CHAPITRE XVIIl
GALGVTTA. ^RBLiaioa laDiBavi.
L'Hindoustan , tel que l'a fait depuis peu la domination anglaise, est le pays du globe qui offre la plus grande variété de cultes. Le judaïsme, le mahométisme dans toutes ses nuances , le magisroe, le catholicisme , l'église du rite grec , l'église arménienne, les églises luthérienne, anglicane et presbytérienne, la religion de Gonfucius, y vivent en paix et côte à côte avec les deux cultes indigènes, le bouddhisme et le bramanisme.
On a vu, quand il a été question de Ceyian, ce qu'est le bouddhisme; le bra* manisme est bien plus vaste et bien plus compliqué. Jugeant les choses sous l'aspect le plus rationnel, une foule de savants avaient été portés à conclure que le bramanisme était la religion ancienne de THindoustan, et que Bouddha n'était intervenu que comme réformateur. Cette opinion a été combattue par des auteurs modernes : le bouddhisme ayant été retrouvé dans toute sa simplicité, parmi
quelques populations des Alpes Tibétaines, ib en ont induit que c'était là le yrai eulte, le culte primitif de Tlnde, dont le bramanisme n'était qu'une dégénération.
Cette dissidence n'est pas la seule que la religion indienne ait soulevée. Toute cette théogonie , si obscure et si complexe , a eu plus de commentateurs que d'interprètes. Dans un pays où chaque caste n'a qu'un droit circonscrit d'appréciation et d'examen, on conçoit que les renseignements donnés à des Européens varient suivant la position du naturel qu'ils interrogent. Ainsi un brame de troisième ordre , même en loi supposant la bonne volonté de tout dire , ne pouvait en venir à une manifestation de la vérité Gnale que le brame Pundit possédait à son exclusion. Aussi, à plus forte raison, toutes les fois que le voyageur curieux s'adresse à d'autres castes qu'à celles qui dominent dans la hiérarchie indienne, ne recueille-t-il que des données livrées au vulgaire , des choses de pratique et non de dogme , des futilités de détail , et jamais l'ensemble d'un système religieux. De tous les hommes qui ont procédé de la sorte , il en est peu qui n'aient conclu à faux en ne voyant dans le culte de Brama qu'idolâtrie et polythéisme. C'est à peu près comme si de l'adoration des saints et de la Vierge on arrivait à condure le même jugement contre le christianisme.
Le culte hindou , comme le nôtre , reconnaît un Être suprême , étemel , infini, tout-puissant, Para-Brama, qui s'est associé trois êtres inférieurs à ses perfeotiùDS. Ces trois esprits célestes, sont Brama, Wichnou et Chiva, qui sont trois et un, et forment la Trinité indienne connue sous le nom de Trimourti, composée du triple attribut : créateur, conservateur et destructeur.
Brama , l'une des trois personnes de la divinité indienne , est l'esprit créateur. Au moment de notre naissance , Brama imprime dans notre cerveau ce qui doit nous arriver. C'est lui qui a divisé les Hindous en quatre castes. Quelques discussions s'étant élevées entre Brama et Wichnou , il en résulta un conflit dans lequel l'Être suprême intervint , et pour ce fait Chiva condamna Brama à n'avoir jamais de temples sur la terre.
Brama» ou ses fils les Menous, ont rédigé les lois religieuses de l'Inde. De ses quatre bouches sont sortis les Vedas que le philosophe et poëte Vyasa n'a réunis pourtant et mis en ordre que li^OO ans avant Jésus-Christ.
Chiva est la divinité dont le culte paraît rallier le plus d'adorateurs parmi les populations indiennes. Dans ses attributs de destructeur et de réparateur , il semble offrir une analogie avec les opérations de la nature qui n'anéantit que pour transformer. On invoque Cldva sous une foule de noms dont les principaux sont Budra , Iswaa et Mahadeva. Sous le premier , il est cruel ; sous le second , maître de tout, et grand sous le troisième. Chiva est la divinité favorite du peuple, qui prétend que toutes les autres lui sont subordonnées. Les sany assis, religieux indiens , lui vouent un culte particulier sous le nom de Dorghati. Rarement on le représente avec plusieurs têtes ; mais le nombre de ses mains varie de quatre à trente-deux. Chaque main tient une arme , hache , épée, massue, etc., et autour de son cou figure un chapelet de crânes humains.
Le dernier diea de ia Trinité indienne est Wichnou, qui ne se révèle à lliunianité que par une bienveillante influence ; on le peint avec quatre bras , quelquefois davantage ; il a une physionomie noble et gracieuse ; sa tête est ornée d*une triple tresse qui figure , dit-on , les trois grands fleuves du Gange , de la Jumma et du SaresoualL
A cAté de ces trois divinités principales qui se transforment à l'infini, existent encore, dans le culte indien , des myriades de dieux et de déesses avec leur destination et leurs attributs. Tels sont : Tehandra , la lune ; Yama, dieu de la mort; Couvera , dieu des richesses ; Lacshmi , déesse de la fortune ; Agni , dieu du feu ; Wiswacarman , dieu des ouvriers; Pavan , dieu des vents et dieu de la musique, père d'Hanouman, à la figure de singe; Indra, dieu des météores, le plus grand après la souveraine Trinité indienne ; Mariatta , adorée seulement par les gens de la basse classe ; et enfin le Lingam, qui est moins un dieu qu'une obscénité symbolique, répondant au phallus des Romains.
Tel est en aperçu le polythéisme indien. Quant aux dogmes qui s'y rattachent , on peut en résumer la pensée dans une métempsycose universelle. Une certaine quantité d'esprit et de matière , l'un et l'autre impérissables , se trouve , d'après eux , en jeu constant de transmigration : la punition des esprits méchants est de déchoir dans leur enveloppe matérielle ; ainsi , du corps de l'homme ils descendent dans celui de la béte, en suivant la progression des animaux plus ou moins nobles, de manière à courir la chance d'habiter jusqu'à des pierres. Dans cette partie comminatoire de leurs dogmes, il n'est point venu à la pensée des bramines de menacer les hommes d'un enfer perpétuel : quand on leur en parle, ils se scandalisent, et disent que c'est injurier Dieu, en mettant des bornes à son droit de clémence , en préjugeant de sa justice et lui donnant des passions haineuses qui sont incompatibles avec son essence. Si grand que soit un forfait, ajoutent-ils , la bonté divine est encore plus grande.
