CHAPITRE XXV
BAanxooK. — BiSTOiaB BT aAoaaArB» du aotavmb nu siam.
Comme une foule d'autres noms, le nom de Siam a dérouté jusqu'ici la science des étymologistes. Les Siamois s'appellent dans leur langue rhai; les Birmans les connaissent sous Iç nom de SAan, les Chinois et les Malais , sous celui de Seam>
L'ancienne capitale Sio-Thy a semble avoir nne appellation d'origine mythologique et dérivée de Sri-Ayudhxa , nom sanscrit du royaume du dieu et roi hindou Rama« si célèbre dans la légende siamoise. De là viennent sans doute les profondes altérations que ce nom de capitale subit dans diverses cartes, où on la nomme tour à tour Siam, Yuthia, Odia et Judia. La Loubère divise les Siamois en deux nations, les T'haï-Yaî et les T*haî-Noë, ou les grands et les petits; les premiers composant les SianM>is proprement dits, et connus comme tels des Européens; les autres formant un peuple plus ancien et moins bien caractérisé. Cette assertion n'a été encore ni prouvée, ni détruite : seulement on sait que le peuple de Laos s'appelle Thaï-Yaî en dialecte siamois.
L'histoire authentique de ce peuple ne remonte guère au delà de quelques siècles. En cherchant plus loin, tout ce que l'on trouve c'est qu'en Tan 638 de notre ère , et sous le règne du nommé Krek , le Bouddhisme fut importé de Ceyian dans les pays siamois. De cette période jusqu'à nos jours , soixante princes ont gouverné cet empire , et, en 1187, le trente-troisième résidait à Lakontai, ville située sur les frontières du Laos. Depuis lors, la capitale fut transférée à Sio-Thya, sur les rives du Meinan, par le trente-septième monarque qui régnait vers 1350. En 1502, la version locale fait place à la version européenne. Dès cette date, Siam se mêle aux débats indiens : un des rois hasarde une démonstration avortée contre la principauté de Malacca, et, en 1511 , des relations s'organisent entre ce comptoir portugais et les possessions siamoises de la presqu'île. Un siècle et demi se passe ensuite en révolutions intérieures ou en invasions étrangères, et ce n'est guère que vers la fin du xvii* siècle que ces annales reprennent quelque vie et quelque intérêt.
C'était alors l'époque où la propagande religieuse entretenait au loin d'intrépides et fervents évangélistes. La société des Missions françaises se trouvait à peine fondée que déjà trois ecclésiastiques, hommes de talent et de naissance, partaient pour Siam avec la pensée d'y achever l'oeuvre commencée par des moines franciscains et dominicains de Goa. Ces trois apôtres étaient Lamothe- Lambert, évêque de Beryle ; Fallu, évèque d'Héliopolis ; Cotolendi, évéque de Metellopolis. Ils s'embarquèrent tour à tour à Marseille, prirent pied en Syrie et se vouèrent aux périls d'un pèlerinage par terre au travers du continent asiatique. Leur voyage dura deux ans ; ils traversèrent les déserts arabiques , la Perse , l'Hindoustan, la presqu'île de Malacca, et arrivèrent à Siam, le premier en 1662, les autres un peu plus tard. À cette époque régnait dans ce pays le cinquantedeuxième roi, Tchaou-Naraïa, esprit novateur et intelligent, plus avancé que ses sujets, et décidé à faire l'expérience de notre civilisation européenne. Son accueil fut bienveillant pour les évéques missionnaires ; il leur donna un terrain on camp 9 dans lequel ils fondèrent le séminaire de Saint-Joseph. Des chrétiens, émigrés de la Cochinchine à la suite d'une persécution religieuse, vinrent se ranger sous leur autorité épiscopale et formèrent un noyau de communion. Mais ce premier succès ne fut rien auprès de ceux que leur réservait le hasard.
Ce fat le hasard en effet qui conduisit à la conr de Tchaou-Naraîa un aventurier, Constantin Phalcon» Grec de Céphalonie, venu jeune à Londres» puis amené dans les Indes par son protecteur ; tour à tour con^mis marchand , soldat dans la milice anglaise , armateur et subrécargue. Après une série de voyages aventureux , la tempête le jeta sur une côte en même temps que Tambassadeur de Siam à la cour de Perse. Quelques services rendus à ce dignitaire furent Toccasion de sa fortune.
