgade de Pondichéry , que le rajah de Gingi leur avait cédée. Là bientôt s'élera notre comptoir de Pondichéry.
GrAce à l'intelligente activité de Martin , la nouvelle colonie prospéra ; on la
ceignit de remparts, on la dota de quelques édifices. Déjà Ton pouvait prévoir qu'un bel avenir attendait la cité naissante , quand les Hollandais , alors toutpuissants dans rinde , vinrent l'investir. La première pensée des assiégeants avait été de la faire attaquer par les forces indigènes ; mais quand ils s'en ouvrirent au prince indien : « Non , répondit celui-ci ; les Français ont payé la place ; elle est à eux. » Alors les Hollandais s'en emparèrent par eux-mêmes. Leur occupation dura jusqu'en 1697, où la paix de Ryswick stipula son retour à la France. Martin y fut réintégré comme gouverneur. Politique habile et négociant éclaire , cet agent de la Compagnie française améliora ses affaires dans le continent indien. Sous son influence , Pondichéry devint une belle possession commerciale et un marché préféré par toutes les peuplades de l'intérieur. A une époque où le fanatisme désaffectionnaît si souvent les naturels , Martin se montra tolérant et juste à leur égard : il traita d'égal à égal avec les rajahs des environs , eut chez eux des ambassadeurs , et obtint une foule de concessions utiles. Sous ses ordres , les Français avaient perdu cette turbulence fanfaronne , cette légèreté imprévoyante qui leur avaient attiré tant d'échecs : ils étaient devenus doux , modestes , appliqués. Grâce à ce concours d'efforts, Pondichéry put bientôt passer pour le cheflieu des compteur français dans l'inde. Tous les autres établissements tentés à Madagascar, à Surate, à Rajapour , à Tisseri, à Siam, s'éteignirent peu à peu : Pondichéry survécut et grandit. On eût dit qu'il absorbait tous les autres. Pondichéry seul fournissait à la Compagnie française des Indes quelques dédommagements, au milieu de pertes désastreuses ; seul il offrait de beaux revenus, pendant que les autres lui coûtaient annuellement plusieurs millions.
A Martin succédèrent Lenoir et Dumas. Ce dernier obtint de la cour de Delhy la permission de battre monnaie , et la cession formelle du territoire de Karikal. L'attitude des colons était alors digne et imposante. Dans une guerre entre les Marattes et le^nabab d'Arcate, ce dernier prince ayant été vaincu et tué, sa famille n'eut bientôt plus d'autre asile que la ville neutre de Pondichéry : Dumas Ty accueillit , et quand le général victorieux Ragogi Boussola envoya un exprès pour réclamer ces proscrits : a L'hospitalité de la France , répondit le gouverneur, n'a jamais été ni une dérision , ni une trahison : la famille du nabab est sous la sauvegarde des colons de Pondichéry ; il faudra les tuer jusqu'au dernier pour arriver à elle. » Ce langage ferme eut son effet : les Marattes n'insistèrent pas.
Après Dumas vinrent deux hommes qui devaient jeter un bien vif éclat sur nos possessions indiennes, génies d'une tendance toute diverse, l'un plutôt civil, Tautre tout militaire ; l'un habile et profond, l'autre bouillant et ingouvernable ; tous les deux fortement trempés , et destinés à donner l'Inde tout entière à la France , si au lieu de se combattre ils avaient su combiner leurs efforts. Ces deux hommes étaient Dupleix et Labourdonnais. Dupleix , de simple négociant , était devenu gouverneur du comptoir de Chandemagor, fondé sur les bords du Gange. Avant lui , quoique assis dans le plus riche pays du monde, ce poste allait dépérissant : dès qu'il y parut , une impulsion féconde lui fut donnée ; l'or et
Fargent y abondèrent : les marchandises y aflQuèrent de tout le Mongol , et même du Thibet. Dupleix n'y avait pas trouvé une chaloupe ; un an après sa venue , Chandernagor avait quinze vaisseaux qui naviguaient d*Inde en Inde : la mer Rouge , le golfe Persique , Goa , Surate , les Maldives , Manille , devenaient tributaires du poste gangétique. Il eût dépassé en richesse Pondichéry , si , en 1742 , la Compagnie n'eût appelé Dupleix dans cette possession.
A la même époque, Labourdonnais rendait d'autres services dans les mêmes parages. Embarqué dès Fâge de quatorze ans, ce marin avait parcouru toutes les mers des Indes. Pour sauver un navire de la Compagnie , il s'était hasardé dans une simple chaloupe à faire la traversée de Tlle de France à File Bourbon ; il avait pris part au siège de Mahé, et s'était porté médiateur à Moka entre les Arabes et les Portugais. La Compagnie française , ayant discerné le mérite de Labourdonnais, venait encore de se servir de lui pour organiser les îles de France et de Bourbon , quand un malentendu le ramena en Europe. Comme il y était question alors d'une guerre avec les Anglais , Labourdonnais offrit ses services. On lui donna cinq vaisseaux ; mais cet armement ayant eu lieu par les ordres de FÉtat et aux frais de la Compagnie « un conflit de pouvoirs annula plus tard la détermination première. Arrivé le 30 septembre 174^1 devant Pondichéry, où Dumas gouvernait encore, Labourdonnais eut à peine le temps d'aller secourir Mahé qu'assiégeaient des peuplades de la presqu'île : au retour, il recevait de la Compagnie l'ordre de renvoyer tous ses vaisseaux. Les instructions étaient formelles ; il obéit et revint à Fîle de France.
La guerre de ilkk donna raison à ses plans et à ses prophéties : on se repentit de ne l'avoir pas écouté. Le commodore Baruett et le capitaine Peyton venaient d'arriver dans l'Inde avec une escadre anglaise. La terreur régnait dans les comptoirs de la presqu'île ; le nouveau gouverneur de Pondichéry, M. Dupleix demandait du secours : Labourdonnais n'hcsita pas ; il arma tant bien que mal cinq vaisseaux qui se trouvaient dans Port-Louis , et partit le 2% mars 1746 pour Madagascar et Pondichéry. Aux atterrages de la côte de Coromandel parut Tescadre anglaise, composée de six voiles, sous les ordres du capitaine Peyton. lin combat s'engagea entre les deux forces navales, combat qui finit par la retraite des Anglais. A la suite de cette affaire , Labourdonnais mouilla dans la rade de Pondichéry. Son humeur impatiente et guerrière ne put pas y rester longtemps sans occupation. A plusieurs reprises, il chercha l'escadre anglaise pour la combattre; puis voyant qu'elle refusait la partie, il se rabattit sur Fun des principaux comptoirs britanniques, assiégea Madras, et y entra par capitulation La ville avait obtenu de lui la permission de se racheter; mais Dupleix , survenu en tiers dans cette affaire , empêcha que la parole de Labourdonnais fût tenue : violant les termes de la capitulation, il garda Madras, et détruisit de fond en comble sa Ville-Noire , où se trouvaient les plus grandes richesses de l'établissement. Non content d'agir en sens contraire des engagements pris, Dupleix froissa Labourdonnais dans la sphère de ses attributions.
et provoqua toutes les colères de cet esprit susceptible et impétueux. Les choses en vinrent au point qu'il y eut incompatibilité prouvée entre le chef de Tescadre et le gouverneur. La Compagnie donna raison à Dupleix ; le vainqueur de Madras, Labourdonnais , fut rappelé , emprisonné et mis en jugement. Au bout de trois années d'instruction , un arrêt proclama son acquittement ; mais le chagrin avait jeté en lui un germe de mort. Il ne survécut que peu de temps à sa mise en Uberté.
