CHAPITRE XXI
Calcutta est un si bon» un si beau pays, on y entend si bien le comfort de la vie matérielle, on y trouve de si douces jouissances de luxe et de bien-être , que vraiment on a peine à lui dire adieu. Depuis plusieurs jours le terme fixé par mon itinéraire était échu , et je n'osais m'avouer que j'eusse désiré un prétexte de retard. Enfin la raison me vint en aide; sans prévenir Wilmot, j arrêtai mou passage sur un bâtiment hollandais qui mettait à la voile pour Sumatra. Je pris à peine le temps d'embrasser mon ami , de serrer la main à son père et de saluer ses jeunes soeurs ; puis , aidé de mon sircar , je gagnai le bord avec tous mes bagages. Contre ces petits chagrins de la tête et du cœur, le bord est un excellent spécifique ; c'est un monde flottant où l'on oublie les tracas de ce monde plus stable ; c'est un autre élément, un« autre horizon, une autre vie ; ce sont d'autres hommes, d'autres habitudes. Il y en a pour un jour ou deux à combattre un serrement intérieur, un regret ou une crainte ; mais ce tribut une fois payé , les poumons se dilatent à l'air du large , la tête se dégage , et de ce qui fuit au loin rien ne reste si ce n'est un indéfinissable et tendre souvenir. Alors commence
la vie maritime, vie nomade , insoucieuse, active seulement par saccades, si bonne pour ceux qui la pratiquent, que tous Taiment et y persistent. Il est heureux que notre nature soit ainsi faite ; car, sans cela , où trouveriez-vous ces milliers d'hommes qui laissent femmes et enfants pour aller courir TOcéaa à raison de 25 francs par mois?
A 'peine avais-je respiré la brise du golfe que j'étais guéri. J'avais devant moi de Tespace pour mes rêves de voyageur : Tlnde me fuyait ; mais j'entrevoyais déjà Tarchipel Malais, Siam, la Cochinchine, les PhUippines, la Chine, et ces terres australes si neuves encore et si curieuses.
Après quelques jours de navigation par une brise de TO. S. 0., nous arrivâmes par le travers de l'archipel des Ândamans , à 200 lieues environ des Bouches du Gange. Le nom de ces Iles fut longtemps Teffiroi des navigateurs. Peuplés d*ane race farouche et cruelle, qui appartient à la grande famille malaise , les Andamans n'ont pas encore été colonisés. Un essai fut fait, il y a peu d'années , sur la côte orientale du Grand-Andaman : on y créa l'établissement du port Cornwallis, excellent mouillage, bien fermé, où Ton trouve de l'eau et du bois en abondance ; mais rinsalubrité du climat et les mœurs insociables des naturels forcèrent bientôt les nouveaux colons à évacuer ce territoire. Le Grand-Andaman a kO lieues de long et 10 de large; à son extrémité sud, paratt le Petit- Andaman , également élevé et couvert de bois , mais beaucoup moins étendu. Ces parages offrent des périls de plus d'une nature ; des écueils en rendent l'abord difficile , en même temps que la piraterie les infeste. Les naturels y épient, du sein de leurs forêts, les navires surpris par le calme ou violentés par la tempête : on a vu parfois des vaisseaux faibles et mal armés assaillis par une multitude de pirogues et enlevés à l'abordage : l'équipage était mis en pièces , la prise dépouillée et coulée à fond. D'autres fois, quand un bâtiment venait se briser sur les hauts-fonds de l'ile, c'était une fête pour les indigènes , qu'on dit anthropophages.
Au sud des Andamans et à une distance de 80 lieues environ , gtt l'archipel de Nicobar, au vent duquel nous étions trois jours après. La principale tiedu groupe, le Grand Nicobar, avait jadis un petit établissement danois au fond d'une baie spacieuse et sûre : les fièvres d*un pays humide ont détruit ce comptoir. Vue du large, Nicobar offre un aspect triste et sombre : son sol montagneux et couvert de forêts n'a pour population qu'un petit nombre de tribus sauvages. Ces naturels , à l'opposé des peuples des Andamans , sont doux, craintifs , hospitaliers.^ mais dépourvus de toute industrie , mourant de faim et de misère. Des pluies constantes qui durent pendant toute la mousson du S. 0., des exhalaisons marécageuses sous un soleil brûlant , y déterminent des maladies qui n'épargnent pas même les individus acclimatés.
Nicobar, assez étroite, peut avoir 12 lieues de long. Le reste de cet archipel se compose d'tles plus petites , qui paraissent beaucoup plus saines. Leurs habitants ne Semblent pas aborigènes comme ceux de Nicobar; ils cultivent des légumes et des fruits , réc<ritent des cocos et vendent tous ces produits aux bâtiments de
rdâche dans les havres bien abrités de la côte. Les femmes de cet archipel sont belles et bien faites : rien ne tient chez elles du malais , et l'on pourrait croire ces terres peuplées d'Hindous que la tempête ou l'émigration y ont conduits.