Revenu avec lui à Sio-Thya , Phalcon y vécut d'abord pauvre et nourri dans le séminaire aux frais de Tévéque de Rery te. Mais « dans une audience que lui donna le roi , il fit preuve de tant de sagacité , il développa des vues si neuves et si justes sur la politique siamoise , que Tchaou-Naraîa se rattacha comme ambassadeur , ensuite comme confident intime et premier ministre. Poussé an pouvoir par les évèques français, Phalcon ne les oublia pas quand il y fut assis. Chrétien grec en naissant, il s'était fait protestant à Londres ; il devint catholique à Siam par calcul plutôt que par conviction : ambitieux et rusé » il protégea les travaux des missionnaires, obtint pour eux de Tchaou-Naraîa des privilèges et des secours, leur fit bâtir des maisons et des églises. Mais sa pensée dominante était plus politique que religieuse ; il voulait arriver des évèques français au roi de France, et se créer un titre auprès de Louis XIV par des antécédents capables de toucher ce monarque.
En effet, il fut bientôt question à Paris d'une ambassade que le roi de Siam envoyait à Sa Majesté française sans que personne eût sollicité pareille démarche. On prit d'abprd le fait pour une mystification ; mais les pères Vachet et Pascal , missionnaires , levèrent facilement les scrupules. Ils présentèrent les lettres des évèques français qui témoignaient du sérieui de l'ambassade, et du caractère des deux mandarins siamois, dépéchés comme plénipotentiaires à Louis XIY. Alors ce fut une affaire d'État pour régler le cérémonial et l'étiquette de l'audience. On conseilla au roi d'en imposer par l'éclat extérieur à des hommes inaccessibles à toute autre influence ; et Louis XIV se laissa affubler d'un habit tellement surchargé d'or et de pierreries, qu'il succombait sous le faii. On reçut les ambassadeurs à Versailles , au milieu d'une cour tout étincelante de brocart ; on les vit saluer le roi à la siamoise, en balayant la terre avec leurs bonnets pointus entourés de cercles d'or ; puis on les fit assister à un dîner de Sa Majesté, au jeu des grandes eaux, à une fête que Monsieur donna à Saint-Cloud , enfin à une magnifique partie de chasse organisée à Chantilly parle prince de Condé. Pendant les deux mois d'une vie agitée, que ces pauvres mandarins passèrent en France, on les mit de tous les plaisirs, de toutes les cérémonies, de toutes les solennités. Ils repartirent émerveillés, mais à demi morts.
Louis XIV ne voulait pas être longtemps en reste avec le roi de Siam. Le 26 septembre 1687 , une ambassade française parut dans le fleuve du Meinan. Elle se composait du chevalier de Chaumont , de Cerberet et de La Loubère, chefs de la députation, de cinq missionnaires et de quatorze jésuites. Dans le nombre était
le père Tachard qni, soas le titre de mathématicien, cachait des iDstractions secrètea , plus étendues que les pouvoirs de Fambassadeur. C'était Thomme de madame de Maintenon et du père La Chaise , chargé par eui d'amener le souverain siamois à une éclatante conversion.
En effet, dès les premières audiences , les ambassadeurs de Louis XIV insistèrent sur le désir que nourrissait ce monarque de voir le puissant roi de Siam gagné an christianisme. Plusieurs notes furent échangées à ce sujet : Tchaou-Naraïa y répondit ; fl ne dédaigna même pas de se faire controversiste , et dans une pièce officielle, rédigée sans doute par Phalcon , il disait : « Un changement subit peut entraîner une révolution ; et je n'abandonnerais pas impunément une religion reçue et suivie sans discontinuation dans mon royaume depuis 2229 ans. Au reste, je suis surpris de la vivacité avec laquelle votre monarque soutient la cause du ciel ; il semble que Dieu lui-même n*y prend aucun intérêt et qu'il a laissé à notre discrétion le culte qu'on lui doit ; car enfin ce vrai Dieu qui a créé le ciel et la terre et tout ce qui respire et existe, qui a constitué l'essence des êtres et leur a inculqué des inclinations différentes , ne pouvait-il pas, en donnant aux hommes des armes et des corps semblables, leur inspirer les mêmes sentiments sur la religion qu'il fallait suivre, et leur indiquer sans obscurité le culte qui lui était le plus agréable ? Puisqu'il ne l'a pas fait, on doit en conclure qu'il ne Ta pas voulu, n est donc naturel de croire que le vrai Dieu prend autant de plaisir à se voir honoré par différents cultes qu'à être glorifié par une prodigieuse quantité de créatures qui , toutes , le louent à leur manière. »
Les arguments ne manquèrent pas au père Tachard pour combattre la thèse royale , mais ces controverses théologiques n'aboutirent qu'à un cercle vicieux d'instances et de refus. Les négociations politiques furent plus fructueuses ; on obtint que des garnisons françaises occuperaient Banckock et Merguy, les deux boulevards des provinces siamoises. Dans tout ceci , Constantin Phalcon agissait en diplomate habile et conséquent. Son seul appui dans le royaume était le roi ; Tchaou-Naraïa défendait son favori contre les haines de ses courtisans et les murmures de son peuple. Or, une abjuration perdait à la fois et le monarque et le favori ; fl y fut contraire. Il conseilla le traité d'alliance, et l'admission d'auxiliaires français , parce qu'en cas de disgrâce ou de révolte , il trouvait là une force pour s'appuyer et un abri pour sauver sa tête.