Cette croyance à la métempsycose leur sert encore à expliquer le contraste des conditions humaines et l'inégalité de nos destinées. Pour eux la compensation n'existe pas toute dans un monde meilleur, elle est dans ce monde transitoire. Que si voué au sort le plus humble, un mortel achève une vie méritante et pieuse, sa récompense est de renaître riche , honoré , au milieu de toutes les jouissances du luxe et du bien-être. De cette sorte , la métempsycose indienne est un peu mêlée de prédestination et de fatalisme. Le libre arbitre ne peut pas aller jusqu'à effacer un mot de ce que Brama a écrit dans la tête d'un homme : mais certaines pratiques, certaines expiations peuvent lui compter dans la balance de ses bonnes et de ses mauvaises œuvres.
La croyance à la métempsycose a certainement été la raison déterminante de l'horreur des Hindous pour toute nourriture animale , horreur poussée jusqu'au ridicule parmi certaines castes. Chez les fondateurs de la religion , cette loi a eu sans doute quelque but d'hygiène ou de conservation des espèces utiles à l'homme; mais depuis les temps anciens , de telles modifications sont survenues dans notre
globe , qaé ce système d^alimentation est une anomalie et une cause d'abâtardissement. Outre cette abstinence générale de toute chair, il existe parmi les castes hindoues une yénération pour certains animaux, comme la vache, le bœuf, le vautour « le cigne. Foie, le singe, le poisson, Téléphant, le serpent à chaperon, et une foule d'autres, dont chacun a ses dévots, sans préjudice d'une bienveillance générale pour toutes les espèces.
Comme les autres religions , le bramanisme a eu ses schismes : le plus éclatant est le bouddhisme , qui a déjà été expliqué à propos de Tile de Ceyian où il domine.
En regardant de haut cet amalgame de croyances et de pratiques qui constituent la religion indienne , on est porté à y voir avec plusieurs savants le berceau de presque toutes les religions connues. A les analyser, en effet, on n'en trouve aucune qui n'ait un chaînon d'attache avec le bramamisme; le judaïsme par ses stipulations hygiéniques; le mahométisme par son fatalisme et ses pratiques d'ablutions ; le paganisme par ses quatre Ages, puis par une foule d'analogies et de concordances , soit dans les traditions cosmogoniques, S4)it dans la tendance polythéiste ; le culte des Ëgjptiens par l'adoration envers les animaux ; et enOn le pythagorisme par ce grand système de métempsycose et de transmigration qui se* mêlait à beaucoup de religions anciennes. En présence d'un concours semblable, n'est-il pas plus rationnel de croire que ce sont là autant de rayonnements du bramanisme , plutôt que de supposer à ce culte , si stationnaire de sa nature, une série d'emprunts faits tour à tour aux autres cultes? La preuve historique pourrait se tirer au besoin de rimmutabilité de l'Inde en matière de croyance : le même système de castes et d'adoration, que Diodore, Arrien, Strabon, ont constaté pour les siècles d'Alexandre et de Ptolémée, existe encore de nos jours avec ses innexibles catégories et ses pratiques immémoriales. Les bayadëres, les fakirs, les suttis ou bûchers de veuves , toutes ces distinctions, toutes ces atrocités superstitieuses , contre lesquelles viendra se briser la suprématie anglaise , ont survécu au temps et à la conquête. Quand l'Egypte a péri tout entière , religion et mœurSi rinde est restée debout, mœurs et religion. Elle n'a pas résisté, elle a plié, puis s'est relevée comme le roseau , et la ruse, la souplesse , la puissance de l'habitude , ont plus fait pour elle que la force. Les temples de Memphis et de Thèbes sont au ras du sol ; les vieilles pagodes de Bénarès n'ont eu à vaincre que la bru^ talité des âges.
Le grand code religieux des Hindous consiste principalement dans les Vedas , qui sont au nombre de quatre, le Rhish-Yeda, le Jagiour- Veda , le Samah-Veda et TAtarvana-Veda. Ces quatre livres , qui résument tout le savoir humain , sortirent de la bouche de Brama au commencement du monde ; ses 61s , qui sont des riehis ou demi-dieux , les répandirent sur la terre. Les brames seuls ont le droit de les lire et d'en communiquer une portion aux xattryas; à toute autre caste, cette lecture est interdite sous les peines les plus sévères. Outre ces Vedas , les Hindous ont encore une foule d'autres livres: les Upavedas, commentaires des
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Vedas, les Vedangas, les Sastras, et enfin les Ponranas, qui sont des poèmes sacrés au nombre de dix-huit
La division des Hindous en quatre castes principales est , comme on sait , un fait de la plus haute antiquité. Les livres sacrés constatent que Brama présida loimôme à ce classement imprescriptible. Mais il serait difficile à un Européen de suivre d'une manière précise les divers degrés de cette longue échelle. Tout ee qu*il en voit , c'est une grande répugnance de la part des Hindous à sortir du métier spécial auquel leur naissance les voue. Un couli ou porte-faix , qui charge un fardeau sur sa tète, ne l'accepterait pas sur ses épaules ; celui qui vend du grain ne peut vendre de l'huile; le sommelier d'une maison ne toucherait paà à une cruche d'eau; le cuisinier ne plumerait pas sa volaille. Il y a des individus qui naissent cordonniers , tailleurs , barbiers, cornacs, porteurs d'ombrelles , potiers, orfèvres , pécheurs , etc. Bon gré mal gré il faut qu'ils subissent la vocation impo- I sée; toute autre leur est interdite , à moins qu'ils ne consentent à devenir pariis ou poulias , c'est-à-dire à se mettre hors de toute caste , à se déclasser ; car les parias ne forment pas une caste comme on l'a souvent dit : on désigne par ce ^nom le rebut de toutes les autres; ce sont les individus qui, volontairement, ou par une suite de fautes , ont mérité d'être mis hors de la loi comnuine.