De Nicobar à Padang, située sur la cdte 0. de Sumatra, il y a 180 lieues environ : nous les franchîmes en six jours, et, le 20 juin 1830, nous relevâmes le mont Ophir ou Gounong-Pasaman , qui s^élève à 2,165 toises au-dessus du niveau de la mer. Comme le mont Cayambé en Amérique , le mont Ophir est littéralement traversé par la ligne équatoriale. Le soir môme nous étions mouillés dans la rade de Padang, ville de 10,000 Ames que les Portugais, les Anglais et les Hollandais ont tour à tour possédée. Elle est restée aux derniers par un traité d'échange signé en 1824.
L*lle de Sumatra , la plus occidentale du groupe que les anciens géographes nommaient les iles de la Sonde, termine auN. 0. la portion de TOcéanie à laquelle nous donnerons le nom de Malaisie. Sumatra s'étend du N. 0. au S. E. dans une longueur de 380 lieues ; sa largeur varie de 20 à 85. Elle est coupée par une chaîne de montagnes qui court dans le même sens que Tlle , c'est-à-dire du S« B. au N. 0. Quoique traversée par la ligne équatoriale , Sumatra n*a pas à sribir les dialeurs qui brûlent des contrées plus rapprochées des tropiques. La température varie dans rile suivant les zones ; dans certains plateaux intérieurs les naturels sont obligés de faire du feu pour combattre le froid des matinées. Malgré cette circonstance, il n'y a point de neige à Sumatra, môme sur des sommets plus hauts que le pic de TénériSe. La gelée et la grêle y paraissent inconnues.
On a souvent eiagéré l'insalubrité du climat de Sumatra : la c6te occidentale n'est pas saine à la vérité; marécageuse et infectée de brumes, elle décime les équipages européens qui viennent y faire la traite du poivre ; elle semble justiGer son surnom de Côte de la Peste \ mais tout le littoral qui fuit à TE., depuis la pointe d'Achem jusqu'aux ties de Banca , oiïre des sites salubres et délicieux.
Le sol de Sumatra est en général une terre grasse , rougeâtre, recouverte d'une couche noire et quelquefois calcinée. Sur cette enveloppe fécondante poussent des gazons épais, des broussailTes , ou de belles forêts. Les marais qui abondent sur toute la partie occidentale en font parfois comme un vaste lac parsemé d'tles , tandis que vers le S. des bois touffus et impénétrables occupent tout l'espace. Dans la chaîne de hautes montagnes qui forment comme une muraille au centre de rtle , se présentent des richesses minérales de toutes sortes. L'or, le cuivre, le fer, rélain, le soufre, le salpêtre, le charbon de terre, le cristal de roche, abondent en divers endroits de l'Ile.
Les terres de Sumatra , malgré leur fertilité apparente , ne tiennent pas ce qu'elles semblent promettre en produits agricoles. La nature argileuse des couches supérieures, et leur peu d'épaisseur, rendent le sol ingrat pour les semences qu'on lui conBe. Aussi les Européens et les Malais s'occupent-ils peu d'agricidtare : les colons chinois seuls, plus patients et plus laborieux que tous les autres, parviennent à amender, à l'aide d'engrais, ces plateaux déshérités. Les princî-
pales récoltes sont celles da riz, du bétel, du poivre, du girofle, des fruits du cocotier et de quelques plantes tinctoriales. De tous les produits de Sumatra, nul n*est plus précieui que le poivre, principale exportation du pays. La plante qui produit cette épice est une espèce de liane rampante et à tige ligneuse. Les poivriers sont plantés comme les vignobles d^Europe, en lignes uniformes, parallèles et à angles droits. Leur fécondité commence d'ordinaire à la troisième année ; elle dure quelquefois jusqu'à i9i vingtième. On compte deux récoltes, la grande au mois de septembre , la petite au mois de mars.
La seconde denrée essentielle de Sumatra, c*est le camphre. Depuis une époque assez reculée, Bornéo et Sumatra furent célèbres dans TOrient pour ce produit dont les Arabes exaltèrent les vertus. Le camphre est le résultat d'une cristallisation concrète qui s'opère au cœur du camphrier, arbre aussi haut et aussi gros que les plus beaux bois de charpente , atteignant parfois jusqu'à quinze pieds de circonférence. Au son que l'arbre rend sous le bâton, les naturels devinent s'il contient du camphre. Dans ce cas, ils l'abattent, le fendent avec des coins et recueillent dans le cœur du tronc une matière concrète, mais légère, friable et très-soiuble. C'est le camphre pur dont le prix varie suivant les qualités : le plus grand débouché de ce produit est dans les marchés de la Chine.
Le benjoin est aussi un produit qui abonde à Sumatra. Il découle d'un arbre commun dans le pays des Battas. Cette espèce de gonune ou de résine est blanche* molle, odorante : pure à la première incision, elle se détériore peu à peu et Boit parue distiller qu'une qualité commune. Celle là s'exporte pour l'Arabie, qui en fait une consommation prodigieuse; la belle sorte vient en Europe, où elle sert à divers emplois.
Sumatra compte beaucoup d'espèces d'animaux qui lui sont communes avec l'Asie méridionale. Ses chevaux sont petits , mais bien faits , hardis et vigoureux. Ses forêts nourrissent l'éléphant, le rhinocéros unicorne , plus petit que ses congénères d'Afrique, avec la peau toute pavée d'écussons et hérissée de poils raides et courts; l'hippopotame, le tigre royal. Tours noir qui dévore le cœur des cocotiers, la loutre, le pon>épic, des daims, des antilopes noires à crinière grise , des sangliers , des civettes et plusieurs espèces de singes , parmi lesquels on remarque le singe à menton barbu, qui semble être particulier à cette Ne.
