CHAPITRE XXVll
QOOH»GB»I. — TOURAHI. — HUÉ.
Nous avions fait à Kandyu une ample provision de fruits délicieux qui abondent dans le pays. En échange de quelques piastres Norberg venait d'obtenir plusieurs corbeilles d'oranges, de bananes, de pommes, et d'énormes paniers remplis de poissons de toutes les espèces. Pourvus et rafraîchis nous remîmes à la voile le jour même : la brise était vigoureuse et bonne ; elle nous emporta. Nous longeâmes à quelque distance la c6te montagneuse qui courait du N. E. au S. 0. ; nous franchîmes le chenal entre l'Ile de Cow et l'écueil de Brito, qui porte le nom du navigateur portugais qui s'y perdit ; et nous doublâmes enfin le cap Pandaran, tourmenté, comme le cap de Bonne-Espérance, par le flot qui tourne et gronde autour de lui. Ce cap forme en effet comme un coude dans la mer de Chine : une fois dépassé, notre route changea brusquement; nous laissâmes porter au nord plein. A mesure que nous avancions dans le canal qui se prolonge entre la côte cochinchinoise et les Ilots connus sous le nom de Paracel , la brise de S. 0. amortie par les hauts sommets du continent ne nous arrivait plus que par risées inégales : tantôt engouffrée dans ces gorges, elle en sortait en se halant
jusqu'au N. 0. ; tantôt arrondissant le rivage, elle devenait presque S. E. après avoir fait le tour du compas. Nous pâmes, au milieu de ces variations incessantes, reconnaître à loisir cette terre qui s*étendait parallèlement au navire, terre haute et dentelée, laissant deviner des havres nombreux dans ses profondes découpures ; terre bien observée par ToiTicier de marine Dayot, Français de naissance et mort mandarin du dernier roi de Cochinchine. La jonque passa ainsi tour à tour devant la baie de Ya-trang, place que fortifia Tingénieur français Ollivier; elle reconnut Kon-Koë que Dayot donne pour un havre excellent, Tlle de Poulo-Canton ; enfin , servie par le temps , elle entra à toutes voiles dans la baie de Touranne, tranquille et spacieux bassin , encaissé comme un lac au pied de hautes montagnes qui semblent Tisoler de la mer. Notre capitaine chinois y jeta l'ancre à un demi-mille de terre. De ce mouillage les deux tiers du circuit de la rade s'offraient à nous comme un mur basaltique de 15 à 1800 pieds de hauteur, tapissé çà et là d'arbres vigoureux et vieux comme le monde. Dans tout ce rayon la nature avait un aspect sauvage, un air de végétation primitive et vierge : mais vers le S. E. les terrains s'abaissaient, les bois plus clair-semés étaient entrecoupés de plateaux verdoyants. Les rizières, les champs de maïs, et les toits montrant leurs crêtes au-dessus du feuillage, indiquaient la présence et les travaux de l'homme. C'était de ce côté que gisait Fai-fo, ville beaucoup plus importante que Touranne et séparée d'elle par un petit goulet navigable.
A peine avions-nous mouillé que dix bateaux accostèrent la jonque et se disputèrent la faveur de conduire les passagers sur le rivage. Je m'embarquai avec Norberg dans celui qui me paraissait le mieux équipé. C'était une gracieuse et svelte embarcation, armée sur les côtés de longs bouts-dehors qui tenaient ses voiles ouvertes en éventail. En moins d'une demi-heure elle nous eut conduits devant la barre, que nous traversâmes dans un canot à rames, et sans mâture. Alors parut devant nous la bouche étroite d'un ruisseau qui vient se jeter dans la baie de Touranne : c'est là que nous primes terre, auprès d'un grêle pont de bois appuyé sur quatre pilotis.