Dupleix, de son côté, expiait cette mésintelligence funeste. Dans ces débats de préséance, une escadre avait péri tout entière, et les Anglais restaient maîtres de la mer de Tlnde. A son tour , Pondichéry fut attaqué , et , sans les efforts héroïques du gouverneur, il eût été pris. Quarante-deux jours de tranchée ouverte ne suffirent pas aux Anglais pour enlever la place. La paix survint, et elle fut sauvée. Plus tranquille alors , le gouverneur tourna vers des améliorations commerciales son génie actif et entreprenant. Il avait rêvé de devenir Tarbitre de l'Hindoustan , d'assurer à la France un royaume d' outre-mer, et de devancer ainsi dans ces contrées l'intervention anglaise. Nul plus que lui n'avait les ressources nécessaires pour réaliser cette pensée. Le pays lui était connu ; il en savait toute la politique ; point de rajah, point de nabab dont il n'eût deviné la pensée secrète; point de division locale, point d'intérêts religieux dont il n'eût la connaissance. Grâce à ces moyens d'influence , bientôt on put croire que notre puissance régnerait sans égale dans le triangle qui se prolonge entre Mazulipatnam, Goa et Comorin,
Hais à cette ère de prospérité succédèrent bientôt les jours de revers. Dans le nord de la presqu'île parurent alors tour à tour les Seiks et les Marattes, peuplades nombreuses et guerrières , qui foulèrent les Hindous et menacèrent les comptoirs européens ; tandis que dans le Karnatic même les Anglais fomentaient des divisions intestines et cherchaient à rétablir leur influence détruite. Dupleix d'une part , Saunders de l'autre , luttaient avec toute la puissance d'une yolonté également forte, également habile. In traité conditionnel rapprocha pourtant les deux Compagnies rivales, jusqu'au jour où la guerre de l'indépendance américaine détermina un contre-coup dans l'Inde. Alors la prise du comptoir de Chandernagor ouvrit les hostilités; elle fut suivie de celle de tous les postes secondaires. Dans l'intervalle, Dupleix avait été calomnié auprès du ministère français; on lui avait prêté des plans d'indépendance : on avait jeté des soupçons sur cette politique profonde qui le rendait l'arbitre souverain des princes hindous. Récemment encore les rajahs lui avaient déféré la nababie du Karnatic. Au lieu de l'autoriser à l'accepter, le cabinet de Versailles, mal conseillé, le rappela.
Lally fut son successeur. Anglais d'origine, on attendait quelque bien de lui; on croyait qu'il pourrait amener dans l'Inde un arrangement durable avec la Grande- Bretagne. Mais Lally était un fou, un fou dangereux , incapable de commander et indigne d'être obéi. Son administration fut frappée de démence. Dominé par ^ esprit sombre et impétueux , il porta dans la lutte contre les Anglais tout
le désordre et toute rinconséquence de ses idées. Parti avec le vice-amiral d*Acbé, il arriva à Pondichéry à la fin d'avril 1758. Les premières opérations parurent lui réussir. La bataille de Goudelour, la prise de ce poste par le comte d*Estaing, la reddition du fort Saint-David, signalèrent le début de la campagne; mais bientôt lasse d'engagements sans résultats , après trois affaires presque successives , l'escadre française quitta ces parages, et alors on perdit tour à tour Ttle de Scberingan, les provinces du nord et Mazulipatnam. Plus tard enfin, après une vaine et fanfaronne démonstration contre Madras, il fallut songer à se défendre dans Pondichéry que les Anglais assiégèrent. Bloquée de toutes parts et décimée par la famine , la ville fut obligée de se rendre le 15 janvier 1761. Une capitulation avait été signée , puis détruite ; de sorte que les Anglais purent venger complètement Madras de l'affront ruineux de 1746. La garnison et les habitants se virent tous renvoyés en Europe , et Pondichéry fut détruite de fond en comble. Aux cris de tant de colons jetés sur le sol de France sans pain et sans ressource, le parlement répondit par le jugement et la condamnation de I ally, sentence que Voltaire a si bien caractérisée. « Tout le monde, dit-il, avait le droit d'assommer Lally, excepté le bourreau, d On sait quels horribles incidents accompagnèrent le supplice du malheureux gouverneur.
Le traité de 1763 ayant rendu Pondichéry au cabinet de Versailles » on supprima pour cette possession , comme pour les autres colonies de l'Océan indien , le privilège de la Compagnie , et l'on abandonna au commerc libre le soin de reb&tir et de repeupler Pondichéry. Dès 176'^^, on y vit reparaître une foule de colons français qui avaient peine à reconnaître les fondations de leurs anciennes demeures sous l'herbe qui les couvrait. A l'arrivée de ces maîtres du sol, les Hindous accoururent bientôt par milliers, et Pondichéry se releva peu à peu de ses ruines. Le nouveau gouverneur Law de Lauriston y aida de son mieux par une administration sage et paternelle.
Cependant, autour de l'établissement régénéré, les Anglais étendaient chaque jour leur réseau de force et de prépondérance. Toute la presqu'île , surtout dans son littoral , devenait vassale de la Grande-Bretagne. Ses flottes parurent sur la côte de Malabar, à Surate, à Cochin , à Mahé, à Calicut, et sur toute la côte de Coromandel, depuis le royaume de Tandjaore jusqu'au Gange. Un nouveau chef, Bellecombe, avait remplacé Law de Lauriston à Pondichéry, et continuait son gouvernement réparateur. Quelques maisons de commerce venaient tout récemment de s'y étabUr , et une activité nouvelle semblait raviver les transactions , quand (1778) les Anglais sans avertissement, sans déclaration de guerre préalable, se jetèrent brusquement sur nos comptoirs, nous prirent tour à tour Chandernagor etKarikal, firent prisonniers les chefs des loges de Mazulipatnam, d'Yanaon, de Surate, et se portèrent sur Pondichéry. Pendant les quinze années de possession récente on avait peu fait pour mettre la ville à l'abri d*un coup de main. Des ingénieurs avaient tour à tour exécuté une portion des revêtements ; mais l'enceinte de Pondichéry était loin d'être achevée quand les forces britan-
niques la menacèrent. Aux premiers symptômes d'hostilités, M. Bellecombe trouva dans son active énergie des ressources incalculables. La place fut pourvue de vivres, et cinq mille ouvriers travaillèrent jour et nuit aux fortifications. En un mois des fossés furent creusés, et les remparts mis en état de défense. I>e son côté, une escadre qui se trouvait en rade se disposa à recevoir Fennemi.
Les choses en étaient là quand, le 8 août 1778, Tarmée anglaise, forte de vingts quatre mille hommes , sous les ordres du général Munroe , parut devant Pondichéry. En même temps fut signalée au large une escadre anglaise qui comptait cinq vaisseaux comme la nôtre. Un combat naval eut lieu dans lequel l'avantage nous demeura , et si le conunandant Tronjoly avait pris la chasse, nul doute que le conunodore Venion n'eût été obligé d'amener pavillon. Quinze jours plus tard la chance avait tourné : deux vaisseaux de renfort étaient arrivés aux Anglais; Tune de nos frégates, la Sardne^ avait été prise par suite de fausses manœuvres, et quand, le âO août, le commodore revint a la charge, nos vaisseaux n'osèrent tenir; ils se sauvèrent pendant la nuit, firent route pour l'ile de France, et laissèrent Pondichéry à la merci des forces anglaises combinées.
Ainsi abandonné, Bellecombe persista dans la défense ; réduit à une petite, garnison, il la multiplia de telle sorte qu'il put tenter des sorties et ruiner à plusieurs reprises les travaux des assiégeants. Enfin , après deux mois de tranchée où les Anglais avaient perdu cinq mille hommes , bloqué par terre et par mer, désespé* rant d*6tre secouru , Bellecombe rendit la placé par capitulation.
Maîtres de Pondichéry, les Anglais y régnèrent sans rivaux européens; mais alors se réveilla Ténergîe des peuplades indigènes. Hyder-Aly, roi de Mysore, poussa ses armes jusque sous les murs de Madras, et les Marattes de Touest campèrent aux portes de Bombay. Malheureusement les Français ne se mêlèrent pas assez tôt dans la lutte. Envoyés dans l'Inde avec une escadre et des troupes de débarquement, le bailli de Sufi'ren et Bussy n'arrivèrent que lorsque le célèbre Hastings eut commencé l'organisation systématique de la puissance anglo-indienne dans le Bengale. Hyder-Aly fut attaqué par sir Eyre-Coote, qui l'isola de ses auxiliaires et le harcela pendant deux campagnes. Plus tard , après la défection des Marattes de l'est et de l'ouest , qui tour à tour transigèrent avec les Anglais , ce prince, qui pour nous avait tenu tête à toute la puissance britannique, se vit forcé de s'humilier devant elle. 11 en mourut de désespoir. Son fils Tippoo-Saïb lui succéda; héritier des haines et des sympathies paternelles, ce jeune prince venait de reprendre la campagne dans le Karnatic, quand une diversion le rappela dans ses États de Mysore; il y rencontra les Anglais, les tailla en pièces, et assiégea Bangalore sur la côte de Malabar, où l'escadre de Suffren et les troupes de Bussy le rejoignirent. Les deux armées allaient agir de concert au moment où la nouvelle delà paix de 1783 fit tomber les armes des mains des Français. Privé d'alliés, Tippoo crut devoir transiger aussi de son côté , et un traité fut signé à Bangalore en mars 1784. On sait l'histoire de ce malheureux sultan, qui reprit les armes en 1790 et périt en 1799 écrasé par les Anglais, au moment où l'expédition française
en Egypte lui donnait l'espoir d'une puissante diversion. Jusqn*au dernier moment, il tendit la main aux Français; il crut à leur force, il espéra leur secours. Deux années avant sa chute éclatante , sons le Directoire , des ambassadeurs vinrent réclamer à l'Ile de France l'envoi d*un corps auxiliaire, et Téclat de cette démarche ne fut pas un des motifs les moins déterminants de la sanglante catastrophe.