Dans ces forêts se trouvent encore quelques-uns de ces orangs-outangs (Pytheeuê Satyrus) qui semblent être plutôt l'analogue du pongo de Wurmb que du chimpanzée africain. Dans des temps plus reculés, cette singulière espèce parait avoir abondé à Sumatra; aujourd'hui elle y est devenue très-rare. L'un des plus beaux individus de ce genre qu'on y ait vus est celui dont parle le docteur Abel Qark dans le quinzième volume des Recherches asiatiques de 1826. « L'équipage d'un canot sous le commandement de MM* Craggyman père et fils, officiers du brick Mary-AnnSophia , dit la relation anglaise, venait de mettre pied à terre à Ramboun près de Touraman dans le N. 0. de Sumatra, quand, au milieu d'une plantation d'arbres clair-semés , il aperçut un orang-outang d'une taille gigan-
tesqne. A l'aapect des nouveaux débarqués > l'animal descendit de Tarbre sur lequel il était perché ; mais » quand il vit qu'on voulait l'attaquer, il grimpa aussitôt sur un autre tronc. Là , sa vigueur se révéla tout entière ; il sautait d'une branche à une autre , avec la même agilité que les plus petites espèces de singes. Vaine eût été la chasse dans un bois touffu et serré, car dans sa course aérienne l'orangoutang allait aussi vite qu'un cheval au galop. Sa mobilité, sa souplesse, étaient si grandes, qu'on ne put d'abord parvenir à l'ajuster. Ce ne fut qu'en procédant avec une espèce de tactique et après avoir abattu plusieurs arbres, qu'on parvint à l'isoler, et alors il fut frappé successivement de plusieura balles , dont une , sans doute, -lésa les poumons, car il vomit à l'instant presque tout son sang. On le croyait expirant , mais à la grande surprise des chasseurs on le vit bondir de nouveau et courir vers d'autres arbres ; on s'élança encore vers lui, on parvint à le cerner : alors, loin de céder au nombre, il se redressa, et prit l'attitude d'un homme déterminé à se défendre jusqu'à son dernier soupir. Comme l'équipage le harcelait à coups de piques, il en saisit une qu'il rompit en deux comme il eût fait d'une baguette. Après cet effort, se sentant épuisé, l'animal prit l'expression d'une douleur suppliante : il montra ses blessm*es d'une manière si touchante, que les Anglais qui avaient poursuivi cette chasse avec le plus d'ardeur se sentirent émus. Lorsqu'il fut mort, ce fut un objet d'étonnement pour les naturels euxmêmes qui n'avaient jamais vu d*espèce pareille. Étendu sur le sol , l'orang semblait avoir six pieds de hauteur ; il eût dépassé de toute la tête l'homme le plus grand de l'équipage. Le corps était bien proportionné ; la taille large et carrée ; les yeux grands, quoique petits comparés aux nôtres : le nez paraissait plus saillant que chez aucune espèce de singe ; la bouche était très-fendue. Une barbe frisée, couleur noisette et de trois pouces de long, ornait les lèvres et les joues : les bras étaient bien plus longs que les membres postérieurs. La beauté des dents, dont pas une ne manquait, indiquait que l'animal n'était pas vieux; le poil qui recouvrait tout le corps était poli, doux et luisant. Ce qui surprenait le plus les assistants était la ténacité de la vie, qui avait résisté à tant de coups. La force musculaire devait avoir été bien grande, car rirritabilité de la Gbre se manifestait encore lorsque le cadavre eut été transporté à bord pour y être disséqué. Dans cette opération, faite longtemps après la mort, l'action du couteau détermina un mouvement effroyable de contraction. Cet animal, dépaysé sans doute, devait avoir voyagé durant un certain temps avant d'arriver au lieu où on le surprit, car il avait de la boue jusqu'aux genoux. Sans doute il était sorti par hasard d'impénétrables forêts qui commençaient à quelques lieues de là, et dans lesquelles nul habitant n'aurait osé s'aventurer. Les naturels accourus à cette chasse attribuèrent alors à cet animal les cris singuliers qu'ils entendaient depuis quelques jours, et qui n'appartenaient à aucun des animaux sauvages de la contrée.
I^ catalogue 'des oiseaux qui habitent les forêts de Sumatra serait long à dres- ^. Les variétés les plus éclatantes et les plus belles s'y produisent. Le faisan y est de la plus rare beauté, plus gros que le faisan ordinaire , d'un plumage plus
saillant et plus riche. Les poules d'Inde y abondent; elles atteignent dans le midi de nie une hauteur extraordinaire. Les autres espèces d'oiseaux sont celles du continent indien.