Le hasard voulut que le jour de notre débarquement fût celui d'une fête solennelle en Cochinchine. A mesure que nous avancions dans le village, des groupes bruyants se croisaient devant nous. Ici une douzaine d'adolescents jouaient au ballon avec une vessie gonflée ; là d'autres sautaient par-dessus un bâton placé horizontalement ; à notre droite, des hommes organisaient un combat de coqs ; à notre gauche, des enfants excitaient Tune contre l'autre des cailles vertes, et jusqu'à des sauterelles ; ailleurs on jouait aux cartes ou aux dés ; ou bien encore on maintenait en l'air une espèce de balle, en la recevant sur la plante des pieds. En voyant ces Cochinchinois faire dans ce jeu la preuve d'une prestesse incroyable, Norberg me rappela l'anecdote que Barrow raconte à ce sujet : a Un des matelots du Iton, vaisseau de l'ambassade de Macartney, s'étant pris de dispute avec on naturel, pensa qu'il fallait vider cette afiaire d'après la méthode anglaise. Il se posa en boxeur, ramassa ses deux poings à la hauteur de Fœil , et , après avoir
COCHINCHINE. — TOURANNE. — HUE. 241
calculé sa botte, il s'apprêtait à frapper, quand son adversaire pirouetta sur luimême , et , le dos tourné , lui décocha gravement un tel coup de talon sur la mâchoire, que FAnglais faillit tomber à la renverse. »
Tonranne n'étant qu'une bourgade assez mesquine, en quelques minutes nous arrivâmes sur la grande place qui était en même temps le lieu du marché. Là se pressait une multitude d'hommes et de femmes, d'acheteurs et de vendeurs demandant ou offrant des denrées. Dans cet endroit, c'était un pêcheur portant sa nasse pleine au bout d'un rotin ; ailleurs deux femmes affublées de longues robes, les pieds nus et la tête coiffée d'un chapeau de paille en forme de champignon, surveillaient étalés avec symétrie sur une natte, des fruits, des gâteaux de sucre et des confitures chinoises. Plus loin des marchands mesuraient leur riz dans des sacs ; à droite on vendait des toiles de coton et des étoffes de soie ; à gauche des porcelaines et du bétel. De tous côtés enfin, cette scène se produisait pleine de vie et d'étrangeté.
Les naturels que nous trouvâmes dans l'enceinte de ce bazar, n'avaient rien d'uniforme dans leurs costumes. La coiffure, la robe, le pantalon, variaient suivant les classes, et parfois encore suivant la fantaisie de l'individu. La mise la plus générale des femmes consistait en une chemise de coton brune ou bleue, descendant jusqu'au milieu des cuisses, et un large caleçon de nankin noir. Quelquefois elles laissent pendre leurs cheveux en longues tresses qui touchent presque la terre, ou bien elles les massent dans un énorme chignon fixé par un peigne au sommet de la tête. Les cheveux courts sont la marque d'un état infime. Quant aux hommes, leur coiffure est tantôt un mouchoir en forme de turban, tantôt un chapeau ou un bonnet dont la forme varie, mais qui est combinée toujours de manière à mettre le visage à l'abri du soleil. C'est dans ce but encore qu'ils se servent de larges plumes, ou d'ombrelles en papier fort, ou d'éventails de palmier et de latanier. Dans les classes laborieuses, les costumes sont calculés de manière à ne pas gêner la liberté des mouvements. Ainsi, les femmes du peuple, qui vont à la pêche ou qui travaillent dans les rizières, n'ont pour se couvrir qu'un caleçon finissant au genou et une toile qui leur tombe en serviette sur le sein. D'autres fois elles endossent une espèce de tunique à collet, chaussent des sandales plates et relevées au-dessus du sol, comme on en porte dans l'archipel malais : enfin la chemise courte, le pantalon à mi-jambe et le mouchoir en turban complètent les variétés des divers accoutrements populaires.
