ROYAUME DE SIAM. -^BANGROCK
ton. » Je mourais d*envie de in*offrir poar son compagnon de route, a Monsieur* loidis-je, y art-il place encore pour un passager sur votre jonque chinoise? — Toute la chambre est à moi.... et à vous par conséquent, o répondit-iL Je Taurais embrassé de toute mon Ame.
Le lendemain 18 juillet 1830, nous nous embarquions» le baron et moi , dans nne chaloupe qui devait nous conduire en rade. Bientôt « au milieu d*une foule de navires européens de toutes les formes , se montra à nous » dans sa majesté , notre massive jonque , avec ses bordages en relief et sa mâture déprimée et chétive. C'était pourtant un bâtiment à trois mâts; mais celui de Tarrière, perché sar la dunette , ne servait que comme bâton de pavillon , et celui de Tavant ne portait qu'une misaine étriquée ; le mât du milieu seul avait une grande voile assez respectable , et un morceau de toile au-dessus qui jouait le hunier. Toutes ces voiles soit en cotonnade , soit en fibres de cocotier , étaient traversées par des morceaux de bambou léger qui les unissaient. Le pont de la jonque était libre et ras, si ce n*est vers le couronnement où se groupaient les logements des officiers et des passagers. Ces logements formaient un pâté confus et pyramidal de petites cahutes entassées les unes sur les autres sans grâce et sans symétrie. La pins haute n'allait pas à moins de dix-huit pieds au-dessus du pont. C'était la place d'honneur , et nous devions l'occuper.
Le baron voyageait en nabab. Des malles pleines de livres et d'instruments de mathématiques; des provisions à ne savoir où les loger; un domestique nonn brenx , un interprète qui savait l'indou , le malais , le chinois et tous les jargons qui en dérivent; des vins de France, du tabac de Turquie, des pipes, de l'essence de rose , et même un peu d'opium pour ses douleurs européennes ; voilà avec quel attirail il se présenta le long du bord. Moi , j'étais moins chargé de bagages : deux valises et mon portefeuille ; c'était assez pour mon tour du monde.
Le graye Tsin-fong , commandant de la jonque , crut de son devoir de nous faire les honneurs de son bord. Il nous reçut à la porte de la chambre , et ne se retira que lorsqu'il nous y eut installés lui-même. Dans un espace de dix pieds carrés sur six pieds de hauteur, deux hamacs à cadres furent suspendus au plancher; c'étaient nos lits se balançant si près l'un de l'autre, que couchés nous pouvions nous toucher la main. Nos effets, nos vivres prirent place dans les aménagements de cette cabine. Quand nous reparûmes sur le pont en costume de passagers, avec DOS vestes de nankin et nos larges chapeaux de paille, déjà le cap 0. de File de Sincapour nous masquait la rade du comptoir anglais, ses maisons blanches groupées sur la rive, et ses habitations clair-semées sur les hauteurs. Nous entrions dans les mers de Chine. Deux Européens perdus au milieu de cet équipage étrange et sur ce transport à la coque bizarre, à la voilure mesquine , auraient fourni matière au plus piquant tableau qu'il soit possible d'imaginer.
Ije lendemain, la mousson du S. 0. ayant fraîchi dans nos voiles, les derniers sommets de la péninsule malaise se perdirent derrière nous , et au jour suivant de hautes terres se relevèrent par le bossoir de tribord. Nous approchions de Tar-
chipel des Anambas , ties peu visitées par les Européens et dont Bougainville et Laplace ont tour à tour relevé les côtes. Notre capitaine chinois ne me parut . pas avoir besoin de nos cartes , pour éviter les récifs qui les entourent. De cap en cap, il arriva jusqu'à une baie assez sûre située sur la côte occidentale de Djimadja , la plus grande tle du groupe des Anambas. Du point où nous étions mouillés , nous voyions fm*r dans tous les sens des coteaux couverts de plantations. La canne à sucre et le maïs y poussaient au pied du sagoutier , qui fournit à ces insulaires leur principale nourriture. Cet arbre, de la famille des palmiers, projette à une grande hauteur son tronc légèrement annelé. Pour obtenir la substance blanchâtre et glutineuse connue sous le nom de sagou, on coupe Tarbre par tronçons; alors Técorce, quoique épaisse et lisse, s^écaille et se détache pour laisser voir une moelle blanche qui , séchée au soleil, se pulvérise , et cuite ensuite à la vapeur devient grumeleuse comme de la semoule. Moins fin, moins soigneusement préparé que celui de Java, le sagou des Anambas est plus substantiel.