C'est grâce à cette loi d'exclusion et de torture morale que la religion indienne a pu se passer d'une arme dont tous les cultes^ont usé et abusé , soit pour attaquer, soit pour se défendre; je veux dire Tintoléranee. Après avoir ainsi parqué les populalioDS , de manière à ce que l'apostasie fût non-seulement une honte , mais encore une ruine; après avoir marqué au front et réduit à un rAle inamondé ceux qui voulaient sortir de leur cloison sociale , elle a pu ouvrir ses portes, laisser sa frontière sans grande muraille , s'inquiéter peu d'un débordement d'étran* gers , parce que ces nouveaux venus étaient placés d'avance en dehors de sa sphère d'activité , qu'ils étaient étrangers à toute classe et moins que des parias. Avec une telle force d'inertie , la religion indienne pouvait être tolérante sans danger : elle le fut de tout temps. Les mêmes causes la firent également l'ennemie du prosélytisme; car elle ne pouvait offrir à un néophyte aucune classification , aucun état civil sans déroger à son privilège fondamental.
Les conséquences de ce système religieux ont été qu'aucun Européen n'a pu se voir initier aux mystères du bramanisme ; comme aussi pas un Hindou de ^elque importance ne s'est fait chrétien ou musulman. La conquête mongole a été impuissante à obtenir ce résultat , et les prédications récentes de quelques missionnaires catholiques ou luthériens ont à peine trouvé quelques têtes crédules parmi les parias , hommes déclassés et méprisables aux yeux des Hindous.
Les brames , dont la caste se subdivise à l'infini , sont reconnaissables i la marque qu'ils portent au front ; ils doivent aller la tête et la poitrine nues, se raser la barbe et les cheveux, en ne laissant qu'une petite touffe sur le haut de la tête. Cependant, quand ils ne se vouent pas au sacerdoce , ils peuvent porter le turban et l'habit long. Les femmes ont la marque dislinctive du mari : une large pièce de
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toile et nn eanezou étroit composent leur vêtement. Les plus instruits parmi les / brames sont les faiseurs d'almanacbs, qui savent un peu d'astronomie. Ib connaissent le gnomon , s'en servent pour calculer le méridien , et pour orienter leurs pagodes. On distingue encore les Pandidapapans, brames au service d*un prince du pays, qui dérogent jusqu'à servir de caissiers aux négociants de Madras et de Calcutta ; les Taioidipapans , sectateurs de Chiva , qui doivent vivre d'aumônes et marmotter constamment quelques prières; les Papan-Vaichenavens ^ prêtres de Wichnou , chaînés du service de ses pagodes. Dans la hiérarchie sacerdotale , il y a quatre grades ou degrés : les deux premiers se prennent dans Tenfance ; mab tes deux autres sont le prix d'un long exercice. Cehii de vanaprastra ne s*obtient qu'à Vège de quarante ans, et, pour aspirer au grade de vaniaui^ il faut avoir yécii ensuite vingt-deux ans dans la solitude et la contemplation.
On sait du reste quel penchant ont les Hindous pour ces expiations contre ^ nature. Nul pays au monde n'a une plus belle collection de pénitents et de martyrs volontaires, il y a dans ce pays des fakirs, des joghis, des fadins, des panda- ^ rotts de la secte de Chiva, espèce de pèlerins quêteurs; des pootcharis, religieux delà secte de Mariatta, divinité des parias; enfin une foule d'autres fainéants, dont le métier est d'exploiter la charité et la conmiisération publiques. Les fakirs et les joghis, les uns plutôt Musulmans, les autres Hindous, sont en première ligne parmi ces hordes sales et fainéantes. Hideux à voir, morts à toute honte et presque nus , ils font assaut de singeries et d'extravagances pour toucher les Ames dévotes; réunis parfois en bandes de 10,000, ils ont changé en attitude menaçante leurs formes quêteuses. La crédulité populaire a une grande foi aux fakirs et aux îoghis ; elle affirme qu'ils vivent plusieurs années sans boire ni manger; elle leur suppose des pouvoirs surnaturels ; et les femmes surtout n'ont rien , absolument ^ rien à refuser à cette robuste canaille. Fakirs ou joghis , le nombre de ces vagabonds s'élève , d*éprès un auteur anglais , à près de 800,000.
Les joghis sont presque tous des deux premières castes. Les pénitents des castes inférieures prennent le nom de tadins : ne pouvant par leur naissance prétendre aux hommages et aux respects réservés aux brames , ces hommes ont cherché à se faire une célébrité par l'exagération des tortures qu'ils s'imposent. Ce qu'ils en recueillent est le glorieux titre de Hchis^ demi-dieux ; mais leurs souffrances, avant d'arriver là, sont au-dessus de toute croyance. Les uns vivent quarante ans dans une cage de fer ; les autres se chargent de chaînes pesantes. Gelui-ci doit constamment tenir les poings fermés pour que les ongles en croissant entrent dans ses chairs, et unissent par percer la main d'outre en outre; ceux-là se tiennent pendus à un arbre jusqu'à ce que leurs bras, privés de vie , se dessèchent et perdent leur jeu d'articulation ; les uns font le vœu de se tenir constamment debout; les autres de se coucher sur un lit à pointes de fer. Il en est qni regardent fixement le soleil à en devenir aveugles. On a vu de ces malheureux se faire enterrer la tête en bas, de manière è ce que les pieds seuls restassent hors du sol , tandis que d'autres , la tète seule hors de terre, n'avaient que le jeu des
paupières pour se défendre contre les oiseaux de proie. Plusieurs se sont amputé eux-mêmes le bras ou la main, ou bien se sont coupé la langue. Un de ces fanatiques franchit la distance de Bénarës è Jaggemaut , en s*étendant par terre et se relevant constamment le long de la route. La démence allait môme plus loin autrefois, et Thiefenthaler raconte qu'on voyait à Ghazipour une espèce de hache suspendue , sous laquelle quelques pénitents enthousiastes venaient se faire trandier la tète en Thonneur de la divinité.