Ce qui constituait le trait le plus caractéristique des naturels qui passaient sous nos yeux, c'était une malpropreté au-dessus de toute description. Leurs vêtements en lambeaux semblaient vivants d'insectes vermineux , que les Cochinchinois, hommes ou femmes, regardent comme une friandise. Un goût aussi révoltant suffirait pour éloigner tout Européen d'une passion cochinchinoise , si de grosses lèvres, d'où suinte une salive rougie par le bétel, et des dents noircies à l'aide d'acides, étaient des préservatifs impuissants. La figure de ces femmes a cependant quelque expression de douceur, et les formes de leur corps ne man-
quent pas de souplesse et de grâce. Quant aux hommes, petits et grêles, avec le nez épaté, rœil bridé comme le Chinois, le teint cuivré et les pommettes saillantes , ils ont pourtant sur le visage une expression de bienveillance, sortoat dans les classes inférieures.
Môles à cette foule tumultueuse et bizarre, nous poursuivions l'étude de leon mœurs , quand la plus étrange apostrophe nous arracha à ce curieux examen, a Bonjour, Messieurs I > dit une voix à Taccent évidemment gascon. Norberg fit un bond malgré lui : a II pousse donc des Gascons partout 1 s*écria-t-il. ^ Oui, Monsieur, répliqua Tinterlocuteur, et à votre service. > C'était un petit homme, vêtu à la cochinchinoise, et brun comme un Maure ; il fixait sur nous un^ œil intelligent et rusé. Nous sûmes bientôt que, né à Bordeaux , il était venu fort jeune dans Tlnde, et qu'il habitait Touranne depuis quinze ans. A Theufe actuelle, il était une autorité dans toute la contrée ; il m'offrit ses services de si bon cœar que je les acceptai pour moi et pour Norberg. « Vous arrivez bien à propos, nous dit-il, c'est aujourd'hui grande fête dans le pays; nos mandarins ont an gala, TOUS en serez ! a Nous voulûmes en vain nous excuser ; il nous entraîna. Le logement de ces dignitaires de Touranne était à une petite distance du village. Le chemin qui y conduisait le long de la baie était semé de cases de naturels, consistant presque toutes en quatre murailles de terre , recouvertes en feuilles de pahnier ou en chaume. Bientôt nous parvînmes à un hameau d'où Ton découvrait les maisons de Touranne groupées sur leur petite presqu'île, et plus loin les mAts des jonques qui semblaient sortir de la rade.
Dans cet endroit , la route, tournant sur la droite, donna dans une avenue plantée de beaux arbres, qui aboutissaient à deux logements plus vastes et mieux ordonnés qu'aucun de ceux que nous avions aperçus jusqu'alors. C'était la résidence des deuz mandarins, l'un civil, l'autre militaire. Nous les vimes bientôt arriver vers nous. Le premier portait sur la tête le bonnet de grand mandarin , espèce de calotte noire, ornée par devant d'une plaque d'or, longue de plusieurs pouces. Sur cette plaque figurait le nom de l'empereur en caractères chinois. La calotte se trouvait garnie de chaque côté d'une aile de neuf pouces environ de hauteur, beaucoup plus large à son extrémité qu'à sa base et faite de gaze noire, tendue sur un fil de laiton. Une robe de soie verle brochée et à dessins, un pantalon de soie rouge et des babouches formaient le reste de son costume. Chez le mandarin militaire, la coupe du vêtement différait peu : seulement la robe était de soie unie, et la calotte, au lieu d'ailes de moulin, portait un ornement latéral en fil de laiton qui affectait les formes d'un bois de cerf, tandis qu'une espèce d'appendice fourchu s'élevait au sommet de la tête. Ces deux dignitaires n'avaient la physionomie ni bien noble ni bien régulière ; on pouvait y lire une expression de ruse méflante chez l'un, cruelle chez l'autre.