Le commandant des troupes débarquées, de Farges, reçut donc parmi ses instructions secrètes , l'ordre de s'aboucher avec Phalcon dans les circonstances essentielles. Une garde de vingt-quatre Français fut affectée au premier ministre; d'autres officiers compatriotes furent enrégimentés dans les bataillons siamois ; enfin , le chef d'escadre Forbin , observateur clairvoyant et soupçonneux , se résigna à prendre le titre d'amiral et généralissime des armées du roi de Siam. Au travers du faste d'emprunt qu'on avait étalé devant l'ambassade, Forbin avait deviné la misère du pays. Aussi n'éprouva-t-il qu'un médiocre désappointement quand, peu de jours après , admise l'audience du roi, il le trouva assis sur une
natte d'osier , obligé de tirer on morceau de bougie de sa poche pour éclairer la salle du conseil. On donna au généralissime trente-«ix esclaves et deux éléphants, une petite maison misérablement meublée , avec douze assiettes , deux coupes d'argent, quatre douzaines de serviettes et deux bougies de cire jaune par jour. « Ce n'était rien que ces mesquineries, ajoute le marin dans ses mémoires , mais ce qui était intolérable , c'était la manière dont Tchaou-Naraia traitait ses mandarins. A ceux qui ne parlaient pas assez il faisait fendre la bouche jusqu'aux oreilles ; il la faisait coudre à ceux qui parlaient trop ; pour un geste maladroit c'était un bras que Ton coupait , une jambe pour un faux pas. Sans Phalcon , je n'aurais pas duré vingt-quatre heures dans celte gueuse de cour, d Forbin resta donc y et le chevalier de Chaumont repartit vers la fin de 1668 avec trois ambassadeurs siamois , porteurs de présents pour le roi de France, lis étaient chargés de demander en retour quelques ingénieurs et un renfort de troupes.
Phalcon régnait toujours; il venait de réprimer, avec bonheur et bravoure , une révolte d'émigrés macassars qui avait mis en danger la capitale siamoise ; il se croyait affermi plus que jamais dans son poste suprême , quand un orage fondit sur lui. Le ministre parvenu avait voulu marcher trop vite en réformes : il avait ouvertement protégé les prêtres catholiques contre les talapoins ; il avait livré la conversion du royaume au zèle des missionnaires jésuites ; il avait fondé des chaires, bâti des églises, créé des collèges chrétiens aux dépens des pagodes et des institutions bouddhiques. Tant de titres à la haine du sacerdoce indigène ne pouvaient pas s'accumuler impunément : le peuple, sourdement travaillé, cherchait un drapeau de révolte; les courtisans ne s'inclinaient devant le favori actuel qu'avec la pensée de le trahir. Phalcon s'aveugla ; il se crut plus fort que toutes les intrigues. Le roi , malade alors , n'avait point de successeur , et les chances de l'héritage souverain se partageaient entre deux favoris , Monpit et Pitrarcha. Phalcon venait de se déclarer pour le premier, quand Pitrarcha fit assassiner son compétiteur , et arrêta de sa main le premier ministre au moment où il se rendait chez le roi moribond. Vainement de Farges voulut-il accourir de Banckock au secours de Phalcon ; effrayé par le rapport des missionnaires , il resta à mi-chemin de Sio-Thya , et la révolution se consomma. Une espèce de capitulation , signée avec le chef des forces françaises , stipula que le royaume de Siam serait évacué par les garnisons de Banckock et de Merguy. Les missionnaires furent insultés dans la. capitale du royaume, et les évéques eurent de la peine à sauver leurs têtes du mouvement réactionnaire.
