POULO-PENANG. — MALACCA.— SINGAPOUR
poor les orphelins créoles , ont été fondés grAce aui soins de la société missionnaire de Londres. La part des besoins intellectuels a été faite aussi à Georglî- Town : elle possède un grand nombre d écoles, une bibliothèque et une feuille politique et littéraire. Devenue un point de relâche entre le Bengale et la Chine , George-Town s*est transformée en un vaste entrepôt , où chaque pays voisin a versé ses produits, soit contre du numéraire, soit contre des denrées équivalentes. Comme havre militaire et comme comptoir marchand, Poulo-Penang servit si bien , dès le début, les intérêts de la Compagnie anglaise des Indes , qu'eUe chercha à lui donner un pied-à-terre sur le continent . Un traité signé en 1802 avec te roi de Quedah stipula la cession du district maritime qui fait face à rtle de Galles, moyennant une redevance annuelle de 10,000 piastres ou dollars.
Poolo-Penang était déjà loin ; ce n*était plus à Thorizon qu*un bouquet de verdure, au milieu d*une ceinture d*eau. De plusieurs centaines de pros caboteurs qui tout è rheure nous croisaient dans tous les sens, il restait à peine quelques rares embarcations, cinglant à toutes voiles vers la cAte. Une longue suite d'Iles, les unes habitées, les autres désertes, marquaient comme autant de jalons le gisement de la presqu'île. La nuit CQmmençait à tomber ; la brise était fraîche et bonne, la mer était unie, le ciel scintillant. La goëlette glissait mollement sur cette eau lumineuse et pailletée, quand tout à coup son élan s*arréta , puis reprit par saccades. Nous labourions la vase du détroit. Le capitaine fit jeter la sonde ; elle rapporta huit brasses : le haut-fond était franchi , nous en avions effleuré la pointe. C'était en effet l'endroit où les passes du détroit commencent à se resserrer entre deux bancs de sable, dont les profondeurs sont inégales et caprideues; nous avions talonné , mais l'aire du navire nous avait remis à flot.
Ce fut là notre seule malencontre : le lendemain, au jour, nous relevions le mont Parcelar sur la péninsule, et les petites lies d'Aru noyées sur la droite du détroit. Le 11 , la goëlette tournait sa proue sur Malacca ; et le soir même nous venions mouiller à droite de la petite île aux Pécheurs, et en face de la ville. Ainsi vue , Malacca est belle encore sur la limite de sa plaine immense, avec sa ceinture de jardins et son horizon de montagnes agrestes. On conçoit sans peine qu'une pareille situation ait pu attirer des conquérants , et que trois puissances d'Europe s*en soient disputé la jouissance. Mais, quand on débarque sur lemAle, on se prend à douter que ce soit là cette cité rivale de Goa , ce comptoir européen qui date d'Albuquerque, cette clef des mers de Chine que les Portugais, les Hollandais et les Anglais se sont disputée tour à tour avec un acharnement si opiniâtre. Un quai en ruines, un fort démantelé, quelques maisons sur le second plan et un clocher sortant d'un bouquet d'arbres ; sur le premier plan quelques habitations chinoises bizarrement peintes et alignées sur la plage, voilà quel était le premier aspect de la ville. Le détail ne la relève pas ; une rivière étroite et profonde sert à abriter quelques barques de caboteurs malais, bateaux pontés qui se rapprochent de nos chasse-marées de l'Océan. Celte rivière détermine à son embouchure une espèce de port encaissé et peu profond, praticable seulement pour les
barques indigènes. Quant aux navires européens , ils mouillent en rade à près d'une lieue de terre.
En peu d'heures, nous avions vu tout Halacca ; nous avions parcouru son cimetière chinois b&ti en amphithéâtre sur la déclivité d'une colline , imposant et mélancolique avec ses monuments en briques échelonnés au milieu de bouquets d'arbustes; le quartier malais et le petit noyau de maisons européennes, au nombre de douze tout au plus, restées fidèles à la ville en décadence ; nous avions donné un coup d'œil à la maison du résident anglais, où logent les 50 dpayes, seule force du pays ; nous avions foulé les débris de la cité ancienne, ses fortifications au ras du sol , et il ne nous restait plus rien à voir quand la nuit fut venue.
Malacca , jadis si peuplée , en est réduite aujourd'hui à 5,000 habitants : c'est un gros bourg que les Anglais ont tenu à se faire adjuger moins parce qu'il pouvait leur être utile , que parce qu'il était situé de façon à leur nuire. Comme la Hollande possédait , avec Batavia , la clef du détroit de la Sonde, la Compagnie anglaise a voulu garder pour elle celle du détroit de Halacca dans les trois postes de Poulo-Penang , de Malacca et de Sincapour.
Si j'avais eu à Malacca un désappointement de curieux, comme spéculateur et comme marin, mon capitaine Grundmann n'en avait pas éprouvé un moindre. Je le trouvai soucieux sur le môle : a Maudit pas ! disait-il^, avec ses banians chinois et ses voleurs malais!— C'est bien pour la dernière fois que mon ancre fait son trou dans ta rade. — Et il héla sur-le-champ les matelots de service. Quelques heures après, le petit clocher de l'église de Malacca fuyait vers le N. 0., et nous donnions dans les passes les plus étranglées du détroit.
Nous naviguions avec sécurité depuis quelque temps et nous nous trouvions au vent des Iles Carimon quand nous vimes débouquer des criques qui l'entourent sept à huit pros malais, naviguant è la voile et à la rame et poussant leur bordée vers la goélette. Ces pros étaient de longues embarcations pontées, étroites, effilées, pointues aux deux bouts et taillées pour la marche. Aucune tête d'homme ne paraissait & bord; car de larges nattes formaient une espèce de toiture sur le pont et cachaient un équipage mystérieux. Aussi, à voir ces barques s'approcher avec une agilité merveilleuse, on eût pu croire qu'une puissance surnaturelle les poussait de la sorte sur les eaux. Le capitaine Grundmann n'envisagea cependant point la chose sous un aspect aussi poétique, a Tout le monde sur le pont ! » cria-t-il, et à l'instant les douze matelots de la goélette se rangèrent près des bastingages. Quelques méchantes piques d'abordage , six fusils rouilles et huit sabres furent tirés de l'arsenal de la chambre ; on poussa hors des sabords quatre canons en bois peint avec lesquels on simula une espèce de manœuvre ; on arrangea enfin une sorte de branle-bas de combat. Les pros n'en poursuivaient pas moins leur route , mornes , silencieux. Le premier d'entre eux était à portée de fusil, et sous son dôme de nattes on pouvait déjà distinguer des visages bruns, des têtes d'une expression farouche, coiffées du turban , du mouchoir roulé , ou du chapeau de paille en forme de cône. I.es autres pros s'échelonnaient de