Mais avant ce temps nos comptoirs de l'Inde n'étaient déjà plus cpie des postes commerciaux sans importance militaire. Une petite garnison qu on avait envoyée ^ à Pondichéry en 1785 fut ramenée quatre années après à Tlle de Fiance.
Vers 1791 , une guerre paraissant imminente , la France envoya quelques troupes. Tour à tour, la gabarre la Bienvenue et la Chancelière de Brabant mirent à terre un petit nombre d'hommes. Huit cents Européens et autant de soldats cipayes, formèrent Teflectif de la nouvelle garnison. Unie elle n*eût pu résister longtemps ; qu'on juge de la chance qui lui resta quand toutes les nuances des partis formés dans la métropole se reproduisirent dans la colonie lointaine, quand elle eut ses séances de clubs et ses émeutes de rues. L'ancien régime figurait dans le corps d^ofliciers , la révolution dans la masse des soldats. Malgré ces funestes dissentiments , le jour où le colonel Braidwaith vint former le siège de Pondichéry avec huit mille hommes, tout le monde se trouva à son poste et oublia ses querelles devant Tennemi commun. Seize cents hommes, dont moitié soldats de couleur, tinrent treize- jours contre une armée, avec un fossé et un éboulement pour toute défense. Dans le comptoir de Yanoun, le savant Sonnerat hasarda une résistance plus étrange. Chef d'un poste purement commercial, il avait voulu qu'on lui envoyât de Pondichéry huit Cipayes, et à ce risible corps de troupes joignant deux mauvais canons qu'il avait achetés, il parla de capitulation et en obtint une du colonel Yeats , qui prit la chose en bonne part. Grâce à Sonnerat, les négociants de ce petit comptoir eurent leurs fortunes sauves.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours , notre histoire dans ces parages est tout entière dans l'attitude qu'y prit notre marine , attitude énergique et digne de meilleurs résultats. Trop occupée sur ses frontières, la République ne songea guère à ces mers lointaines que vers 1796 et sous le ministère de Truguet; mais, avant cette époque, l'ile de France avait pris l'initiative des croisières. Un simple capitaine marchand , Robert Surcouf , devenu célèbre depuis, courut le premier sur les vaisseaux britanniques. Avec son Emilie, bâtiment de conunerce, il prit deux navires chargés de riz et un schooner armé; puis, avec son schooner, il amarina un vaisseau de la Compagnie des Indes le Triton , et rentra à l'île de France suivi de quatre prises évaluées à deux millions. Comme cette campagne avait eu lieu sans lettres de marque, il fallut que le Directoire envoyât au capteur un brevet de grâce.
Notre marine militaire ne restait pas en arrière de cet élan spontané. Une escadre anglaise étant venue bloquer lile de France ; deux frégates , la Cybèle et la Prudente^ avec le brick le Coureur ^ se dévouèrent dans une lutte inégale contre
denx vaisseaux , le Centurion et le Diomède, Le commandant Renaud appareilla de Port-Louis, au cri de : Vive la République! Son but était de maltraiter autant qoe possible les navires ennemis, afin que le poste ne fût plus tenable pour eux. Dût-il périr à rœuvre, il fallait y parvenir. Aussi , au lieu de pointer les pièces contre les hommes , les canonniers visèrent-ils , les uns dans les vergues et les mâts, les autres un peu au-dessus de la flottaison. Cette manœuvre fut suivie d'une réussite complète. Quoique la Cybèle se fût trouvée un instant compromise, elle put regagner le port avec sa conserve la Prudente et le petit Coureur y qui avait fait merveille pendant Taction. Le lendemain Tlle était débloquée , et les approvisionnements entrèrent de toutes parts. Le brave Renaud fut presque porté en triomphe sur le môle.
Cependant le ministre Truguet venait de songer à Tlnde, et le contre-amiral Sercey partait des ports de Bretagne avec trois frégates et deux corvettes. Il arriva bientôt à Ttle de France, traînant à sa remorque quelques prises qu'il avait ramassées sur sa route. Les deux frégates la Cybèle et la Prudente se trouvaient là, un peu maltraitées par le dernier engagement ; il les Gt mettre en état, et reprit la mer avec elles et quatre autres : la Forte, la Seine, la Régénérée ^ la Vertu. La goëlette-corsaire C Alerte complétait l'escadre, qui fit route vers l'Océan indien.
Presque au début de la croisière, la goëlette fut prise, et l'escadre n'eut plus d*éclaireur. On trompa le contre-amiral par de faux avis , et pendant qu'il aurait pu rançoDuer toute la côte de Coromandel , on lui fit battre en pure perte le détroit de Malaca , où il se trouva bientôt face à face avec deux vaisseaux anglais de 74, C Arrogant et le Victorieux, Six frégates contre deux vaisseaux, la partie était à peu près égale. L'amiral voulut d*abord éviter le combat; mais, chassé à son tour, il forma sa ligne de bataille. Les premières frégates engagées furent la Vertu et la Seine ^ qui seules soutinrent d* abord le feu des vaisseaux. Le calme soi'venu aurait pu les mettre dans une position fâcheuse , si le reste de Tescadre D*était venu les secourir à temps. Malgré leur supériorité de calibre , les deux vaisseaux furent obligés de fuir, Tun avec le feu à bord, Tautre avec ses agrès fracassés. Cependant Tescadre française se trouva tellement maltraitée , qu^elle fut obligée d'aller mouiller à Tile du Roi. A la suite de ce radoub, le contre-amiral reprit ^wc croisière, parut devant Batavia, au moment où les Anglais étaient sur le point de s'en emparer, sauva la colonie de leurs mains, navigua de nouveau pendant p doicurs mois, et revint ensuite à l'tle de France, où des prises richement chargées l'avaient devancé depuis longtemps. En 1799, à la suite d'une nouvelle croisière, accomplie avec une frégate et une corvette seulement, il passa sous le feu de deux vaisseaux et de quatre frégates afl|[laises , avant d'atteindre les passes " de Port-Louis. Ce fut là sa dernière campagne.
Les corsaires seuls battirent alors la mer indienne avec audace et bonheur. A la paix d'Amiens , pourtant , une petite escadre sortit de Brest pour donner force d'exécution à Tun de ses articles qui nous restituait Pondichéry et nos autres comptoirs d'Asie. Elle mit à la voile le 6 mars 1803 ^ sous les ordres de l'amiral
Linois. Le vaisseau le Marengo de 71 canons , les trois frégates la Belle-Poule dé hO , CAtalante de ^0 , ^ Sémillante de 36 , et les deux transports la Côie-^Or et la Marie-Française^ composaient cet armement qui portait le général divisionnaire Decaen, nommé capitaine général des établissements français dans Tlnde, avec seize cents soldats sous ses ordres. Quatorze cents passagers suivirent la fortune de cette expédition. La Belle Poule prit les devants : bonne voilière, elle fit en quatre-vingt-dix jours cette traversée de quatre mille lieues. Le reste du convoi n'arriva que vingt-deux jours plus tard.
Aux atterrages de Pondichéry, Tamiral Linois et le général Decaen furent surpris de voir flotter sur le môle le pavillon britannique. Malgré toutes les stipulations faites , le commissaire anglais CuUen s*était en effet refusé jusqu'alors à la remise de la place , et une escadre de deux vaisseaux et de cinq frégates ne semblait mouillée dans la baie que pour appuyer au besoin les résistances de cet agent. A l'arrivée des forces françaises , on mit à terre quelques compagnies de soldats et tous les passagers. Mais vainement Cullen insista-t-il auprès du général Decaen pour qu il vint à terre de sa personne : cet officier répondit que ses ordres ne lui permettaient pas de descendre ailleurs que dans un pays français. Bien lui en prit ; car, dans la nuit même, le Bélier, parti de Brest dix jours après Fescadre , jeta Tancre à ses côtés , et lui remit des dépêches. Un contre-ordre formel y était exprimé ; on enjoignait au général Decaen de quitter à Tinstant même Pondichéry, pour aller remplacer aux iles de France et de Bourbon le gouverneur actuel Magallon. Le lendemain , à l'aube , pas un vaisseau français ne restait sur la rade.