n faut dire que de nos jours la ferveur des tadins va s*amortissant : leurs expiations sont moins rigoureuses et moins rudes ; ce n*est guère qu*à des époques solennelles, et en face d'un grand concours de monde , qu'ils se dévouent à des risques sérieux; car le fanatisme a aussi sa vanité. L'une de ces eipiations est celle de la fête du feu , où les pénitents marchent nu-pieds sur des charbons allumés ; l'autre est celle qu'on nomme djambe : elle a lieu au moyen d'un échafaud è deui ou trois étages, du haut duquel les dévots se précipitent sur des matelas en paille ou en coton, garnis de poignards, de sabres, de couteaux et d'autres instruments tranchants. Les brames qui tiennent les matelas cherchent à atténuer le danger de la chute , car ce qui importe , ce n'est pas que la blessure soit mortelle, mais qu'il y ait beaucoup de sang répandu. Aux fêtes de Kali, l'une des plus solennelles qui se célèbrent à Calcutta et aux environs , Solvins raconte que les pieds baignaient dans le sang. Quand le djambe est 6ni , on se rend à la pagode au bruit d'un orchestre assourdissant , et les pénitents jouent en route avec le fer et le feu ; ici se perçant la langue avec une aiguille ; là se traversant les doigts avec du fil de fer ; ailleurs se tailladant le corps de cent vingt blessures , nombre cabalistique , nombre de rigueur. Il en est même qui se pratiquent au-dessus des hanches des ouvertures dans lesquelles ils passent des cordes, des tuyaux de pipe et des roseaux.
La deuxième caste primitive des Hindous . celle des xattryas , est vouée au métier des armes. Elle comprend les rajahs et les guerriers. Aussi se composet-elle du sang le plus robuste et le plus beau de toute l'Inde, soit en hommes, soit en femmes. Les rajahs sont princes hindoux comme les nababs sont princes musulmans. Le luxe de leurs maisons consiste en femmes « en domestiques, en éléphants, en chameaux et en chevaux. Leurs femmes marchent vêtues des étoDes les plus précieuses. Parmi les autres guerriers de la caste de xattryas, il faut compter les Rajapouts, les Sykeset les Marattes, tribus militaires qui marquent dans l'histoire de l'Inde. LesNairs, qui habitent lacAte de Malabar, constituent une caste particulière qui se rapproche de celle des xattryas ; chez eux la communauté des femmes parait être en usage.
La caste des vaiscias est la troisième de l'ordre religieux. Elle se compose d'agriculteurs, de jardiniers , d'éleveurs, et de tous les négociants. C'est une caste riche, bien vêtue , en possession de toutes les aisances de la vie. Elle se divise en tribus de la main droite et tribus de la main gauche ; les banians en font partie. L'usage de la viande, interdit aux banians, ne l'est pas au reste des vaiscias. La quatrième
caste, celle des sondras, comprend» les artisans, les ouvriers, les serviteurs.
Après les soudras il n*y a plus que des castes mixtes et méprisées, provenant / de mariages illégitimes entre castes diverses , et vivant à Fabri d*ane sorte d'amnistie légale. Au-dessous d'elles viennent les parias. Les Européens, les Musul- ^ mans , sont des parias aux yeux des Hindoux orthodoxes , parce qu'ils mangent de la viande. Les parias exercent les métiers les plus vils ; ils écorchent les animaux /] morts de maladie, se nourrissent de leur chair et en tannent la peau. Rien de ce qu'ils touchent ne peut servir à une autre caste ; on ne leur permet pas Fusage du puits banal ; ils ont des fontaines particulières , et pour les signaler il Tant qu'ils les entourent d*os d'animaux. Dans les villes, ils sont obligés de camper hors de Fenceinte commune ; dans les campagnes leur place est dans les lieux les \ phis solitaires. Élevés ainsi sous le coup d'un opprobre indélébile , les parias sont tels qn*UDe loi pareille doit les faire , sales , impudents , grossiers , farouches ; membres inutiles d'ailleurs de la société indienne, ils ont privilège pour les emplois les plus pénibles et les plus bas; ils sont domestiques, palefreniers, cuisiniers, T pécheurs , porteurs de palanquins , etc. Les poulias sont encore au-dessous des parias ; ils vivent dans le dernier degré d'abjection et de misère : ce n'est guère ^ que sur la côte de Malabar qu'on les trouve : esclaves des Naïrs, campés au milieu de rizières malsaines, ils se logent pèle-môle dans des huttes infectes , et n'ont pas le droit de regarder en face uu Hindou des castes supérieures. Il en est qui vaguent dans les montagnes, perchent sur les arbres, et hurlent quand ils ont faim, en se frappant le ventre.
Au ibilieu de cette variété de conditions que le code bramanique a créées et maintenues , il est difBcile d'assigner au peuple hindou des mœurs et des cou* tûmes générales. Chaque caste a son type comme elle a ses droits. Cependant on peut dire qu'en masse le caractère hindou est paisible , grave , froid , tolérant , point railleur, patient, et peu enclin à la barbarie, si ce n'est en matière reli- ^\ gieuse. Par contre, on trouve dans ces naturels de la mollesse , de la lâcheté , et une impudente habitude du mensonge. Chez eux, les femmes ne sont pas astreintes, comme chez les Musulmans, à une vie murée ; si la jalousie des brames a fait adopter à quelques-uns d*entre eux le régime des harems pour leurs épouses , les autres castes laissent aux leurs une liberté assez grande, et l'on en voit beaucoup qui exercent les mêmes professions que leurs maris.
Le point sur lequel FHindou se montre le plus formaliste , c'est la composition de ses repas et la manière de les prendre. Quand son plat de kary est prêt, il se lave les pieds et les mains, se jette un peu d'eau dans la bouche , s'assied devant son assiette posée sur un terrain uni. Ce terrain doit avoir la forme d'un carré pour un brame , d'un triangle pour un xattrya , d'un cercle pour un vaiscia, d'un croissant pour un soudra. Dans ces repas, les Hindous ne se servent ni de sièges, ni de tables, ni de couteaux, ni de fourchettes, ni de serviettes; ils s'asseyent sur des peaux , des nattes , des coussins ou des tapis, et prennent le riz avec tous les doigts de leur main droite.
