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COCHINCHINE. — HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE

progrès réalisé dans leur patrie primitive. Ainsi, soit que les traits du visage n'aient plus le même type, la langue le même vocabulaire chez les deux peuples, soit que les habitudes de propreté chinoise jurent avec la hideuse et systématique saleté du Cochinchinois , ou bien encore qu'il y ait des distances profondes dans les mœurs domestiques, dans les lois, dans les préjugés, dans les traditions, il ne faut y voir d'après lui que le résultat inévitable d*une migration forcée, d'un mélange avec les races malaises , d*une existence sauvage et militante, d*un établissement pénible sur un territoire disputé.

Ce ne fut pas sans combat que les fuyards purent s'installer dans leur patrie actuelle, lis y trouvèrent une peuplade noire, nombreuse, guerrière comme celle que les Maures ont vaincue dans les Philippines. Ces indigènes^ qu'on appelait Moyes, défendirent leur sol avec l'énergie du désespoir; ils luttèrent pendant de longues années; et quand, épuisés par la guerre, écrasés en détail , ils furent obligés d'abandonner le littoral aux nouveaux venus, réfugiés sur des chaînes inaccessibles, devenus féroces à l'égal des bêtes qui les peuplent, ils se perpétuèrent comme un épouvantail et un danger chaque jour renaissants. Naguère encore, ces tribus alarmaient la contrée cochinchinoise ; descendues par bandes de leurs montagnes, elles ravageaient les campagnes, incendiaient les villages et massacraient les habitants. Aujourd'hui , grâce à d'imposantes forces militaires , le littoral a peu d'attaques de ce genre à redouter, et les Moyes, traqués jusque dans leurs fourrés épais , fournissent aux maîtres définitifs du pays des esclaves pour les travaux les plus rudes. Ces noirs sont une race d'hommes forts et bien proportionnés. Ils paraissent appartenir par quelques analogies à ce peuple mélanésien, qui se retrouve à Luçon, dans le grand continent de la Nouvelle-Hollande et dans plusieurs autres tles voisines, peuple qui semble plus africain qu'asiatique par son type et ses caractères. Du reste, les Moyes de la Cochinchine sont une population misérable au delà de toute idée, vivant de la récolte de quelques bois précieux que recèlent leurs forêts.

Quand la colonie d'émigrants eut conquis ce terrain sur les noirs , elle y forma le royaume d'Ân-Nam , nom indigène de la Cochinchine. Pour savoir quelque chose des siècles qui suivirent la conquête, il faut consulter les annales chinoises. Ce fut, à ce qu'il paraît, une époque d'anarchie et de confusion. Les nouveaux colons , fatigués du joug de leurs voisins , le secouèrent à diverses reprises , et finirent par réaliser une indépendance complète vers l'an 263 de J.-C. En 1280, quand les Mandchoux se furent rendus maîtres de la Chine, ils poussèrent une pointe vers le royaume d'Ân-Nam, dont ils voulaient faire une annexe de leur empire. Cet essai ayant avorté, une seconde tentative eut lieu vers U06 contre le Tonquin qui fut soumis, puis évacué contre le paiement d'un tribut. En 1471, le Tonquin à son tour déborda sur la Cochinchine, et la réunit à son territoire. Il en fut ainsi jusqu'en 1540, où une nouvelle invasion chinoise ayant fait du Tonquin nne province vassale de Y empire céleste, la Cochinchine se déclara indépendante. Vers ce môme temps et à la suite d'usurpations successives, un ministre ou gêné-

rai fonda parmi les Tonquinoifl une organisation militaire, qui avait de l'analogie avec rétat japonais on la confédération maratte ; organisation qui reconnaissait deux souverains , Tun nominal , Tautre réel , le premier sous le nom de Boua occupant sans autorité un trône héréditaire, le second succédant sous le nom de Choua à tous les pouvoirs de fait que s'était attribués le premier usurpateur. Cette forme de gouvernement dura deux siècles, et ne finit qu'en 1748, époque où le Boua, monarque titulaire, fit justice des empiétements consacrés par une longue possession. A la suite de cet acte d'autorité, une nouvelle période d'anarchie tourmenta le Tonquin et la Cochinchine, jusqu'en 1774 où une révolution vint changer l'aspect de la contrée. Les chefs de ce mouvement furent trois frères de la province montueuse de Quinhone, connus sous le nom collectif de Taysons. Les choses en restèrent là pendant quelques années, et, en 1781, le pays, exténué par la guerre civile, se trouvait réduit à un état de misère et de dépérissement profonds. Dans plusieurs villes littorales , le peuple ne se nourrissait plus que d'algues marines, et l'on vit de la chair humaine exposée en vente au marché de Hué-Fon. Ce fut alors que le roi légitime voulut jouer sa couronne dans un combat décisif.

