CHAPITRE XVII
OALOVTTA.
Deux jours après, arrivés par le travers de Balassor, un changement dans la couleur des eaux nous signala les bouches du Hougly , bras du Gange sur le bord duquel Calcutta se déploie. Le bleu de TOcéan devint d*un vert sombre et sale. C'est à cette distance que viennent les bateaux lamaneurs chargés de piloter les navires au milieu des passes si dangereuses du fleuve.
Au large des bouches du Hougly s'étendent les Sand-Heads (tètes de sable), espèce de delta sous-marin de cinquante milles de diamètre , qui s'exhausse chaque année d'atterrissements graduels , venus à la suite des inondations. Notre petite goélette donna hardiment dans ces passes ; elle longea l'ile de Sangor , plate et marécageuse , et remonta le même jour jusqu'à Kadjery. A cette hauteur une foule de bateaux, de yachts, navires gros ou petits, de toutes les formes et de toutes les dimensions , se croisaient dans le fleuve. De toutes les anses arrivaient des barques chargées de provisions , et leurs équipages nous harcelaient jusqu'à ce que nous eussions acheté quelque chose. Ces barques oflraient peu de différence avec les chelingues de Madras et de Pondichéry.
A Kadjery se trouve, sur la droite de la rivière, la tête des vases qui terminent la pointe méridionale des bois de Sundry, fameux parleurs belles espèces de tigres. Quand le soir fut venu nous entendîmes rugir, comme s'ils eussent été à quelques pas de nous. Le lendemain nous devions les voir de plus près. Après une demijournée de bonne navigation , nous étions venus mouiller a peu de distance de la rive droite , et nous y attendions le retour de ta marée , quand deux hommes de notre équipage se hasardèrent à débarquer pour cueillir quelques fruits. Ils avaient à peine mis pied à terre qu'un énorme tigre fondit sur eux. Saisir l'un des Hindous et l'emporter entre ses dents, ce fut l'affaire d'un clin d'oeil. Au lieu de s'effrayer, l'autre matelot retourna à l'arbre, en détacha quelques mangues^ et revint ensuite à bord paisiblement, a La part des tigres est faite , disait-il , personne ne risque plus rien à présent. » Ce préjugé est tellement fort chez les Hindous, qu'ib se sont résignés à payer une dime en nature à ces bêtes féroces , sans chercher à les combattre. Aussi, depuis le village de Koulpy jusqu'aux lies de Clives , les voiton courir par troupeaux sur la rive. Leur audace va si loin, que des chaloupes
européennes en ont souvent vu se jeter à la nage pour venir les attaquer jusque sur le fleuve. Cette énorme tête carrée qui sortait de Teau, ces gros yeux sanguinolents couverts d'une forêt de poils, cette gueule haletante, cette langue couleur lie de vin, glaçaient d'effroi les plus intrépides. 11 fallait couper à coups de hache ces énormes pattes qui plantaient leurs griffes dans les bordages de Tembarcation.
Un peu au-dessus de Koulpy et aux approches du havre du Diamant , nous vîmes un cadavre flotter sur Teau. C'était celui d'un Hindou inhumé suivant la coutume religieuse du pays. Quand un naturel est à sa dernière heure, on le transporte au bord du fleuve ; on l'étend sur la berge , on lui remplit de limon les narines et la bouche. Expiré, il est jeté dans Teau où il se promène avec la marée, jusqu'à ce qu'un alligator le dévore, ou que le courant le porte à terre comme une proie offerte aux vautours et aux chacals.
Le havre du Diamant est une espèce de relâche pour les vaisseaux de la Compagnie. Au-dessus du havre du Diamant parait Fulta, ancienne possession hollandaise ; puis Mayapour, jadis aux Français; et enfin, à quelques lieues au-dessus, la riche et splendide Calcutta, métropole de l'empire anglo-indien , vaste et pompeuse cité que révèlent de loin les aiguilles de ses monuments , la ligne de ses maisons blanches, et sa ceinture de jardins délicieux.
