POULO-PENANG. — HALACGA. — SINGAPOUR
fembarcation eat fait route pendant quelques minutes encore, nous pûmes à loisir détailler le tableau. Devant de hautes et vastes habitations se prolongeait un quai élevé de plusieurs pieds au-dessus de Teau^ et garni de nombreux escaliers qui servaient de débarcadère. Ce quai , nommé le quai Marchand , était jonché d*hommes ; ceux-ci roulant des tonneaux ou portant des caisses ; ceux-là inspectant des marchandises ou assistant à leur pesage. Cette population , active et affairée offrait les contrastes les plus étranges. Dans un premier coup d'oeil , il était impossible d*en reconnaître les types et les races ; mais on pouvait déjà deviner quel péle-mèle régnait dans cette Babel commerciale. Plus loin , la rivière s'étant élargie, ce spectacle animé fit place à une ligne de maisons droites et régulières, jusqu'à ce que les rives se fussent de nouveau resserrées. Alors nous nous trouvâmes en face de cette colline où flottait le pavillon britannique et devant un pont de bois. C'est là que nous primes terre. Sur le môle et en face de pros amarrés se tenait un groupe de portefaix malais avec leurs larges braies descendant jusqu'aux genoux , leur pagne jeté sur l'épaule ou leur large chemise , leurs chapeaux de paille tressée à forme conique. A côté d'eux figurait un grave Chinois qu'escortait son domestique, digne marchand à la barbe de bouc, aux cheveux pendants et nattés, à l'œil oblique et fin. Sa tête était coiffée d'une calotte; sur des pantalons étroits et sur des manches assez justes flottaient une chemise et un ample gilet ; sa chaussure consistait en sandales portant sur une semelle de bois.
Sincapour était pour moi un lieu de prédilection , une espèce de pays modèle , où s'étaient réalisées en dix ans d'existence les merveflles devinées par Adam Smith et ses continuateurs. Je voulus voir ce pays favorisé et le bien voir. Ma première visite fut pour la ville européenne, où je trouvai un logement : elle est située sur la rive gauche de la rivière. J'y aperçus l'hôtel du résident, bâti en briques que la chaux a blanchies , habitation vaste , mais peu élégante malgré sa belle galerie à colonnades. Non loin de là , je passai tour à tour en revue le palais de justice , les prisons , l'hôtel des douanes , le jardin de botanique , l'hospice et une foule de vastes entrepôts. Chaque quartier attira tour à tour mon examen : à l'E. de la rivière , le camp Boughi, et le camp arabe avec ses mosquées, à l'O. le camp chinois avec ses rues dites de Hacao et de Canton , avec ses temples et son curieux cimetière; le camp Choulia peuplé d'Hindous; enfin le camp malais jeté plus loin du centre marchand et groupé avec ses maisons plus modestes sur les bords d'une petite rivière navigable. Les naturels qui peuplent ce quartier sont plus doux , plus civilisés qu'aucun des peuples de la môme race : comme les Sumatriens , ils portent la veste à manches et le pagne autour du corps : ils ont aussi le crid à la ceinture « et le mouchoir roulé autour de la tète.
Les environs de Sincapour offrent des sites ravissants : autour de la ville ce sont des allées et des promenades où chaque soir, au coucher du soleil, les créoles viennent se croiser dans leurs jolis équipages traînés par de petits chevaux javanais , aux formes gracieuses , aux allures fringantes. Plus loin , et au-
dessus des terrains inondés que couvrent les cases malaises, commence oo coteau dont la rampe est douce et ombragée. A son sonunet se groupent les plus jolies habitations qu'on puisse voir, villas charmantes, où les négociants européens vont respirer un air plus frais et plus salubre que celui du littoral. La vue est admirable du haut de ces monticules. Au travers de massifs de verdure , Sincapour blanchit à leurs pieds avec sa ligne de rues symétriques et sa rivière animée de barques et de navires ; plus loin se dessine l'entrée du port avec quelques canons en batterie ; plus loin encore la rade avec son hémicycle peuplé de mAts ; enfin sur le dernier plan quelques petites lies malaises éparses , qui vont s'absorber dans les grands et hauts reliefs de Sumatra. Les maisons de plaisance qui garnissent ces sonunets sont presque toutes à un seul étage : élevées sur des pieux , elles se trouvent à l'abri des reptiles et des insectes si communs dans ces climats à la fois chauds et pluvieux. Leur ameublement intérieur est commode , riche , élégant. Des jardins et des bouquets d'arbres entourent le corps de logis : de jeunes plants de cannelliers et de girofliers tapissent le versant intérieur des collines.