A part la teinte foncée de lenr peaa, les Hindous des deax sexes se rapprochent beaucoup des Européens par les traits et la stature. La polygamie est tolérée chez eux ; mais elle n'existe guère que chez les riches. Les paurres n*ont j qu'une épouse, qui s'occupe des soins du ménage. On cite dans le Karnatic une tribu où les femmes, invisibles à tout homme, ne reçoivent leurs maris que dans Fobscurité et sans lumière. Dans la même province, pays de singularités, existe une autre secte qui jeûne tous les jours où le soleil n'a pas dardé un rayon sur elle.
Les mariages entre Hindous sf contractent pour les filles entre sept et neuf / ans, et pour les garçons entre douze et quatorze. Après une longue cérémonie nuptiale, à laquelle préside un brame, on reconduit Tépousée à la maison paternelle, où elle doit rester jusqu'à ce qu'elle soit nubile. A cette époque, nouvelle fête , suivie d'autres formalités. Une femme n'habite avec son mari que lorsqu'elle est devenue mère : jusque-là elle doit se glisser dans sa^chambre sans être aperçue et presque à la dérobée.
Les funérailles des Hindous ont aussi leur cérémonial , gradué suivant les castes. Quand un riche Hindou est décédé, on va lui construire son bûcher hors de la ville, et quatre parias l'y transportent, aux sons d'un orchestre lugubre où domine le tam-tam. Aux approches du bûcher, on pince le nez du mort, on lui presse fortement l'estomac, on lui jette de l'eau au visage, on sonne bruyamment de la trompette, le tout pour s'assurer qu'il n'est pas seulement endormi, ensuite les parents étendent le corps sur le bûcher. Quand ce pieux devoir est rempli, ils y déposent du riz, des fruits, du bétel et de la fiente de vache ; après quoi le chef de la famille met le feu au bûcher. Au lieu de brûler les cadavres , on les jette souvent dans les fleuves saints, tels que le Gange, le Risbna, le Jumma, etc. Les basses classes ne brûlent pas leurs corps, mais les enterrent.
L'usage indien qui prescrit aux femmes de se brûler sur le bûcher de leurs maris défunts a acquis en Europe une célébrité exagérée. Quelques épisodes accidentels ont tellement passé pour une règle générale, qu'on se figure assez volontiers tout l'Hindoustan comme jonché de bûchers de veuves. Les suttts (c'est ainsi qu'on nomme ces sacrifices] ne sont plus tolérés à l'heure qu'il est. En 1829, 7^ le gouverneur général lord Bentinck, au grand scandale despundits de Bénarès et de quelques babous de Calcutta, a déclaré que le gouvernement britannique ne souffrirait plus d'aucune manière ces atrocités contre nature. Avant cette époque, déjà une restriction imposée par les autorités anglaises en avait limité le nombre. Chaque fois qu'une veuve voulait suivre son mari sur le bûcher, il fallait qu'elle vint faire spontanément cette déclaration devant le magistrat du pays. Après de vives instances pour la détourner de son projet , on commettait à un délégué européen le soin de surveiller le sacrifice , afin que , si la présence de la mort et la crainte de l'agonie arrachaient à la victime une rétractation, les brames ne pussent lui faire violence. Ces rétractations en face du bûcher étaient rares pourtant , car les prêtres avaient eu soin de préparer la suttie. Tantôt ils Peni-
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Traient d'opium ou de liqueurs spiritueuses ; tantôt ils la fanatisaient par le détail des récompenses attachées à c0 grand holocauste. Et d'ailleurs la malheureuse savait bien que, si le cœur venait à lui faillir, elle était désormais vouée à une vie de honte et de misère. Rejetée de sa caste, non-seulement elle devenait infâme, mais elle appelait sur son pays la peste, la guerre, la famine , tous les maux enGn- On conçoit qu*avec de telles illusions d'une part, et de l'autre avec un amour profond pour le mari qu'elles venaient de perdre , des sutties aient pu marcher au bûcher Tœil calme, le front serein. Mais ces femmes sont des exceptions. Sur vingt créatures ainsi immolées, dix-neuf au moins ne cédaient qu'aux importunités des brames, et jusqu'au dernier moment on les voyait lutter contre Tinfluence de ces bourreaux.
Un fait« choisi entre une foule d'autres, donnera la mesure du râle que jouaient dans ces scènes les prêtres et les parents qui profitaient des dépouilles de la victime. En 1822, près de Rombay , la veuve d'un bramine fut conduite en grande pompe , et au son de nombreux instruments , vers le bûcher, sur lequel se trouvait déjà le cadavre de son époux. Sa démarche était assurée, sa contenance calme. Quand les ofHciers anglais lui demandèrent si c'était volontairement qu'elle mourait : « Oui , répondit-elle , c'est volontairement. » On pouvait juger qu'elle mettait une espèce de fierté à confondre ainsi des chrétiens qui senablaient douter d'elle , au moment où les chants des brames exaltaient son héroïsme. A un signal donné , la suttie s'approcha du feu qui commençait à flamboyer ; elle embrassa ses parents , fit ses adieux à l'assistance , distribua à ses amies ses bijoux et ses ornements ; puis demi- nue , encouragée et presque poussée par les brames, elle se jeta dans le feu. La douleur fut vive, car au môme instant elle fit un mouvement pour sortir du bûcher. Vainement renversa-t-on sur elle la pile de bois; elle se dégagea, bondit hors des flammes, et, crispée par la soufl*rance, elle s'élança vers la rivière. Les brames l'y suivirent, et, malgré la résistance des Anglais présents , ils la ramenèrent vers le foyer qui pétillait avec violence. Là une espèce de lutte s'engagea entre la victime et les bourreaux. La foule vociférait : les Européens demandaient qu*on fit trêve au sacrifice , jusqu'à ce que le magistrat eût décidé. Alors , pour mettre fin au conflit , trois prêtres vigoureux enlevèrent la veuve sur leurs bras , et la précipitèrent au milieu de ce brasier ardent. Elle s'y tordit encore désespérée , et se releva pour fuir; mais, à mesure qu'elle sortait de ce cercle de feu , les brames l'y repoussaient en lui jetant à la tête d'énormes bûches flamboyantes. Un instant de répit lui permit toutefois de s'échapper encore et de courir vers le fleuve. Oh ! à ce second désappointement la rage des prêtres fut au comble; quatre d*entre eux se mirent à sa poursuite, et, lui plongeant avec violence la tête jusqu'au fond de l'eau, ils cherchèrent à la noyer. Il fallut pour la sauver qu'une escouade de soldats arrivât sur les Ueux. Les principaux coupables furent mis en prison ; mais la pauvre Hindoue ne survécut pas à cet horrible drame ; le lendemain elle mourut de ses blessures, délaissée de sa famille et maudite comme une infflme par toute la population scandalisée.