Quand notre interlocuteur nous eut annoncés , nous vimes pourtant ces deux figures prendre une teinte de bienveillance cérémonieuse. Autant que nous pûmes le deviner, car la conversation avait lieu en cochinchinois, nous obtînmes
GOCHINCHINE. — TOURANNE. — HUÉ. 243
la faveur d'assister au festin que donnaient ce jour-là Leurs Excellences. Avant rheare où il commença « notre cicérone voulut nous faire visiter les attenances du palais ; il nous conduisit d'abord à une espèce de corps de garde où se tenait OD piquet de troupes indigènes pour rtionnéur et :1a sûreté dQS aundariiis. Ces nifliciens.âaiè9t armés de fusils à baïonnette^ à chien, exécutés surrétalqu des nôtres ; ils i>ortaiept copmie les Siamois le ohapeau conique de cuir die rhinecéFos^ surmonté d^un plumet rouge et jaune : leur uniforme, «spëcé de blouse bleue sur 4es braies, bouffantes^ était traversé pai*>una buflBeterie qui SQutenidt ta giberne et la poire à 'pbiidre; Lé costume Jés artilleurss s-'écattait %te celui des simples miliciens en ce sens.^e le chapeau coîiique était sans plumet, la robe plus lottgue et plus flottant^, et qu'au lieu du mousquet ils avaient lalongue pique, ^jottirée de quelques soies jaunes et rouges.
A peu de distance de là , blanchissait, à travers le feuillage, Fécurie des élé* phailts ; cette écurie était un vaste hangar entouré de gros murs de terre et couvert avec des TeùiHes de bananier. Dix compartiments intérieurs, séparés par de fortes poutres, indiquaient le nombre des pensionnaires du lieu. Notre guide nous raconta les nieryeilleuses choses des éléphants de la Cochinchine, les plus beaux peut-éti^, les (dus intelligents' qui soient au monde. « Dans fétat sauvage, nous disait-il, ces animaux sont un grand fléau pour ces contrées : ils vaguent dans les caiiq>agnes, rasent les moissons, saccagent les vergers, et détruisent en une nuit les travaux de toute ime année; mais, dan& l'état. domestique, intà sont nos plus utiles auxiliaires , propre» à tout usage, pour le transi)ort des Sommes et des marchandises , pour la parade et pour li guef^re. Ceux-«i , . ajoutait*il , sont de'la mince espèce; c'est à Sué-Fou qu'il faut aller' adosirei^ les éléphants de gnei^re, véritables tours mouvantes qui rappellent les guerres d'Alexandre et les luttes poétiques de. l'ancien Orient: '
« Outre les diverses méthodes usitées dans l'Inde et à Ceylan pour ta* chasse des éléphants, les Codiinchinois en emploient d'autres avec succès. Tantdt, reconnaissant à certaines traces l'arbre contre lequel l'animal s'appuie pendant la nuit, Us le scient presque entièrement vers le pied, ^^ quand le soir l'éléphant vient reprendre son poste, il perd l'équilibre sousce tronc qui cède, tombe et se voit surpris par le chasseur) alors, lié entre deux femelles -qui le domptent à coups de trompe, il chemine bongré mal gré vers l'écurie qui dcfit lui Servir de prison. Tantôt, tombé dans une fosse recouverte de branchages et de feuilles, l'éléphant est dompté par le jeûne et obéit par épuiisement. Alors commence pour le captif une éducation domestique : un cornac ou mahout le soigne, le panse, lui porte à manger, monte sur son large cou, le guide, le Oatte ou le corrige, ne le quitte pas d'une minute , fait si bien enfin que désormais il s'établit entre le maître et l'élève une communauté de vie et de volontés. Chez Téléphant ce n'est pas toujours la crainte qui domine : il ne se borne pas, envers son mahout, aune obéissance négative; il lui donne souvent, dans l'occasion, des preuves de sympathie intelligente et d'actif attachement. Le soleil est- il trop
