‹ Voyage autour du mondeChapitre 48 sur 98 · COCHINCHINE. — POULO-CONDOR. - SAIGONG · texte numérisé non relu

COCHINCHINE. — POULO-CONDOR. - SAIGONG

Chine. La jonqae passa presque en vue des tlots ou plutôt des écueils qu*on nonune les Frères, et laissa tomber Fancre le lendemain dans la baie de Poulo- Condor, dont Taspect est triste, mais imposant. Un amphithéâtre de rochers à pic la termine au sud et à Touest : mais le nord et l'est offrent des abris nombreux derrière six îlots de grandeurs différentes. Là, sur une rive sablonneuse, se voient encore les ruines d*une factorerie anglaise. Ce sont des fondations de fort , des débris de poteries et des douelles à demi pourries. Déjà pourtant cent trente années ont passé sur le désastreux événement. Ce même noyau de colons , que la révolte d'une garnison de Makassars chassa de Poulo-Condor , alla fonder sur le littoral de Bornéo le comptoir de Banjermassin , et y fut massacré en grande partie par les naturels des Célëbes , à la solde des Anglais. Un essai de colonisation, tenté par les Français, n'eut pas un résultat meilleur. Aujourd'hui Tile n'est peuplée que de Cochinchinois.

Le groupe connu sous le nom de Poulo-Condor se compose de douze ties de diverses grandeurs. Onze d'entre elles sont plutôt des écueils ; une seule mérite d'être remarquée , longue de douze milles et large de quatre. Le nom de Condor signifie en malais calebasse , et il est singulier de trouver aux portes du Kambodje et de la Cochinchine une île d'appellation malaise. Sans doute , en des temps anciens , c'était là un repaire de pirates , une station d'où les pros du grand archipel rançonnaient le littoral indo-chinois. L'aspect général du groupe a quelque chose de rude et de sauvage. Le terrain , coupé presque partout en précipice, s'élève brusquement à une hauteur de quinze cents pieds ; il est nu dans tous les endroits contre lesquels sévit Tune ou l'autre mousson ; mais partout ailleurs il se pare d'une végétation riche et vigoureuse.

Notre station dans la baie de Poulo-Condor dura quelques heures à peine, au bout desquelles la jonque s'*ébranla de nouveau pour doubler le cap Saint -Jacques. A sa pointe une barque nous accosta , portant un mandarin , petit vieillard aux manières gracieuses et polies. Il venait reconnaître le navire et lui signer un passe-port pour qu'il fût admis dans la rade de Kandyu. Kandyu est le port de mer de Saigong, capitale du Kambodje cochinchinois ou Cochinchine méridionale. Sa position seule donne quelque importance à ce village, où réside un mandarin supérieur. Malgré la misère du lieu, il nous fut possible de distinguer, au premier aspect, un pays plus civilisé que le royaume de Siam. Les employés du gouverne ment étaient tous vêtus de longues robes de soie, unies ou mouchetées, avec des coiffures qui affectaient déjà la forme chinoise. Ils étaient gais, causeurs, honnêtes, spirituels. Quand nous descendîmes à terre, on n'eut pas l'air, conuneà Banckock, de nous regarder comme des animaux curieux. Ce fut au contraire, de la part des naturels, un assaut de prévenances à notre égard. Ils se disputaient à qui nous servirait de guide.

Kandyu est un point si insignifiant qu'un coup d'œil suflBt pour le voir tout entier. Il est bâti sur une anse au confluent de la rivière de Saigong. Deux mille habitants, pécheurs pour la plupart, habitent cette bourgade. Je n*am'ais eu qu'à

glaner dans ce petit village du Kambodje, sans les souvenirs qa*f avait laissés l'infractuense-mais piquante ambassade de H. Crawfiird. Le plénipotentiaire du gouverneur général du Bengale, le représentant de la puissance britannique, fut éconduit avec tant de grâce, refusé après tant de cérémonies et de fêtes, qa'fl fut impossible de s'en formaliser.