Cette coutume barbare D*est point prescrite par les lois de Menou ; elle est plutôt , ainsi qu'un petit nombre d^autres, le résultat de quelques combinaisons sacerdotales. Les brames , ayant trouvé dans les populations hindoues une tendance à de fanatiques dévouements , ont dû nourrir et exploiter ces superstitions à leur profit. De là sont nés aussi ces sacrifices dont les siècles antérieurs offrent de nombreux exemples; ces morts de dévots qui se noyaient yolontairement dans le Gange , ou qui, soit à Jaggemaut , soit ailleurs , aux fêtes du Ruth , quand le char processionnel marchait dans la ville, se faisaient par centaines écraser sous ses roues, dans un but d'expiation et de céleste récompense.
Toutes les pratiques du culte bramanique n*ont pas ce caractère de stupidité féroce : au lieu d'exiger des sacrifices humains, les codes religieux repoussent môme les holocaustes d'animaux; quelques castes inférieures ont seules conservé l'habitude d*immoler des béliers, des chèvres et quelques poules. Le reste des pratiques imposées consiste en offrandes de lait , de miel , de grain , de beurre et de fleurs ; en pèlerinage aux fleuves saints, aux pagodes de Rénarès , de Jaggemaut, de Konjeveram , de Tritchinopoli et de Tandjaour , ou bien aux montagnes du Thibet ; en jeûnes qui précèdent assez souvent une fête solennelle ; en prières ; enfin en ablutions avec de Teau des rivières sacrées.
Par suite de la nature théocratique de son gouvernement, l'Inde n'a d'édifices remarquables que ses pagodes : elles sont le plus souvent de forme carrée , bien orientées, sans toiture, et flanquées d'un nombre infini de chapelles. Devant la porte règne un péristyle couvert, orné des statues des deoulas et des deiti. Les statues des dieux placées à l'intérieur doivent être de bois , de pierre , de cuivre ou d'or; jamais d'argent ni d'autres métaux.
Les plus belles pagodes sont érigées à Wichnou et à Chiva : celles de Ghalembroun, de Jaggemaut, de Rénarès, de Maduré, de Siringam, près de Tritchinopoli, frappent le regard par leur aspect grandiose et leurs massives colonnades : on cite la pagode de Siringam, près de Tritchinopoli, comme le plus vaste temple de toute l'Asie. Elle compte, dit-on, quatre milles de circonférence, et les pierres de sa terrasse extérieure ont trente-deux pieds de long sur six de large. Au reste, rien n'est uniforme ni suivi dans ces sortes de constructions : quelquefois c'est un système de tours hautes ou basses , régulières ou irrégulières : tantôt ce sont des carrés, des parallélogrammes, des trapèzes, avec des façades sculptées et des parvis décorés de statues, se terminant en dômes ou en plates-formes qui portent à chacun de leurs angles une corne de vache, ou bien finissant en aiguilles pyramidales, rarement en frontons triangulaires. Quant à l'intérieur de ces monuments, le seul caractère qui lui soit propre , c'est une grande profusion de colonnes sans proportions fixes , les unes grosses par le bas, et diminuant peu à peu de diamètre jusqu'à prendre la forme conique; d'autres, au contraire, minces par le bas et grosses par le haut. Ces sanctuaires sombres et massifs ne manquent pas d'une certaine majesté. On a lieu de croire que leurs parois étaient autrefois ornées de quelques peintures , art dont les Hindous possédaient les notions élémentaires.
Plusieurs pagodes offrent môme qaelques-unes de ces décorations. Les missionaaires anglais ont parlé récemment d*un tableau fort estimé des Hindous ; tableau d'un caractère piquant et nenf , lequel se rapporte à Tun des contes débités au sujet des orgies de Kishna et de ses maîtresses. Kishna est le nom de Wichnou dans son incarnation en berger : la tradition dit qu*un certain nombre de jeunes filles se vouèrent à son service dès l'enfance, et que plus tard neuf d'entre elles devinrent ses compagnes. Pour lui plaire elles s'amusaient à former des groupes » figurant tantôt un objet, tantôt un autre. Dans la peinture dont il s'agit , elles sont arrangées de manière à former un éléphant sur lequel le dieu est monté. Ces obscénités sur Kishna et sur ses femmes sont en grand honneur parmi les Hindoues, qui en font le texte ordinaire de leurs entretiens.
Les temps d'opulence et de grandeur sont passés pour les lieux saints du bra- / manisme. L'ère de déchéance, venue à la suite de la conquête mongole, a été continuée par le monopole anglais. Mais, avant ce temps, les richesses des pagodes y réalisaient les plus merveilleuses traditions des contes orientaux. L'histoire assure qu'à la prise du château de Soumenat dans le Guzurate , Mahmoud P% malgré les réclamations des prêtres qui offraient dix millions de rançon , fit briser Fidole d'une pagode , et qu*on trouva dans une cachette intérieure pour plus de cent millions en diamants, perles et rubis. Il faut dire que la pagode de Soumenat était alors une des plus célèbres et des plus largement dotées. Elle était desservie par 2000 brames et 500 bayadères , par 300 musiciens et par 300 barbiers qui rasaient les dévots avant qu'ils fussent admis en présence du dieu. Outre la grande idole aux flancs merveilleux , on comptait dans les sanctuaires plusieurs milliers de statuettes en or, et les cinquante-six colonnes qui soutenaient le dôme de la nef étaient toutes garnies de pierres précieuses. En dehors de ces joyaux de toute espèce , les dotations du temple s'élevaient en biens fonds à 2000 villages avec
leurs territoires.