fort ? il coupe avec sa trompe de jeunes branches touOues, et les présente à son conducteur pour quil s*en fasse un abri : fatigué par la chaleur, celui-ci vient-il à s*endonnir? il ralentît son mouvement pour ne pas le réveiller, retient presque son souffle afin que nul bruit ne dérange le repos de son ami. 11 est cependant des époques où ces animaux, devenus tout à coup mutins et indomptables, entrent dans de longs accès de fureur » renversent tout sur leur passage , et écrasent jusqu*à leur cornac. Celui-ci cherche à deviner et à prévoir ces effrayants paroxysmes; aux premiers symptômes , il a recours aux femelles qui battent le mâle récalcitrant ; puis quand ce moyen ne suffit pas , il tue sa monture en lui enfonçant dans le crâne Faiguillon dont il se sert d'habitude pour la diriger. »
Quoique ces détails sur l'éléphant ne fussent pas chose nouveUe pour nous, nous laissâmes causer notre gm'de qui nous ramena de la sorte vers la salle du festin. Sous un vaste hangar, construit en bambou et abrité par un mur de nattes, trente à quarante petites tables carrées se présentaient tellement chargées de plats ou plutôt de bols, qu'elles en étaient littéralement couvertes. Ces bols contenaient des ragoûts de bœuf, de porc, de poule et de poisson. Coupés par petits morceaux avec des légumes , ces ragoûts formaient une espèce A'oUa podrida, dressée en soupes et en jus, assaisonnée de difi'érentes manières et mêlée de divers ingrédients.
Quand cent cinquante à deux cents notables cochinchinois se furent assis, nous nous installâmes avec notre protecteur dans l'un des angles reculés de la salle. Chacun était à son poste, et personne n'attaquait pourtant les mets qui chai^ geaient les tables, a Qu'attend-on? dis-je à notre compatriote. — Les mandarins, » répondit-il. Une seconde après ils entrèrent, non pas, comme j'aurais pu le croire, pour partager le repas, mais pour l'honorer de leur présence. Les deux fonctionnaires se couchèrent sur une natte, cherchant un point d'appui dans de moelleux coussins, fumant leurs pipes ou mâchant leur bétel, pendant que quatre esclaves agitaient l'air autour d'eux avec de grands éventails de plumes de paon. L'installation de ces nobles seigneurs servit de signal d'ouverture au festin. A l'instant tous les convives se jetèrent sur les ragoûts, et se remplirent l'estomac de tasses de riz qu'on donnait en guise de pain. Le riz est dans ce pays, comme dans presque tout l'Orient, la base de la nourriture. Au lieu de fourchettes et de couteaux, nous ne trouvâmes devant nous qu'une cuiller de terre cuite et deux espèces de tuyaux ou petits bâtons de bambou, de bois rose ou de sandal, semblables à ceux des Chinois. Comme nous n'avions guère foi en ces ragoûts et ces macédoines asiatiques , nous attendions toujours , Norberg et moi , qu'on servit quelque plat de rôti et de bouilli ; mais ce fut en vain : on les avait oubliés dans le menu du repas. Nous cherchions à faire contenance tant bien que mal en avalant des boulettes de riz, quand un cri de joie parti de toutes les tables signala l'apparition de quelque merveille culinaire, a C'est de l'éléphant rôti, nous dit le Bordelais , un mets réputé saint parmi les Cochinchinois, un aliment réservé pour les occasions solennelles, d Par curiosité je voulus goûter de
GOGHINGHINE; — TOUBANNB. — HUÉ. 246
réléphant, mais c'est à peine si je pas en avaler un morceau, tant cette chair était coriace et nauséabonde.