Quant à Phalcon , après d'incroyables tortures, il fut conduit dans une forêt et décapité sans appareil. Sa fenune , qui avait excité la passion du fils du nouveau roi, fut d'abord violentée pour ses refus; ensuite vendue comme esclave, elle fut plus tranquille sans être plus heureuse. La veuve de Phalcon servit dans les cuisines du roi , et mourut femme de charge du palais. Dans les premières heures de représailles qui suivirent le départ des troupes françaises, le sort des chrétiens de Siam fut affreux. Le séminaire fut pillé, les jeunes filles furent livrées à la bruta-
Ifté da soldat , plusieurs prêtres subirent rhorrible supplice de la cangue. M. de Lamothe-Lambert resta pendant un jour entier à la merci de la populace , qui lui arracha un à un les poils de la barbe, le traîna dans la ville et le livra demi-mort à des geôliers. Une religieuse» venue de Manille, fut promenée dans les rues avec un crucifix attaché sous les pieds pour qu*il fût dit qu'elle avait foulé son Dieu. Enfin ces persécutions s'amortirent; elles avaient cessé quand le père Tachard reparut à Banckock en 1690 avec les deux mandarins qu'il ramenait de France comme des messagers de paix. De nouveaux pourparlers eurent lieu , à la suite desquels l'évéque , tiré de prison , fut remis à la tête du séminaire restauré.
L'usurpateur Pitrarcha régna jusqu'en 1700 , époque à laquelle son fils prit sa place. Sa dynastie , qui se contina jusqu'en 1767 , eut peu à démêler avec les puissances européennes ; mais en revanche ses voisins lui causaient de terribles alarmes. Une guerre civile déchirait le royaume quand , vers 1759 , l'aventurier Alompra , le vainqueur des Pegouans et le restaurateur de la couronne birmane , rêva la conquête des provinces siamoises. Il marcha d'abord sur Hartaban , occupa ensuite Merguy et Tanasserim, puis poussa vers Sio-Thya en 1760, ravageant, pillant, massacrant tout sur sa route* Il se trouvait à trois journées de la capitale, quand une maladie mortelle le surprit et limita cette première invasion à quelques assauts infructueux.
Sous le successeur d' Alompra , les Birmans restèrent tranquilles ; mais son second fils, Shembuan, tourna de nouveau ses vues vers les pays siamois. Il reprit Merguy en 1765 , et , peu de temps après , Tanasserim , puis il marcha contre l'armée siamoise , la tailla en pièces , ravagea la contrée du Meinan , promena le fer et le feu dans la contrée , et vint enfin camper devant Sio-Thya au mois d'avril 1767. Cette ville fut enlevée d'assaut, pillée , brûlée , dévastée à tel point qu'il fut impossible depuis de voir dans ces ruines la capitale de la contrée. Ses temples étaient au ras du sol , ses talapoins massacrés , son roi fusillé , ses princes déportés , ses grands dignitaires chargés de fers , sa population anéantie. Quand les Birmans se retirèrent, ils ne prirent pas même la peine de constater leur droit de propriété sur ces décombres.
Après leur départ , une réaction eut lieu , un prince chinois en profita pour s'emparer du trêne et se faire proclamer sous le nom de Phia-Tak. Banckock devint la capitale du nouvel État. Phia-Tak passe pour avoir été , dans ses débuts, un prince de sens et de courage; il reconstitua le royaume démembré, ramena à l'obéissance les provinces de Pi-sa-lack et de Ligor ; mais , dans les dernières années de son règne , ce souverain eut de tels accès de capricieuse tyrannie et de cruelle superstition, que le bruit courut qu'il était devenu fou. Cette donnée fut exploitée par un général, grand dignitaire du royaume, nommé Cha-kri , qui souleva Tarmée, attaqua le roi dans Banckock, le vainquit, le fit mettre à mort, et ceignit la couronne. Il la conserva jusqu'en 1809 , au milieu d'hostilités sans cesse renaissantes de la part de la Birmanie. Son successeur, qui régna jusqu'en iSâk , défendit aussi ses États avec succès contre les agressions d'ambitieux voisins. Un
complot de talaponn motif a ren ce temps rarrestatioD de sept cents d'entre eax. Toutefois le prince borna le chAUment à cet acte d^aotorité ; les prindpaox coapables forent senb dépooillés de leurs habits sacerdotaox, et condamnés à coaper de llieite poor les éléphants blancs. Mort le 20 juillet 1821, ce roi a laissé le trône à son fils illégitime, dont l'ayénement n'a pas rencontré d'obstades sérieux, et qui gouyeme en paix , à Ilieure actueOe, les provinces siamoises.
