GOW
Entre l'époque d'Aleiandre et l'ère de Mahomet, l'Hindoustan , gouverné par des dynasties originaires , traversa plusieurs siècles sans secousses ni déchirements. Mais vers l'an 93 de l'hégire (711 ans après J.-C.) et sous le khalyfat de Walid, les Arabes débouchèrent par la Perse sur la contrée indienne, et poussèrent leur marche jusqu'à Delhi.
Ces premiers envahisseurs de l'Inde , que les Perses nommèrent Afghans (destructeurs), et que les Hindous vaincus ont appelés Patanes, se maintinrent dans la région centrale pendant près de sept cents ans. sans pouvoir gagner du terrain vers le Gange , ni s'établir même dans la portion conquise d'une manière déBnitive et incontestée. Il y eut bien sous Mahmoud-le-Gasnévide une période de succès et d'accroissement de territoire ; mais les efforts constants des Rajahpouls, qui s'étaient retranchés dans les montagnes des Gattes, en avaient annulé les résultats, lorsqu'en 1396 parut sur la Jumma et le Gange le célèbre Tamerlan (Tymour-Lenk) à la tête de 100,000 cavaliers. Il marcha sur Delhi, Tenleva d'assaut , la livra au pillage, et poursuivit ensuite les Patanes jusque dans les montagnes de Kandahar. Après lui régna Géham-Guir qui vécut peu et fut remplacé par Mirza-Miram-Cha, chef de la dynastie mongole , dynastie qui règne encore. Ces nouveaux maîtres eurent à se défendre , et contre les Patanes , et contre les Rajahpouts. Les premiers furent défaits par Mohammed-Baber; les seconds se virent chasser du Guzurate en 1535, et du Bengale en 1540. Quelques années plus tard, une nouvelle réaction eut lieu en faveur des Patanes ; leur sultan Tchir-Kan enleva Delhi à Mohammed-Hemaïoun , qui se réfugia en Perse et implora le secours de Sophi-Cha-Tamas, fils du célèbre Cha-Ismaïl. Après cinq ans d'exil , il recouvra ses États indiens, grâce à ses auxiliaires , et son fils Hohammed-Akbar, qui vint après lui , consolida l'autorité mongole jusqu'alors mal assise.
Geham-Guir et Cha-Geham passèrent ensnite sur le trône de Delhi sans qu'aucun fait saillant caractérisât leurs règnes; mais Âureng Zeb, qui parvint au pouvoir eu dépossédant violenunent son père Gha-Geham , marqua son époque par une série de victoires et par l'organisation politique de l'Hindoustan. Ce fut lui qui soumit en partie' la presqu'île du Dekkan et en fit une dépendance de la couronne mongole. Au lieu d'adopter un système de violence envers les croyances
religieuses et les habitudes domestiques des naturels , les empereurs de Delhi posèrent en principe , comme les Tartares Mantchoux l'avaient fait en Chine , le respect des usages établis; ils laissèrent subsister les vieilles distinctions de castes , tolérèrent les pratiques extérieures du culte , et maintinrent l'organisation des propriétés et les codes de Menou en vigueur depuis tant de siècles.
A la mort d'Aureng-Zeb, arrivée en 1707, une guerre de succession éclata entre ses trois 61s , et dès lors la porte fut ouverte à Tinvasion étrangère. Chacun des compétiteurs s*étant mis en campagne avec une armée de 300,000 hommes, la victoire resta au fils aine Bahader-Cha. Après lui , les émirs , devenus toutpuissants , déposèrent tour à tour trois empereurs et finirent par porter sur le trône Mohammed--Cha, qui était destiné à subir les plus éclatants revers. Ce fut en effet sons lui qu*apparut dans TUindoustan , comme un sanglant météore, ce célèbre Nadir-Cha , plus connu sous le nom de Thamas Kouli-Khan. Appelé par la trahison de Témir él-Moulouk, cet aventurier persan entra sur le territoire mongol en 1739 , marcha sur Delhi , la mit à feu et à sang , y égorgea 150,000 personnes, hommes, femmes, vieillards et enfants, imposa aux vaincus une rançon de 3,000,000,000 à peu près, se fit céder tout le pays situé à Touest de la rivière Altock, et reprit ensuite le chemin de la Perse avec 1,000 éléphants, 7,000 chevaux et 10,000 chameaux, chargés de butin.