Pour expliquer cet événement , il faut se remettre en mémoire combien fut précaire et désastreuse cette trêve , ce répit de quelques mois qu*on nomma la paix d* Amiens. Était-ce de la part des hommes politiques qui gouvernaient alors la Grande-Bretagne un leurre offert à dessein à la marine française , marchande ou militaire, pour fondre ensuite, à un instant donné, sur nos vaisseaux épars dans les deux Océans? ]S*y avait il pas, dans cette paix consentie avec tant de bonne grâce apparente , une espèce de jeu concerté , une préméditation formelle contre notre renaissance maritime ? La conduite de Tagent anglais à Pondichéry serait une preuve nouvelle à Tappui de cette accusation.
L'escadre de Linois était rentrée à l'Ile de France ; elle avait mis à terre son nouveau gouverneur, le général Decaen : désormais elle pouvait choisir le rôle qui lui convenait , car sa mission spéciale était accomplie. La guerre maritime indiquait naturellement une croisière ; l'amiral s'y décida : il résolut d'aller inquiéter le commerce anglais dans les parafi^s indiens. Le 8 octobre 1803, Linois sortit donc de Port-Louis avec le Marengo , la Sémillante^ la Belle-Poule et la corvette le Berceau , récemment arrivée. En chemin , l'escadre captura quelques vaisseaux de la Compagnie , les expédia vers l'île de France , et vint atterrir sur Bencoolen avant de donner dans le détroit de la Sonde. Tous les navires anglais qui se trouvaient soit dans la rade , soit dans le petit port de Sellabar , furent brûlés ou
PRESQU'ILE DE L'INDE. - PONDICHÉRY. ISl
;. Il résulta de cette expédition un dommage de douze raillions pou* le commerce britannique. Les propriétés des indigènes furent respectées.
De Rencoolen, Linois cingla pour Batavia, où il jeta l'ancre le 1" djécembre 1803. Un mois de séjour dans cette colonie malsaine détermina des fièvres parmi tous ses équipages « et quand il remit à la voile» renforcé du brick hollandais t Aventurier, ses bAtiments comptaient un grand nombre de malades. Passant le détroit de Gaspard , il était » vers la fin de janvier 180^ , à vue et au vent de l'Ile de Pulo*Aor, à l'entrée des mers de Chine. C'était l'époque où le convoi de la Compagnie sortait de Canton en destination pour l'Angleterre. Il comptait le surprendre et y faire une belle récolte de prises.
En effet » le 14 février au matin , on signala vingt voiles au vent. Mais trompé par les avis des neutres , ou se faisant illusion sur la force des navires en vue , Linois les attaqua mollement , et , quand ils lui répondirent avec du canon , il s'imagina avoir affaire à des bâtiments de guerre Tout s'est réuni néanmoins à prouver que la seule escorte du convoi se composait de vaisseaux de la Compagnie {country-ships) ^ armés dune simple batterie. Quoi qu'il en soit, après un court engagement , l'amiral français quitta ta partie. Le retour de cette riche flotte f qae des inspirations plus hardies eussent livrée à la France , causa en Angleterre la joie la plus vive ; une victoire éclatante n'aurait pas eu plus de retentissement.
Rentré à l'Ue de France, Linois j prépara une nouvelle croisière, avec le Marengo, VAtalante et la Sémillante. L'amiral mit à la voile, alla visiter la baie Saint-Augustin dans le canal de Mozambique, remonta ensuite vers TOcéan indien, y fit deux prises de haute valeur, poussa jusque dans le golfe du Bengale , explora les rades de Mazulipatnam et de Consanguay , et parut enfin devant les comptoirs anglais de Visigapatnam. Là trois gros navires se trouvaient à l'ancre , dont l'un , le Centurion , était un vaisseau de gu:rre ; les deux autres des ships de la Compagnie richement chargés. Sous les couleurs anglaises notre escadre approcha l'ennemi , et la bataille commença par les bordées de nos frégates. A leur tour le Centurion et les batteries de terre ouvrirent leur feu , puis le Marengo , sur lequel Linois avait son pavillon , entra en ligne. Au bout d'une heure de canonnade , le Centurion avait coupé son câble et s'était laissé dériver vers la côte ; et des deux vaisseaux marchands sous son escorte , l'un était amariné , l'autre échoué sur la plage. Linois ne voulut pas compléter sa victoire , et les rapports anglais la lui contestèrent plus tard. Le reste de sa longue navigation dans l'Océan indien offre peu d'épisodes saillants : assez heureux pour éviter la rencontre de forces supérieures , fl fit une nouvelle campagne , captura des navires de commerce , croisa vers l'entrée de la mer Rouge et sur les atterrages de Ceylan, combattit le Commodore Townbridge , jeta l'ancre au Cap , visita toutes les baies de la côte d'Afrique, pois, manquant de vivres et d'agrès , il se décida à faire route pour nos ports de France, coupa l'équateur pour la douzième fois depuis son départ de Brest, et se trouvait déjà près de nos atterrages avec le Marengo et la Belle^Poule , quand il
tomba, le Ib mars 1806 , au milieu d*une escadre anglaise de sept vaisseaux , deux frégates et une corvette. Unois essaya d*al>ord de fuir; mais cerné et rejoint, il dut combattre pour l'honneur du pavillon. La Belle-Poule et le Marengo soutinrent le choc de neuf bAtiments de guerre > et ne se rendirent qu'après une vigoureuse résistance.
De cette époque à la paix de 1814^ , la Grande-Bretagne concentra de telles forces navales dans le golfe de Bengale , que Thistoire de nos comptoirs indiens , sous son double aspect colonial et maritime , s'arrête là. La prise des ttes de France et de Bourbon ne laissa bientôt plus un port de ravitaillement, même à nos corsaires. On sait à quels efforts de glorieuse résistance donna lieu la prise de Port-Louis par les Anglais , combien fut belle l'attitude de notre marine dans les années qui précédèrent la catastrophe. Le commandant Duperré, qui montait alors la frégate la Bellone, poussa encore jusqu'aux bouches du Gange en 1809, y prit la corvette anglaise le Victor et la frégate la Minerve y de 48 canons, puis, jonction faite avec la frégate française la Manche, il rentra à l'ile de France , malgré la croisière britannique. Mais dès lors , au lieu d'attaquer , il fallut songer à se concentrer et à se défendre. Le combat du port Impérial , aujourd'hui port Sud-Est , où le commandant Duperré , secx)ndé par MM. Bouvet et Morice , amarina ou brûla , avec deux frégates et une corvette de guerre , quatre frégates anglaises, le Sirius, la Néréide, VIphigénie et la Magicienne; la prise de la frégate V Africaine par le capitaine Bouvet, enfin une foule d'engagements de détail, ne laissèrent ni sans éclat ni sans retentissement la chute de notre puissance maritime dans ces parages.
A la paix de 1814, au milieu des comptoirs qui nous revinrent par la seule générosité de l'Angleterre , il faut compter Pondichéry. Depuis lors , en dix-huit ans de paix , la ville s'est un peu refaite. Ce n'est plus une place de guerre , mais une simple échelle commerciale , avec des magasins au lieu de forts , et des allées d'arbres au lieu de remparts. Parcimonieux dans leurs dons , les Anglais , pour toute dépendance du poste cédé , ne lui ont affecté qu'une lieue carrée de territoire ; de telle sorte qu'au premier signal de guerre, ils pouiTaient rentrer dans ce domaine que nous aurions exploité et embelli pour eux. On a lieu d'espérer toutefois, par les idées plus saines qui courent aujourd'hui, que, même en cas d'hostilités, on créerait pour les colonies un droit international, une position neutre, qui les laisserait désintéressées dans un conflit entre les deux métropoles. Ce serait un premier pas vers une question plus reculée peut-être, mais également inévitable , celle de l'émancipation des comptoirs lointains livrés à leurs forces productives et à leurs moyens d'échange. Les expériences merveilleuses, faites à Cuba et à Sincapour, indiquent assez quel immense avenir attend ce système.