Les reptiles fourmillent à Sumatra, depuis le grand alligator des rivières qui dévore les hommes, jusqu'aux lézards qui infestent les maisons et courent sur le plafond des appartements. Le caméléon et le lézard volant se montrent dans les broussailles. Nulle part les insectes ne sont plus nombreux et plus importuns que dans cette tle. On y trouve des fourmis de toutes les sortes, et surtout cette fourmi blanche ou termite qui dévaste tout, maisons, bois, meubles, vivres, véritable fléau de ces contrées orientales , fléau contre lequel Thuile de pétrole parait seule avoir une vertu de préservation.
La population de Sumatra est un amalgame de peuples divers et de races distinctes, qu'il serait difBcile de ramener à des classements généraux. Quelques géographes ont imaginé la division vague d*idol&tres et de mahométans; d'autres ont songé à une nomenclature, où les aborigènes seraient distingués des naturels moins anciennement établis dans la contrée. Le savant Marsden, dont les travaux font encore autorité, a subordonné le classement des races aux délimitations géographiques. Ainsi, il a reconnu les Malais dans le royaume de Menang-Kabou , les Achinais, les Battas, les Rejangs, les Lampoungs , dans les provinces qui portent ces noms. Toutefois , il a semblé à ce judicieux observateur que le peuple autochthone de Tilc était plutôt le peuple rejang que tout autre. Sa position centrale qui le défendait mieux contre les innovations étrangères , sa langue , son alphabet distincts, semblent autoriser et justifier cette hypothèse.
Les Rejangs sont d'une taille au-dessus de la moyenne, avec des mend)res petits, mais bien proportionnés. Les femmes ont l'habitude de pétrir la tête de leur nouveau-né, comme cela se pratique dans quelques lies de l'Océanie : elles aplatissent leur nez, compriment leur crâne, et tirent leurs oreilles de façon à ce qu'elles se tiennent droites hors de la tète. Les yeux des Rejangs sont noirs et vifs, quelquefois obliques comme ceux des Chinois ; leurs cheveux sont épais , noirs, et si longs chez les femmes qu'ils pendent souvent jusqu'à terre. Les hommes se brûlent le poil avec du chunan, espèce de chaux vive.
Du reste , au premier aspect, on voit que ce n'est plus là le type du continent indien. La coupe régulière du visage, l'ovale de ses contours, Tharmonieuse disrposition des traits, tout a disparu pour faire place aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à l'œil petit et faux , au nez épaté , aux lèvres larges et disgracieuses. C'est le type malais, tempéré dans l'intérieur, soit par d'anciens croisements , soit par cette vie de montagnes qui conserve toujours mieux les formes et la couleur de la peau. Les Malais et en général tous les naturels de l'Ile participent de ce caractère physionomique qui leur est commun avec les Rejangs, à peu de nuances près.
Rien n'est uniforme à Sumatra , ni coutumes , ni lois , parmi les cinq peuples distincts qui l'habitent. Les Rejangs, type le plus large de cette population , sont
d*un Datnrel paisible et eDdarant, de vertus passives et inertes, moins fourbes, moins cruels que les Malais, réservés , graves, intelligents , peu susceptibles de liaîr, mais implacables quand ils haïssent. Sobres, ils vivent de végétaux, et ils ne tuent une chèvre que pour faire honneur à un étranger. L'hospitalité est chez eux la seule qualité active : elle va jusqu'à la dernière limite de leurs moyens. En revanche , ils sont chicaneurs , indolents , adonnés au jeu , fripons quelquefois , soupçonneux et serviles. Leurs femmes sont bonnes , modestes et chastes.
Le mariage est de trois sortes à Sumatra, par^'at^/ovr, par ambel-ana, et par semoundo. Le joujour est un prix d*achat donné en retour de Tépousée, au moyeu de quoi elle devient la propriété du mari. Quelquefois le joujour stipulé se compense dans les familles où Ton a tout à la fois des filles et des garçons à établir ; en cas de divorce ou de répudiation, Tépoux peut réclamer le joujour moins 25 piastres. Le mariage par ambel-ana détermine une position inverse : c'est le jeune homme qui, moyennant une faible indemnité, devient le commensal et rhôte du beau-père. Sa femme alors est le chef du ménage ; elle répond de ses dettes, paie ses amendes quand il en encourt : sous ce régime le mari vit dans mi état neutre entre celui de fils et celui de débiteur. Ce qu'il cultive n'est point i lui ; ce qu'il gagne est versé dans la caisse commune. Le mariage de la troisième espèce, le semoundo, est emprunté à la coutume malaise : c'est le terme moyen entre le joujour et i'ambel-ana ; c'est l'alliance libre, établie sur le pied de réciprocité, et presque identique avec notre régime de communauté de biens.
La cérémonie du mariage est fort simple : le chef du village joint les mains des époux et les déclare mari et femme ; alors on donne une fête ou bimbang ; nom qui s'applique à toutes les fêtes indigènes. On y consacre un jour entier, dont la matinée est employée en repas ou en combats de coqs, et la soirée à des danses. La soirée et une portion de la nuit se passent ainsi. Quand l'heure est venue de laisser les époux ensemble, on les conduit vers leur case, puis on les fait placer sur des coussins élevés, vêtus de leurs costumes d'apparat et chargés des bijoux de toute la famille. Même après cette cérémonie, la coutume du pays veut que la femme se défende encore contre la possession légitime : elle lutte donc tant qu'elle a de force, et cette lutte, dont le dénouement est prévu, va parfois se prolongeant pendant plusieurs jours. Quoique la polygamie soit tolérée à Sumatra, il est rare que les naturels aient plus d'une femme : les chefs seuls, et encore les plus riches parmi eux, usent de cette liberté pour contracter plusieurs alliances
par joujour.