Quand cet ouragan fut passé, forts de raffaiblissement des Mongols, les Patanes et les Rajahpouts reprirent les armes. Mais Théritier présomptif du trône de Delhi, Ahmed-Cha , se trouva être un héros adolescent : il attaqua les Patanes, les tailla en pièces, les rejeta hors de Fempire, et, après cette glorieuse campagne, vengea le meurtre de son père que les émirs avaient assassiné. Malheureusement les plaisirs du harem énervèrent le bras du jeune empereur : comme épuisé par ses succès, il s'arrêta, laissa les Patanes et les Rajahpouts se disputer la prééminence, ne croyant pas devoir se mettre en souci de leurs excursions, tant que leurs chevaux ne venaient pas hennir sous les remparts de Delhi. Au point d'affaissement où il était tombé, chacun des deux partis militaires en qui était la force aurait pu le pousser hors du trône ; mais se tenant en échec Tun Tautre , ils conservaient Ahmed-Cha comme un pouvoir neutre qui laissait toujours indécise entre eux la question de supériorité. Toutefois ces symptômes de division intérieure devaient bientôt s^effacer devant Tinvasion rapide et graduelle de la prépondérance anglaise.
Depuis le jour où Yasco de Gama avait ouvert la route de Tlnde aux vaisseaux européens , toutes les nations s'étaient tour à tour essayées dans ces mers lointaines. Les Portugais, débarqués les premiers sur le territoire mongol, avaient contracté alliance avec le roi de Delhi , Akbar. Les Vénitiens étaient venus ensuite» puis les Hollandais , qui restèrent tout-puissants pendant près d'un demi-siècle , ensuite les Français, les Danois et les Anglais. Ces derniers, arrivés presque de^ la veille , ne tardèrent pas à dépasser tous les autres.
Ce fut vers 1000 , à la suite des essais de Drake , de Stepbens et de Cavendish ,
COMPAGNIE ANGLAISE DES INDES. t79
que se fonda , sous le règne d'Elisabeth , la Compagnie anglaise des Indes. A une époque où les principes de liberté commerciale étaient plutôt dans les coutumes que dans les lois, un privilège d*eiploilation « accordé à une association de négo* dants, à Texclusion des autres , devait être mal accueilli par la chambre des communes ; elle en témoigna, en efTet, un tel mécontentement, qu'un décret d Elisabeth limita cette concession à qumze années , à l'expiration desquelles le privilège ne serait point renouvelé s'il était reconnu nuisible à la prospérité publique.
Les premiers essais de la Compagnie se réduisirent à l'envoi de quatre vaisseaux qui partirent, en 1601, sous la conduite de Lancaster, et revinrent à bon port, diargés d*épices et de poivre. Elle continua en petit, fonda quelques factoreries, où la conduite de ses agents, mesurée et bienveillante, forma un contraste avec le fanatisme portugais et la légèreté française. Ne trouvant pas de secours dans les souverains qui gouvernaient alors la Grande-Bretagne, la Compagnie chercha à se safQre à elle-même ; elle persévéra seule , suppléa à tout par d'excellents choix , et accrut peu à peu la liste des comptoirs. Elle s'était constituée avec un capital de 400,000 livres sterling seulement, et des actions de 50 livres sterling chacune. Bientôt ces valeurs atteignirent un chiffre nominal hors de toute appréciation. Des bénéBces énormes se réalisaient. Thomas Best s'établissait à Surate en 1612 , malgré les Portugais ; le marché de Bender-Assi s'élevait florissant et rival de celui de Goa.