Après le repas, une nouvelle fête était réservée à Tassistance : une représentation scénique l'attendait dans un hangar plu3 vaste encore que la salle à manger. Quand nous entrâmes, la congédie, allait son train : eUe consistait en un dialogue assourdissant qui se mêlait au fracas de&gongs, d€^.timbales,4les tambours ^ des flûtes et des trompettes. La plus a^nusante partie de cette action théâtrale fut une espèce d'intermède, exécuté par trois jeunes femmes, les premières delà troupe, qui parurent dans le cp^ume d'anciennes reines, pendant qu'un vieil eunuque* affublé d'un habit grotesque,* jouait le rôle d'une espèce d'arlequin ou de scaramouche. Dans cette partie de la scène, le dialogue, au lieu d'affecter le ton monotone et traînant du récitatif chinois, devint tout à coup vif et saccadé, entremêlé de gaies lîtournelles , et terminé par un chorus général.- D'autres fois la mélodie prenait un rhythme mélancolique et doux comme une ballade écossaise, et alors la voit, de ces femmes s'élevait à un fausset tremblotant qui n'était pas dépourvu de grâce. Comme la musique en Orient ne marche jamais sans la danse, à chaque reprise des chœurs les trois^ actrices cocfainchinoises formaient des passes avec leurs mains et leurs pieds, se posaient.de manière à faire ressortir leurs tailles sveltes, combinaient des groupes, se quittaient, se reprenaient, sans que leurs mouviaments jurassi^t-qui^ seule fois avec la mesure musicale.
En Côchinchine comme en Chine , on ne perçoit aucun prii à l'entrée des fhé&tres; l'industrie des actieurs s'exploite de ^eux manières : ou par une espèce de forfkit pour une représentation dans les domiciles particuliers, ou par un spec; tacle public $ous des hangai*s dont :l.'enti^ée §st gratuite : dans ce dernier cas, le salaire des comédiens, est lais^ à la généro^tédés spectateurs, qui jettent sur la scène des pièces de menue monnaie. Comme cette méthode reçut ce jour-là même son application, Norberg, enchanté des trois héroïnes de l'opéra cochinchinois^ voulut la pratiquer en grand seigneur : il lança quelques piastres au milieu des comparses , et faillit provoquer une émeute de coulisses.
C'était assez de fêtes en un jour. Nous regagnâmes la jonque, décidés à traverser le lendemain risthoie étroit qui se prolonge entre Touranne et Fai-Fo. En effet , l'aube pointait & peine que déjè nous posons le pied sur un terrain sablonneux et bien cultivé; I;.es villages qui bordent la; route avaient un aspect de pro; . prêté et d'aisance qui .préven^t sçins doute plutôt de la nature du sol que de l'activité des habitants. Des rjzièri^s, des plants de pistachiers et de mûriers alternaient avec des champs plu^ yastes.de niafs. L'éducation des vers à soie nous parut être Tune des industries de la^sontr^e; des paniers remplis de cocons se voyaient de temps à autre au seml de qudques portes. Notre course au milieu de chemins fatigants dura près de cinq heures, au bout desquelles Fai-Fo se montra sur notre droite , au fond d'une anse peu profonde. Fai-Fo est un comptoir chinois qui n*a qu'une seule rue , longue à peu près d'un quart de lieue ; sa population permanente ne s'élève guère qu'à 5,000 habitants; mais, dans la saison des
jonques, ce chiffre se éoMe par TaiBiience des équipages étrangers. Le sucre et le cinnamome y àont les deux articles courants de Texportatiou cochincfainoise.
Les maisons chinoises de Fai-Fo, bfties en chaux et en briques , et revêtues en tofles, semblent faire honte aux niisénd>les cabanes de Tooranne. Fai-Fo a plusieurs temples que nous visitâmes : le phis beau d*entre eux est dédié à la déesse chinoise qui préside au commerce et à la navigation, il a été bâti , il y a un siècle à peu près , aux frais d'un négociant qui fit venir de Canton des matériaux et des ouvriers. Dans l'intérieur du sanctuaire, un vase immense en fer, haut de huit pieds, est placé devant un autel, tandis qu'au sein d'une fontaine placée sur le derrière vivent et jouent une trentaine de tortues de terre. Ce fut aussi à Fai-Fo que nous trouvâmes l'un des plus beaux temples bouddhistes qui soient dans la Cochinchine : on y voit une statue de Bouddha , qui par la figure et le costome diffère du Bouddha chingulais , birman et siamois. Les traits tartares ont fait place , dans cette image, aux traits hindous. Fai-Fo n*est pas la capitale de la province dans laquelle elle est située. Le gouverneur réside dans une place fortifiée , Fu-Chiam, qui se trouve à quelques milles de distance. Le nom de la province est Cham ; elle s'étend jusqu'à la ligne des montagnes qui bordent le S. B. de la baie de Touranne. Sa population est évahiée à 50,000 Ames.