Comme tous les peuples d'origine malaise, les naturels de Sumatra, et surtout ks peuplades littorales, aiment passionnément l'opium. Le pavot qui produit ce narcotique ne croissant pas dans Vile , on en tire du Bengale deux cents caisses environ par année. L'opium s'importe en gftteaux de cinq à six Uvres , enveloppés de feuilles sèches. Les naturels l'emploient de deux manières : ils le prennent eu substance ou ils le fument. Le premier de ces deux emplois est celui que préfèrent les Turcs et la plupart des Orientaux ; les Malais, au contraire, sont avides du
second : ils s'enivrent de fumée d'opium , au point d'en devenir frénétiques et fous. Surexcités par ces vapeurs puissantes , ils se précipitent hors de leurs maisons , éperdus , l'œil hagard , la main levée pour le meurtre , et le consommant presque toujours quand on ne les prévient pas. L'usage du bétel , moins coûteux et plus accessible au peuple , est du reste plus général parmi les naturels. Le tabac, roulé dans des feuilles de palmier, compte aussi beaucoup de consommateurs.
La plus grande durée de la vie à Sumatra excède rarement 60 ans. Quand un enfant naît, on lui donne un nom , mais il n'a les honneurs du surnom que beaucoup plus tard. Dans quelques pays rejangs, la coutume , évidemment empruntée aux Arabes , affecte aux pères le nom de leur nouveau-né. Ainsi l'on' dit , par exemple, Pongon-Pah-Lindoo (Pongon, père de Lindoo), conune on dit en arabe , Mohammed-Abou-Beker (Mahomet, père de Beker). Du reste, jamais un Suroatrien n'articule son propre nom ; l'usage le veut ainsi. Il n'apostrophe jamais à la première personne, mais h la troisième.
Les funérailles se font au moyen d'une grande planche commune à tout un village et sur laquelle on étend le cadavre frotté avec de la glu , pour qu'il se conserve plus longtemps ; on le porte ainsi au cimetière où le reçoit une fosse profonde à peine de deux pieds. Des femmes suivent le convoi, criant et glapissant, et lé bruit ne cesse que lorsque la terre a recouvert la dépouille du mort. On jalonne alors le tour de la fosse de petites banderoles, et l'on y plante un arbrisseau s}mbole de deuil. Les mânes de leurs ancêtres sont sacrés aux naturels ; c'est par eux qu'ils jurent; c'est à eux qu'ils s'adressent aux époques calamiteuses , dans une guerre, dans une famine, dans une épidémie. Leur croyance à la métempsycose est étrange en ce sens qu'ils pensent que les Ames humaines vont se loger dans les corps des tigres. De là vient leur respect pour ces animaux^ qu'ils ne combattent guère qu'à leur corps défendant. Le culte des tigres est à Sumatra le culte de la peur ; les alligators qui dévorent les baigneurs sont adorés pour la même cause.
Ces mœurs , ces lois et ces coutumes , qui sont plus particulières aux Rejangs , se reproduisent, à quelques variantes près , dans le pays des Lampoungs qui confine au leur. Les Lampoungs habitent l'extrémité méridionale de l'Ile depms Palembang jusqu'à la frontière de Passoumah. Les mœurs des Lampoungs sont plus relâchées que celles des Bejangs; ils sont enclins au vol et au mensonge , et ne pratiquent l'hospitalité que par esprit d'ostentation. Les femmes des Lampoungs sont les plus belles et les mieux faites de toute File.
Au centre de Sumatra s'étend le royaume de Menang-Kabou , long de cent milles à peu près, et peuplé de Malais. Ce pays, qu une lutte récente a mis aux mains des Hollandais , prime encore tous les autres par sa puissance et par son industrie. C'est là que sont les mines d'or, les manufactures d'armes et de crids. Ces crids si usités parmi les Malais méritent d'être dépeints : la lame a li pouces de long; veinée, damassée, dune trempe admirable, elle n'est ni droite, ni également courbe , mais accidentée dans ses inflexions : cette forme rend les coupa
phis meortriers. Le manche est ordiDairement d'ivoire orné d'or, ou d*une espèce de crisoealque appelé saasso , avec nne figure au sommet, qui ressemble à Tlsis égyptienne. Le fourreau est fait aussi d'une belle espèce de bois creusé, garni à Teitrémité inférieure d*un bout de rotang fendu , teint en rouge. La coutume d'empoisonner les armes » en vigueur dans la Malaisie, n'est pas fréquente aujourd'hui à Sumatra ; mais il est probable qu*elle y a jadis eu de nombreux partisans.