Mais ce premier éclat de la Compagnie ne fut pas durable. En 1655 , Cromwell lui retira son privilège, mais il le rétablit deux ans après. Reconstituée en 1676, elle parcourut une phase de troubles et de dépérissement. Les brutales déprédations de Jean Child , frère du directeur, attirèrent sur elle les forces de l'empereur Aureng-Zeb; déchue de son importance commerciale, la Compagnie traîna une existence précaire jusqu'en 1702, époque à laquelle une nouvelle société de marchands de Londres se réunit aux anciens coprivilcgiés du commerce indien. De cette fusion naquit la nouvelle Compagnie anglaise , venue jusqu'à nous, et fondée sous le titre de Compagnie réunie de marchands pour le commerce des Indes Orientales {East-India Company). De cette organisation data pour la Compagnie une période de prospérité graduelle. Son privilège , fixé en 1750 à une durée de trente-quatre années, fut depuis renouvelé à chaque expiration par un vote du Parlement.
Au temps où ces choses se passaient , toutes les nations européennes de quelque importance maritime avaient dessiné leur situation dans l'Inde. Les Français occupaient Pondichéry et Chandemagor, les Hollandais Chinsura, les Danois Tranquebar et Sérampour. Quant à la Compagnie anglaise, elle porta d'abord ses efforts sur trois points^ Calcutta, Madras et Bombay. A Calcutta, l'établissement fut fondé avec Tautorisation du nabab du Bengale, qui, mourant, disait encore à son successeur : « Regardez les comptoirs des Européens comme autant de ruches d'abeilles dont vous recueillerez le miel ; mais , si vous troublez leur travail, craignez leurs piqûres. » La tolérance des Mongols et de leurs dignitaires
provinciaux alla même au point de permettre la construction de quelques oarrages pour défendre Calcutta contre les déprédations des peuplades environnantes. En même temps , autour du poste principal , s'élevaient des comptoirs de moindre importance. L'harmonie entre les autorités indigènes et les nouveaux colons dura jusqu'à la mort du soubab Aly-Verdi-Khan ; mais Cbiragi-éi-Doulad , qui gouverna après lui, se montra moins accommodant. Un Mongol» officier de sa cour, coupable de péculat, s'était dérobé au châtiment par la fuite. A l'aide de riches cadeaux , il avait acheté la protection anglaise, et vivait à Calcutta , défiant la justice de son maître. Le soubab, à diverses reprises, réclama le coupable; puis, voyant qu'on ne lui répondait que par des paroles évasives, il marcha vers le comptoir britannique avec 60,000 hommes, força son gouverneur à une fuite honteuse, s'empara du fort et livra la ville au pillage le 19 juin 1756. A la suite de ce désastre, toute considération de rivalité cessa parmi les Européens du Beugale. Les Français de Chandernagor, les Hollandais de Chinsura vinrent en aide aux malheureux colons de Calcutta, entassés sur quelques navires mouillés dans le Gange.
Cependant, le colonel Clive et Tamiral Watson reparurent bientôt devant Calcutta pour venger l'affront subi par les armes anglaises. La ville fut reconquise sur les Mongols dans les premiers jours de janvier 1757 , et , à son tour, le soubab se vit alors menacé dans ses possessions. Dès ce jour, le prince mongol fut à la discrétion des Anglais, qui le contraignirent à signer un traité désastreux; il assista, sans pouvoir y intervenir, à la prise du comptoir français de Chandernagor dont les ouvrages furent rasés et les habitants déportés. La ruine de ce cheMieu de nos établissements sur le Gange fut suivie de l'abandon de tous les postes secondaires.
En même temps qu'ils opéraient ainsi par la force, les chefs anglais se ménageaient d'autres avantages en pratiquant des intelligences dans le camp ennemi. Le général et parent du soubab, Jaffer-Aly, devint leur créature dévouée. A la bataille de Plassy, livrée le 7 juin 1757, une partie de l'armée mongole défectionna , et le malheureux soubab, saisi par ses propres officiers, fut étranglé et traîné ensuite nu sur un éléphant. Le plan principal du colonel Clive, qui avait été de faire investir son partisan Jaffer-Aly de la soubabie du Bengale, se trouva dès lors réalisé. La cour de Delhi se résigna à un fait accompli ; elle envoya même au colonel anglais le titre d'émir de l'empire avec le surnom de Sabet-Zing (guerrier intrépide). Ce fut à la suite de cette campagne décisive que commencèrent les travaux du fort William à Calcutta; le Bengale était aux Anglais.
