CHAPITRE XVI
OORIMOUI. — TAHAOUH. — JAOOBRMAUT.
Avec un gros navire, notre bordée eût d* abord été poussée au large pour éviter les hauts- fonds d*une côte dont Thydrographie est peu connue ; mais notre caboteur resta toujours si bien en vue de terre , que nous pouvions y distinguer tous les sommets des pagodes , seuls édiflces hindous de quelque élévation Vers Negapatnam , nous abandonnâmes néanmoins la côte pour tirer sur la pointe de Divy et les bouches de la Krisna. Là , deux mois plus tard , un grave accident attendait la Favorite 9 magnifique corvette française qui resta échouée du l*** au 5 juillet sur un lit de vase et au milieu d*une mer tourmentée. Cependant , grâce à l'activité du conmiandant et au dévouement de l'équipage, la corvette en fut quitte pour quelques insignifiantes avaries.
Pour nous , à qui huit pieds d'eau suffisaient pour naviguer , nous n'avions pas de pareils accidents à craindre , et d'ailleurs notre patron malabar , habitué dès Tenfance à courir ces mers, pouvait sans crainte en effleurer la vase. Nous pas-' sions quelquefois à côté de brisants sans qu'il parût se soucier beaucoup de ce f&cheui voisinage. Ainsi nous longeâmes tour à tour la côte marécageuse de la Krisna , la pointe de Divy, et nous jetâmes l'ancre dans le golfe de Masulipatnam. Ce comptoir, longtemps français, rattache son nom à quelques beaux souvenirs de notre histoire en ces contrées. Les Anglais l'occupent aujourd'hui ; ils y laissent quelques soldats pour défendre le fort que nous y avons élevé, Masulipatnam était, aux jours de la prospérité du royaume de Golconde, l'entrepôt de ses riches produits et leur port d'embarquement. Cette gloire et ce commerce sont bien déchus : quoiqu'un géographe moderne ait porté le chiffre de sa population à 75,000 âmes , on n'y compte guère plus que le tiers de ce nombre , que décime encore chaque jour l'insalubrité de la plaine marécageuse où la ville est assise.
De Masulipatnam à Yanaoun, petit établissement français, il y a 30 lieues environ, que nous fîmes en un jour. Yanaoun est situé sur la rivière de Godavery , un peu au-dessus d'une ville hindoue , Coringui , qui en occupe l'embouchure. Jadis commerçante et populeuse, Coringui se vit anéantie en 1789 par un phénomène affreux. Au mois de décembre, à l'époque de la plus haute marée, et par une tempête du N. E. , trois lames monstrueuses se levèrent contre la ville , anéantirent tout devant elles,^ noyèrent 30,000 Hindous, et portèrent les navires à l'ancre jus-
que dans la presqalle qae forme le Godavery. Plus tard , quand cette mer se fut retirée , un tel amas de sables et de vase resta sur ce terrain , qu'aucune des anciennes habitations ne paraissait à sa surface. Les Hindous échappés au désastre n'eurent pas même la pensée de déblayer ce nouvel Herculanum ; ils bâtirent un peu plus loin quelques huttes qui formèrent la Goringui actuelle. Mais, à la suite de la catastrophe, un barrage s'étant formé aux bouches du Godavery, les factoreries européennes disparurent de la presqu lie ; les milliers de navires anglais, espagnols, français, portugais, qui fréquentaient les chantiers renommés de Goringui, allèrent chercher d'autres lieux de radoub et de ravitaillement. Tout l'avantage d'une position maritime au confluent d'un fleuve navigable fut perdu pour cette ville.
Notre projet, en débarquant à Goringui, avait été de voirYanaoun. Wilmot avait loué une barque , et nous devions partir le lendemain , quand je tombai malade : un violent accès de fièvre me saisit dans la nuit. Comme pas un docteur européen ne se trouvait alors dans ce poste, on fit venir le meilleur médecin malabar de toute la contrée. Gétait un homme dgé , d'une physionomie intelligente et ouverte. 11 s'approcha, me regarda fixement, promena sa main sur tout mon corps ; puis il ordonna une espèce de tisane au piment , dont j'avalai plusieurs verres. Cette potion détermina une transpiration abondante : au bout de quelques heures , j'étais mieux. Les médecins malabars ne cormaissent que trois sortes de maladies: les unes, disent-ils, proviennent du chaud; les autres du froid, et les troisièmes du vent. Pour celles du froid , ils ont le piment, et le kali ou lait de l'arbre sans feuilles; pour celles du chaud, procédant à la façon homœopathique, ils les traitent par les excitants les plus actifs , même dans les crises aiguës; quant aux maladies causées par les vents , ils les combattent par les ventouses et le massage.