L'entretien des temples est du ressort des bayadères ; elles doivent y maintenir la propreté, veiller à l'entretien des lampes , et s'occuper en outre du ménage des brames. Chaque pagode a son étang pour les ablutions ; son péristyle est une espèce de chauderie qui sert à abriter les voyageurs.
Outre les livres saints dont on a parlé, les Hindous ont des livres de morale, des pièces de théâtre, dont quelques-unes ont été traduites par MM. Wilson et Colebrooke; des poëmes, des recueils d'apologues, remarquables parleurs naïfs enseignements. Parmi ces derniers, le plus remarquable est celui d'Hotopadesa , qui a obtenu une mention européenne sous le titre de Fables de Pilpai. Quant aux lois, elles ont été de temps immémorial réunies efl traité par un certain Raghunandam, que les Anglais appellent le Tribonianus de l'Inde. C'est une compilation en vingtsept volumes de tous les livres des mounis (saints), livres inconnus du vulgaire et à Vusage des brames seuls. Il est impossible d'entrer ici dans le détail de ces lois civiles; mais leur examen attentif fait ressortir la preuve évidente d'une civilisation ancienne très-avancée. Si nos codes européens ont tant emprunté au droit
romain soas le point de vue fondamental ou réglementaire, avant eux les Institntes avaient dû copier les lois antérieures , soit de la Grèce, soit de FÉgypte , soit de rinde. Il n*est donc pas surprenant que la pensée de nos codes soit en grande partie dans les Vedas ; que leur moralité, leurs définitions , leurs formules méoie s'y trouvent à chaque ligne. Les lois de Menou traitent du serment et de la récusation des témoins ; elles parlent des qualités requises chez un juge, en termes qui donneraient à réfléchir à nos modernes magistrats. Entre autres conditions, il en est une qui causerait presque une révolution parmi eux : c'est une exclusion formelle pour tout juge âgé de plus de soixante ans, attendu, dit Menou, que Tesprît s*aflaiblit toujours à cet Age. Les Hindous connaissent les jugements par épreuves ou ordalies : ces jugements sont de neuf sortes, la balance, le feu, Teau, le poison , Teau consacrée, le riz, Thuile bouillante, le fer rouge et les images. Toutefois la vogue des ordalies est passée , et de nos jours la partie criminelle des lois hindoues offre des applications moins fréquentes que leur partie civile, les naturels ayant plutôt Finstinct chicanier que Thumeur cruelle.
L*Hindoustan possède une grande variété de dialectes. En première ligne vient naturellement se placer le sanscrit , langue primitive de Tlnde , langue sacrée, d'une perfection merveilleuse, avec son ordre grammatical et sa régularité étymologique, idiome qui semble être devenu le peiwi en Perse et le grec sur les bords de la Méditerranée. Autrefois langue vivante et vulgaire de toute rinde, le sanscrit n'est plus aujourd'hui qu'une langue morte , possédée à fond par quelques pundits du pays et livrée depuis un demi-siècle aux curieuses investigations de nos orientalistes. Après elle viennent le pracrit ou langue parlée qui, dans les drames, est celle des femmes et des bons génies ; le païsachi, langue des démons quand on les introduit sur la scène ; enfin, le magadhi, qui parait être la même langue que le pâli ou le bali des Chingulais et des Birmans. A ces deux dernières langues - mères on substitue quelquefois apabhransa ou jargon, et le misra ou langue mêlée.
Les dérivations vulgaires de ces langues primitives sont le pracrit, parlé sur les bords du Savarati ; le canyacubja ou hindoustani , racine du moderne hindou ; le gaura ou bengali ; le maithila ou tirhuctya , en usage dans le circar du Tirhuc ; Touriga, qui se parle sur la côte d'Orissa ; le gourgera , usité dans le Guzurate; le tamoul ou malabar, dialecte de la presqu'île du Dekkan ; le maratte, le camate, enfin le telinga, cultivé par les poètes et parlé dans le pays de ce nom. A la cour des princes musulmans, on parle la langue mongole, mélange darabe, de tartaremongol et de persan.
C'est dans cette dernière langue que se traitent les affaires diplomatiques entre les Anglais possesseurs de fait de toute la contrée, et les empereurs mongols ses possesseurs nominaux résidant à Delhi. Les nababs , princes feudataires de l'empereur , la parlent et l'écrivent également. Ces nababs sont des autorités mon-^ goles comme les rajahs sont des autorités hindoues. La différence de leurs habitudes tient à la différence de religion. Ils poussent plus loin que les aborigènes le
lue des habits, des armes, des femmes » des chevaux et des éléphants. Il est dans rinde telle cour de nabab qui affecte plus de représentation que la cour d'Aur- ' triche ou celle de Prusse. Quand un nabab sort en palanquin , ce qui est une allure de négligé , il n*accomplit pas cette promenade sans se faire escorter par une légion de pions qui le devancent ou qui le saivent. Du reste, la partie musulmane de la population n'a pas conservé dans Tlnde ce fanatisme qui caractérise d'ordinaire les sectateurs du Koran. Sans attirer ni repousser leurs vainqueurs, les Hindous ont su les réduire à un râle inoffensif : une obéissance purement politique , dans une contrée où l'action religieuse se superpose à toutes , devait à la longue devenir plus Gctive que réelle. Ne laissant point de prétexte à la persécution et point de prise à Tempiétement, elle aboutissait à donner plus tard Fempire au plus grand nombre sur le plus petit, c'est-à-dire aux Hindous sur les Mongols. Sans la venue des Anglais , comme tiers-possesseurs , nul doute que ce résultat ne se fût réalisé à la longue.