Au retour de cette excursion à Fai-Fo, le guide chinois qui nous accompagnait offrit de nous conduire à l'ane des merveilles de la contrée, aux Montagnes de Marbre f nom sonore et ambitieux donné à quelques blocs de rochers situés sur le point d'attache de l'isthme au continent. Nous acceptâmes, et, vers le milieu du jour , surgirent à nos yeux , du sein d'une grève sablonneuse , cinq masses de marbre , qui ressemblaient à des aiguilles de pyramides englouties. Pour arriver au plus grand de ces rochers, il fallait fouler un terrain aride, couveK en plusieurs endroits d'une poussière blanche, brillante et dure, qui ne provenait pas toutefois de la porphyrisation de ces montagnes noires et volcanisées. Tues de leur base , ces montagnes se présentaient comme une masse oblongue, haute de plusieurs centaines de pieds : grâce à une rampe taillée dans une cavilé circulaire , nous gravîmes le roc jusqu'à ce que des bancs pratiqués dans une large anfractuosité nous invitassent au repos. De là ces rochers, cette eau qui fuyak dans le lointain, ces quatre blocs qui dressaient leurs aiguilles noires et dentelées, ce sable étincelant de blancheur, ces fabriques, ces arbres dont la racine fendait le marbre, ces arbrisseaux, ces plantes qui festonnaient l'intérieur de la grotte, ces guenons qui se balançaient aux lianes comme sur des escarpolettes, tout^ ensemble et détails, reproduisait un spectacle de féerie, une décoration d'opéra.
Après une halte assez longue, nous entrâmes dans une gorge émaillée de jar* dins suspendus dans le roc. De petits édifices pieux et quelques habitations embellissaient ce paysage qui frappait l'œil par l'imprévu et par le contraste. De l'un de ces logements sortit un homme qui proposa de nous accompagner dans une pagode souterraine, complément des miracles éa lien. Il nous fit entrer en effet dans une galerie étroite, longue à peu près de deux cents pieds, bordée à.
COCHINCHINE. — TOURANNE. — HUÉ. • 247
droite et à gauche de cdlules inhabitées. Ge passage, qui aboatit à lâ partie n«rd da rocher, se trouve continué par un sentier couvert d'un impénétrable feuillage, puis après diverses issues sinueuses, un couloir dans le roc vif, et un escalier de trente-sept marches, conduisent en face de la mystérieuse pagode. L'entrée fiar* mait une espèce de portail , flanqué de piédestaux garnis d'animaux fabuleux, et surmonté d*un fronton aux symboliques cornes de vache. Au delà de cette porte, une nouvelle série de degrés aboutissait à l'intérieur du temple souterrain.