Au milieu de ces diverses révolutions politiques , le royaume de Siam n'a eo à aucune époque des délimitations bien 6ies et bien constatées. Les notions les plus récentes l'enclaveraient entre les provinces chinoises dTu-Nan et d'An-Nan au nord et à l'est , la mer de Chine et la péninsule indépendante au sud , en6n le détroit de Malacca et les nouvelles possessions anglaises dans la Birmanie à l'ouest. Ce royaume se compose de quatre parties distinctes : la contrée siamoise proprement dite, une portion du royaume de Laos, une portion du Kambodje et les États malais tributaires. La surface totale de ces diverses provinces est d'environ 190,000 milles carrés. A part quelques riches terrains d'alluvion, le territoire siamois est montagneux et accidenté. De hautes chaînes, qui s'étendent vers le nord, projettent leurs rameaux secondaires dans la direction du sud. C'est au milieu d'encaissements pareils que coulent les ti'ois grands fleuves du pays , le Meinan , le Satuen et la rivière de Kambodje.
Le Meinan , comme le Gange et le Nil , se révèle aux contrées qu'il traverse par des crues fécondes et périodiques ; mystérieux comme ces fleuves, fl cache encore ses sources, objet de versions fabuleuses parmi les naturels de ces contrées. Ce n'est guère qu'aux environs de Sio-Thya, Fancienne capitale, que le Meinan commence à devenir navigable; maïs de ce point jusqu'à l'Océan, il est sûr et profond même dans les plus basses eaux. L'inondation a lieu en septembre ; en décembre les eaux se retirent. Dans cet intervalle , la campagne est couverte de bateaux qui vont à la récolte du riz. Les maisons , élevées sur pilotis , sont à l'abri du débordement, qui monte jusqu'à une hauteur de dix-huit pieds.
Les plaines du royaume de Siam proprement dit ont toutes une couche du limon que dépose le fleuve , limon qui donne à la végétation une activité et une sève prodigieuses; mais en revanche les montagnes sont arides et stériles. De Sio-Thya à Banckock, les rives du Meinan sont peuplées; au-dessous ce sont des déserts envahis par des légions de singes et infestés de moustiques. D'après La Loubère, l'hiver proprement dit ne dure que deux mois à Siam , décembre et janvier, qui sont les premiers de l'année siamoise ; les trois mois qui suivent sont leur petit été , et leur grand été comprend les sept autres. La saison la plus rigoureuse équivaut d'ailleurs à un été de France.
Des bois précieux abondent dans les forêts de Siam ; l'arbre faang donne un bois de teinture rouge ; l'écorce du ionki sert à faire du papier. Le riz qui s'y cultive est de trois sortes comme à Sumatra, le riz des plaines, le riz de montagne et le riz sauvage. Le froment vient à souhait dans les terres non inondées.
Toutes les espèces animales de la presqu'île indo-chinoise se retrouvent dans le
royaume de Siam. Les éléphants y sont célèbres par leur beauté et leur intelln gence. Les cheyaux y sont mauvais et le bétail en petit nombre. Les sangliers et les singes abondent. Le nocio , oiseau coureur qu'on y rencontre, est plus grand que rautmche. Des reptiles venimeux pullulent sur le sol , et, dans les temps de pluie et d'orages 9 ils envahissent les habitations. Des mouches phosphoriques couvrent les arbres qui bordent le Meinan , animaux singuliers qui ont la propriété de cadier ou de renvoyer leur lumière avec une intermittence remarquable. Les eaux du fleuve recèlent d*énormes crocodiles atteignant quelquefois jusqu'à quarante pieds de longueur. Tous les voyageurs qui ont visité la contrée parlent avec admiration de charmants oiseaux aux aigrettes rouges et blanches, sans que jusqu'id aucun d*eux ait pu en préciser le genre. On sait peu de chose également des richesses minérales de la contrée : Tétain, le cuivre, Tantimoine et le plomb sont les métaux les plus communs ; parmi les pierres , on a remarqué de beaux marbres, des aimants, des agates et des saphirs.
