CHAPITRE XXIV
A Sincapour commençait pour mon itinéraire le chapitre des éventualités. Devant moi y dans toutes les directions y à chaque aire du compas , s'offraient des pays que je voulais et que je devais voir. Archipel ou continent , Malaisie ou Asie, Java, Bornéo, les Philippines, la Chine, le Tonquin, la Cochinchine, Siam, c'était a choisir au milieu de tant de terres promises. Je n'osais me décider ; j'hésitais quand le hasard prit Vinitiative ; il me servit mieux que ma volonté. Un jour que j'allais rendre visite au résident anglais , je trouvai dans son salon un étran* ger, homme dans la vigueur de l'âge, mais portant sur sa 6gure un reflet indicible de rêveuse misanthropie. Des cheveux blonds, déjà clair-semés, venaient couvrir des tempes légèrement creuses ; ses traits avaient de la noblesse et de la régularité; son teint hâlé par les voyages avait eu autrefois la pureté et la blancheur des plus beaux teints du Nord.
Dès que je vis cet homme , je me sentis entraîné vers lui. On nous présenta Tun à l'autre , et l'entretien s'engagea. Il fut contraint d*abord , cérémonieux ; mais peu à peu l'abandon prit le pas sur la défiance. Avec mes allures ouvertes j*eu8 bientôt vaincu la réserve systématique de l'étranger. On eût dit que , placé depuis longtemps à un point de vue pessimiste , il lui semblait neuf de trouver un voyageur qui procédait par la visée contraire, découvrant quelques charmes dans tout ce qu'il voyait, cherchant du bien même dans le mal. Soit que ce contraste le piquât , soit que ma bonne foi l'eût gagné , après deux heures d'entretien il me tendit la main : « Monsieur, voulez-vous permettre au baron Norberg de se dire de vos amis ?» Il me raconta ensuite comment, riche seigneur de la cour de Suède, il était arrivé à quarante ans, après bien des chagrins soufferts, au dernier degré du blasement et du dégoût. La pensée des voyages lui était alors venue comme épreuve et c^mme remède. Depuis quatre années, il courait le monde ; il était arrivé de la Suède au Bengale, par terre, traversant la Russie et la Perse, cent fois exposé à périr, sauvé cent fois par son étoile, cr Du Bengale à Sincapour, ajouta-t-il, j'ai fait le métier de caboteur, en battant toute la côte péninsulaire; il faut que j'en fasse autant pour la mer de Chine. Cette fois encore mon étoile m'a servi ; un Chinois avait ici , prête à partir , sa belle et bonne jonque, lourd morceau de bois qui porte six mille pikouls : j'ai fait affaire avec lui ; nous mettons à la voile demain pour le golfe de Siam ; nous verrons Banckock , Poulo-Condor , le Kambodje, la Cochinchine, les Philippines, avant d'aller mouiller à Macao et à Can-