Ce qtii suivit ne peut être en effet regardé que comme le corollaire de ce premier acte d'autorité. Investi du pouvoir, Jaffer-Aly chercha à secouer ce joug britannique si lourd à supporter; mais, à sa cour, déjà s'étaient ourdies les mêmes trames qui avaient déterminé son avènement. Jaffer-Aly était entouré à sou tour d'espions anglais. Vainement voulut-il traiter secrètement avec les autorités hollandaises , le colonel Clive déjoua ses projets , arrêta un armement hollandais qui remontait le fleuve , battit les troupes débarquées et les força à une
capitulation onéreuse. A la suite de ce dernier exploit , cet habile ofBcier repartit pour l'Angleterre où le roi le créa lord Piassy. Quoique les brillantes qualités de Clive fussent ternies par quelques défauts, on ne peut nier que raffermissement des Anglais dans Tlnde ne lui soit dû en grande partie. Il avait contribué à soustraire à l'influence française le Karnatic, dans lequel Madras se trouve située. Au Bengale , il avait fait prévaloir la suprématie anglaise sur toute autre ; enfin c'était lui qui devait la consolider quelques années plus tard par son traité définitif avec Tempereur du mongol , Allun-Cha. L'interrègne qui sépara ces deux époques fut marqué par le gouvernement de Vansittart qui continua tant bien que mal la politique de Clive. Jaffer-Aly-Kban, remplacé dans la soubabie da Bengale par Kassem-Aly-Khan, ayant été réintégré plus tard, la Compagnie anglaise prit Talarme et s'adressa de nouveau à lord Clive comme à un sauveur. Avant de partir, il exigea une réforme complète dans le personnel des directeurs» se fit assigner un revenu de 30,000 livres sterling, et ne s'embarqua pour l'Ind^ que conune major général , décoré de Tordre du Bain. Dans l'Inde, pendant son absence , avaient eu lieu divers combats entre les troupes du soubab et les soldats anglais. Tour à tour, on avait enlevé à la Compagnie ses comptoirs du baut Gange, et il ne lui restait plus que Calcutta et qu'une petite armée pour le défendre.
Lord Clive parut de nouveau dans l'Inde, le 3 mai 1765. Il reconnut d'un coup d'œil sur quels éléments il fallait fonder la paix et la prospérité du nouvel empire. Isolant le soubab Kassem-Aly de ses auxiliaires mongols, il le força à fuir chez les Seyks, tandis qu'il entrait en négociations directes avec le souverain de Delhi et obtenait de lui la cession formelle du Bengale, du Bahar et d*Orissa. Par ce traité , tous les droits des empereurs mongols sur ces provinces entrèrent dans les attributions du conseil de Calcutta et du gouverneur général des possessions hindoues. En retour de cet abandon, la Compagnie anglaise affecta au souverain dépossédé un revenu de 430,000 livres sterling (10,000,000 de francs environ], revenu qui a été graduellement diminué depuis. Ainsi fut démembré par une transaction honteuse le bel empire d'Aureng-Zeb , dont les revenus annuels avaient atteint le chiffre de 300 millions. Si , à cette époque , lord Clive avait voulu pousser ses empiétements jusque dans le pays de Bénarès , il l'aurait pa ; mais soit modération , soit prudence , il se contenta d'y lever 8 millions de contributions de guerre.
De ce traité date l'organisation des privilèges conunerciaux de la Compagnie , privilèges qui devaient ruiner si vite le pays, et profiter si peu aux exploitants. ^ monopoles furent établis sur les principaux produits, sur le thé, le sel, le tabac» le bétel , le coton, le riz même, ce pain des Hindous. Comme de pareilles innovations froissaient les habitudes et les intérêts des naturels , il fallut souvent procéder avec l'appui des baïonnettes. A ces mesures odieuses se joignit bientôt un ïûanque de récoltes , et la famine décima les populations que la guerre avait épargnées. Des auteurs contemporains portent à cinq millions le nombre des Hindous q^e ce fléau emporta dans la seule année 1770. « On les voyait, dit Raynal, le
long des chemins, au milieu de nos colonies européennes, pfties, défaits, eiténnéSy déchirés par la faim ; les uns couchés par terre et attendant la mort ; les autres se traînant avec peine pour chercher quelques aliments autour d'eux, et embrassant les pieds des Européens en les suppliant de les recevoir pour esclaves. » Le Gange fut couvert de cadavres, les chemins en furent jonchés; et pourtant aucun symptôme de révolte n'éclata parmi ces populations indolentes. Elles ne conçurent pas la pensée , même dans les tortures de la faim , de se venger des Européens par une insurrection générale , de se jeter sur leurs propriétés et de piller leurs riches magasins.