Les États malais sont régis par un rajah, qui prend le titre de sultan. Ses délégués sont des seigneurs ou dattaus qui administrent en son nom. Partout où Ton rencontre de ces dattous, on peut se dire hardiment en pays malais. Longtemps ce peuple fut regardé comme originaire de l'étroite péninsule de Malacca qui a gardé son nom. Aujourd'hui Ton sait pertinemment qu il ne s'y est installé qu'à une époque assez récente. D'ailleurs, à voir seulement l'espace qu'occupe cette race d'hommes, il est impossible d'admettre qu'elle ait eu ce point de départ. On la retrouve dans tout l'archipel que nous nommons la Malaisie , sans tenir même compte des similitudes de types et des ressemblances de mœurs qu'elle trouve au delà de cette limite. Maintenant de quel point central a-t-elle rayonné dans ces directions diverses? Où est le berceau de ce peuple malais, si original et si caractérisé ? A ces questions , on ne peut répondre que par des hypothèses.
Quoi qu'il en soit , ces Malais, dont l'espèce domine tous ces parages, sont une repoussante nature d'hommes, aux membres ramassés et musculeux, mais petits et souvent mal conformés. Une peau rouge et cuivrée , des cheveux raides sur un front déprimé, des pommettes saillantes, des yeux enfoncés et jaunes qui ont le regard du tigre ; un nez aplati , une large bouche aux lèvres épatées , d'où le jus du bétel s'échappe comme des caillots de sang ; tel est leur ensemble, bien fait pour inspirer un dégoût mêlé d'effroi. A cela, si l'on ajoute le caractère le plus faux , le plus débouté ; des mœurs de bandits et de pirate , des habitudes sales et crapuleuses , un mépris de toute loi et de toute foi , on aura la mesure de ce que sont les indigènes de ce vaste archipel malais. Outre le royaume de Menang-Kabou, ils habitent presque tout le littoral de Sumatra.
Vers le nord et sur les limites du royaume d'Achem se trouve la nation des Battas , la plus curieuse de toute l'Ile , la plus bizarre par ses traditions et par ses mœurs. Eux et les Rejangs sont , sans doute , les deux vraies nuances d'aborigènes. Moins grands que les Malais , les Battas ont le teint plus beau : ils sont actifs, courageux , passionnés pour les chevaux et pour les jeux de hasard. Cette contrée intérieure où nul Européen ne pénétra avant Miller en 1772 , et que M. Andersen a observée et décrite en 1823, offre le contraste d'une civilisation fort avancée et de coutumes atroces. Presque tous les Battas savent lire et écrire ; ils ont une langue , un alphabet à eux , une religion plus arrêtée qu'aucune des religions locales : on les dit hospitaliers, et pourtant, par une étrange anomalie, ils sont anthropophages. Cette anthropophagie, aujourd'hui bien prouvée, est moins un vice de nature chez les Battas qu'un respect pour les coutumes de leurs
ancêtres. Cest dans an code de lois de la plus baate antiquité qnUs relèvent les cas où Ton peut manger de la chair bomaine. Ce code condamne à être dévorés vivants : 1* cenx qui se rendent coupables d'adultère ; ^ ceux qui commettent on vol au milieu de la nuit ; 3* les prisonniers faits dans les guerres importantes ; b* ceux qui , étant de la même tribu, se marient ensemble , unions sévèrement défendues, parce que les contractants sont censés descendre des mêmes père et mère; 6"* ceux qui attaquent traîtreusement un village, ou une maison , ou une personne.
Quiconque a commis un de ces crimes comparait devant le tribunal compétent Les témoins une fois entendus , la sentence est prononcée ; après quoi les juges boivent un verre de liqueur, cérémonie qui équivaut à signer l'arrêt. On laisse ensuite deux ou trois jours s*écouler pour que le peuple ait le temps de s'assembler ; et , dans le cas d'adultère » la sentence n'est exécutoire que lorsque tous les parents de la femme sont en mesure de prendre part au festin. Enfin , au jour fixé 9 on amène le prisonnier, on Fattacbe à un arbre, ou à un poteau, les mains en croix. Le mari s'approche et choisit le morceau qui lui convient le mieux , en général les oreilles ; ensuite les autres convives viennent les uns après les autres se servir, suivant leur rang et selon leur goût. Ce repas fait , le mari coupe la tête du condamné, l'emporte chez lui comme un trophée, la place sur le devant de sa case, et dépose avec soin dans un bocal la cervelle qui a, suivant les naturels, des vertus magiques. On ne touche point aux intestins, mais on se dispute, comme morceaux friands, le cœur, la paume des mains et la plante des pieds. La chair du criminel est mangée, tantôt crue, tantôt grillée, mais toujours sur place. Il y a là des citrons, du sel et du poivre pour Tassaisonner, quelquefois du riz , mais jamais de liqueur, ni de vin de palmier ; seulement plusieurs convives apportent des bambous creux , au moyen desquels ils aspirent le sang du supplicié. Les hommes seuls assistent à cette scène de cannibales, la chair humaine étant défendue aux femmes.