Dans l'un des derniers coudes du fleuve paraît d'abord le fort William , et derrière son esplanade la première rangée d'habitations qui est, à la détailler, une véritable suite de palais dont quelques-uns ont jusqu'à vingt-quatre colonnes au péristyle. Tous ces édifices, sur une ligne courbe de plus d'une lieue de longueur, offrent le coup d'œil le plus noble et le plus imposant.
C'est auprès du fort que nous débarquâmes, Wilmot et moi, le 20 mai 1830. lii, sur l'esplanade, se trouvaient plusieurs centaines de palanquins, stationnant avec leurs porteurs comme nos voitures de place. Chaque palanquin compte quatre hommes à son service, plus un porteur de parasol. A côté de ces transports de louage se tenaient une foule d'Hindous qui se précipitèrent au-devant de notre barque. C'étaient encore des daubachis ou plutôt des sircars, nom qu'on donne à Calcutta à ces factotums indigènes. Quelques paroles de Wibnot suffirent pour les écarter. L'excellent jeune homme avait décidé à l'avance que je logerais chez son père. Il m'entraina vers un palanquin ; a Maison Wilmot 1 » cria-t-il, et les porteurs s'ébranlèrent en chantant.
Nous nous arrêtâmes à la porte d'un palais, que signalaient de loin un vaste péristyle à colonnes et une galerie supérieure ornée de statues. C'était la maison Wilmot , située dans le quartier de Chowringi. Un Bengali , devançant les palanquins^ avait annoncé l'arrivée du jeune Anglais. Toute la maison était sur pied. Quand mon ami sauta à bas de son palanquin, c'était à qui toucherait le pan de ses habits , à qui montrerait sa joie par des gestes plus expressifs. Il courut vers la salle où sa famille l'attendait , embrassa son vieux père et ses jeunes sœurs * depuis longtemps il n'avait plus de mère ; puis il me présenta à son père et à ses
sœurs. M. Wilmot était ua vieillard yert et robuste encore, avec un œil gris plein de pénétration et de sagacité, un front saillant et découvert , des sourcib velus qui tombaient sur ses paupières. Ses deux filles, miss Anna et Harrlett, Tune âgée de vingt ans , l'autre de dix-sept , étaient deux suaves et fraîches créatures , d'une carnation rose et blanche qui contrastait avec le ciel indien et avec le teint bronzé de leur entourage. J'étais ravi ; tomber ainsi , moi pèlerin nomade , au milieu de tout ce faste asiatique , vivre sous le môme toit que ces anges d'Europe, si beaux quoique dépaysés; trouver, comme une oasis sur ma route, une amitié naïve et adolescente, les soins d'hôtes pareils, leur affection, tout cela remplissait alors mon àme et la livrait épanouie aux plus beaux rêves d'avenir.
Le lendemain , je laissai Wilmot à ses épanchements de famille , et je courus Calcutta avec le sircar de la maison , Hindou fort instruit , qui savait également bien le bengali , l'anglais et le français. Le premier objet qui frappa ma vue fut une légion d'oiseaux d'une taille gigantesque qui se promenaient sur les tertres ou restaient perchés sur les glacis de la citadelle. C'est une espèce de cigogne {ardea argala) qu'on nomme dans le pays hurgila (mangeur d'os), on ae//tfdant à cause de la gravité particulière de sa démarche. La hauteur de cet oiseau va jusqu'à cinq pieds. Ces adjudants marchent dans les rues et sur les places de Calcutta d'une manière digne et processionnelle. Loin d'avoir peur de la foule, ils ne se dérangent pas pour elle , et viennent s'embarrasser dans les jambes des hommes et des chevaux. Leur séjour de prédilection est le fort William , où les débris de l'abattoir militaire leur fournissent une proie quotidienne. Chaque jour à une heure , ils se portent en masse devant les casernes , et se disputent à grands coups de bec les os énormes que leur jettent les soldats. Quelquefois ceux-ci imaginent contre eux des plaisanteries d'assez mauvais goût. Récemment un os chargé de poudre et pourvu d'une fusée allumée avait été jeté au milieu de la troupe famélique. Un malheureux adjudant le dévora et sauta en l'air conune un fourneau de mine. On punit à l'anglaise l'auteur de la plaisanterie ; il passa aux verges.