Gr&ce à l'ordonnance de mon médecin, je pus le lendemain remonter à bord de notre goëlette, et au bout de quelques joui*s ma santé et mes forces étaient revenues. Nous longions alors la côte basse , sablonneuse et déserte des Quatre- Gircars que continue celle d*Orissa, l'une et Tautre embrassant un développement total de 90 lieues environ du N. E. au S. 0. Le 15 mai, nous venions de jeter l'ancre sur une plage qui se dessinait comme un mince ruban à l'horizon , et au loin s'élevait comme une masse confuse d'édifices élevés et grandioses. Wilmot me rejoignit sur le banc de l'arrière, au moment où j'étais comme en extase devant ce spectacle, a Nous allons à terre, me dit-il; on ne passe pas devant Jaggemaut et sa merveilleuse pagode sans y stationner quelque peu. C'est le lieu de pèlerinage de tous les dévots hindous; c'est la Mekke des sectaires de Brama, d Nous descendîmes dans le petit canot, qui vogua vers la terre. Pour accoster la plage , il fallut que nos Hindous se missent à l'eau et tirassent leur embarcation sur le sable. Cela fait, l'un d'eux resta pour la garder , et les autres nous servirent de guides pour aller à Jaggernaut ou à Jaggemaut-Pouri (ville de Jaggemaut) , où nous arrivions une heure après. La ville, par elle-même, n*est rien, quoiqu'on ait porté sa popu-
CORINGUI. — TANAOUN. -JA6GERNAUT. l&l
iation fiie à 40,000 âmes; mais, à de certaines époques de l'anDée « les fêtes de la pagode y attirent un tel concours dlndigènes que toute la plaine environnante en est couverte. Nous arrivâmes en face du temple par une allée d*arbres qui nous laissaient voir, par échappées, une grande portion de ses vastes bâtiments.
Jaggernaut-Pouri est dans le district de Cattak, sur la cAte d'Orissa. Son temple est dédié àTidole hindoue Jagatnatha (Dieu du monde), vulgairement Jaggernaut. Toute la terre, dans un rayon de 8 à 10 lieues , est regardée comme sainte ; mais la portion la plus sacrée, le sanctuaire mystérieux, se trouve entouré d*un mur d^enceinte qui forme presque un carré ; deux de ses cdtés ayant 612 pieds et les deux autres 584 de long. Dans cette enceinte sont environ cinquante temples, dont le plus remarquable consiste en une espèce de tour en pierre, haute de 172 pieds, arrondie en courbe sur chaque cdté, et surmontée d*un dôme bixarre et indescriptible. Cest là qu*babitent l'idole Jaggernaut, son pèreBoloram et sa sœur Shabudra. Cette idole , aux pieds de laquelle accour. nt les dévots des régions les plus reculées , n*est remarquable ni par son élégance ni par sa majesté. Jamais plus grossière ébauche ne sortit du ciseau d un sculpteur. La statue ne va pas au delà des reins ; elle est sans doigts et sans mains , avec des moignons en guise de bras.
Le temple de Jaggernaut est desservi par 4,000 familles , dans lesquelles il faut comprendre les cuisiniers chargés de la nourriture sacrée ' : elle est présentée en trois fois à Tidole. Pendant que ce repas dure, les portes sont fermées aux profanes ; et nul n*entre dans le sanctuaire, si ce n'est quelques serviteurs intimes : seulement, à Textérieur dansent les bayadères de la pagode. Jaggernaut compte douze fêtes dans Tannée; mais celle de Rnth-Jattra est la plus importante. Elle a lieu au mois de juin ou de juillet. Le nombre des pèlerins qu'elle attire varie , suivant Tétat de la saison , de 100 à 200,000. Des pluies périodiques rendent , vers cette époque , toute la contrée malsaine et déciment les visiteurs obligés de camper en plein air. D'autres Hindous entreprennent le pèlerinage dans la saison sèche, et à l'occasion de la fête nommée Chundmon-Jattra. Jaggernaut expédie alors plusieurs idoles qui vont prendre un bain dans son étang parfumé d*eau de sandal , et qui fait partie d'un temple des environs. Ces petites idoles font plusieurs fois le tour de Vétang sur des radeaux , et le rajah de Khourdah , grand prêtre héréditaire , conduit la cérémonie.