Les environs de Pondichéry , ornés de longues avenues d'arbres , et coupés de magnifiques jardins, offrent une foule de villages hindous qu'on nomme Aldêes. C'est là que se fabriquent les toiles bleues ou guinées, pour lesquelles la vogue est restée à Pondichéry, comme à Madras celle des mouchoirs. Mon palanquin me
porta dans plusieurs de ces aidées, où chaque famille a ses cases et son atelier de travail. Là se tient Touvrier tisserand devant un métier d*une simplicité extrême , consistant en deux rouleaux portés sur quatre morceaux de bois qui traversent la chaîne , et qui sont soutenus à chacune de leurs extrémités , Tun par deux cordes attachées au plafond , quelquefois même en plein air^ à un arbre ; l'autre par deux cordes liées au pied de Touvrier. A côté de cet homme se trouve le caquillier, qui noue les fils du pagne , la fiieuse de coton avec son rouet , la dévideuse , puis le batteur de toiles , le teinturier, le peintre : le tout disposé par castes et de telle sorte que chaque genre de travail a un personnel circonscrit et limité. Quoique arrivé de la veille , déjà j*avais pu reconnaître cette méthodique division de castes qui tient à un système à la fois politique et religieux. Cette manière de parquer les hommes par catégories , depuis le paria jusqu'au brame , de leur imposer une hiérarchie rigoureuse à laquelle sont affectés des droits et des devoirs , remonte haut dans rhistoire indienne ; elle devait frapper mes regards avant de parler à ma raison. C'était à Calcutta sealement et à Bénarès , ce sanctuaire du culte hindou , que je devais résumer ces impressions et leur donner la forme d'une appréciation philosophique. Jusque-là j'allais en curieux, en nouveau débarqué qui veut tout voir, sauf à se recueillir ensuite. Hdle de Pondichéry , je cherchais à démêler quel avait pu être son éclat sous Dupleix , sa richesse , son mouvement. Dans ses villages , dans ses rues , je courais à la recherche de notre patronage décrédité.
Dans une course au travers des aidées , il me fut loisible d'examiner les habitudes et les mœurs de ces populations indigènes qui vivent ensemble sans se mêler jamais. A c6té des castes distinctes d'Hindous, on reconnaissait les Musulmans, lésons sectateurs d'Aly, les autres de Mahomet, à leurs traits réguliers et nobles, à leurs membres musculeux, à leur figure grave et composée, à leur turban blanc et à leurs larges pantalons. Les adorateurs de Wichnou portent d'ailleurs au milieu du front deux raies blanches séparées par une raie jaune. Ces marques faites avec de la bouse de vache sont renouvelées chaque matin. Les bonzes, espèces de flagellants hindous, exagèrent aussi ce signe extérieur de dévotion ; ils se zèbrent le corps avec cette poudre blanchâtre. Les vêtements des Hindous consistent en un pantalon de toile blanche serré par le bas ; les hommes du peuple ont les épaules nues; les classes riches portent une chemise en coton. Le costume des femmes varie davantage ; tantôt c'est une jupe de guinée bleue , de cotonnade blanche ou rayée, qui descend jusqu'à mi-jambe, puis un pagne jeté en travers du nein et qui retombe sur l'épaule ; tantôt c'est une robe montante avec manches de corsage ; d'autres fois enfin une vaste pièce d'étoffe retenue par une ceinture.
Les aidées de Pondichéry offrent un aspect d'aisance ; leurs cases toutes sem- Uables sont construites en paille et divisées en deux parties , Tune destinée aux hommes , l'autre aux femmes. Les meubles d'une case consistent en des nattes étendues sur le sol, quelques peaux de bêtes, ou tapis de laine, des pièces d'étoffes, et un coffre renfermant toutes les bardes de la famille. Les castes inférieures , celles qui vivent dans la domesticité, ou qui n'exercent que des métiers impurs,
comme les parias , se logeât dans de misérables huttes avec un simple pagne qui leur laisse le torse nu et ne descend guère qu'à mi-cuisse.
Dans une aidée , il est facile de reconnaître les logements des diverses castes. On distingue ceux des brames à leur étendue, à la forme de leur construction et à la nombreuse domesticité qui les peuple. Les femmes en habitent la partie élevée; elles y vivent en recluses, confinées dans les travaux du ménage, et tremblantes esclaves de leurs maris. L'usage a établi dans ces contrées une ligne immense de démarcation entre Thomme et la femme. Le brame se distingue aisément à son vêtement blanc drapé avec art sur les épaules, à ses membres chargés d'embonpoint, à sa démarche grave, hautaine et dédaigneuse. Leurs épouses, que rien ne force à des travaux pénibles , sont en général bien faites et jolies , avec des dents blanches, de beaux yeux noirs encadrés d*un cercle bleu, desseins bien posés , des pieds petits et des mains délicates. Passionnées pour la parure , elles chargent d*anneaux d'or leurs bras et leurs jambes , s* en entourent le cou , s en couvrent le front et les cheveux. Un pantalon large recouvert par une chemise et un pagne qu'elles drapent sur leur sein , sur leur tète et sur leurs épaules, composent leur costume habituel. 11 en est qui portent un anneau d'or dans leur narine fendue , ornement disgracieux auquel Tœil a peine à s'habituer.
Après quelques heures de séjour dans ces aidées , mes porteurs reprirent le chemin de la ville. Dans la route se croisaient des chariots chargés de denrées, des voitures européennes , des calèches venues à grands frais de Calcutta ou de Londres, des palanquins couverts d'ornements; enfin des gadis ou voitures malabares, espèce de belvédères roulants traînés par deux bœufs aux allures vives comme celles des chevaux. Cet équipage singulier est l'un des plus usités parmi les riches naturels. Commode, rapide, léger, il comporte un luxe de tapis et de dorures incroyables. Les deux bœufs de l'attelage ont les cornes ornées de cercles ou de chaînes en or massif: on va même jusqu'à leur peindre la poitrine, les jambes et le corps.
Avant de rentrer en ville , nous passâmes devant une chauderie ou chaulirie. Une chauderie indienne est, comme le caravansérail turc, une auberge pieuse, ouverte à tous les voyageurs. Là, dans ce pays d'exclusion, toute caste est admise, toute religion a sa place sous le même toit. Des logements y sont affectés même au paria, chassé des autres lieux comme une bête immonde, à l'Européen, aux Musulmans, aux Arméniens, aux Chinois, etc. C'est une hospitalité cosmopolite, c'est la charité religieuse dans sa plus large et sa plus noble acception.
La chauderie se compose ordinairement d'un vaste bâtiment, qui se subdivise en un nombre infini de chambres nues. Chacune d'elles reçoit un ou plusieurs arrivants, et une galerie extérieure sert à abriter les castes réprouvées. Dans ce pêle-mêle de voyageurs régnent la tolérance la plus entière et la plus scrupuleuse moralité. Il est rare que les chauderies soient témoins d'une rixe ou d'un- vol.
L'établissement de ces chauderies est quelquefois un moyen d'expiation. Un riche qui s'est souillé d'un crime , un concussionnaire , un malfaiteur opulent , se
relèTent à ce prix des fautes commises. Aussi la région indienne est-elle jonchée de pareils édifices. Presque toutes les chauderies sont ornées à Tintérieur de basreliefs, et ces sculptures sont les représentations les plus obscènes qu'on puisse imaginer.
En rentrant à Pondichéry , je vis sur Tune des places un rassemblement de Datorels, qui piqua ma curiosité. Je voulus m'arréter un instant : c'étaient des jongleurs. Presque nus, avec un simple morceau de toile autour des reins, ils exécutaient les tours les plus étonnants d'escamotage. Devant eux étaient des boules et des gobelets qu'ils maniaient avec une rapidité extrême , sans avoir , comme DOS bateleurs européens , la ressource d'une gibecière. Tout cela était fait avec une prodigieuse dextérité, sans effort, sans hésitation.