A peine avions-nous jeté l'ancre devant le village où réside le rajah de Tile , qu'une foule de pirogues couvrirent la rade et accoururent le long du bord pour nous offrir des provisions. Des poules, des canards, des cabris , des noix de coco , encombraient ces sveltes et gracieuses embarcations. Rien n'était plus joli au coop d'œil que cette escadrille aux bordages blancs couverts avec du rotin et relevés d'une bande rouge. Un homme avec sa pagaie et un enfant pour l'assister au besoin, sufBsaient pour guider une pirogue.
Les insulaires de cet archipel appartiennent à la famille malaise. Leurs membres trapus et vigoureux , leur physionomie hautaine et soupçonneuse , ne préviennent guère en leur faveur. Aussi , quelque désir qu'ils eussent de nous posséder à terre , nous crûmes qu'il était plus prudent de les observer de loin. Le temps nous manquait d'ailleurs , car le capitaine Tsin-fong allait remettre à la voile. Avant la nuit , nous avions relevé les lies de Siantang , de Poulo-Mata , de Poulo- Mobour, et une foule d'autres plus petites.
Le reste de notre traversée , jusqu'au fond du golfe de Siam , n'offrit rien qui soit à signaler : toujours en vue des hautes chaînes de la presqu'île , nous n'étions cependant pas assez voisins du rivage pour qu'il fût possible d'en relever la géographie. Passionné pour la science , Norberg avait avec lui les instruments de marine les plus perfectionnés , les cartes les plus exactes. Chaque jour, à midi , il faisait ce qu'on nomme , en termes de mer, son point. Armé de son sextant , il suivait le mouvement ascensionnel du soleil , jusqu'à ce que l'astre fût arrivé à son apogée ; puis , par un calcul prompt et sûr , il déterminait,- au moyen de cette observation, le chiffre exact de la latitude où se trouvait alors le navire. Un jour qu'il se livrait à cette distraction habituelle , le capitaine chinois s*approcha de lui et parut curieux de savoir ce que signifiaient un pareil travail et un pareil instrument. Norberg le lui expliqua aussi clairement que possible par le canal de l'interprète ; il lui fit sur les divisions terrestres et sur les calculs maritimes un cours de théorie auquel le Chinois semblait prêter la plus vive attention; enfin, le croyant
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Gon?aioca et iostniit à demi, il lui montra comment , au moyen d*an réflecteur et de Terres colorés, on ramenait sur la ligne de Vhorizon le disque du soleil dépourvu de rayons. Cette expérience physique le frappa plus que tout le reste : il voyait Fastre se promener sur le del y se baigner dans la mer, au gré de la tige de cuivre sur laquelle ses évolutions étaient graduées : cela le saisissait, le stupéfiait. A plusieurs réprises, il voulut s'assurer du fait par lui-même, il prit Tinstrument , fit jouer l'alidade , puis se fit de nouveau expliquer Tutilité de la machine. Norberg était enchanté y il venait de faire un prosélyte à notre supériorité mathématique, quand Tsîn-fong secoua la tète avec un mouvement d*incrédulité : a Oui, c'est bien , dit-il , tu fais venir le soleil sur le niveau de l'Océan ; tu sais de cette manière à quelle hauteur il est ; je comprends tout cela : mais , si tu calcules ainsi l'élévation , tu dois calculer aussi la profondeur. Combien y a-t-il de pieds d*eau sous le navire? » A cette incroyable interpellation , Norberg faillit éclater; le sextant lui échappa des mains, a Eh bien I insista le capitaine , tu ne peux pas me dire la profondeur de la mer? — Tu vois donc que ta science est vaine, poursuivait-il ; vous autres d'Europe, irons n'en savez pas plus que nous. » Depuis ce jour, le digne homme prit en pitié notre théorie nautique ; et ce fut pour lui sans doute un nouveau motif de se complaire dans les procédés de la navigation chinoise.