La police de toutes ces fêtes est aussi de la compétence des brames ; ils y procèdent au moyen de cannes et de bâtons dont ils usent avec largesse. C'est au point que souvent les pèlerins se ravisent ; ils désarment les prêtres et leur rendent avec usure les horions qu'ils en ont reçus. Du reste , la foule est en général
1. Un Yoyagenr anglais a réussi à se procurer l*état de la consomma lion journalière. Pour Tidole et ses desservants, il faut chaque matin deux cent vingt livres de riz, quatre-vingt-dix-sept de kuUy (sorte de légume), vingt^quatre de moong (espèce de graine), cent quatre-vingt huit de l>eurre, quatre-vingts de mélasse, trente-deux de végétaux, dix de lait aigre, deux et demie d'épices, deux de bois de sandal , deux tolahs de camphre , vingt livres de sel , quatre roupies (11 firancs environ ) de bois, plus vingt-deux livres d'huile à brûler |K>ur la nuit.
peu révérencieuse quand eUe parle des desservants de Tidole ; il n'est point de vice dont elle ne les charge, point de méfait qu*eUe ne leur impute. Le plus profond motif de cette haine vient des taxes auxquelles le collège assujettit les pèlerins.
L*idole de Jaggemaut est renouvelée toutes les fois que deux nouvelles lunes se rencontrent dans le mois assan , ce qui arrive à peu près tous les dix-sept ans. On choisit alors dans les forêts un arbre sur lequel jamais corbeau ou un autre oiseau mangeant les débris des corps en putréfaction ne se soit perché ; les initiés le reconnaissant à certains indices. Quand le tronc est abattu , des charpentiers le dégrossissent , puis le livrent aux prêtres qui achèvent Toeuvre dans le plus grand mystère. L'esprit de Jaggemaut , retiré de la vieille idole , est transféré dans la nouvelle par un homme qui ne survit guère à la solennelle opération. Avant la fin de Tannée , il est enlevé de ce monde. Après la fête de Chundmon- Jattra vient la cérémonie du Chund-Jattra, qui consiste à porter Tidole hors de la tour, sur une plate-forme élevée au dedans du mur d'enceinte. Elle y reste un jour visible du dehors , après quoi Jaggemaut se fait celer de nouveau ; les prêtres le disent malade. Vers la fin de juin , il reparait pour la grande Ruth- Jattra.
Quand, au premier jour de la fête, le temple de Jaggemaut s'ouvre à cette nuée d'adorateurs, ils s*y précipitent avec une si fervente énergie que, dans cette presse d'hommes et de femmes , on compte presque toutes les années un grand nombre de victimes ; mortes , on les rejette hors du temple avec des crocs en fer, et la fête continue. Un grand cri de sui^rise, poussé par la multitude, annonce la venue du dieu. Il parait , traîné par des prêtres qui font avancer la massive idole jusqu'au bas des degrés , où un char solennel le reçoit. Sur deux autres charâ plus petits sont guindées les idoles Roloram et Shabudra. Au coucher du soleil , le grand prêtre arrive : c'est le rajah de Khourdah , venu de ses domaines dans un palanquin , suivi d'un merveilleux éléphant avec ses riches caparaçons. Après lui marche sa suite, montée sur d'autres éléphants, puis les autorités anglaises, et enfin une noire traînée d'hommes qui ne finit qu'à l'horizon. Ce mur vivant d'animaux impassibles , avec des belvédères implantés sur leurs dos, ce char monstrueux où se dressent les idoles , ces brames sortis par milliers de leur sanctuaire , cette tourbe qui hurle et adore , ce bruit de clochettes et de voix , cet aspect religieux si étrange et si varié , ce tableau à mille scènes dont le temple de Jaggemaut forme le dernier plan , tout cela compose la plus étrange fantasmagorie que l'imagination puisse rêver.