Quelques navires portugais mouillés à Saigong , s'étant offerts à lui comme auxiliaires , il les engagea à son service , les fit armer et mit à la voile par une mousson favorable, dans le dessein d'aller surprendre la flotte de l'usurpateur dans le port de Quinhone. Cette entreprise, heureuse au début, eut le plus fatal dénouement. Battu et mis en fuite , Gya-Long eut à peine le temps de regagner Saigong , d'où il repartit en toute hftte avec sa famille et l'évéque d'Adran , pour chercher un asile à l'étranger. L*lle de Phu-Kok ou Quadrol fut le lieu d'exil où aborda la majesté fugitive. De ce point situé dans le golfe de Siam, il se rendit à Banckock , et assista dans ses guerres le souverain de la contrée , espérant par là se créer un titre à son alliance. Mais bientôt des causes de rupture éclatèrent entre le prince exilé et son hôte ; les uns disent à l'occasion d'une nièce de Gya- Long que le monarque siamois voulait pour sa concubine , et que le premier lui refusa ; ou , d*après d'autres versions , par suite de jalousies de courtisans contre l'actif et brave Cochinchinois. Que ce soit par l'une ou par l'autre de ces causes , toujours est-il que Gya-Long fut averti d'un orage près de fondre sur lui. Pour sauver sa vie du péril , il fut obligé de se faire jour, à la tête de mille partisans , au travers de toute la garnison de Banckock ; il descendit le Meinan, s'empara de quelques bateaux caboteurs, et regagna son lie de Phu-Kok où des fortifications improvisées le mirent à l'abri de toute espèce de coup de main.

Ce fut alors que l'évéque d'Adran , désespérant d'effectuer cette restauration à l'aide d'auxiliaires asiatiques , se tourna vers une intervention française comme vers la seule ressource qui restât à son protégé. L'évéque d'Adran demanda donc à Gya-Long son fils aîné pour le mener en France ; il partit de Phu-Kok avec lui, relâcha à Pondichéry, et repartit presque sur-le-champ; il arriva à Paris avec son pupille vers 1787. Son projet d'alliance lointaine séduisit les comtes de

Vergennes et de Montmorin : un traité fut signé entre Louis XVI et le roi de Cocbinchlne 9 représenté par son fils et réyéque d'Adran. La France s'engageait par cet acte à fournir à la Cocbinchine vingt vaisseaux de guerre, sept régiments* dont cinq d'Européens, et deux de troupes coloniales , et en outre un million de piastres , moitié en numéraire , moitié en salpêtre , canons , mousquets et autres armements militaires. De son côté, le roi de Cochinchine déclarait céder à la France le territoire de Han, la baie de Touranne et les lies adjacentes de Fai-Fo au midi et de Hai-Wen au nord, territoire stérile et étroit, de quarante milles de long à peu près , et de huit à dix de large. En cas d'agression étrangère sur les points concédés, 60,000 Cocbinchinois devaient y prendre fait et cause pour les Français, pendant que 40,000 autres se mettraient à leur solde pour conduire à bonne fin leurs autres guerres dans l'Inde. A côté de ces stipulations politiques et militaires se trouvaient quelques articles favorables au commerce et à la navigation de la France.

Pendant que l'évéque d'Adran et l'héritier de Gya-Long préparaient ainsi au loin les éléments d'une restauration conquérante, des faits graves se passaient en Cocbinchine et semblaient consolider plus que jamais le règne de la dynastie usurpatrice. Le dernier frère des Taysons, Long-Nhung, couronné sous le nom de Quang-Trung, le plus hardi et le plus capable des trois, s'était non-seulement rendu maître de toute la région du centre et du nord, mais, profitant d'une guerre civile éclatée dans le Tonquin , il avait subjugué ce royaume et s'y était maintenu malgré tous les efforts de l'empereur de la Chine. Une armée envoyée contre lui venait en 1789 d'être taillée en pièces sur la frontière.