Cette année de désastre porta un coup mortel à la prospérité de la Compagnie. Ses dettes s accrurent au point qu'en 1773 on parlait de la suspension de ses paiements , lorsque le Parlement vint à son secours, après une solennelle enquête. Des embarras politiques compliquèrent bientôt ces embarras financiers. Une guerre ayant éclaté entre la France et la Grande-Bretagne , il fallut attaquer ou se défendre dans les possessions de la côte de Coromandel. La France vaincue, un nouvel ennemi se présenta : c'était Hyder-Aly , roi de Mysore , qui tint longtemps en échec dans le Karnatic toutes les forces anglaises ; ensuite vint le tour des Marattes qui, d'une part, menaçaient Bombay, de l'autre Madras et Calcutta. Hyder-Aly fut battu; on tint les Marattes en échec, tantôt par des négociations, tantôt par des armées de cipayes. Vainement le cabinet de Versailles essaya4-il depuis , à diverses reprises , de prêter main forte à ces soulèvements des Hindous contre les Anglais; partout il fut prévenu ou déjoué.
Un seul instant , à la mort d'Hyder-Aly, il se présenta une occasion favorable pour ressaisir dans l'Inde les avantages que nos fautes multipliées nous avaient fait perdre. Ce fut quand Tippoo-Saeb, dont la haine pour le nom anglais fut si profonde et si opiniâtre, reprit la lutte glorieuse de son père, Hyder-Aly, contre les oppresseurs de l'Inde. Alors on aurait pu agir efficacement, venger Pondichéry d un sac récent et réaliser dans la presqulle indienne l'organisation puissante qu'avait méditéj le génie de Dupleix. Mais les ministres de Louis XV et de Louis XVI s'en tinrent à des demi-mesures , à de fanfaronu^s démonstrations. C'est ainsi qu'avorta la mission de Suffren , cette mission nulle en résultats , et qu'on a tant et trop vantée. Le dénouement de ces essais ruineux fut que les Anglais ne perdirent pas dans l'Inde un seul pouce de terrain, un seul degré d'influence : combattant leurs ennemis les uns par les autres, Tippoo avec les Marattes, les Marattes avec le nizam du Dekkan, ils acculèrent peu à peu le roi de Mysore dans ses dernières positions; le réduisirent à demander un armistice en 178'» ; lui enlevèrent par le traité de 1792 tout le pays à l'ouest des Gattcs , depuis les frontières de Travancor jusqu'à la rivière de Bawar. Enfin , quand Tippoo, croyant à la fortune du général français qui avait conquis TÉgypte, voulut, en 1798, lui créer une diversion au sein de l'Asie, les Anglais, rassemblant à la hâte toutes leurs forces, et s'unissant aux nababs et aux nizams de la presqu'île, marchèrent vers le Mysore central des deux côtes de Malabar et de Coro-
mandel, taillèrent en pièces les troupes envoyées à leur rencontre, assiégèrent SeriDgapatnam, lui livrèrent un assaut dans lequel Tippoo périt avec ses ofTiciers les plus dévoués, et entrèrent de vive force dans cette capitale du royaume. Le commandant des forces anglaises y trouva une épargne royale qu'on estima à 80,000,000 de francs. Ainsi flnit Tun des ennemis les plus ardents qu'eût rencontrés dans rinde la puissance britannique. Dans la distribution du territoire con-
quis, le vainqueur se Gt la part la plus belle; il garda les districts de Bangalore et de Seringapatnam, et partagea le reste entre le descendant direct de Tippoo et le nizam, son allié dans cette guerre.
