‹ Voyage autour du mondeChapitre 45 sur 98 · ROYAUME DE SIAM. — BANGKOGE · texte numérisé non relu

ROYAUME DE SIAM. — BANGKOGE

deux forts. Tan hollandais , Taatre français, et déjà noas touchions à l'embarcadère, quand un homme nous accosta. C*était yisiblement un Siamois , mais son costume demi-indigène, demi-européen, lui donnait un aspect si grotesque, que nous ne savions que penser de lui. a Je suis un envoyé de Tévéque catholique, nous dit-il dans un jargon inqualifiable ; voulez-vous me suivre auprès de Sa Grandeur? 0 Quoique la forme de Tinvitation et la personne du mattre des cérémonies n'eussent rien d'engageant , nous fûmes charmés que l'occasion s'offrit de voir les restes d'une Mission célèbre ^ et ses modernes titulaires* En peu de minutes nous DOQS trouvâmes sous le toit de Tévèque, vieillard septuagénaire , homme d'eq^rit et de tète , natif d'Avignon , mais résidant depuis près de quarante années tantôt en Cochinchine, tantôt dans le royaume de Siam. On le nommait M. Sozopolis; il était de l'ordre des dominicains, et successeur de cette longue série d'évèques que la cour de Rome maintenait dans ce pays depuis Fan 1659. Son autorité s'étendait sur tous les catholiques du royaume siamois et de la péninsule malaise. Trois miHe néophytes à peu près formaient le troupeau de ce digne pasteur.

La vue d*nn compatriote fit sur le bon prêtre une impression que je renonce i décrire. « Parlez , Monsieur , me disait-il ; oh ! de gr&ce , parlez 1 j'ai besoin d'entendre une voix française. Dans ma vie pérégrinante , j'ai souvent resté bien des années sans que l'idiome natal frappât mon oreille. Notre Avignon est-il toojours debout, avec son château sur la hauteur, ses rues étroites, ses murailles sans fossé? J'aime bien mon troupeau, Monsieur; je lui ai voué ma vie, ma science évangélique ; mais le souvenir de la patrie m'est aussi bien cher ; je puis y renoncer pour eux ; Toublier ce serait exiger trop. » Je répondis au prélat du mieux que je pus, je le fis avec un entraînement qui le toucha : connaissant bien Avignon, j'entrai dans des détails si vrais, si minutieux, qu'il en versait des larmes; puis de l'aspect des localités, étant venu aux événements politiques qui s'y rattachent , je continuai comme si j'eusse parlé encore à un auditeur informé. Ge ne fut qu'au bout de plusieurs minutes que je m'aperçus de son changement de physionomie. La surprise avait fait place à l'émotion ; M. Sozopolis m'écoutait comme si je lui eusse raconté un roman. En effet , depuis que l'ecclésiastique avait quitté la France, et son départ datait de 1787, aucune de nos révolutions contemporaines n'était arrivée jusqu'à lui. En mission dans leThibet, dans le Laos, ou dans la Cochinchine intérieure, il n'était descendu que tout récemment à Banckock : j'étais le premier compatriote qu'il voyait. Qu'on se figure un homme, un Français, ignorant jusqu'au nom de Napoléon ! Norberg crut d'abord que c'était un jeu, ou une absence d'esprit de la part du prêtre; mais sa bonhomie et sa candeur eurent bientôt désarmé nos défiances. Quoique l'évêque de Siam eût entendu vaguement parler de révolte populaire, de changements survenus en France, ces rumeurs arrivées jusqu'à lui par les récits des indigènes ne lui avaient pas paru dignes d'une créance absolue. Quand je lui racontai sommairement notre histoire depuis quarante années , nous vîmes se reproduire tour à tour sur cette figure vénérable des impressions d'étonnement, de terreur et de pitié.

A mon toar, je voalas savoir sa vie aventurense et ses courses pénibles an cœur de l'Asie orientale, cherchant au milieu du récit de la mission religieuse à constater quelques résultats d'observations purement profanes. Il fut assez franc pour nous avouer que presque toutes ses tentatives de prosélytisme avaient été infructueuses, ce Les talapoins gouvernent ces contrées, nous dit-il avec amertume; ils 7 rendent les hommes aveugles à la lumière; ils leur bouchent les oreilles pour la parole de Dieu. Leur morale relâchée et facile convient aux habitudes indolentes des naturels, et, quand on leur parle de nos saintes pratiques ils répondent que c'est là un chemin trop rude et trop pénible pour monter au del. Du reste les Siamois sont vains et fiers comme leurs prêtres : ils se regardent comme le peuple par excellence , se croient supérieurs à tous les autres dans les arts comme dans les sciences, et repoussent la prédication évangélique moins par antipathie que par orgueil national. i> Cette longue conversation avec Tévèque nous avait conduits jusqu'au soir ; et, désireux de la prolonger encore, le prélat nous força de partager un souper assez modeste, composé de volaille , de riz et de confitures chinoises.

Il était neuf heures du soir quand nous primes congé de lui : contre la coutume, la ville était encore vivante et peuplée, surtout dans les quartiers riverains. L'aspect du fleuve nous donna le mot de Ténigme : les Chinois fêtaient un anniversaire. Le long des boutiques flottantes qui bordent le Meinan , des guirlandes de lanternes en papier peint et huilé jetaient dans l'eau leurs reflets colorés et chatoyants. Les jonques de la rivière étaient illuminées dans le même style : le pourtour des bastingages, le gréement, la mAture, tout resplendissait de feux bariolés, pendant qu'à droite et à gauche des orchestres bruyants entonnaient des airs nationaux à grand renfort de gongs et de tambours. Nous regagnâmes ainsi notre cabine aux sons de la musique.

Dans les deux jours qui suivirent, nous ne quittâmes pas la jonque. Norberg, un peu souffrant , avait besoin de repos ; moi , j'étais bien aise de me recueillir pour classer ce que j'avais vu et observé. Je désirais étudier Thistoire et la géographie de la contrée siamoise; son histoire qui, sous Louis XIV, prit une couleur toute française, et sa géographie si peu connue, qu'on ne s'accorde pas même encore sur les véritables limites de cet empire.

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