Les deux sinus intérieurs du golfe de Siam ne sont encore tracés sur aucune carte d'une manière exacte et complète. Dans son ambassade de 1821, M. John Crawfurd en explora la partie orientale. Il visita Poulo-Ubi et la longue ligne d'ilôts qui la continuent. Quant à nous , voulant à la fois profiter et de la mousson et des brises de terre , nous longeâmes la presqu'île de Malacca jusqu'à Poulo-Lozm ; puis , nous allâmes reconnaître le cap Lyant , et , traversant une foule d'Iles désertes ou habitées, nous jetAmes enfin l'ancre dans la rade de Siam le 31 juillet. Sans les hautes montagnes de Bang-Basoë qui restaient à notre gauche , nous aurions pu nous croire encore au large ; tant la terre qui s'étendait en face était basse et noyée dans Feau.
Le lendemain la jonque leva l'ancre , elle traversa la barre avec la marée montante. Trois lieues au delà, nous donnâmes dans les bouches du Meinan , labourant de temps à autre une vase molle et inconsistante. A notre arrivée à Pak- Nam, premier village qu'on trouve sur la rive gauche du fleuve et à trois milles de l'embouchure, il nous fallut compter avec les préposés siamois, chargés de la police de cette frontière. Le baron était chandement recommandé , une lettre de lord Bentinck lui-même lui aurait ouvert au besoin jusqu'aux portes du château royal de Banckock. Aussi le chef de Pak-Nam nous accueillit-il avec les plus grands égards. C'était nn vieillard vert encore qui avait voyagé dans l'Asie, qui avait vu Quedah , Penang et le Bengale ; il parlait malais d'une façon passable , et, pour nous prouver qu'il n'était pas complètement étranger à nos manières d'Europe, il nous toucha la main à l'anglaise, en la secouant de toute sa force.
Après vingt-quatre heures de délai , le capitaine Tsin-fong obtint la permission de remonter la rivière , et le flux nous vit déraper et remettre à la voile. Au-des-
SUS de Pak-Nam , le Meinan, qui jusqu'alors a conservé p^ës d'un mille de large, commence à se rétrécir et à s'encaisser. Sur Tune de ses rives paraissent, à une demi-journée plus loin , les ruines d'un fort que les Hollandais ont bâti , il y a cent cinquante ans environ, à Fépoque où florissait leur commerce avec Siam. Ces ruines que Veau couvre aujourd'hui forment, avec un banc de sable, les seuls dangers de cette navigation fluviale. Quand ils sont dépassés, un navire peut croiser le Meinan dans tous les sens, ranger l'une et l'autre de ses rives, frôler les arbres avec ses vergues , sans courir aucune chance d'échouage. Pendant une vingtaine de milles au-dessus des bouches du Heinan , la contrée siamoise offre l'aspect d'un terrain en friche et impropre à la culture ; mais au-dessus de ce rayon ingrat commencent des vallons fertiles aveé de riches rizières et de nombreux villages. Des bouquets de palmiers, des vergers, de petits bois, varient un paysage animé par des troupeaux de buffles.