Cet agrandissement de territoire fut un coup de fortune pour la Compagnie. Depuis lors il y eut bien des soulèvements partiels , des attaques de peuplades, mais ce ne furent pour la plupart que des échauffourées étouffées à leur début. Ainsi , le gouverneur général Hastings eut à comprimer à Bénarès une révolte qui se termina par la fuite du zemindar Cheit-Sing. Le chef Haratte Mahadje- Scindia donna aux gouverneurs des inquiétudes plus longues et plus sérieuses. TantAt neutre , tantôt ennemi , il avait organisé une guerre d'escarmouches et de surprises : il se jetait sur une province pour la ravager, puis se retirait dans ses montagnes. Dans le principe , la force de ses peuplades guerrières ne consistait qu'en cavalerie ; mais le hasard ayant conduit à la cour de Scindia , vers la fin du siècle dernier, l'ofBcîer savoyard de Boigne, le prince des Marattes se décida, d'après ses conseils, à former un corps d'infanterie, et à le discipliner à l'européenne. Une confédération maratte s'organisa , et Agra en devint la capitale ; Scindia y créa des fonderies d*armes et de canons. Son armée, pourvue d'une matériel suffisant, se composa bientôt de 50,000 cavaliers, réguliers ou non régu* liers, et de 20,000 fantassins. A Texemple de Scindia , les autres chefs marattes forcèrent leur effectif de guerre, et bientôt la confédération compta près de 250,000 combattants à pied ou à cheval. Tel fut au moins le chiffre constaté en 1801. Les premières années de ce siècle furent marquées par de nouvelles luttes entre les Marattes et les Anglais. Le successeur et neveu de Scindia, nommé Dolut-Rao, livra entre autres combats celui d'Assaye , où l'armée britannique remporta une victoire décisive sous les ordres du marquis de Wellesley, plus tard duc de Wellington.
Il serait trop long de suivre ces résistances de détail qui occupèrent si longtemps la prudence et la longanimité anglaises. La Compagnie fit plus avec une attitude d'observation que par des attaques brusques et hasardées. Ce que l'habile sangfroid et l'énergie de Clive avaient si bien préparé, le machiavélisme d'un Hastings, Taudace d'un Wellington, la loyauté d'un Cornwallis, l'administration intelligente de Duncan à Bombay, de Colebrooke à Calcutta , le continuèrent et l'achevèrent. Ces esprits d'une trempe diverse en vinrent à enclaver les Marattes dans un terrain que leur turbulence ne put franchir ; ils réussirent à grouper sur leurs frontières des populations inoffensives , qui opposaient une force d'inertie aux débordements de ces terribles cavaliers ; puis, à la longue, ils organisèrent à l'intérieur
des camps armés, en les échelonnant dételle sorte, qulls formaient comme on cordon entre les Hindous guerriers et les Hindous paisibles. En procédant ainsi, les gouverneurs de Calcutta ont annulé et presque désarmé les peuplades les plus remuantes de Tlnde : vaincues en 1818 à Pounab, ces tribus guerrières en sont aujourd'hui réduites h se classer comme les autres.