La topographie de Siam n*est pas moins obscure que sa géographie. Le littoral exploré récemment par M. Crawfurd offre seul quelques points bien relevés. La contrée siamoise proprement dite, ou la vallée du Meinan , de Pe-Chai jusqu'à la mer, compte plusieurs villes importantes. En tête est Banckock {Fon des Siamois) située sur les deux rives du fleuve, mais principalement sur la gauche où réside le roi. Sa population, diflicile à préciser, s'élève, d'après les naturels, à 150>000 âmes; M* Crawfurd l'estime à 50,000, et des géographes modernes l'ont portée à 90,000. Ensuite vient l'ancienne capitale Sio-Thya, cité splendide et populeuse du temps de Tchaou-Narafa , aujourd'hui réduite à un rôle secondaire et insignifiant. S'il faut en croire les anciens voyageurs, rien n'égalait la magniflcence de Sio-Thya aux jours de sa prospérité. Le père Gervaise et Kœmpfer, contredits pourtant par La Loubère, nous ont laissé la description de ses temples bouddhiques dont le nombre n'allait pas , suivant les premiers , à moins de deux cents. Ces monuments se distinguaient par leurs faces et leurs toits superposés , leurs frontispices et leurs idoles d'or, leurs pyramides aiguës doublées de câlin , étain blanc aux éblouissants reflets. Aujourd'hui toutes ces merveilles n'existent plus : l'invasion birmane a passé comme un ouragan sur le sol siamois ; elle en a déraciné ces vieux édiBces. Malgré cette décadence bien prouvée, des géographes ont persisté jusqu'au commencement de ce siècle à maintenir Sio-Thya dans sa splendeur ancienne et à copier La Croix qui, en 1780, lui donnait 600,000 habitants.
Après ces deux villes, la vallée du Meinan compte encore Pi-sa-lack, située sur le fleuve; Louvo , résidence royale des anciens rois de Siam, située à mi-chemin entre Sio-Thya et Banckock; puis plus loin, Pra-bat, qui est moins une ville qu'un lieu de pèlerinage , où se fait voir , comme sur le pic d'Adam à Ceylan , l'empreinte du pied de Bouddha ; Chantibon , excellent port assis sur le golfe et presque entièrement peuplé de marchands chinois ; Koupengbet , Tchaînat et Pak-nam, première station sur le Meinan quand on arrive du large.
Le pays de Laos, où Ton parle le siamois, parait être divisé entre le roi de Siam, l'empereur de la Chine et celui de la Birmanie. Il se compose d'une foule de petits États, tributaires de Tune des trois puissances.
Dans le Kambodje, Siam ne possède que la belle province de Batabang ; le reste appartient à la Cochinchine qui y conserve un roi nominal sous la surveillance d'un mandarin et d'une garnison. Quant aux États Malais ressortissant de l'autorité siamoise , ce sont les royaumes de Ugor , de Quedah , de Patani , de Bondelon , de Kalantan et de Tringanou. A part celui de Quedah, ces disMcts sont plutôt des fiefs indépendants quoique tributaires, que des enclaves directes. L'Ile de Junk-Ceyion, située dans le golfe du Bengale, en est comme l'appendice. Autrefois florissante , elle a été ruinée par une descente des Birmans , et ce n'est plus qu'un point de minime importance.
Différentes races d'hommes habitent ce territoire morcelé. On y compte des Siamois, des Kambodjiens , des Malais, des Laosiens, des Kariangs, des Lawas; ces deux derniers, peuples nomades qui émigrent tour à tour de la Birmanie dans les États siamois et des États siamois dans la Birmanie ; des Kas , tribus montagnardes et Bères, campées entre le Laos et le Rambodje ; des Changs, nation industrieuse qui occupe des plateaux élevés à l'est du golfe de Siam, et des Chamàngs , race sauvage et brute à l'égal du Nègre , errante dans les hautes régions de la presqu'île malaise, sans compter une foule d'étrangers, tels que les Chinois, les Mahométans, les Hindous, les Pegouans et les Portugais.
Le Siamois proprement dit a les caractères physiques de la race mongole. Sa figure est large et proéminente aux pommettes des joues ; elle approche plus du losange que de l'ovale. Ses yeux petits et ternes fuient en s' élevant vers les tempes ; leur pupille est noire, mais le reste est entièrement jaune au lieu d'être blanc. Les Siamois ont une bouche fort grande, enlaidie encore par des lèvres épaisses et pâles. Ils se noircissent les dents et les couvrent en partie de lames d'or. Leur teint est olivâtre mêlé de rouge. L'ensemble de leur physionomie est triste et sombre ; leur port est mou , nonchalant. Du reste, les idées des Siamois en matière de beauté ne ressemblent en rien aux nôtres. I^s plus jolies femmes d'Europe ne produisent aucune impression sur eux. Dans l'ambassade de 1687, La Loubère montra à la cour de Siam les portraits des dames les plus célèbres et les plus belles de la cour de Louis XIV, et il raconte que ces figures n'y excitèrent aucun sentiment d'admiration.