Calcutta est assise sur un terrain d'alluvion produit d'inondations presque contemporaines. Depuis que la Compagnie des Indes a centralisé sur ce point son administration politique et commerciale , la ville a pris un développement fabuleux. Là où plusieurs milliers d'hommes vivants se souviennent d'avoir vu un misérable village hindou, bâti en jonc, perdu au milieu des marécages, s'étend aujourd'hui une capitale de plus de 600,000 âmes. Des monuments d'architecture indigène s'y sont élevés à côté d'édifices européens. La Ville-Noire, ou quartier hindou , se trouve dans la partie occidentale. On n'y voit guère , en fait de monuments , que des pagodes et des mosquées d'un assez mauvais goût , au milieu de rues sales et tortueuses. Les seules constructions dignes d'être citées, ce sont un vaste bazar en ruines, placé sur la limite de Chowringi , et les demeures de riches habous ou nobles indiens , qui par leur étendue et leur ordonnance , avec leurs loils plats et leurs croisées étroites , rappellent un peu l'architecture de nos vieux
eooyents. Cette YiUe-Noire occupe nn espace immense ; eUe est peuplée de Bengalis, de Marattes, de Malabars * de Birmans» de Chinois, d'Arabes, de Persans , d'insulaires de Varchipel malais , de Juifs , et de marchands venus de tous les points de TAsie. C'est une véritable Babel pour la confnsion des langues.
Chowringi , au contraire , c'est l'Europe , l'Europe élégante; c'est Londres avec son Hyde-Park, Paris avec ses Champs-Elysées. Le soir, quand le soleil est tombé y quand l'eau du Gange a rafraîchi le cours de Chowringi , vous voyez se croiser, courir, stationner des landaus, des tilburys, des bogheys, chargés de femmes élégantes et de lourds et graves officiers de la Compagnie, de négociants anglais, d'Arméniens au bonnet pointu, ou de babous au turban aplati, tous jaloux d'afficher un peu de luxe européen. Parmi les édifices de Chowringi, il faut citer la maison de ville, le palais du gouvernement , la cour de justice , les deux églises anglicanes, celles des presbytériens, et quelques temples destinés aux autres cultes. Les établissements publics sont le Collège sanscrit du gouvernement, le Collège de FËvéque (bishop's collège) y le wedresseh ou Collège mahométan, le Gymnase de Calcutta, l'Académie arménienne, TËcole de commerce, l'École des jeunes filles indiennes , la Société asiatique , la Société de médecine et de phrénologie , le Théâtre , le Jardin botanique , et plusieurs typographies. D'après M. Hamilton, on publiait à Calcutta, en 1826, onze journaux, dont quatre en bengali et deux en persan.
Le Jardin botanique de Calcutta qui , dans ses trente années d'existence , a pu former déjà un catalogue de quatre mille plantes, est situé sur la rive droite du Hougly, à quelques milles de la ville ; son circuit compte près de deux lieues. Fondé par le docteur Roxburg, ce jardin souffrit quelque peu à l'époque où cet habile botaniste partit pour l'Europe ; mais le docteur Waliich , Danois d'origine, homme plein de science et de dévouement, continua bientôt le mouvement d'impulsion donné par son prédécesseur. Grâce à lui, ce local est devenu un petit Ëden où toutes les plantes du globe grandisssent et se développent dans tout leur luxe de végétation originaire. Outre le jardin de botanique de Calcutta, le docteur Waliich en dirige un autre à Titty-Ghur , près de Barrackpour ; mais cet établissement est plus spécialement destiné aux plantes utiles qu'on veut acclimater dans le Bengale.