A Saigong, par exemple, où l'ambassadeur avait cru devoir relécher pour y voir le gouverneur de la Gochinchine méridionale, Tun des plus intluaits dignitaires de l'empire ; à Saigong, tout fut mis en œuvre pour amuser les loisirs des envoyés anglais. A peine le gouverneur eut-il reçu l'avis de leur arrivée à Kandyu« qu'il leur envoya deux barques de quarante rameurs^ vêtus d'uniformes rouges à manches jaunes, et la tête couverte de casques ornés de plumes. Aux approches de Saigong, ils trouvèrent sur la route cinq éléphants qui devaient les conduire au palais. Là le gouverneur les reçut en audience. C'était un eunuque, cassé, impotent, mais vieilli dans la pratique des affaires. Après bien des pourparlers préliminaires à l'aide de mandarins, il en vint à accorder que la lettre dont l'envoyé était porteur venait du gouverneur général de l'Inde. Quand cette concession fut faite, il commenta la démarche diplomatique sous tous ses aspects, et résuma ce long travail par une apostrophe à M. Crawfurd. a Comment, dit-il, le gouverneur général a-t-il pu adresser une lettre à l'empereur de Cochinchine? Les rois seuls écrivent aux rois, d II ne sortit plus de là ; il persista à trouver que c'était une hardiesse inouTe. Cependant, à force d'instances, il se relAcha de ses rigueurs et se prêta à ce qu'une copie de la lettre du gouverneur général , bien et dament légalisée, fût envoyée ouverte à Hué, capitale de l'empire. Gomme il apprit en même temps que l'objet principal de la négociation était d'une nature commerciale, il insinua que ce n'était pas la peine de venir de si loin pour si peu, que l'empereur protégeait tous les commerces, et que les navires de toutes les nations pouvaient aborder librement dans les ports de la Cochinchine. Au milieu de ces entraves cérémonieuses et de ces désespérantes formalités, les mandarins et le gouverneur accablaient l'ambassade d'égards et de politesses, inventaient des fêtes pour elle, et en initiaient eux-mêmes les membres aux mœurs, aux usages, aux lois de la contrée. Le gouverneur reçut M. Crawfurd en audience solennelle ; puis il voulut, bon gré mal gré, le faire assister au combat d'un tigre contre un éléphant.

Saigong, capitale du Kambodje cochinchinois , se compose de deux villes bien distinctes, situées à trois milles l'une de l'autre sur la Dounaï. La ville nouvelle, Pingeh , qui comprend la forteresse et le palais du gouverneur, gtt sur le bras occidental du fleuve, et l'ancienne Saigong sur le bras oriental moins large et moins profond. C'est dans ce dernier endroit que logent les négociants chinois» quoique les plus fortes jonques soient obligées d'aller mouiller devant Pingeh. La citadelle de Pingeh a la forme d'un parallélogramme dont le plus grand côté peut avoir trois quarts de mille de longueur. Commencé sous la direction d'ingénieurs européens, cet immense ouvrage a un glacis, une esplanade, un fossé d'une

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énorme dimeDsion» des remparts et des bastions réguliers. Il est pourtant dégarni de canons, quoique les arsenaux en contiennent plusieurs centaines.

La population de ces deux villes, qui semblent se balancer Vune Tautre, est enccM^e hypothétique. M. White la porte à 180,000 habitants ; d'autres réduisent ce nombre à 100,000; M. Crawfurd, le dernier visiteur, s'abstient de Tapprécier. Au milieu de la ville est un palais bâti pour le roi, qui en fit sa résidence à l'époque des dernières révolutions cochinchinoises. Le principal bazar est une rue spacieuse et vaste où les marchandises étrangères et les denrées du pays sont exposées pour la vente ; les principaux articles consistent en soies manufacturées, en thé de qualité inférieure, en volaille, cochons, etc. L'absence des produits européens indique assez combien sont rares et bornées les relations du Bengale et de l'Angleterre avec les pays cochinchinois. Quelques bouteilles, un petit nombre de pièces de drap, sont tout ce qu'on y voit en ce genre.

Les maisons de Saigong, pour la plupart construites en bois, sont revêtues d'un chaume de feuilles de palmier et de paille de riz : quelques-unes ^ont bâties en briques et recouvertes en tuiles ; elles n'ont qu'un étage. Les logements des Chinois se distinguent des autres par leur propreté, par l'élégance et le bon ordre jui y régnent. On compte à Saigong 4,000 individus d'origine chinoise, mais établis dans cette ville depuis plusieurs siècles ; hospitaliers , prévenants , doués d'intelligence et d'activité, ces émigrés ont été les instruments les plus actifs de la civilisation cochinchinoise.

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