Les mœurs des Siamois sont douces ; la femme n'y vit pas murée conune en d'autres contrées de l'Asie. Les épouses du roi lui-même se promènent sans voile dans de larges bateaux qui descendent ou remontent le Meinan. La polygamie n'est guère pratiquée que par les riches, et toujours en proportion de leur fortune. Le roi actuel a trois cents femmes, et son Prah-klang quarante. Le mariage est à Siam un lien purement civil : les talapoins n'y interviennent que pour offrir et vendre leurs prières. Une fiancée est mise à prix comme ui^ marchandise ; elle appartient à l'honune qui l'achète. Le divorce , très-conuuun
parmi les naturels, s'obtient sans difflculté ; il suffit pour cela du consentement des parties , qui rentrent chacune dans la jouissance des biens qu'elles ont afférés à la communauté.
Le code pénal de Siam offre beaucoup d'analogie avec celui de l'empire chinois, surtout dans sa large et indistincte application de la bastonnade à tous les délits. Ainsi les petits larcins sont punis de trente coups; les vols plus graves de soixante, quatre-vingts, cent coups, et d'un emprisonnement proportionnel, le tout suivant l'importance du cas. L'incendie est expié par la perte du poignet, le meurtre par la décapitation; on livre aux éléphants ou aux tigres le criminel de haute trahison. Le sacrilège, s*il faut en croire des auteurs anciens, était jadis l'objet d*un supplice horrible. On fixait la tète du patient à peu de distance d'un amas de charbon, puis, à un signal donné , deux soufflets de forge allumaient ce combustible , qui rongeait à petit feu la tête de la victime. La peine affreuse du pal semble aussi avoir été en usage dans le royaume. Elle est tombée en désuétude.
Ce qui domine tout dans les pays siamois, ce qui est au-dessus de tout examen et de tout contrôle, c'est la royauté. On cite des pays sur ce globe où, dans une intention de respect envers la Divinité, il est défendu d'articuler son nom; cet usage existe h Siam pour le chef de l'État. Son nom reste ignoré de la foule ; quelques intimes le savent seuls et gardent un religieux secret. La nation ne connaît son maître que par ses désignations attributives : le seigneur de nos têtes; le propriétaire de tout; le grandit infini^ F infaillible seigneur. Tout est sacré en lui. Ce respect n'est pas seulement le résultat de l'autorité terrestre du monarque; il prend sa source dans le préjugé religieux. Le corps du roi, suivant la croyance populaire, loge l'Ame la plus avancée vers l'état de béatitude, et prouve les mérites d'une vie antérieure. Aussi une ligne de démarcation inunense sépare-t-elle le souverain des plus hauts officiers de sa cour.
A peu d'exceptions près , il n'existe pas de rang héréditaire à Siam : le royal absolutisme y promène le niveau sur toutes les petites inégalités politiques. Le peuple est à la merci du gouvernement ; il lui doit ses services , soit comme ouvrier, soit comme soldat, quand celui-ci les réclame. La conscription militaire n'admet d'exceptions que pour les talapoins , les étrangers et les fonctionnaires. Tous les autres Siamois sont assujettis à l'enrôlement, ils doivent rester sous les drapeaux pendant quatre mois de l'année, à moins qu'ils ne se rachètent de cette conscription par une somme d'argent ou par une taxe en nature. La population ainsi enrôlée est divisée en deux parts : l'une dite de la main droite , l'autre de la main gauche ; les fractionnements de ces deux grands corps sont par portions décimales de 1,000, de 100 et de 10, avec des chefs pour chacune de ces subdivisions.
De temps immémorial, les deux principaux officiers d'État à Siam étaient le Kala-hom et le Chak-ri. Le Kala-hom, chef militaire et civil de la main droite, présidait aussi à la justice ; le Chak-ri, chef civil et militaire de la main gauche, cumulait ces fonctions avec celles de ministre des finances, du commerce et des
relations extérienres : il était inTesti, en outre, de la surintendance générale des provinces du S. E. Sons le Kala-hom figuraient deux grands officiers, le Yomarat , premier magistrat, et le Tar-ma , gouverneur de la capitale et grand maréchal du palais. Sous le Chak-ri, on comptait le Phoulat-4iesse« administrateur fiscal, et le Prah-klang, chargé des négociations diplomatiques. C*est à ce dernier que s'adressaient les ambassadeurs ; c'est lui dont les voyageurs des siècles précédents ont défiguré le nom en celui de Barealon. Telle était l'ancienne constitution du royaume de Siam ; mais le roi actuel a, d*après M. Crawfurd, reconstitué la hiérarchie de sa cour. Quatre nouveaux grands officiers, nommés surintendants d)i palais, et dotés du haut titre de Krotn , dominent maintenant cette série de fonctionnaires et résument en eux les attributs exécutifs de la royauté.