Le 1*' août, après une journée de délicieuse navigation, Banckock^parut, Banckock la capitale actuelle de Siam , la résidence du roi , depuis que Sio-Thya a été ruinée par l'invasion birmane. Située sur le Meinao qui l'enceint tout entière , Banckock nous montrait en perspective les aiguilles dorées de ses pagodes montant au ciel en cônes ou en pyramides. Nous voyions sur la rive ses maisons avec leurs dômes de cocotiers et de banians ; puis sur le fleuve et plus près de nous une foule de barques chargées de naturels , qui venaient nous ofirir leurs denrées ou nous proposer leurs services. Au loin , pour compléter l'ensemble du tableau , le palais du souverain étalait sous sa pyramide conique des tranches de murs qui semblaient s'ouvrir comme un éventail. Sur chaque bord du fleuve fuyait une rangée d'habitations flottantes, construites sur des radeaux de bambou que de fortes amarres fixaient au rivage. C'étaient les boutiques des marchands chinois, propres , bien décorées et bien tenues , et près desquelles venaient mouiller les jonques du commerce. Du milieu du fleuve on pouvait entendre ces infatigables revendeurs crier à haute voix leurs denrées. Notre patron chinois n'avait touché à Siam que pour y faire une courte reiftche. Prévenus , nous voulûmes utiliser le peu de jours qui nous étaient donnés , et le canot de la jonque nous conduisit à terre, presque en face de la maison du résident portugais. Ce ne fut pas une petite peine que celle de traverser la foule bienveillante mais curieuse, qui se pressait autour de nous; hommes et fenunes, vieillards et enfants, talapoints ou officiers du roi , semblaient être accourus pour nous examiner, et nous détailler des pieds à la tête : enfin la porte de dom Silveira s'ouvrit à nous , et nous pûmes respirer à l'aise.
Le Portugais nous reçut de la façon la plus affable : le thé , les confitures chinoises, le bétel, nous furent tour à tour offerts. Pour mieux nous préparer aux singularités du pays, notre hôte voulut nous donner un avant-goût de ses usages ; il nous parla de la cour du monarque actuel , de l'ambassade récente de M. Crawfiird, et de l'audience qu'il avait obtenue de S. H. siamoise. « Ce n'est pas sans peine , nous dit-il , qu'on se décida à recevoir les Anglais. Quelques Chinob
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ataient persuadé aa Prah-RIang ( premier ministre ) que ces peuples arrivaient toujours avec de douces paroles, puis qu^ils demandaient à fonder une factorerie, ensuite à bfttir un muraille , enfin à la garnir de canons ; que c'était ainsi qu'ils avaient fait au Bengale, et qu'ils n'agiraient pas autrement à Siam. Après bien des ordres et des contre-ordres, on résolut de les entendre, sauf à se tenir en garde contre eux. Le 8 avril 4821 , M. Crawford et ses secrétaires d'ambassade se rendirent au palais dans des hamacs couverts de tapis brodés et portés par deux hommes de la maison du roi. Une foule immense couvrait les avenues par lesqudles Os devaient passer ; deux haies de soldats étaient impuissantes à contenir ces flots de curieux. A la porte du palais ils descendirent de litière et furent obligés de se dessaisir de leurs armes : devant la salle d'audience, l'usage exigea plus encore ; il fallut que les envoyés de S. M. britannique quittassent leurs souliers. Alors on les salua d'une assourdissante musique , composée de gongs , de lambours , dé flûtes et de flageolets. A peine étaient-ils entrés que le roi parut. A son aspect» cette foule de courtisans saluèrent leur maître , en levant par ti*ois fois les mains jointes au-dessus de la tète , et en se prosternant ensuite par trois fois de manière à ce que leur front touchât la terre. Les envoyés anglais se résignèrent à la première partie de ce salut ; on les tint quittes de la seconde.