La scène de jongleurs dont je venais d'être témoin se passait près de la principale pagode de Pondichéry : j'allai la visiter. Dans l'avenue , se tenait sous un arbre un fakir^ sale et hideux mendiant, à qui Taccomplissement d'une expiation votive ne faisait pas oublier le soin de sa quête. Quelques prêtres et quelques femmes de bramines circulaient dans cette partie de la ville. Arrivé devant la pagode, je vis UD monument d'architecture massive, bâti d'une pierre grisâtre et dure comme du granit. Quelques sculptures ornaient la façade , et dans le nombre se trouvait la représentation d'une fête où un bœuf s'avançait processionnellement , escorté de musiciens et de bayadères. Ce fut dans une cour intérieure du temple que j'aperçus pour la première fois de ces femmes que les Indiens nomment dàvédassù ou devalliales^ c'est-à dire, en sanscrit , servantes de la Divinité. Le nom de bayadères , qui nous est venu en Europe avec un tel parfum de grâce et de volupté , vient du mot portugais ballcideras ou danseuses, que leur donnèrent les premiers Portugais. Les poétiques exagérations de Raynal firent à ces femmes, vers la fin du siècle dernier, une réputation que des récits plus modernes ont à peine détruite. Au lieu de ces ravissantes créatures qu'il dépeint si minutieusement , la caste des bayadères n'offre , à côté des matrones vieillies au service des prêtres , qoe des beautés toujours fanées avant l'âge. Leur danse si lascive, leurs passes si provoquantes, ne se composent guère que de gestes forcés , de contorsions, et de postures sans grâce.
Les dévédassis ou bayadères sont prises dans toutes les castes, hormis celle des parias. Quelquefois leur vocation est obligatoire, d'autres fois elle est facultative. Une jeune fille destinée à l'état de bayadère doit venir au temple avant d'être nubile. Là on l'examine, on l'analyse : on regarde si sa taille est bien prise, sa figure avenante , sa constitution saine ; puis on la livre à ses compagnes , qui la baignent dans l'étang de la pagode , la parent de vêtements neufs et l'ornent de bijoux. Ainsi arrangée, elle passe chez le grand prêtre, qui lui fait subir quelques formalités d'initiation et la marque ensuite, avec un fer rouge, du sceau du temple auquel elle appartient désormais. Alors elle est bayadère. Elle apprend à lire , à écrire, à clianter, à danser surtout. On a rédigé pour les néophytes une espèce de cours de minauderies , un recueil des secrets de la toilette. La bayadère apprend
tout cela pour séduire, pour plaire, car tel est son métier, car il faut qu*eUe plaise aux brames d*abord, ses possesseurs de droit, puis au public, à qui elle vendra ses faveurs au profit des brames.
La danse des bayadères se compose de figures où elles balancent face a face : une musique monotone dlnstruments à vent , qu'accompagnent des tambours et des cymbales, règle la mesure de lem's pas. Dans les pagodes, les bayadères chantent, sur un mode lent et triste , les louanges et les incarnations de Wichnou. Parmi ces femmes, il en est d'exclusivement vouées au service des temples ; mais plusieurs autres sont libres. Le riche Hindou ne donne point de fête sans avoir des bayadères , chanteuses et danseuses ; elles sont là pour distraire les convives. On conçoit qu'à une vie aussi déréglée les bayadères usent promptement leurs charmes et leur jeunesse. A dix-huit ou vingt ans commence déjà pour elles une vieillesse précoce. Les prélres les renvoient alors : elles rentrent dans leurs castes, et se marient sans que leur vie antérieure y fasse le moindre obstacle.
Presque toutes vieilles et laides , les bayadères de la pagode de Pondichéry étaient occupées à laver le linge des prêtres , dans la cour intérieure où se trouvait le bassin. A cette limite conunençait la seconde enceinte interdite au profane ; mon guide m'arrêta au moment où j'allais la franchir, et aujourd'hui encore je ne saurais ce qu'elle contient si M. La Place n'avait été plus hardi que moi. k La seconde enceinte est vaste et carrée ; la galerie en pierre qui l'entoure intérieurement est adossée à un mur épais et soutenue de l'autre c6té par un rang de colonnes. Dessous nous vîmes un grand nombre d'autels sur lesquels figuraient de petites idoles en pierre , fort laides , grossièrement sculptées et accoutrées d'une manière bizarre. Le premier objet qui s'ofirit à mes yeux était une colonne, haute d'environ trente pieds, peinte de plusieurs couleurs: au sommet une poutre , mise en travers comme une potence , soutenait à chacune de ses extrémités de grosses boules rouges ; derrière la colonne et toujours dans le milieu de la cour faisant face à l'entrée, je vis une espèce dé petit temple, construit en grosses pierres de taille couvertes de sculptures représentant des animaux de formes bizarres. Entre les quatre colonnes qui soutenaient un dôme pointu , surmonté d'une boule , était l'image d'un bœuf de grandeur naturelle, tirée d*nn seul bloc de pierre grise et parraitement sculptée : l'animal était debout , exhaussé sur un piédestal , la tête tournée vers le fond de l'enceinte du côté de la porte étroite et basse d'un monument. J'entrai dans une salle dont les murs étaient couverts de peintures grossières représentant des idoles : devant elles brûlait , dans des lampes en fer , de l'huile qui répandait une odeur infecte ; le sol était jonché de feuillages , offerts sans doute par les fidèles ; mais , comme les offrandes des jours précédents n'avaient pas été enlevées , il sortait de cet amas d'ordures des exhalaisons vraiment méphitiques. Au fond était une autre chambre également sans autre ouverture que la porte ; je m'en étais approché , et déjà j'entrevoyais une idole d'une figure hideuse , barbouillée de rouge et de graisse ; la multitude des lampes qui brûlaient devant elle augmentait la puanteur affireuse que cet antre
exhalait; mais alors je fus entouré par la foule des prêtres, trës-in*ités que j'eusse osé aller si loin. Je battis prudenunent en retraite , et , forcé de quitter Tenoeinte, je regrettai de n*ayoir pu visiter les monuments singuliers que j'apercevais dans le fond. »
Cette pagode de Pondichéry , dont Textérieur offrait quelques détails curieux , ne pouvait pourtant pas se comparer aux merveilles en ce genre qui m'attendaient dans mon pèlerinage indien. Les environs mêmes du comptoir français possédaient des temples plus beaux , plus ricbes et d*une antiquité plus incontestable : telles étaient les pagodes de Wilnour et de Trikiwaret.
Dans ma courte station à Pondichéry , aucune fête religieuse ne vint m'offrir ses épisodes si étranges et si caractéristiques. Plus heureux , M. La Place , qui arriva deux mois plus tard, eut Toccasion de suivre, dans leurs jours de pompe et d'apparat , les trois cultes qui vivent sur ce point avec des allures de bon accord et de tolérance. L'incident est trop remarquable pour être omis.
c Nous ytmes trois fêtes , dit le commandant : celle du feu , célébrée par les Hindous, r Anniversaire funèbre d'un grand saint mahométan^ et enfln la Féie- Dieu des chrétiens.
a La fêle du feu me semble plutdt une occasion de promenade qu'une cérémonie religieuse. Dans la plaine sablonneuse qui longe la mer au nord de la ville , je trouvai dans Taprès-midi une multitude d'Indiens au milieu desquels nos palanquins eurent beaucoup de peine à passer ; ces figures si humbles , ces pliysio- Demies si ternes le matin encore , avaient pris un air de gaieté et de contentement qoi excita ma surprise. Le silence que j'avais remarqué dans les aidées avait Tait place à un bruit confus ; mais il devint assourdissant quand les sons rauques et discordants des instruments indiens et les acclamations de la foule annoncèrent farrivée de la procession, conduite par les brames et composée de dévots qui devaient expier leurs péchés par Tépreuve du feu. Sur un terrain assez uni , on avait étendu une couche de légers fagots qui couvraient un espace d'environ treate pieds de long sur la moitié de large. Longtemps avant que les patients se présentassent , le feu avait été mis et tout le bois consumé ; cependant les charbons étaient encore à demi enflammés , et , malgré une course rapide , je doute fort que ces pauvres victimes du fanatisme , ou ces complices de la friponnerie des brames , eussent pu impunément franchir le brasier , comme ils le firent devant moi , si leurs pieds n'avaient été enduits d'une préparation , ou endurcis peut-être par l'habitude qu'ont les Hindous d'aller toujours sans chaussure. Quarante en* viron se présentèrent ; quelques-uns , intimidés , abandonnèrent la partie et subirent la honte des huées de la foule ; les autres , encouragés sans doute par les acclamations générales , soutinrent l'épreuve avec un air résolu et furent reçus k Textrémité du brasier par leurs parents et leurs amis. Pendant et même après la petite course , les patients ne témoignaient aucune douleur et marchaient facilement ; je conclus de là qu'il y avait quelque arrangement dont le peuple était diçe.
tf II était neuf heures du soir quand nous allâmes voir la fête du grand saint musulman ; jamais je ne pourrai rendre le spectacle extraordinaire qui s offrit à mes yeux. Le ciel était sombre; de nombreux éclairs témoignaient que la chaleur avait été excessive dans la journée; nos palanquins s*arrétërent dans une des grandes avenues bordées d*aldées ; j'avoue qu*au premier moment je crus être arrivé en enfer. Nous nous trouvâmes au milieu d'une foule d'hommes portant des torches et des réchauds remplis d'étoupes imprégnées dhuile de coco, dont la lumière blafarde et agitée par les contorsions des porteurs leur donnait Tair de véritables démons.