Barrackpour, situé à seize milles au nord de Calcutta, est en même temps un cantonnement militaire et une résidence favorite du gouverneur général qui y possède une maison de plaisance. Touchant aux bords du Hougly, Barrackpour fait face à l'établissement danois de Sérampour, qui se dessine au delà d'une vaste nappe d'eau avec ses habitations blanches, son pavillon national et sa petite flèche élancée. Pendant mon séjour à Calcutta , lord Bentinck , gouverneur général de fempire anglo-indien, habitait Barrackpour. Le logement y est commode et vaste, entouré de pavillons destinés aux visiteurs et aux aides de camp de service. Un parc de trois cents acres , dépendance de ce palais , réunit les plus beaux massifs d'arbres , les plus riches prairies qu'on puisse imaginer.
Outre son camp de Barrackpoor , qui contient pour la troupe des logements aérés et sains , Calcutta a un second village militaire , celui de Dum-Dum , où se trouye le plus beau parc d'artillerie de tout l'empire anglo-indien. Les casernes sont de petites constructions toutes basses et ornées de vérandahs à la façon du pays. Un général réside sur ce point dans une maison charmante , entourée de jardins ravissants. Lord Clive en faisait son séjour habituel.
Comme je voulais, dans ces courses aux environs, voir tout ce qui se rattachait à nos souvenirs français sur ce point de THindoustan , un buggero , bateau du Gange, me porta jusqu'à Chandernagor. H. Cordier, le même qui soutint jadis rhonneur de notre pavillon avec trente-deux cipayes, gouvernait alors au nom de la France ce poste misérable et insigniflant : il ne se faisait , du reste, aucune illusion sur son avenir; il avait même la bonne foi de reconnaître que sa présence n'y était d*aucune utilité réelle. Quelques rues désertes, quelques maisons basses et inhabitées, un port vide de navires, un quai sans marchandises, voilà Taspect désolé qu'offrait Chandernagor. L'établissement danois de Sérampour, quoique déchu, n'avait pas des dehors aussi tristes. Situé près de Calcutta, dans une contrée assez salubre, il recrute une population d'Européens que la cherté des vivres éloigne de la métropole. C'est une ville fort jolie et parfaitement bien tenue. Le colonel Krefting, qui Ta longtemps administrée, y a organisé une police et un ordre admirables, avec trente cipayes ou pions armés à ses ordres. Vers 1823, des pirates du Gange étant venus attaquer la place , le brave colonel , vieillard à cheveux blancs, se mit à la tète de ses deux douzaines de méchants soldats du pays, joignit les malfaiteurs, en tua plusieurs de sa main, et en Ot prisonniers quelques autres qui furent pendus pour l'exemple. Depuis cette répression hardie , nulle tentative nouvelle n'a eu lieu contre Sérampour. Mais si ce comptoir n'a plus rien à craindre des violences des indigènes , d'autres germes de destruction existent k ses côtés, dans cette concurrence anglaise qui l'absorbe et l'épuisé. Son importance commerciale s'efface de. jour en jour, et dans peu d'années Sérampour en sera réduit à solliciter la naturalisation anglaise.
Au milieu de ces petites excursions , je cherchai à plusieurs reprises à pénétrer dans les cases des indigènes ; mais chaque fois que je faisais une tentative de ce genre , mon sircar me retenait avec un geste d'effroi , et je reconnaissais à l'attitude des propriétaires qu'il n'eût pas été prudent de persister. Aux yeux des Hindous, la présence d'un Européen dans leurs habitations est une souillure indélébile ; on n'entre dans les pièces intérieures qu'à leur corps défendant. Les Mahométans sont moins susceptibles : à part le logement des femmes , qui reste celé, leurs maisons sont ouvertes aux visiteurs. La race des Musulmans visibleblement plus belle qu'aucune des races originaires ; la régularité des traits , la teinte moins foncée de la peau , la proportion et la vigueur des membres , la noblesse du port, tous ces caractères ne servent pas moins à la distinguer que l'élégante simplicité de leur costume.