« La salle d'audience, ajouta dom Silveira, est un vaste parallélogramme de 80 pieds de long sur 40 de large. Deux rangs de pilastres en bois conduisent de la porte d'entrée au trône , lequel est sur un plan plus élevé que le reste. Le trAne , doré et voilé à demi par des rideaux brodés d'or, ressemble à une chaire ou plutdt à une niche de madone. C'est là que le monarque s'assit avec un bâton d*or à la main : à sa gauche étaient les présents que le gouverneur général du Bengale envoyait à S. M. siamoise. Quand un secrétaire en eut lu la liste, une espèce d'interrogatoire commença entre le roi et les ambassadeurs anglais , par l'intermédiaire de deux truchements. Les questions les plus importantes furent de la nature de celles-ci : « Qui vous envoie? Le roi d'Angleterre sait-il que vous êtes venu vers moi? Le gouverneur général du Bengale est-il frère du roi d'Angleterre? Qui est le plus âgé du roi d'Angleterre ou du gouverneur général? Où irez-vous en quittant Siam? Irez-vous à Touranne?yisiterezvousHué?etc.,etc.i> Enfin S. M., après avoir épuisé le catalogue de ses questions, conclut ainsi : a Je sois heureux de voir un envoyé du gouverneur de l'Inde. Ce que vous avez encore ^ me dire, communiquez-le à mon ministre. Quant à nous, ce qui peut nous être agréable de votre part, c'est que vous nous fournissiez des armes : voilà tout ce dont nous avons besoin, b A ces mots, un choc singulier, un bruit aigre et discordant retentit dans la salle d'audience. Le rideau se tira sur le roi, et les courtisans se jetèrent de nouveau la face contre terre. « Voilà tout ce que l'ambassade anglaise obtint du souverain siamois. Plus tard , M. Crawfurd obtint , il est vrai , un traité du ministre des aflaires étrangères ; mais avec ces chefs de l'Asie orientale toutes stipulations sont vaines ; le caprice d'un dignitaire annule souvent les conventions le plus péniblement débattues. »
A la suite de cet entretien, nous sortîmes avec le résident pour explorer la ?ille. Le palais du roi étant presque à la porte dedom SilTeira , nous y allAmes d'abord. Auprès du mur d*enceinte , un curieux spectacle nous attendait : c'était le Prah- Klang, le premier ministre, qui, monté sur un magnifique éléphant , se rendait è la résidence royale. A ses côtés, devant et derrière lui , galopaient des cavaliers et marchaient des fantassins. Ces gardes du corps, avec leur costume moitié européen, moitié asiatique , avaient la tournure la plus grotesque du monde. Leur uniforme consistait en un justaucorps de méchant drap écarlate boutonné sur le devant ; en culottes larges et flottantes qui n'allaient qu^aux genoux : leur tète était couverte d*un singulier chapeau à larges bords et terminé en pain de sucre; coifiure peinte au vernis et faite de cuir de rhinocéros à Tépreuve du sabre. Leurs armes les plus communes étaient de longues piques : quelques-uns avaient pourtant des fusils sans baïonnette. Tout ce cortège allait au château , qui se voyait près de là avec ses ailes formant comme des découpures de portiques et montant par assises jusqu'au pied d'une aiguille tout annelée.
Après le palais, nous vîmes les temples. Le plus beau d'entre eux était celui que KrontChiat , le prince actuel , avait fait construire ; magnifique pagode boud« dhique, pleine de somptueux sanctuaires et d'habitations ombragées pour ses talapoins. Le culte de Bouddha ou de Fo étant commun aux Siamois, aux Birmans et aux Chingulais, la forme des édifices religieux, comme aussi les usages et les rites qui s'y rattachent, sont à peu près les mêmes dans ces diverses localités. Après les pagodes de Kandy et de Ragoun, il me restait peu de surprises à éprouver en ce genre.