Mais tandis que la Compagnie des Indes triomphait de la résistance des Harattes, une nouvelle puissance, non moins hostile et peut-être plus redoutable encore, s'élevait dans l'Inde septentrionale. C'étaient les Seyks , disciples de Nanak , qui sortis du brahmanisme , comme tant d'autres sectes philosophiques et religieuses, se distinguaient par un esprit ardent de prosélytisme. Ces sectaires avaient trouvé dans Runjet-Sing un chef digne de maîtriser leur zèle fanatique et de le diriger vers un but commun. Réunis sous son drapeau, et rompus à la discipline militaire, ils formèrent bientôt une armée d'une force redoutable. Runjet-Sing attaqua successivement tous les petits chefs hindous, qui s'étaient constitué des principautés indépendantes avec les débris épars de l'empire du Mogol. Grâce à son intelligence supérieure, à sa rare énergie et à son grand courage, il réussit dans toutes ses entreprises ; l'aventurier s'éleva aux honneurs pour lesquels ïi était fait et le chef de bande devint roi. Runjet-Sing ne tarda pas à ajouter à ses conquêtes la fertile vallée de Kachmyr. Le nouveau royaume de Lahore , ainsi appelé du nom de la ville de Lahore, sa capitale, devint célèbre dans toute l'Asie et attira même Tattention des peuples de T Europe. Quoique par son éloignement il ne parût pas menacer la Compagnie anglaise d'un péril immédiat et direct , il ne pouvait manquer de se trouver tôt ou tard en collision avec elle. Runjet-Sing s'appliqua à former Tinstruction militaire de ses troupes : il attira à sa cour, ou plutôt dans son camp, plusieurs ofQciers français parmi lesquels on distingua les généraux Ventura et Allard, le colonel Mouton et M. Lafon, fils de Tactcur, et aujourd'hui capitaine d'infanterie au service de la France. Il leur dut la consolidation de sa puissance et de nouveaux succès qu'il reconnut par une hospitalité et des procédés magnifiques. Mais plus Runjet-Sing s'agrandissait , plus se resserrait l'espace qui le séparait de l'empire Anglo-Hindou : dès qu'il voulut s'étendre au sud, dans le Penjaub (pays des cinq fleuves} et passer le Sutledge, les chefs seyks menacés par ses armes, invoquèrent la protection de la Compagnie anglaise. Le roi de Lahore se rappela la fin de Tippoo-Saeb : il s'arrêta devant cette puissance formidable contre laquelle il se serait brisé ; il s*unit même à elle par une alliance qu'il observa fidèlement jusqu'à sa mort. D'autres ennemis exercèrent son courage ou occupèrent son ambition ; portant la guerre dans le pays des Afghans au nord de Tlndus, il leur enleva la province de Peshava. Lorsqu'il mourut, en 1839, on évaluait le nombre des Hindous groupés sous son autorité à 4 ou 5 millions d'âmes : sur cette faible population il avait levé une armée de 100,000 soldats de toutes armes, dont 40,000 hommes de troupes régulières.
Après la mort de Runjet-Sing , ses nombreux héritiers directs se disputèrent sa succession : dans l'espace de deux ans, cinq d'entre eux prirent le titre de roi et
périrent assassinés. Denx seulement parvinrent à se maintenir au pouvoir ayec des chances égales : fiooIab-Sing, un des chefs les plus puissants de la cour de Runjet-Sing, et Ranl-^Ihanda, veuve d*un de ses flls et m^re de sonpetit-6ls Dhalip- Sing. Cette femme , douée d*un esprit remarquable , mais dévorée de l'ambition de régner et portée par Tardeur de son sang à tous les excès de la débauche, vint compliquer encore du scandale de ses amours les embarras de cette situation critique. Alors éclata une affreuse anarchie. On vit la lutte armée dans les palais, la guerre ciyfle dans les rues et la révolte dans les camps , où la plupart des généraux tombèrent sous les coups de lem*s soldats. La reine Ranl-Chanda, pour faire diversion à ces troubles, jeta Farmée de Lahore sur l'Inde anglaise. C'était an mois de janvier 1846. Depuis la mort de Runjetr-Sing , le gouvernement général de rinde avait passé des mains de lord Auckland dans celles de lord Ellenborough. Celui-ci fut rappelé par la cour des directeurs de Londres , qui opposa à l'invasion sir Henri Hardynge, ancien ofBcier de Wellington. Sir Henri, après avoir mis en réquisition toutes les troupes de l'Inde anglaise, reconnut qu'il était encore de beaucoup inférieur en forces aux Seyks : il ne s'en porta pas moins résolument contre les redoutes derrière lesquelles ils se tenaient toujours retranchés , et que protégeait une immense artillerie. En deux mois , il leur livra quatre combats de géants, quatre grandes batailles. Dans la dernière, celle de Sobraon, qui fut livrée sur les bords du Sutledge , les restes de l'armée des Seyks furent dispersés. Cette victoire ouvrit les portes de Lahore aux Anglais. Ils y mirent une forte garnison , laissèrent un corps d'occupation dans le pays, et en confièrent le gouvernement à ses principaux chefs. Dhalip-Sing ne conserva qu'une autorité nominale, et sa mère , Rant-Chanda, à la suite de nouvelles intrigues, fut enfermée dans une étroite prison.