<K Nous arrivâmes avec beaucoup de peine , et au risque d'être vingt fois asphyxiés , jusqu'à la chapelle du saint. C'est un petit monument carré en pierres de taille , dont une porte étroite et basse est la seule ouverture, condamnée, avant et après la cérémonie , pour tout le reste de Tannée. A travers l'épaisse fumée causée par une douzaine de sales lampes qui éclairaient la petite chambre, unique pièce de l'édifice , je distinguai une espèce de catafalque , placé sur le sol et recouvert d'un mauvais tapis, dont l'ancienneté faisait sans doute tout le prix. Le prêtre nous offrit de petits morceaux enflammés d'un bois odorant ; chaque visiteur reçut en outre de ses mains une chaine de fleurs blanches et rouges , qu'il fallut mettre autour de son cou. Cette attention fut récompensée , à la grande satisfaction du marabout. Enfin nous terminâmes le plus têt possible notre visite, pour aller voir les détails de la procession qui se préparait à quelques pas de la chapelle.
a La principale pièce était en verre et en papiers peints de différentes couleurs; la partie inférieure offrait la forme d'un carré de quatre pieds sur trois de hauteur ; elle supportait un dôme deux fois plus élevé , dont le mouvement continuel de rotation, donné par un homme caché à l'intérieur, était tout à fait indépendant. Une grande quantité d'ornements bizarres, brillants et disposés avec symétrie , couvraient la machine éclairée par dix rangs de bougies depm's sa base jusqu'au sommet , surmonté lui-même d'un foyer d où s'échappait une lumière éclatante. Tout l'édifice, ainsi illuminé , offrait un coup d'oeil aussi agréable que singulier : il reposait sur un énorme brancard , autour duquel vingt vigoureux porteurs étaient rangés.
« Derrière le sandana colon (c'est le nom indien de la machine éclairée), se trouvait une charrette traînée par deux bœufs et portant un énorme tambour sur lequel deux hommes frappaient constanmient. En tête du cortège était un marabout d'une physionomie vénérable, vêtu de blanc, la tête couverte d'un large turban de même couleur , ayant à ses cêtés deux hommes porteurs de bannières , sur lesquelles on distinguait des signes particuliers : il prononçait avec un grand calme sa prière à haute voix , sans que les hurlements et les contorsions d'un jongleur, armé d'un sabre avec lequel il faisait des tours effrayan's, ni le vacarme de plusieurs autres acteurs frappant sur des tambours de basque , parussent seulement le déranger. Mais sa gravité fut mise à une bien plus forte
épnwre , quand la procession se mit en marche ; car alors commença un effroyable charifari : les mugissements de cornets à bouquin d'une grandeur démesurée , les cris aigus des flûtes , les roulements des gros tambours , enfin les sons rauques et déchirants des trompettes recourbées, instruments qu'on voit représentés dans les tableaux des batailles d'Alexandre , firent un vacarme auquel nos oreilles ne purent résister. Nous nous sauvâmes en grande h&te , aveuglés par la fumée , repoussés par l'odeur infecte qu'exhalait cette foule dont le bruit , à cinq heures du matin , me poursuivait encore dans mon lit. Rien de plus inoiOTensif que la gaieté des Indiens ; jamais de rixes , et , comme les parias sont bannis de toutes les fêtes , l'homme ivre serait une monstruosité au milieu de cette population qui s'abstient avec une sévérité religieuse de vin et de liqueurs fortes.
c Cependant la Fête-Dieu approchait , et déjà de tous côtés dans la ville se
faisaient les préparatifs pour les reposoirs La chaleur avait fait remettre
la procession à six heures du soir ; j'y assistai accompagné de l'état-major de la Favorite. Les bannières , 1^ images , et surtout les anges , les saints et les saintes , représentés par de petits enfants dont les charmantes figures pouvaient à peine faire fermer les yeux sur le ridicule de leurs accoutrements , n'avaient pas été oubliés. Je voyais la population indienne , amassée sur notre passage , sourire de pitié à toutes ces imitations que l'éclat ne relevait même pas à ses yeux. Je tournai les miens sur les dames, qui accompagnaient la procession d'un air, je dois en convenir, peu dévot : je remarquai plusieurs jolies femmes, aux yeux vifs, à la physionomie spirituelle ; mais elles étaient en général pAles , et habillées avec peu de goût.
« J'eus occasion , dans cette circonstance , de voir la suite du gouverneur pour les grandes cérémonies , et quoiqu'elle ne soit qu'un bien faible souvenir de la pompe imposante qui entourait la première autorité de Pondichéry, du temps de la puissance française dans la presqu'île , elle ne manque cependant pas d'une certaine dignité. Huit Hindous , habillés de blanc , pantalon et turban rouges , ayant un baudrier bleu, orné des armes de France en argent, tenaient sur deux rangs la tête du cortège. Ils sont appelés pions , portent les ordres du gouverneur , et leur personne est sacrée. Après viennent huit Musulmans, habillés de la même manière ; ils ont des moustaches , et , au lieu d'un baudrier , ils portent de longues cannes en argent , surmontées d'une pomme ; puis arrive le palanquin du gouverneur , suivi de ceux des autorités de la colonie , également accompagné d'un nombreux domestique.
ff Au milieu d'une population aussi tranquille , de mœurs aussi douces , les gardes armés sont inutiles ; aussi toute la police de la ville et de ses environs se fait--elle sans peine avec une seule compagnie de cipayes indiens qui compose toute la garnison. Quand, le soir, le gouverneur rentre chez lui, tous ses gardes forment une haie, baissent la tête jusqu'à terre, la main droite étendue sur la poitrine , et prononcent ensemble une suite de paroles en langage hindou : ce sont , à ce qu'il paraît , des vœux pour la nuit et le jour suivant. »
Pondidiéry se diyise en Tflle blanche et en ville noire. La première s*étend snr les bords de la mer ; la seconde , délimitée par un vaste Tossé , se prolonge en arrière et josqa*aa rempart. La population générale des deux villes , sans y comprendre sa banlieue d'aidées , atteint encore quarante mille âmes. Elle gagne tous les jours. Les rues, non pavées, sont semées de sable. Vers le milieu du jour il est pénible de les parcourir , à cause de la réverbération qui fatigue Tœil par ses reflets. Les maisons de la Ville-Blanche sont vastes, aérées, élégantes, toutes ornées de colonnes en stuc blanc , aussi beau que le marbre. Les parois des murs intérieurs sont enduites de ce stuc , qui les tient toujours brillantes et propres. Les cases de la Ville-Noire sont groupées par lies tirées au cordeau : chacune de ces ties sert à loger une caste.
L'ameublement des habitations européennes se compose là , comme dans toutes les colonies de TOcéan indien , de chaises , de canapés et de lits venus de Chine , et faits avec le bambou et le rotin. Chacune des maisons a sa (errasse. Quelques monuments d'utilité publique se remarquent dans la yille-Blanche ; des marchés couverts où affluent les Indiens , des magasins où s*empile une réserve de riz pour les années de disette , témoignent de la sollicitude des autorités européennes en faveur des populations hindoues. En général , les vivres sont abondants et peu chers à Pondichéry ; mais leur qualité est inférieure et leur nombre très-limité. La viande , dont s'abstiennent tous les naturels ,. justifie , par sa qualité , l'horreur qu'ils en témoignent. La volaille est petite et maigre, les fruits sont sains et savoureux , les légumes excellents.