A Chandernagor, à Sérampour, à Barrackpour, je vis des pagodes dont Far-
chitectore laissait bien loin celle des temples mesquins de Calcutta. Je retrouvai là quelques-unes des magnificences de Jaggemaut , placées comme un avantgoût sur la route de Bénarès. Pour la première fois aussi, je vis des éléphants . chargés de houdahs. Ces houdahs sont des sièges couverts ou des pavillons qu'on assujettit sur le dos de ces montures , et qui servent aux voyageurs. Un éléphant ainsi chargé de housses d*or et de caparaçons coquets présente un des tableaux asiatiques les plus familiers à l'Europe, et en même temps les plus caractéristiques. Quoique l'éléphant indien passe pour être inférieur en taille aux espèces qu'on trouve dans l'Afrique centrale, il a des allures d'une noblesse imposante,.
il conserve même dans l'état de domesticité quelque peu de sa fierté native et
san?age. On a trop de fois parlé de la merveilleuse intelligence de ces animaux , pour qu'il soit utile de revenir sur la foule d'anecdotes débitées à ce sujet. A voir l'éléphant, si monstrueux et si fort, obéir à un geste imperceptible du mahout ou cornac à cheval sur son cou , il est impossible de ne pas reconnaître en lui un instinct d'obéissance uni à la plus subtile sagacité. Quand un éléphant marche avec des voyageurs , il a , outre le mahout qui le dirige , un porteur d'ombrelle placé sur sa croupe; puis à ses côtés un guide qui chemine à pied et fait la conversation avec lui, pour lui indiquer le bon côté de la route : a Prends garde... vold une ornière... le sentier est glissant...! » Ce monologue dure parfois tout le long du voyage. Le mahout , au contraire , n'ouvre jamais la bouche ; s'il veut changer de direction , il avertit son éléphant en pressant avec la jambe l'un des côtés du cou : s'il veut hAter sa marche , il le pique avec son aiguillon , ou bien l'arrête en lui donnant un coup sur le nez. On a mille exemples de l'empire que ces cornacs exercent sur la bête qu'ils ont dressée. L'évêque Haber raconte que peu de temps avant son arrivée au Bengale, vers 1822, on venait de condamner à mort un de ces mahouts. Contrarié ou offensé par une femme , cet homme avait fait un simple signe à son éléphant, qui , saisissant avec sa trompe la victime désignée , l'avait écrasée sous ses pieds. Aussi , soit pour éviter les accidents , soit à cause de la peur que les chevaux ont de l'éléphant, il est défendu de les faire circuler à Calcutta et à cinq milles à la ronde. Ces éléphants domestiques servent dans l'Inde è toutes sortes d'usages. Animaux de parade, de voyage ou de combat, ils sont en outre les plus sûrs auxiliaires de l'homme dans la chasse aux bêtes féroces. Le tigre, devant qui le cheval tremble de tous ses membres, réveille le courage de l'éléphant. On en réunit un certain nombre , sur lesquels montent les mahouts et les chasseurs armés de fusils , de pieux, d'arcs et de flèches; quand le tigre se trouve traqué, il conmience une vaillante résistance, mais cette lutte inégale ne dure pas longtemps; les éléphants plongent leurs défenses dans son corps ou l'écrasent en posant le pied sur lui.