La fondation de Sincapour est un fait contemporain qui peut être raconté en quelques mots. Après le traité qui rendit à la Hollande presque toutes ses possessions de l'archipel malais , le dernier gouverneur anglais de Batavia , sir Stamford Raffles, trouva qu'il était utile et politique d'assurer à la Grande-Bretagne un poste avancé dans les mers de Chine. 11 visita donc tour à tour les points les plus favorables , songea à Riou , aux tles Carimon , à la presqu'île de Johore, et finit par fixer ses vues sur Sincapour. Autorisé par le gouverneur général du Bengale, le marquis de Hastings , il en prit possession avec le colonel Farquhar, le 6 février 1819. Par une coïncidence bizarre , la cession de Sincapour avait aussi été faite un siècle auparavant par le roi de Johore au capitaine anglais Hamilton , dont le récit avait prodigieusement exagéré la fécondité de l'ile. Les colonisateurs modernes ignoraient toutefois ce droit préexistant , quand ils se firent céder par les possesseurs indigènes la portion du littoral où ils fondèrent leur factorerie. On ne chercha pas aloi*s à dresser des stipulations formelles et définitives : ce ne fui qu'à la suite des progrès de l'établissement et vers 183& , qu'un accord fut signé entre les fils dépossédés du sultan Mahomet , mort en 1810 roi de Johore , et le résident anglais de Sincapour. La propriété et la souveraineté de l'tle furent cédées au gouvernement britannique moyennant la somme de 60,000 piastres et une annuité de 2<h,000 piastres à chacun d'eux.
L'tle de Sincapour que ce traité a placée sous le patronage anglais a , dans sa forme elliptique , 37 milles dans sa plus grande longueur , et 15 milles dans sa largeur. Elle n'est séparée de la presqu'île de Malacca que par un canah étroit; son front méridional regarde une chaîne d'Iles désertes pour la plupart ou peuplées de races sauvages. L'aspect général de Sincapour présente une surface inégale et onduleuse ; le terrain qui avoisine le comptoir est sablonneux quoique fertile. Ses forêts abondent en bois de construction ; elles recèlent presque tous les
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quadrupèdes , Mtes de la péninsule ; des singes de plusieurs espèces , le chat sauvage y la loutre y récureuil , le porc-épic , le daiin y et le moschus pygmeus^ espèce de lièvre sans oreilles, commun dans les contrées tropicales. Les bêtes féroces, comme le tigreje léopard, etc., paraissent inconnues à Sincapour. Quant anx oiseaux , ils s'y rencontrent nombreux et variés ; les plus conununs sont les grimpeurs et les palmipèdes. Les reptiles infestent Vile ; M. Crawfurd y reconnut, pendant son séjour, plus de quarante espèces de serpents.
Grice à sa température égale et variant à peine du 20"* au 27<» centigrade , Sincapour partage , avec Poulo-Penang , la réputation d*un site salubre et favorable anx malades. Les Anglais que les fièvres et la dyssenterie chassent du Bengale ou de la cAte de Coromandel viennent chercher dans lUede Stamford la guérison et la santé. Les produits du sol aident autant que le climat à des cures inespérées. On conçoit que Sincapour, née à peine , ne peut avoir encore d'industrie manufacturière , qui est toujours le résultat d*une civilisation lente et laborieuse. Quelques chantiers de construction , et des fabriques de sagou perlé , voilà à quoi se réduisait en 1830 la liste des établissements industriels. Hais son commerce d'échanges , ses transactions d'entrepôt, ont déjà dépassé la plus haute somme des espérances préconçues. Grflce à de larges franchises obtenues cette fois de la Compagnie privilégiée des Indes , les navires européens , les pros malais , les barques de Siam , les jonques de la Chine , de la Cochinchine et du Japon, les bateaux du Boughis et de Tarchipel des Philippines , semblent se donner rendez-vous aujourd'hui sur cette rade de Sincapour , espèce de terrain neutre pour tous les peuples commerçants. Ce mouvement commercial , imperceptible au début , a grandi d'une façon si merveilleuse et si rapide, qu*on l'évalue aujourd'hui à plus de 150 millions de francs par aimée. La progression a été la même pour la popu* latioD , composée de Chinois , de Malais, de Boughis, d'Hindous, d'Européens, de Javanais et de Siamois. Parmi ces peuples d'origine différente, il en est deux qui dominent à Sincapour par le nombre : ce sont les Chinois et les Malais, formant ensemble les cinq sixièmes de la population. Les Chinois de Sincapour se subdivisent en cinq classes toutes marchandes, mais distinctes par leurs mœurs, leurs habitudes et leur langage. Les Malais de Sincapour ne viennent qu'après les Chinois pour l'activité et l'intelligence. La partie marchande de la ville forme une petite presqu'île qui finit en langue dans le golfe : concentrée sur ce point , les marchés , les entrepôts , les magasins lui donnent l'air d'une foire perpétuelle.
Quoique la puissance anglaise soit respectée à Sincapour autant que dans les localités les mieux gardées de l'Inde, la force armée aux ordres du résident s'élève à peine à cent cinquante cipayes , dont l'entretien coûte quelques milliers de piastres par an. Quelques droits de détail sur la vente de l'opium, une taxe sur la fabrication à domicile des liqueurs fermentées ; une autre taxe sur les jeux ; enfin quelques droits de licence , toutes charges légères et presque inaperçues , suffisaient pour couvrir les dépenses coloniales. A l'aide de pareils moyens Sin-
eapour, en quelques années d'existence , a renouvelé , dans notre monde commercial , ces miracles de prospérité que l'histoire attribue à Tyr , le plus opulent entrepôt de l'antiquité.