‹ Voyage autour du mondeChapitre 41 sur 98 · POULO-PENANG. — MALACCA. — SINGAPOUR · texte numérisé non relu

POULO-PENANG. — MALACCA. — SINGAPOUR

distance en distance, de manière à soutenir au besoin la tète de Fescadrille : La terreur fut au comble quand le pros le plus avancé ne se trouva plus qu'à une demiencâblure. Alors mon Néerlandais pensa qu*il était temps de se montrer : il se dressa de toute sa taille sur une cage à poules, emboucha le plus vaste porte-voix du bord, et d'une yoix tonnante : « Au large ! dit-il en mauvais malais ; au large, ou je te coule I » Il lui eût été difficile de donner suite à cette menace ; et pourtant, toute fanfaronne qu'elle fût, elle produisit son effet. Le pros laissa arriver et passa sur Tarrière de sa goélette ; les six autres imitèrent la manœuvre , et bientôt nous vîmes défiler ces embarcations , dont quelques-unes portaient un ou deux pierriers. A Tombre de leurs tentes on pouvait distinguer alors des équipages dix fois plus nombreux que le nôtre.

Quand les pros furent hors de portée, le capitaine vint vers moi. « Nous Favons échappé belle , me dit-il ; Dieu me pardonne I j'avais oublié de vous donner mon mousquet de chasse ; vous auriez fait le coup de feu comme les autres t — Sans doute, capitaine ; mais il m3 semble que vous vous êtes exagéré le danger. Ces gens-là ont passé bien tranquillement à côté de la goélette 1 -- Monsieur, vous avex devant vous un vieux routier des mers indiennes. Ces tles que vous voyez là, le grand et le petit Garimon , sont deux nids de pirates : on y compte cent pros armés pour détrousser les vaisseaux marchands. Il y a quelques années de cela, sous l'administration du baron Van der Capellen, gouverneur de Batavia , des canonnières hollandaises balayaient cette écume de la mer : aujourd'hui elle reparaît. Race infernale d'hommes, ajouta- t-il avec un soupir, ils m'ont tué mon fils! — Que dites-vous là, capitaine? — Hélas I ce n'est que trop vrai.

Mon fils était embarqué sur un sloop de commerce et naviguait vers Palembang , quand ici , devant ces rochers maudits, une pirogue de Malais accosta son vaisseau et vendit à l'équipage des fruits et du poisson. Ces vivres étaient empoisonnés, et la pirogue portait des espions chargés d'apprécier les moyens de défense. Une heure après la fatale visite, trente pros armés sortaient des anses du grand Carimon , accostaient le sloop et achevaient à coups de crids tous ses marins dont une partie agonisait déjà, atteinte par le poison. Mon pauvre fils était du nombre. Un brick de guerre qui survint sauva le navire; mais l'équipage n'existait plus. Jugez si c'est à tort que mes entrailles se soulèvent à la vue de ces lies et de leurs habitants. — Capitaine, il me semblait impossible que sur une mer aussi belle, sous un ciel aussi pur, les hommes fussent aussi méchants. D'ailleurs, à quelques lieues de Sincapour, de Malacca , de Poulo-Penaug et de Batavia , sous le regard de deux nations puissantes, intéressées à la sûreté du détroit, j'avais peine à croire que la piraterie fût praticable. — Elle ne l'est que trop, et aujourd'hui , je vous le répète, nous l'avons échappé belle. Notre attitude de défi en a seule hmposé à ces pillards. Depuis quatre mois, cinq navires anglais ont été escamotés par les indigènes de Carimon , sans qu'on ait pu savoir ce qu'ils sont devenus. Quelques colis de leurs chargements retournés en contrebande à Penang ont seuls révélé vaguement une catastrophe : matelots, passagers, officiers, I. n

cargaison, coque da bâtiment, tout a disparu : la carcasse a été coulée , les marchandises ont été dispersées, les hommes ont péri sans doute après d'horribles tortures. — Ce sont là des détails affreux, capitaine. Eh quoil pour quelques barateries de peu d'importance , lord Exmouth s'aventura jusqu'à quelques toises du môle d'Alger ; et ici , où il suffirait d'une corvette de guerre , en station permanente, la Compagnie anglaise n'a pas ce secours à donner à son pavillon! Elle laisse dévaliser ses nationaux dans un pareil coupe-gorge ! — De temps à autre , Monsieur, on cite bien quelques leçons sévères données à ces pirates ; mais elles sont rares et insuffisantes. En voici un exemple : en 1802, une frégate anglaise, saisie par le calme dans les passes du détroit , vit arriver sur elle une centaine de pros de toutes les dimensions. On la prenait pour un bâtiment de commerce. Elle devina l'erreur et voulut la faire servir à d'éclatantes représailles. Les sabords furent baissés , les hommes cachés dans les entreponts ; on ne laissa sur les gaillards que le personnel approximatif d'un covninj-ship naviguant d'Inde en Inde. Trompés par les apparences, les pros se hasardèrent à portée de pistolet; déjà même plusieurs d'entre eux avaient accosté la frégate, quand celle-ci, à un signal du commandant, démasqua toutes ses batteries et révéla sa force par deux formidables bordées. A cette riposte inattendue , les embarcations voulurent fuir; mais le feu des Anglais les coula presque toutes. Soixantevoiles malaises périrent dans cette échauffourée : le reste , à demi désemparé , parvint à regagner la cAte de Sumatra. Depuis ce jour de répression exemplaire , ces forbans ont montré plus de circonspection. »

Pendant que cet entretien durait, la brise s'était faite, et nous laissions derrière nous ces terres dangereuses. Bientôt le détroit du Gouverneur s'ouvrit devant la goëlette avec ses scènes imposantes : nous voguions dans un bassin qui fourmillait d'Iles , les unes montagneuses et coupées à pic , les autres mourant en pelouse au bord de l'eau ; toutes d'une fertilité et d'un coup d'œil ravissants. De loin , ces tlots , au nombre de cinquante à soixante , se fondaient les uns dans les autres, de manière à former un demi-cercle qui touchait d'un côté aux grandes chaînes de l'île de Bantam, et de l'autre aux sommets boisés de la péninsule. Ainsi de toutes parts à l'horizon se déployait un mur de terres , et l'œil ne pouvait discerner encore l'étroit passage qui existe entre les écueils. Enfin nous donnâmes dans le chenal, et, après avoir doublé les récifs qui bordent l'Ile de Sincapour , nous laissâmes tomber l'ancre devant cette ville le 12 juillet.

Sincapour a deux rades, l'ancienne et la nouvelle , l'une assez bonne , quoique ouverte , l'autre merveilleusement sûre ; nous choisîmes la dernière , située à l'O. de la ville. Quand la goëlette s'y trouva mouillée , nous descendîmes dans la yole, et six rapides avirons nous emportèrent vers l'embouchure de la rivière qui traverse Sincapour et qui en porte le nom. Le premier aspect de ce comptoir ne démentit pas l'idée que je m'en étais faite. A peine avions-nous doublé la Pointe de la Batterie, que déjà l'activité de la ville libre se révélait à nous. Nous voyions s'agiter au loin des groupes confus aux vêtements variés et bizarres; puis, quand

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