Les Battas préfèrent , dit-on , la chair humaine à toute autre chair; mais , malgré ce goût, il est sans exemple , d'après sir Stamford Raffles, qu'ils cherchent à se satisfaire hors des cas où la loi le permet. Il y a plus : c'est que, dans ces occasions mêmes , ils ne procèdent ni par passion , ni par esprit de vengeance , mais avec une gravité, un cahne, un sang-froid incroyables. Cette assertion toutefois est contredite par le récit plus moderne de H. Andersen, qui afHrme que le rajah de Tanah-Jawa , l'un des plus puissants chefs de cette contrée , ne pouvait plus supporter d'autre nourriture que la chair humaine. Quand elle lui manquait, il expédiait dans la campagne une bande d'esclaves, qui tuaient un homme au hasard et lui rapportaient son cadavre. Du reste, le calme habituel des Battas fait place à de frénétiques fureurs quand il s'agit de manger des prisonniers de guerre. Us vont même parfois jusqu'à déterrer un corps. Jadis la coutume voulait qu'on mangeât les vieillards quand ils devenaient trop vieux pour travailler. Ces victimes , résignées è leur sort , choisissaient une branche horizontale et s'y suspendaient
tranquillement par les mains, tandis que leurs familles et leurs voisins dansaient autour d'eux en chantant : «c Quand le fruit sera mûr, il tombera! » Ces immolations avaient lieu ordinairement dans la saison des citrons, et à Tépoque où le poivre et le sel abondaient aussi. Dès que les victimes se laissaient choir, les assistants se jetaient sur elles et les dévoraient. Cette coutume est tombée en désuétude : c'est un pas vers l'abolition graduelle de Tanthropophagie , quoique aujourd'hui encore, et en temps de paix, cent malheureux soient mangés annuellement par les Battas.
Au-dessus du pays des Battas et dans tout le rayon N. 0. de Sumatra , s'étend le royamne d'Achem , le seul de la contrée qui ait joué un râle historique de quelque importance. Les annales de ce pays ont une foule de points de contact avec les victoires portugaises dans l'Inde. Dès 1511 , Albuquerque mettait le pied sur la côte de Sumatra où [parurent ensuite et tour à tour Ferez d'Andrade et Diego Pacheco : ce dernier y périt en cherchant d'imaginaires ties d'or. Depuis cette époque une lutte commença entre les rois d'Achem et la puissance portugaise qui venait de fonder sa métropole de Malacca.
La population du pays d'Achem a un caractère bien distinct de celui des populations qui ont été décrites; elle se compose d'hommes plus grands, plus beaux , plus vigoureux et d'un teint plus brun : on suppose que c'est un mélange de Battas, de Malais et de Maures indiens. Ces naturels professent tous le mahométisme; plus industrieux, plus intelligents que leurs voisins, ils se sont créé des ressources qui n'existent pas dans les autres parties de l'Ile. Le sol d'Achem est fertile ; ses produits sont ceux des cantons les plus favorisés. Le gouvernement est héréditaire; le sultan, maître presque absolu, se fait garder par un corps de cent cipayes qu'il tire de la côte de Coromandel.
La justice s'exerce à Achem d'une façon très-rigoureuse. Les plus petits vois sont punis comme des crimes : tantôt on suspend le coupable à un arbre avec un canon ou un poids très-lourd à ses pieds; tantôt on lui coupe un doigt, une main et une jambe , suivant la gravité du cas. Une foule de malheureux ainsi mutilés circulent dans les rues d'Achem ou servent à bord des navires malais. Les voleurs de grand chemin sont brûlés, puis exposés sur un pieu. L'adultère est puni à Achem presque aussi sévèrement que chez les Battas. On livre le coupable aux parents de Tofiensé, qui forment un cercle serré autour de lui. Alors on lui donne une arme, avec laquelle il doit chercher à s'ouvrir un passage au travers de ses exécuteurs; s'il y parvient, il est désormais à l'abri de toute poursuite ; mais d'ordinaire il est mis en pièces au même moment. On l'enterre alors sans formalités et sans funérailles.
Le territoire de Sumatra , bouleversé par les invasions et par la conquête , a souvent varié dans ses divisions secondaires. Aujourd'hui il faut diviser l'Ile en deux parts , l'une indépendante, l'autre hollandaise.
La partie indépendante comprend les royaumes d'Achem et de Siak , et le pays des Battas. Le royaume d'Achem , dont le territoire s'accule de plus eu plus vers
l'extrémité nord de Tlle, a pour capitale Achem , située k sa poiote. Cette Tille est presque enveloppée d'une forêt de cocotiers, de bambous, d'ananas, de bananiers, au milieu de laquelle passe une rivière couverte de bateaux. Dans cette forêt sont jetées huit mille maisons , tantôt éparses , tantôt groupées par petits quartiers ; le tout tellement voilé par de grands massifs d'arbres , que de la rade on ne soupçonnerait jamais Texistence d'une ville. Les coteaux des environs, disposés en symétrique amphithéAtre , offrent plusieurs milliers de fabriques, huttes en bambous 9 mosquées , usines , qui se détachent sur un fond de champs cultivés et de plantations régulières. Le sultan habite un palais ceint d'un fossé et d'une muraille armée de quelques gros canons. On estime encore à 30,000 âmes la population d'Achem.