Les Musulmans, du reste, ne forment pas dans THindoustan une seule et même famille ; on les classe en Belloutchis , en Afghans , en Zinganes , qu'on croit être la souche de ces hordes de Bohémiens qui parcourent TEurope. A côté de ces races diverses , il faut nommer les Parsis ou Guèbres qui descendent des anciens Persans , émigrés à la suite des invasions mongoles. Ces sectaires habitent plus particulièrement Surate et Bombay. Voués au commerce comme les Juifs de la ^ dispersion, ils y apportent une moralité moins suspecte. Ils ont fondé une foule de manufactures qui prospèrent, ils arment un grand nombre de vaisseaux destinés à la navigation des mers indiennes, et possèdent des maisons , des hôtels, de beaux jardins, des terres et des villages. Comme toutes les sectes dépaysées, / les Parsis s'entr*aident et se soutiennent; ils ne souffrent point de mendiants parmi eux, sont obligeants , probes , actifs , industrieux. Leur taille est belle , leur teint blanc; leurs traits sont réguliers et nobles, leurs yeux noirs et beaux. Ils prétendent que seuls ils ont conservé les institutions de Zoroastre , et le culte du feu est en vigueur parmi eux. C'est un curieux spectacle , de voir sur l'esplanade de Bombay ces adorateurs du soleil , avec leurs robes blanches et flottantes et lem'S turbans de couleur, épier le moment où l'astre les saluera d'un premier rayon. Quand il commence à poindre à l'horizon , ils poussent un long cri : le soir , ils reviennent à la même place et restent prosternés jusqu'à ce que son dernier reflet de pourpre se soit effacé à l'occident. Chaque maison de Parsis est un temple pour leur Dieu ; un foyer allumé lui sert d*autel , et des bois précieux ou odoriférants l'alimentent sans cesse. La pratique ordonne aux fidèles de n'éteindre jamais ni un feu, ni une lampe. Quand un domestique parsis a une lumière à éteindre, il prie un Hindou de le faire pour lui. En cas d'incendie, ils ne le combattent pas ] autrement qu'en isolant la maison en flammes et en circonscrivant le foyer.
Les variétés les plus saillantes de la famille hindoue sont les races militaires des Harattes, des Rajahpouts et des Seyks. Les deux premières professent le bramanisine , la troisième le nanekisme , culte mixte qu'introduisit dans le nord de l'Hin-
doustan Nanek , prince de la province de Lahore » vers le milieu dn xy« siècle. Le dogme fondamental da nanekisme est le déisme pur : il admet à la fois et le Koran et les Védas; seulement il en modifie les pratiques, rejette la division des castes, et n'impose que la vocation des armes. Gorou Govine, qui réforma ce culte en 1707 , est regardé par ses adhérents comme un saint et comme un prophète.
Les Seyks, les Rajahpouts et les Marattes offrent entre eux des analogies de mœurs qui résultent de la similitude de leur vie guerrière. Les premiers , formés en Ëtat tout à fait indépendant, habitent les royaumes de Lahore , de Kachmyr , et de Moultan. Ils sont sobres , rompus à la fatigue , courageux , et jaloux de lenr indépendance. Les Rajahpouts , situés au sud des Seyks, quoique appartenant à la deuxième caste bramanique, mangent de la chair de mouton, de chèvre^ et d'autres animaux. Presque toujours à cheval, ils ont pour vêtement une robe qu*on nomme cahaille : un mouchoir de mousseline leur serre la taille ; ils portent des pantalons et des babouches mauresques, et une espèce de bonnet qui se termine en touffe, à peu près comme le bonnet grec. Les Marattes, peuplades plus méridionales encore , s'étendent dans tout le Dekkan. Régies par de petits princes qui se combattent entre eux , ces tribus reconnaissent pourtant un peichwa ou chef suprême. De toutes les races hindoues , c*est la plus fourbe et la plus rapace. Les cavaliers marattes, nommés pandaries, vivent de butin dans la gueiTe et de brigandage dans la paix. Ce sont les Bédouins de TAsie. Ils n*ont pas de villes, mais seulement des camps. Ce qui distingue la religion des Marattes de celle des autres Hindous, c*estune différence dans les signes extérieurs, dans le costume et dans les pratiques; mais par-dessus tout une tolérance inconnue aux sectes puritaines du bramanisme, tolérance qui va jusqu'à Tadmission parmi eux des sectaires d^une autre croyance.
Voilà, en somme, quel est l'aspect religieux de THindoustan. Pourbien juger le culte dominant de cette contrée, il faut le voir ainsi ; car ses détails absorbent et désespèrent. On se perd à chercher la raison de mille et une pratiques ridicules ou atroces, à coordonner en séries complètes ces myriades de dieux et de déesses subalternes que les prêtres livrent au peuple comme des jouets ; on userait une vie entière à définir leurs attributs , à classer leurs adorateurs , et , en fin de compte, on n'aboutirait qu'à cette démonstration que la religion bramanique, source de presque toutes les autres , culte moral , intelligible et sérieux dans sa synthèse , est absurde , obscène , insaisissable dans son analyse. Dans le bramanisme et le bouddhisme , il faut admirer par-dessus tout ce génie du premier inventeur, qui a si fortement tissé les liens des peuples hindous, qu'aujourd'hui encore ils ne peuvent ni les secouer ni même les relâcher. Ce système d'infranchissables catégories , qui stérilise aujourd'hui et conduit lentement ces nations à une ruine inévitable , fut un bienfait sans doute à ses débuts , et devait être longtemps un avantage dans la pensée de celui qui le créa. Quand plus tard d'autres conditions de voisinage exigèrent une réforme religieuse, le réformateur n'arriva
pas à point comme le législateur primitif était arrivé. L'œavre ancienne résista : elle s*enchdssa tant bien que mal dans un nouvel ordre politique. Ce qui était une religion changea de forme et devint une nationalité. La nationalité hindoue, c'est le culte de Brama et celui de Bouddha; elle ne cédera pas plus à la tolérance anglaise qu'elle n'a cédé à la persécution mongole.