Quatre années avant la conquête duPenjaub, en 1842, la Compagnie des Indes avait envoyé des forces considérables dans le Scinde, sous le conunandement de sir Chartes Napier. Cette campagne fut marquée par les sanglantes batailles de Miami et de Hyder-Abad; dans la première, les troupes anglo-hindoues, menacées d'une destruction complète , ne durent leur salut qu'à la charge intrépide du ^ar régiment de la Reine. Si les deux victoires de sir Charles Napier n'eussent fait qu'assurer aux Anglais la possession du petit État du Scinde, elles auraient eu un résultat peu important; mais elles leur ont livré Tembouchure de l'Indus, dont le cours immense est maintenant placé sous leur dépendance, et sur lequel ils ont installé la navigation à vapeur.
En dehors de l'Inde, les Anglais ont profité habilement des guerres intestines des royaumes de Népaul et d'Aoud pour étendre au loin leur influence ; le moment n'est pas éloigné où ce dernier royaume sera annexé à leur vaste empire. Dans l'Afghanistan, la Compagnie des Indes a été , il est vrai , moins heureuse en 1839; se croyant menacée de ce côté par les intrigues de la Russie , elle déclara la guerre à Témir Dost-Mohammed. En moins d'une année, l'invasion , la conquête et l'occupation de l'Afghanistan furent accomplies. Les Anglais, dépouil- I. 24
laat l'émir de ses États, le conduisirent prisonnier à Bombay : Shah ShoiM^^ concurrent qa*ils lui avaient suscité, monta sur le trône; mais ses dét>auches et ses emportements sanguinaires Ten firent bientôt chasser. Âkbar« un des fils de Dost-Hobammed , avait soulevé les Afgbans contre les Anglais : enveloppant le corps d'armée qui occupait Caboul sous les ordres de lord EUphinstone , il le détruisit entièrement en décembre 1841. Cest à peine si trente officiers des troupes anglo-hindoues échappèrent à ce désastre. La Compagnie des Indes voulut en tirer une vengeance signalée : elle chargea sir George Pollock d'exerca* de cruelles représailles dans l'Afghanistan ; la campagne du général anglais fut marquée par Tincendie de la ville de Caboul , et la destruction de celle de Gaznah. On revint, après tant de ravages, à des idées de paix. La mise en liberté et le retour de Dost-Mohammed dans ses États , rétablirent entre les Afghans et les Anglais une bonne intelligence, qu'aucun démêlé n*a-troublée depuis six ans.
La Compagnie des Indes a obtenu , en 1833 , la continuation de son privilège pour vingt années, et il sera probablement prolongé de nouveau lorsqu'en viendra Texpiration, en 1853. Cependant le gouvernement anglais s*est réservé la faculté de se substituer, à cette époque, au lieu et place de la Compagnie. Dans le cas où il prendrait la résolution de se saisir directement du magnifique empire de l'Inde , il devrait rembourser aux actionnaires la valeur du capital de l'association, estimé à 6 millions sterling, ou 150 millions de francs, non compris le matériel, qui sera payé à part. 11 est impossible de dire aujourd'hui quelle sera la durée de la puissance anglaise dans Tlnde ; mais elle n'en oflre pas moins un spectacle extraordinaire, bien digne de l'admiration des hommes , et un exemple inouï des grandes choses que l'esprit de persévérance et d'audace peut accomplir avec de petits moyens. Quels qu'aient été les motifs d'intérêt et d'ambition qui ont dirigé la politique de l'Angleterre , il est hors de doute que sa domination a, en définitive , exercé une influence bienfaisante et civilisatrice sur les peuples de l'Inde. Cet empire d'une prodigieuse étendue , mais sans racines profondes dans le sol , résistera-t-il aux nouveaux dangers dont il peut être encore menacé ? Sans parler de la France , il a beaucoup à cramdre de la Russie, qui depuis longtemps convoite ces riches contrées, dont elle n'est plus séparée que parla Perse, et qui, lentement et sourdement, dispose toutes choses pour s'en assurer un jour la conquête.