Le royaume de Siak occupe la partie moyenne de la côte orientale de Sumatra, que traverse le fleuve de ce nom. On n'avait sur cette contrée que des notions fort incertaines, et le savant Harsden lui-même, si bon observateur des autres portions de l'ile , n'articulait rien de précis. On sait aujourd'hui que tout ce littoral offre de beaux terrains bien arrosés et couverts de riches cultures, des havres, des criques d'une sûreté admirable : on y a trouvé des chefs de districts se disputant leurs petits domaines et tour à tour oppresseurs ou opprimés , des peuples adonnés k la piraterie et lançant au travers du détroit de Malacca près de deux milles pros armés, navires marchands en apparence, mais forbans à l'occasion. Les principales villes de ce royaume sont : Siak située sur ce fleuve et résidence du sultan ; Delhi, sur la rivière de ce ftom ; Campar, port commerçant ; Langkat , ville de commercé qui compte deux cents pros ; Batou-Bara , non moins apparente pour sa marine et résidence d'un puissant rajah.
Le pays des Battas conflne avec le royaume d' Achem, le ci-devant empire de Menang-Kabou et le gouvernement hollandais de Padang : il se trouve mi-partie sur la côte occidentale et dans l'intérieur des terres.
Dans la partie hollandaise de Sumatra il faut comprendre le gouvernement de Padang et le ci-devant empire de Menang-Kabou, le pays des Lampoungs et le royaume de Palambang. Le gouvernement de Padang a pour chef-lieu la ville de ce nom avec une population de 10,000 âmes. Depuis les récentes guerres entre la Hollande et les Malais de Menang-Kabou, cet empire est devenu vassal de cette puissance européenne. Le royaumet de Palembang a subi un sort pareil; il relève aujourd'hui des Hollandais : Palembang sa capitale , qui est construite sur pilotis au bord du Mousi , est le point le plus commerçant de toute l'Ile ; elle a des relations étendues avec toutes les Iles malaises , la Chine et le continent indien; sa population est de 25,000 âmes. Quant au pays des Lampoungs, c'est la partie la plus ingrate de Sumatra.
L'île de Banca, si fameuse par ses étains connus dans le conmierce sous le nom d'étains Banca, se prolonge à l'est du royaume de Palembang eu courant dans la même direction que Sumatra. Le bras de mer qui sépare les deux Ues a pris le nom de détroit de Banca : les côtes de cette dernière sont peu habitées, et les
naturels préfèrent bâtir leurs hameaux loin des atterrages et dans les vallées intérieures, où ils sont à Tabri des forbans malais. Près de Banca est Ttle de Bellington qui en relève, et dont la richesse consiste en mines de fer. Ses habitants, plus hardis, plus braves que ceux de Banca, se livreraient à la piraterie s*ils n'étaient contenus par une petite garnison hollandaise.
La dernière île à citer autour de Sumatra est Poulo-Nias, que d'anciennes relations avaient injustement dépréciée. C'est la plus grande de celles qui bordent la côte occidentale de Sumatra, et en même temps la plus peuplée et la mieux cultivée ; elle a 70 milles du S. E. au N. 0. : montueuse , sillonnée de rivières , elle compte plusieurs mouillages excellents ; son aspect , du large , est délicieux ; tout y signale la fertilité et Tabondance.
Les naturels, qu*on évalue à 200,000 sont de taille moyenne, bien faits, robustes, plus beaux que les Malais ; le type et le teint de THindou s'y retrouvent ; les femmes surtout sont sans contredit les plus belles de tout cet archipel. Quelques géographes, et dans le nombre Malte-Brun , avaient placé dans cette tle une race dont les oreilles étaient démesurées et dont la peau semblait couverte d'écaillés. Les observations récentes ont prouvé que c'était là une fable ; les affections cutanées, même les plus bénignes , sont fort rares parmi ces naturels.
Les mœurs et les lois de ces insulaires ne diffèrent pas beaucoup de celles des Somatriens ; les coutumes du mariage et les peines pour l'adultère et pour le vol rappellent ce qui se pratique chez les Rejangs. Le mode d'inhumation dans certains districts méridionaux de Nias parait seul un fait particulier au pays. Au lieu de déposer le corps dans la terre , on l'enferme dans un cercueil de bois qu'on exhausse sur quatre poteaux, et au-dessous on place quelques plantes grimpantes et des arbrisseaux à fleurs, qui bientôt l'enlacent et l'ombragent. Au bout de quelques mois une enveloppe de verdure tapisse le coffre mortuaire.
Le conunerce d'esclaves n'a pas dans l'Inde de marché plus actif et mieux foomi que cette petite tle de Nias. Malgré les croiseurs anglais et toute la survefllance hollandaise, l'usage de vendre et d'acheter des hommes s'y est propagé et maintenu. Il y a quelques années, la chose en vint au point que des commissaires anglais se transportèrent sur les lieux , pour aviser aux moyens de prévenir ce trafic odieux.
A Nias comme en Afrique, ce trafic ne se consonune qu'au milieu de circonstances révoltantes. Les esclaves sont livrés pieds et poings liés aux marchands , qui les gardent ainsi garrottés pendant toute la traversée. Des exemples d'énergique désespoir de la part des captifs ont été mis en avant pour justifier ces violentes précautions. En effet , on a vu de ces malheureux qui , libres un moment, s'emparaient d'un couteau, d'une hache, d'un bâton , frappaient tout ce qui s'opposait à eux, tuaient, égorgeaient, assommaient, jusqu'à ce que, acculés et cernés dons un coin du navire, ils finissent ce drame en se jetant dans la mer.