La société européenne de Pondichéry se réduirait à quelques tôtes , si l'on désignait sous ce nom les familles seules dont le sang ne s'est jamais mêlé aux races indigènes. Aux premiers temps de la colonisation , avec ses femmes toutes d'origine française, Pondichéry était cité dans l'Inde comme une résidence privilégiée sous ce rapport. Les riches Anglais , les Hollandais , les Portugais, venaient des comptoirs environnants pour prendre leur part des plaisirs de cette ville. Les relations y étaient établies sur un pied d'étiquette ignoré ailleurs ; le goût, le bon ton d'Europe s'y étaient naturalisés. Mais, à la suite de désastres successifs, il y eut déchéance : les plus riches maisons ayant disparu , les traditions de la haute compagnie se perdirent ; il n'en resta que les nuances reflétées sur les familles moins aisées et sur la société mixte , qui provenait d'alliances entre les Européens et les femmes du pays. Sur vingt maisons de Pondichéry , fl y en a aujourd'hui dix-neuf de cette race mêlée.
Au moment où je vis Pondichéry , seize années de paix n'avaient pas encore pu le mettre , sous le rapport commercial , sur le pied des comptoirs rivaux et voisins. Quoique sa rade fût la plus sûre de Coromandel , et malgré la présence d'un gouverneur général de toutes nos possessions asiatiques , ce n'était qu'un point de très-médiocre importance échangeant un petit nombre de toiles fabriquées contre les rebuts des cargaisons européennes. Un trafic interlope s'était organisé, il y a peu de temps , sur le sel dont la compagnie anglaise des Indes s'est attribué
k monopole ; mais qaelqnes réclamations du cabinet de Saint-James ont suffi pour faire interdire à nos colons cette branche de spéculation. Cette mesure ne doit pas, au reste, être prise pour un incident isolé ; elle dérive d'un système général qui remonte à 1814. La même pensée qui nous a valu Bourbon dépourvu de rade , DOQS a fait rentrer aussi dans les postes de Pondichéry , de Yanaon , de Karikal , de Mahé , déshérités de tout conunerce. Il était dans la politique de Castlereagh , que notre marine militaire n'eût pas un seul point de station dans l'Inde , et que nos vaisseaux de commerce n'y eussent pas un seul marché florissant. C'était une exclusion complète, déguisée sous une apparence de concessions plutôt ruineuses qu'utiles. Ainsi, toutes les fois que le hasard ou l'industrie régnicole donneront un démenti aux prévisions rivales , il y aura de la part de la Compagnie anglaise, si hostile à toute émancipation , il y aura réclamations instantes , entraves diplomatiques , rase et violence s'il le faut , pour annuler des résultats qui peuvent nuire à ses vues d'absolutisme commercial. Car l'Inde est pour ce corps avide une ferme qu'il tient à bail. La Compagnie y a fondé une puissance que la métropole elle-même sera peut-être impuissante à combattre , quand le progrès des idées lui en donnera le désir.
Depuis une semaine j'étais à Pondidiéry ; ce temps m'avait suffi et au delà pour recueillir tout ce que notre pauvre comptoir offrait de remarquable. Quelque peine qu'en éprouvât mon daubachi, je fixai au 3 mai 1830 le jour de mon départ, et je me décidai à faire par terre la route de Pondichéry à Madras. Un palanquin de voyage , un jeu de boès ou porteurs télingas , un passe-port en trois langues pour clouer la bouche aux |)ton5 ou gendarmes duKamatic, tels furent les derniers soins de mon intendant. Bien que je ne lui eusse pas donné de grands bénéfices , il pourvut à tout , il organisa tout avec un zèle admirable. Quand je fus sur le point de quitter la ville, toute ma maison se rangea sur mon passage ; mon daubachi en tête, mon pion, mon cuisinier, mon mastargi ou aide-cuisinier, mon maénate ou blanchisseur ; puis, les parias voués aux services impurs. A tout ce monde je donnai un mois de gages, soixante francs en tout.
Mes boès partirent en poussant leur cri plaintif et cadencé , et moi , mollement étendu, la tête appuyée sur un coussin élastique, je pouvais lire, fumer ou dormir, à ma guise. La journée ordinaire d'un palanquin de voyage varie de douze à quinze lieues. Les boès font à peu près deux lieues par heure, en courant plutôt qu'ils ne marchent, et se remplaçant sans que le palanquin cesse d'avancer. Le chemin de Pondichéry à Madras suit à peu de distance de la mer le pied des montagnes des Gattes. Vers Gingi , à sept lieues de Pondichéry, se voit la chaîne de Trikiwaret, remarquable par ses pétrifications. Toute cette côte bien observée par Sonnerat est habitée par les Tamouls, dont nous avons altéré le nom en celui de Malabars.
Ces peuples sont noirs, assez grands et bien faits, mais mous et lAches. Leur humeur est naturellement joyeuse ; ils aiment les jeux , la musique et la danse. Sobres, ils ne vivent que de riz , de légumes , d'herbages et de fruits. La pratique hygiénique des gymnosophistes a été formulée dans ce pays par les brames en
articles de foi. L*asage des liqaears fortes est également interdit aax naturelst Leurs habillements dans les aidées de Tintérieur diffèrent peu de ceux des côtes ; une pièce de toile qui part des reins pour tomber sur les genoux, un autre pagne ayec lequel ils se drapent et un turban en mousseline, voilà le costume le plus répandu dans la contrée. D'autres fois les Malabars se yëtent comme les Mongols, à la différence que les robes des premiers se croisent du c6té gauche » et celles des seconds du cAté droit. Lorsqu'ils ne vont pas nu-pieds , les Malabars portent des sandales ou des pantoufles à pointe recourbée. Leurs oreilles sont chargées d'anneaux d*or. Quant aux femmes, laides en général, elles s'aflTublent d'un pagne dans la classe moyenne, et de chflles du Thibet dans la haute classe, a La plupart de ces femmes, dit Sonnerat, portent à chaque bras, à chaque cheville de piedt dix à douze anneaux d'or, d'argent , d'ivoire ou de corail ; ces anneaux jouent sur la jambe et font, quand elles marchent, un bruit qui leur platt beaucoup; leurs doigts des mains et des pieds sont pour Tordinaire garnis de grosses bagues ; elles se teignent en noir le tour des yeux pour leur donner plus de vivacité ; elles se teignent aussi en rouge la paume de la main et la plante des pieds avec Tinfusion des feuilles du mindi ^hennéh des Arabes [Lawsonia],,.. Dans certaines castes, les femmes se frottent le visage et le corps avec du safran ; des colliers d'or et d'argent leur pendent sur l'estomac; leurs oreilles sont percées en plusieurs endroits et garnies de joyaux ; enHn elles poussent l'amour de ces riches bagatelles au point d'en attacher aux narines.... Les veuves quittent leurs joyaux, et ne portent qu'une seule toile blanche qui fart le tour du corps, et dont un des bouts, passant de droite à gauche, leur couvre le sein et revient sur Tépaole droite, après avoir passé sur la tète, d
Telles étaient les populations au milieu desquelles je voyageais. Dans le cours de la journée , mes boès firent plusieurs haltes dans les chauderies les mieux fournies et les plus fréquentées. Nous trouvions toujours près de là une boutique où l'on nous vendait du riz et des légumes. Toute la côte jusqu'à Madras est semée d'habitations malabares qu'entourent des bouquets de cocotiers , de palmiers , de tamariniers et de bambous. Des torrents descendus de la chaîne des Gattes coupent la route à chaque pas.
Le soir nous arrivâmes à Sadras, petit comptoir sur lequel le Hollandais Haafner a tant pleuré. Ce fut en 1781 que les Anglais de Madras en firent sauter le fort. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une grande aidée; les négociants malabars ont porté leur industrie à Madras. A peu de distance de Sadras se trouve le lieu qu'on nomme lesSept-Pagodes^ dont quelques-unes sont aujourd'hui au milieu de la mer. C'est à Mahabalipouram que se voient ces ruines. Aujourd'hui aidée déserte , ce lieu paraît avoir été une grande ville engloutie par un cataclysme , ou graduellement submergée. En 1776 on y reconnaissait une pagode bâtie en briques, dont le sommet seul avec sa flèche en cuivre doré pointait au-dessus des eaux. A l'heure actuelle on distingue encore plusieurs ruines de temples dont l'ordonnance n'a rien de commun avec le style hindou même le plus anciennement connu. Les
archéologues veulent y voir» les uns le résultat d*nne colonisation étrangère : les autres, la preuve d'une civOisaUon indienne antérieure à celle dont les traces subsistent partout ailleurs. Quoi qu*il en soit » Varchitecture des Sept>Pagodes est un mélange admirable de style orné et de style simple.
De Sadras à Madras, la distance est de quinze lieues que je parcourus en treize heures 9 traversant tour à tour les belles aidées de Tripatour, de Tirupolour et de THvantour, au milieu de pagodes magniDques et de superbes chauderies.