Quelques jours après, j'eus le spectacle d'un durbar ou grand lever du gouverneur général , auquel j'assistai avec Wilmot. Le durbar est une audience solen^ nelle qu'à certaines époques lord Bentinck donne aux riches babous de Calcutta, ou aux wakiU ou envoyés des princes indiens. A notre arrivée , nous vîmes une
foule de notables hindous rangés dans la galerie sur une double haie. Quelques savants indigènes, des voyageurs orientaux, des rajahs et d'autres naturels, attendaient Varrivée du véritable monarque de l'Hindoustan. Sans doute il répugnait à lord Bentinck, vieux soldat de la guerre d'Espagne, philosophe aux manières simples , de jouer dans son palais une comédie asiatique ; mais la politique le voulait ainsi. Aux yeux des Orientaux , la puissance est dans la représentation ; on n'aurait pas accepté la suprématie anglaise avec les formes bourgeoises de nos gouvernements européens ; il fallait plus de faste au trdne de Calcutta qu*à celui de Saint-James. Aussi , à peine lord Bentinck fut-il entré dans la salle qu'il revêtit un rajah d'un kkélat ou manteau de brocart. Aux uns il donna des aigrettes de diamants , aux autres des colliers de perles ; à tous on versa sur les mouchoirs plusieurs flacons i'atiar ou eau de rose. Les wakils d'Oude , de Nagpour et du Népaul, des khans persans, des émirs arabes, des rajahs et des nababs, passèrent tour à tour sous mes yeux au milieu d'un cortège d'ofOciers anglais, et ces vêtements de mousseline blanche, relevés par for et les pierres précieuses, ces uniformes britanniques semés de broderies, cette forét de plumes qui ondoyaient sur les chapeaux , tout cela formait un contraste qu'il faut renoncer à dépeindre. Une fois lancé dans les fêtes, je ne m'arrêtai pas. J'allai dans les raouts de la ville , dans les soirées, au spectacle , puis enGn à une fête indigène , à un naiche /y que donnait un riche babou. Nous arrivâmes devant la façade de son palais , illuminée d'une manière brillante et assiégée de curieux. On nous introduisit dans une vaste salle à l'intérieur de laquelle régnaient deux galeries. La galerie sui)érieure était pour les femmes du babou, qui jouissaient du coup d'œil cachées derrière un grillage ; l'autre était livrée aux visiteurs. Des colonnes en stuc supportaient ces deux galeries , et cette salie immense , éclairée par des candélabres en cristal , offrait une scène magique à voir. Le natche commença. On appelle natdie une danse entièrement hindoue, qui n'a rien de commun avec celles qu'exécutent les bayadères et autres desservantes des pagodes. Les Ggurantes du natche sont des sum-djenies : elles se groupent trois par trois, et, au lieu d'affecter les attitudes lascives des bayadères , elles mettent dans tous leurs mouvements autant de réserve que de grAce. Le costume est assorti au caractère de la danse : au lieu du pagne léger qui laisse voir des formes demi-nues, les zum-djenies ont de larges robes brodées d'or et d'argent : le vêtement inférieur est très-ample : il s'enfle comme un ballon lorsqu'elles tournent avec vitesse ; de larges pantalons tombent sur leurs chevilles, et leurs pieds sont garnis de grelots destinés à marquer la cadence. L'orchestre des Hindous se compose d'une foule d'instruments pamu lesquels le tambour domine ; réunis , ils formeraient un étourdissant orchestre ; mais jamais on n'a pu réussir à les accoupler tous ensemble. Les natches se contentent d'une réunion de sept ou huit musiciens , nombre sufOsantetau delà pour écorcher des oreilles européennes.
Quoique les babous de Calcutta se donnent le plaisir de fùter leurs coreligionnaires et les visiteurs anglais à toute époque de l'année , il est cependant un mois
CALCUTTA. 16f
où Vasage des natches est plus fréquent. Cela se passe aux 9 , 10 et 11 octobre , lors de la fête de la Dourga-Poujah. Alors le Calcutta indien est en carnaval. Durant le jour ont lieu les processions, et , le soir , les demeures des plus riches babous sont ouvertes à toute personne passablement vêtue. Dans la salle du natche est Fimage de la divinité, couchée, sculptée en bois, et richement décorée. Quand les visiteurs entrent, on les aligne auprès de Dourga et on les asperge d*eau de rose. Dans ces jours de fête eitraordinaire , on a vu de riches Hindous dépenser josqu*à 100,000 roupies, soit par dévotion , soit par vanité.