En nous rapprochant du centre de la ville , nous entrâmes dans quelques habitations ; elles étaient presque toutes construites en bambou et recouvertes de feuilles de pahnier, avec des fenêtres treillagées pour les tenir plus aérées : un petit clos planté d'arbres fruitiers lejir servait ordinairement d'appendice. Devant l'une de ces cases, nous vtmes un couple siamois, homme et femme; l'homme était à demi nu ; une seule pièce de toile l'enveloppait depuis la chute des reins jusqu'à mi-jambe. La femme, assise sur un canapé en rotin , tenait à la main un éventail ; elle avait les cheveux ras comme un homme ; un pagne rayé drapé sur son épaule lui laissait la poitrine à demi découverte ; son pantalon assez ample venait se nouer au-dessous du genou. La physionomie de cette femme était douce, gracieuse, avenante; cette chevelure rase, ce costume étrange et simple, enchantèrent mon compagnon de voyage. Il voulut entrer dans la case, où nous trouvâmes d'abord quelque peu de défiance , puis de l'abandon et une cordiale hospitalité.
Les maisons des riches marchands , celles des dignitaires du royaume » les temples, les palais, sont ordinairement faits de matériaux plus solides et plus coûteux que le bambou et les feuilles de palmier. Le marbre, la pierre, la brique, le mortier , le bois de charpente, entrent dans ces constructions. La toiture est souvent en tuiles rouges, parfois en étain laminé ou câlin, qui luit au soleil.
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Fatîgaés de cette première coarse k travers Banckock, nous regagnâmes les bords du Meinan où nous primes congé de l'obligeant Silveira. Le lendemain, Norberg me réveilla de fort bonne heure, a Allons revoir la ville, me dit-il, mais seuls cette fois ; il faut examiner ce peuple-là de plus près qu'hier pour savoir qu'en penser. Je n'aime ni les explications toutes mâchées, ni les opinions toutes £adtes. i> Peu de minutes après, nous accostions l'un des radeaux qui bordent là rive, et bientôt une populace empressée nous entoura et nous suivit eu grossissant toujours. C'étaient, sur notre passage , tantôt des cris confus, tantôt de stupides questions auxquelles notre interprète ne répondait qu'en haussant les épaules. Ce qui préoccupait le plus cette foule, c'était de savoir de quelle étoffe étaient nos habits , et à quel usage servaient les petits colifichets de la toilette européenne. Ainsi escortés , nous parcourûmes les quartiers les plus populeux ; nous vîmes le bazar chinois, où se trouvaient étalées une foule de marchandises d'Asie et d'Eui^pe; nous passâmes sous les remparts de la forteresse, ouvrage sans fossé et sans canons ; nous visitâmes la prison , la manufacture de poudres, et quelques asiles publics qui ressemblent aux chauderies hindoues.
Banckock est bâti sur un terrain d'alluvion qui a partout de la fermeté et de la consistance. De grands canaux, avec une foule de petits embranchements, l'enlacent et en font une espèce de Veiyse. Ces canaux sont couverts de bateaux marchands qui, chargés de riz, de coton, de sel, d'huile et de poisson salé , forment autant de magasins de gros et de détail le long du quai. De temps en temps, sur ces étroites lagunes , paraissent des ponts informes composés de simples troncs d'arbrea projetant leurs arches jusqu'à trente pieds de hauteur. Pour les traverser, il faut avoir la hardiesse et l'aplomb d'un équilibriste.
Nous cherchions encore à nous frayer un chemin parmi ce peuple d'oisifs et de badauds , quand un naturel vint proposer à notre interprète de nous conduire vers les éléphants blancs , ces objets d'une vénération si profonde dans la région indo-chinoise. La distraction était toute trouvée; nous l'acceptâmes avec plaisir.
Le roi de Siam était alors possesseur de six éléphants blancs, nombre inouï dans les annales de ta contrée , et regardé comme un favorable augure pour la prospérité de son règne. Nous en vîmes quatre ; les deux autres étaient de trop capricieuse nature pour être visités sans péril. Ces animaux avaient la robe vraiment blanche , sauf quelques taches de couleur de chair dans les endroits où le poil était tombé. Nul indice de faiblesse et d'imperfection ne témoignait que cette blancheur fût une maladie. Leur taille variait de six à neufs pieds. Leur généalogie, soigneusement constatée, les faisait originaires du royaume de Laos ; aucun d'eux n'était né en pays siamois ou malais.