A son arrivée , le rajah met pied à terre près du char de Boloram. Il est vêtu de mousseline blanche et marche nu-pieds. Pour l'aider dans son chemin , un prêtre vigoureux lui tient le bras , tandis que d'autres écartent la foule. Silence : voici que le rajah monte sur le char de Boloram aux fanfares des trompettes indiennes et aux acclamations de la populace. Il a touché le sommet, il vient d'adorer l'idole et de nettoyer le plancher sur lequel il a jeté de l'eau de sandaL
CORINGUL-YANAOUN. -JAGGERNAUT. 153
n redescend avec ane ^irlande de fleurs que les prôtres ont enlevée à la statue pour la pendre au cou du grand prêtre ; il passe ainsi tour à tour et avec les mêmes cérémonies de Fidole Boloram à celle de Jaggernaut , puis à celle de Shabudra , et chacpie adoration nouvelle a provoqué dans la foule de frénétiques explosions. EnGn, pour formalité dernière, le rajah vient donner un coup dVpaule au char comme s'il voulait 4e pousser en avant. Sans cette démonstration , jamais les prôtres n'oseraient le mettre en mouvement.
Alors la scène change et s'anime. Disposés en files régulières, plusieurs milliers d*hommes , armés de rameaux verts , se fraient un chemin au travers des masses compactes; ils arrivent ainsi jusqu'au pied des chars; ils en touchent les parois avec leurs rameaux , enlèvent les plates-formes , s'attellent à de longs câbles , et , la tète tournée vers l'idole, ils commencent à la faire avancer. Boloram marche en tète,^ puis Jaggernaut, enfin Shabudra. Ce mouvement entraîne la multitude enthousiaste. Les pèlerins se précipitent aussitôt vers les chars , sollicitent une place de faveur aux câbles qui les trahient ; ils s'attachent aux essieux , se glissent sous l'immense caisse, cherchant de façon ou d'autre à donner leur part d'impulsion aux vastes machines roulantes. A mesure qu'elles avancent , les adorateurs jettent vers l'idole des pièces d'or et d'argent avec des noix de cacao. Pendant ce temps , de jeunes bramines , bondissant au milieu de la foule , stimulent avec leurs verges , tantôt ceux qui tirent les chars, tantôt ceux qui se pressent autour. De riches Hindous tendent la main pour toucher les câbles ; des fenunes cherchent à baiser les roues ; elles élèvent leurs enfants au-dessus de leur tète, pour que l'idole les voie et les bénisse. Nul aujourd'hui ne se dévoue plus conome jadis à l'honneur d'être écrasé. Cependant, au milieu de ce flux et reflux d'hommes , un câble rompu, un faux pas, une chute, déterminent des accidents et coûtent la vie à bien des victimes; mais quand une fois le char s'ébranle pour sa promenade processionnelle , il ne s'arrête plus pour personne ; il écrase, et continue sa course. Cette chance de mort n'est pas , au reste , la seule qui attende le pèlerin de Jaggernaut ; les maladies et la faim taillent largement dans cette population nomade. La route qui conduit à la ville sainte est en tout temps jonchée de cadavres , et les chacals des environs se partagent ainsi avec les brames les bénéfices de ces solennités.
Tel est le culte du dieu Jaggernaut si célèbre dans l'Inde. Un mois plus tard, nous aurions pu , Wilmot et moi, voir de nos yeux la fête capitale du pays. Il fallut nous contenter de quelques cérémonies préUminaires, et nous confier pour le reste aux détails qu'un officier anglais nous donna , détails exacts et précis. Sur notre route, nous aperçûmes, soit dans la ville, soit dans les environs, une foule de dévots faisant leurs prières dans les postures les plus étranges. Ici sur des peaux de tigre étaient accroupis deux fakirs à demi nus , l'un avec les mains jointes et les genoux au ras du sol , l'autre avec les cuisses et les jambes traversées par une bande horizontale ; ailleurs deux autres de ces monomanes se tenaient , le premier en équilibre sur sa tête et les pieds en l'air ; le second, droit sur une jambe, I. . 20
avec Vautre posée h angle droit à la haoteor du genon. Wilmot se sentit pris de pitié pour ces pauvres fous ; il leur adressa quelques mots en bengali qu'ils ne comprirent pas. Ils paraissaient absorbés dans des idées contemplatives. Nous retrouvâmes nos guides, qui avaient profité de Toccasion pour aller remplir leurs devoirs pieux ; on reprit le chemin de la plage , et l'embarcation remise à flot nous ramena promptement à bord de la goélette.