Une fête qui ne le cède en rien à celle de Dourga est la fête de Churruck-Poujah, en Thonneur de la déesse Kali , qui a lieu le 10 avril. Avant le jour, la musique indigène parcourt les rues et appelle les fidèles au meïdan. Là bientôt trois cent mille Indiens se pressent et se foulent; de tous côtés flottent des pavillons aux nulle couleurs, et dans tous les coins se dressent des théâtres pour les danses religieuses. Cette foule vêtue de blanc, ce bruit d'instruments aigus, ce mouve* ment, ce tumulte, ne sont que le prélude de la marche processionnelle. Voici le cortège dévot. Ses acteurs et une grande partie des spectateurs ont le visage , le corps et les vêtements barbouillés de rouge ; on dirait qu'ils sortent d*un bain de vermillon; des couronnes , des ceintures et des colliers en fleurs complètent leurs ajustements de fête. En avant et en arrière du cortège viennent des trophées et des théâtres ambulants tradnés par des chevaux ou par des bœufs. Arrivent ensuite . les pénitents armés de fers rouges qu'ils s'appliquent sur les côtés , ou de petits poignards avec lesquels ils se transpercent la langue ou le bras. Nus jusqu'à la ceinture , le corps couvert de fleurs et peint de vermillon , avec leurs longues et, graisseuses chevelures , ils s'efl'orcent de paraître gais ; mais le sourire n'est que sur leurs lèvres : on voit qu'ils souffrent et qu'ils se raidissent contre la douleur. Pendant tout le temps du déGlé l'ordre le plus admirable règne parmi cette multitude immense.
Le soir elle se rend à Boitaconnah , quartier de Calcutta habité par la populace hindoue, et dans lequel se dressent les arbrrs tournants. C'est une machine destinée à une expiation : elle consiste en un mât d'une douzaine de pieds de haut , fortement fixé dans le sol et surmonté d'une perche qui , pivotant sur son centre , a en même temps un mouvement de bascule sur cet axe. A chaque extrémité de cette perche est une corde, l'une avec des crocs en fer pour le patient, l'autre pour les prêtres qui doivent le soulever. Quand la victime bénévole , toute couverte de fleurs et escortée par le collège des bramiqes, parait sur la place de Boitaconnah, l'assistance entière pousse un cri de joie. Le patient s'arrête au pied de l'arbre; il regarde ces préparatifs d'un œil indifférent, il commande lui-même le supplice. Alors les bramines lui enfoncent au-dessus des hanches deux énormes crocs qui s'engagent dans la masse des muscles longitudinaux , et qu'on assujettit par une large bande en toile tournée autour des reins. Cette opération achevée , quelques hommes pèsent sur l'autre extrémité de la perche et enlèvent le malheureux à dix pieds du sol. A cette hauteur, un mouvement de rotation est
imprimé à la machine, et le patient jette delà sur la foule, tantôt des fleon, tantM des noix de coco. On voit qaelquesnms de ces fanaticpies , près d'être décrochés, demander eux-mêmes avec instance une prolongation de supplice.
Toutes ces cérémonies de détail que j'avais recueillies soit à Jaggemaut , soit aux environs de Calcutta, m'avaient donné l'envie de connaître dans son ensemble ce culte indien si rempli de pompes extérieures, si rigide , si barbare, si exchisif , si profondément enraciné dans ces indolentes populations. De loin je m'étais bien promis de remonter le Gange jusqu'à Bénarès, cette Rome hindoue, comme l'appelle l'évêque Haber qui l'a si bien décrite ; maïs à la veille d'accomplir ce pèlerinage d'intérieur, quand on me plaça en face des réalités qui trompaient tous mes calculs , quand on me menaça de soixante jours de route pour atteindre à la ville sainte , je sentis défaillir toute ma ferveur de voyageur curieux, je cher* chaf d'autres moyens de concilier les exigences de mon itinéraire avec ma volonté de tout connaître et de tout constater. J'en parlai à Wihnot. a Mon Dieu 1 me ditil, j'ai votre affaire; nous irons ensemble chez Ramaswani Pundit, un bramine unique dans son espèce, savant comme un Européen, tolérant, éclairé, comprenant nos préjugés , parce qu'il a eu la force de se mettre au-dessus des siens ; maître passé dans les doctrines bramaniques , et qui vous les expliquera à votre choix en bengali, en hindoustani, en sanscrit, en anglais ou en français; car il a le don des langues. — Eh bien I lui dis-je , menez>moi chez votre bramine. » Dix minutes après nous étions chez Ramaswani, et, pendant les dix jours que je demeurai à Calcutta, j'allai chaque matin passer quatre heures avec mon théologien hindou. Le chapitre suivant contient le résumé de cet entretien.