La rareté des éléphants blancs est sans doute le seul motif de l'exorbitante considération dont ils jouissent. Les sectaires de Bouddha , dans leurs idées de métempsycose, ont dû croire qu'un animal peu commun, né dans les paya où l'espèce analogue est très-perfectionnée, devait se classer au nombre des êtres morleb les plus purs et les plus parfaits. Le corps de l'éléphant blanc loge donc.
suivant eux, une Ame supéneare à qui le préjugé populaire a donné sur-le-champ le titre et le nom de roi. Celui-ci est le roi pur , Tautre le roi terrible, un troisième le roi clément, et ainsi des autres. Chacun de ces éléphants a une étable séparée avec dix gardiens pour son service. Les défenses des mâles sont garnies de clochettes d*or ; une chaîne de mailles d*or leur couvre le sommet de leur tête, et un petit coussin de velours brodé est fixé sur \eur dos. Dans le clos commun des nobles animaux , notre guide nous montra deux singes blancs, de haute taille et aimés de longues queues, qui, disait>il, étaient là pour conjurer toute maladie loin des royaux pensionnaires. Des éléphants blancs, nous passâmes aux autres éléphants que leur couleur faisait rentrer dans la classe ordinaire et vouait aux plus pénibles services. Ils n'avaient rien extérieurement qui les rendit remarquables; leur taille était moyenne, leur port assez lourd ; mais leurs cornacs parlaient avec enthousiasme des qualités intelligentes et précieuses dont ils étaient doués.
Au sortir des écuries royales, le hasard nous procura le spectacle d'une cérémonie funèbre qui avait attiré un grand concours de peuple. La scène se passait sous un banian qui étendait son feuillage sur la cour d*uii temple. Le cercueil était là , élevé à six pieds du sol , revêtu d'une couverture blanche et surmonté d*un dais orné de fleurs de jasmin. Quand une musique bruyante de gongs et de tambours eut préludé aux funérailles, la prière commença sous la direction du talapoin. Elle était en pâli, et les assistants la lisaient sur des feuillets de palmier. Quelques fenunes assises sur une plate-forme derrière le prêtre avaient chacune un cierge à la main.
Après les prières dites, les talapoins s'approchèrent, enlevèrent la couverture de drap qui parait le cercueil et se la partagèrent ; ensuite on livra le corps aux serviteurs qui devaient le laver. Pendant que ce pieux devoir s'accomplt^it, nous pûmes examiner l'attitude des parents du mort : leur tenue était grave et décente, mais aucun symptôme ne révélait en eux une grande douleur. Une seule fenune semblait profondément aiTectée : c'était TépoUse du défunt, âgée de Vingt ans à peine, ayant, comme signes extérieurs de deuil, les cheveux ras et la robe blanche. Elle était assise devant le cercueil , et la vue de ce cadavre lui arrachait des larmes et des sanglots.
Le bûcher funéraire se composait d'un amas de matières combustibles sur lequel le cercueil fut posé. Le talapoin , à la suite d'une nouvelle prière, vint distribuer alors à l'assistance des flambeaux ou des morceaux de bois enflammés. Norberg et moi nous en reçûmes comme les autres, et il fallut qu'à notre tour nous missions le feu aux restes du Siamois. Autour du foyer pétillant, les parents se réunirent encercle, firent un paquet de leurs bardes, les secouèrent par six fois, en se gardant bien de les laisser tomber ; puis quand le bûcher n'offrit plus que des braises et des cendres , chacun se retira en faisant la conduite à la veuTO éplorée.
Nous nous étions remis en route vers le fleuve , après avoir vinté les mines de