C'était une excavation immense, de dnquaote pieds de long sur quarante de large, et d'environ quarante-cinq de hauteur. Le jour y pénètre par un soupirail naturel ouvert au sommet de la voûte : les rayons du soleil et Tair extérieur chatoient et jouent sur les guirlandes de lianes qui pendent ici verticales, là arron* dies on enlacées en arabesques. Au moment où nous entrâmes, le soleil frappait presque à plomb sur ce roc au grain brillant, à la cristallisation diamantée; ses rayons en jaillissaient avec tant de paillettes d'or et d'argent , que les cavernes fantastiques des contes orientaux nous semblèrent retrouvées. A c6té de la porte par laquelle nous venions d'entrer , deux Bgures colossales étaient assises , ayant à leurs pieds des animaux monstrueux; pm's plus loin, et dans un enfoncement exhaussé par un talus de briques , s'élevait le grand autel avec ses chandeliers et ses derges rouges. Sur l'autel est une statue de Bouddha , de trois pieds de haut. L'idole est assise et entourée de quelques attributs emblématiques. Sa tunique, son casque pointu, ses pieds joints et posés à plat, ses mains étendues sur ses cuisses, rappellent le Goutama des Birmans et des Siamois. D'autres statuettes représentaient ici des disciples de Bouddha , là une femme assise, sans doute la divinité du rocher. Ces figures , ces ornements votifs , ces autels placés sous une nef aux portiques de granit, semblaient se relever encore par l'ombre et par la solitude du lieu. Notre guide nous raconta que l'empereur de la Cochinchine avait naguère honoré de sa présence la pagode sainte, et, comme preuve de cette solennelle visite, il nous fit remarquer sur la voûte, au milieu d'un cercle noir, un point jaune qui luisait dans le roc : c'était , à l'en croire, un lingot d'or offert par S. M. dans le cours de ce pieux pèlerinage. Nous le crûmes sur parole.
Un coup d'œil d'ensemble sur ces blocs gigantesques termina cette reconnaissance détaillée ; ils étaient presque nus ; mais une végétation de plantes arborescentes tapissait tous les endroits où la moindre couche de terrain avait pu se maintenir. La pierre nous parut une cristallisation calcaire, ou du marbre qui n'avait aucune apparence régulière de stratification. Ces masses montaient en colonnes perpendiculaire», et une mesure exacte de leur élévation nous donna pour la {dus haute 375 pieds, et pour la plus basse 195. Quoique la plaine qui s'étend au pied des montagnes de marbre n'offre qu'une lande stérile et sablonneuse, plusieurs villages se groupent dans ses environs. Leurs habitants, presque tous pécheurs , fabriquent dans la mauvaise saison des ustensiles de cuisine avec la pierre extraite de ces blocs. Une petite habitation ornée d'arbustes et de fleurs, que non» vîmes près de là, avait, disait notre guide, servi longtemps d'asile à
ODe sœur du souverain, laquelle y menait une vie de solitude et de recueillement.
Pour retourner à bord de la jonque, nous prîmes une pirogue qui stationnait dans l*un des canaux formés par la rivière de Touranue. Assis sur des nattes , nous voyions se dérouler à nos yeux une campagne riche et bien cultivée : ici fuyait un champ de cannes à sucre , là une plantation de maïs, ailleurs un verger de pistachiers , plus loin une verte et ondoyante rizière. Autour d'habitations qui respiraient raisance, des bananiers, des citronniers et des orangers mariaient leurs fleurs et leurs fruits : Fananas croissait près de l'arbre qui porte le lombou^ fruit rare réservé presque toujours pour les tables royales. Le lombou, qui a la grosseur d'une noix, pend par grappes et ne se mange que frais : sa peau dure et jaunâtre renferme une substance blanche, d*un goût délicieux, comparable a celui du mangoustan. On dit que, pour veiller à ce que ce fruit exquis ne manque jamais aux desserts du souverain , des mandarins sont chargés d'aller à la tête de quelques soldats marquer les arbres qui le portent. Dès que l'estampille impériale a été apposée, le propriétaire n'a non*seulement aucun droit à une indemnité, mais encore il est déclaré responsable jusqu'à la récolte.
Les arbres qui bordaient les canaux que nous parcourions laissaient voir parfois à leur sommet quelques oiseaux-mouches aux ailes de feu , pendant que des Jégions de singes s'échappaient bruyamment des taillis pour aller se percher plus loin sur une aiguille de roc. Toute cette côte semble être le pays des singes , tant ils y pullulent.
A quelque distance de là , nous rentrâmes dans la rivière , et , quelques heures après, la pirogue franchissait la barre et faisait route vers notre transport chinois.
Quand nous arrivâmes à bord de la jonque, il était presque nuit; mais en deux jours nous avions vu à peu près tout ce qu'offraient de curieux le petit poste cochinchinois et la contrée environnante.