Les revenus du gouvernement siamois consistent en des taxes sur les spiritueux, sur le jeu, sur la pèche; des droits de douane , le monopole de certaines denrées, une capitation sur les Chinois, des tributs imposés aux étrangers, des corvées et des contributions foncières complètent cette organisation fiscale. Le roi de Siam est souvent monopoleur, d'autres fois il est simple commerçant ; sans garder le privilège exclusif d*un article, il se réserve une portion des bénéfices réalisés par la vente. L'étain, Tivoire, le cardamome, le bois d'aigle, les nids d'hirondelles salanganes , les œufs de tortue , ressortissent du monopole royal , tandis que le sucre et le poivre sont livrés au conunerce, moyennant quelques servitudes douanières. Le gouvernement envoie en outre à Java, en Chine, au Bengale même, des jonques chargées de denrées siamoises qui lui appartiennent. Ces armements entrent et sortent francs de toute redevance ; mais les transports du commerce et les navires étrangers venant, soit du littoral de l'Asie, soit de l'archipel malais, sont passibles d'un droit de tonnage exorbitant, et d'un tarif sur les marchandises exportées. Quant aux importations, les Européens seuls sont ^sujettis à une taxe ad valorem sur le montant des factures d'entrée.
A Taide de ces diverses ressources, le gouvernement siamois parvient à se faire un revenu annuel de 16 à 17 millions ; ses dépenses s'élèvent à peu près à la même somme, et il est rare que le trésor royal contienne des épargnes. Une armée de 30,000 soldats à tenir constamment sur pied n'est pas la moindre charge du royaume. C'est pourtant quelque chose de bien misérable et de bien impuissant que ces troupes mal armées, mal équipées, et n'ayant pas, pour suppléer à la discipline et à la tactique, ce courage instinctif qui caractérise les races birmanes. Les cadres siamois se composent presque tous d'infanterie ; le royaume de Laos fournit seul un nombre insignifiant de cavaliers. Le drapeau de ces corps est aux armes de Siam, qui sont un éléphant blanc sur un champ rouge. On cite dans la contrée vingt places fortes, si l'on peut appeler de ce nom des villes entourées d'un mur sans fossé. Banckock elle-même n'a que des remparts dégarnis, les canons restant sous des hangars abrités, afin , disent les ingénieurs du pays , qu'ils ne se gâtent pas ; aussi, pour rassurer le roi contre toute surprise, les navires européens sont-ils obligés de déposer leur artillerie à terre avant de remonter le Meinan.
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Le royaume de Siam trafique avec la Malaisie, THindoiistan et la presqu'île ; mais ses principaux échanges ont lieu avec la Chine » et surtout a?ec Canton . Emuy, Limpo, Siang-Hai, et avec les insulaires de Hai-Nam. Ce commerce se fait au moyen de jonques montées par des Chinois qui apportent à Banckock de la poterie , de la porcelaine, du vif-argent , du thé , des vermicelles , des fruits secs , des soies écrues, des satins et d'autres étoffes manufacturées, des nankins, des souliers, des éventails, des ombrelles, du papier à écrire, du papier pour les sacrifices, des baguettes d'encens, et autres articles de moindre importance. Les cargaisons de retour consistent en poivre blanc , sucre , étain , cardamome , bois d'aigle et de sapan, quinquina, coton, ivoire, noix d*arek, poisson salé, cuirs de bœuf, d'éléphant, de rhinocéros, de tigre, de léopard, etc., peaux de serpent, cornes de bu£Qe, nids de salanganes, bois de sandal, peaux de raie appréteeSj etc., etc.
Le commerce de Siam paraît avoir pris un grand développement sous le prince actuel. Du temps de La Lojubère , c'est à peine si deux ou trois jonques chinoises venaient annuellement mouiller dans le Meinan ; aujourd'hui il faut compter au moins deux cents transports servant à ce cabotage. La population chinoise, qu'on estimait à 4,000 âmes vers la fin du xvii* siècle, doit aller aujourd'hui à 200,000 individus , c'est-à-dire au douzième à peu près de la population siamoise. D'après les calculs de M. Crawfurd^ le plus exact et le plus récent explorateur de la contrée, le commerce de Siam avec la Chine peut être évalué à 24,562 tonneaux qui, à raison de vingt bras pour chaque cent, donnent un chiffre de 4,912 marins. Le cabotage avec la Cochinchine , à raison de seize hommes par cent tonneaux, détermine un personnel de 4,500 marins ; en tout 9,412. Si à ce nombre on ajoute celui des matelots qui naviguent sur des bâtiments chinois, on obtient un total de llt518 marins qui forment le pivot du mouvement conmiercial du royaume.