Mais du succès même sortit une occasion de revers. La rivalité et la jalousie se mirent entre les frères , et une guerre intestine fit la partie plus belle au monarque proscrit. Sans attendre Tarrivée de son plénipotentiaire, Gya-Long voulut hasarder une tentative, il débarqua dans sa fidèle province de Tsiampa. Accueilli avec enthousiasme, il remonta le Don-Nai et fut porté presque en triomphe jusqu'à Baigong. Il y débarquait à peine que son fils et Tévêque d'Adran le rejoignirent. Leur mission, merveilleusement servie en Europe , était venue échouer en Asie. Le gouverneur de Pondichéry, Conway, influencé, dit-on, par une femme ennemie de l'évéque , refusa de mettre à la voile avant d'avoir reçu de nouvelles instructions de la cour de Versailles. Ces instructions ne devaient jamais venir, car la révolution française fit oublier ces intérêts lointains. La seule chose qui résulta de ce traité signé entre les deux rois , ce fut qu'une vingtaine d'officiers, an nombre desquels se trouvaient MM. Chaigneau, Bayot, Olivier, Vannier et Barisy, venus à la suite de l'évéque, persistèrent à l'accompagner comme volontaires. Quelques Anglais , des Irlandais , des Danois même , demandèrent également à courir les chances de cette entreprise hasardeuse. Ainsi trente Européens environ, tous militaires distingués et intrépides, ingénieurs, artilleurs, marins, s'offrirent à Gya-Long pour instruire et discipliner ses armées. Ce noyau d*hommes suffit pour changer la face des affaires. Leurs premiers travaux

eurent lieu à Saigong qui devait pendant quelques années encore servir de forteresse et de boulevard à la royauté légitime. Les ingénieurs entourèrent eette ville d*ouvrages , la garnirent de canons , y improvisèrent des arsenaux et des magasins. Plus fort par la tactique que par le nombre , Gya-Long ne regagna la totalité de son ancien royaume que peu à peu et à laide du temps. Douze années lui sufflrent à peine pour cette grande tâche. En voyant avec quelle patience et quel esprit de suite il y procéda, il faut admirer le tact et la sagacité de ce prince ; mais on doit en conclure aussi que le gouvernement des Taysons usurpateurs avait jeté quelques racines dans le pays puisqu'il fut si long à extirper.

Un des premiers incidents qui servirent la cause du monarque de Saigong, fut la mort du troisième Tayson , Quang-Trung « qui mourut à Hué-Fou et que son Qls remplaça. Alors Gya-Long se ha^rda à prendre Toffensive , et il attaqua , en 1792, la flotte de Nhac, mouillée dans le havre de Quinhone, la brûla presque tout entière et rentra triomphant dans la rivière de Saigong : en 1796 , la ville de Quinhone fut elle-même cernée. Le roi prit part au siège en personne ; il monta à Tassant , et se trouvait mêlé à ses soldats et aux officiers français , quand elle fut conquise. SO^OOO hommes avaient été impuissants à la défendre. A cinq ans de là , Hué attaquée à son tour tomba sous les coups du belliqueux monarque, et en 1802, une campagne heureuse dans le Tonquin complétait la soumission du royaume. Sept ans plus tard , les États du nouvel empereur s'accrurent encore d'une portion du Kambodje, réduite moitié par les armes, moitié par Tintrigue. Voilà ce que fit Gya-Long, l'allié de Louis XYI, l'ami de l'évêque d'Adran. Ces qualités actives et fortes doivent le faire mettre au rang des organisateurs militaires les plus célèbres. L'organisation politique créée par lui, diffère peu de celle qui régissait antérieurement la contrée, organisation évidemment importée de la Chine. Deux classes de fonctionnaires sont admises à se partager l'action executive ; les mandarins de guerre et les mandarins lettrés , mandarins militaires ou civils.

Ces mesures d'organisation militaire et politique occupèrent les premiers moments de Gya-Long quand il se fut rétabli sur son trône ; il reconstitua l'empire anamytique dans sa force unitaire, et le rendit si respectable aux yeux de la Chine, que la Chine n'a pas osé l'attaquer depuis. Aidé en cela par les officiers français , l'empereur ne se montra pas ingrat envers eux. MM. Dayot , Chaigneau et Vannier furent faits mandarins de première classe ; quant à l'évêque d'Adran, il resta pendant longues années l'âme et le conseil de cette cour.

Hué-Fou, devenue la capitale de l'empire, fut le point de mire principal du souverain. A la favorite nouvelle il sacrifia son ancienne résidence de Saigong , si bien dotée jusqu'alors. Une grande partie du matériel amassé dans la Cochinchine méridionale fut embarquée pour la province du nord. Déjà forte par sa position fluviale , Hué fut entourée de fortifications immenses , sur lesquelles on . mit en batterie douze cents pièces de tout calibre. Un château gigantesque fut bâti pour le roi, avec fossés et murailles, vaste enceinte qui formait une seconde ville coupée de jardins, de châteaux de plaisance, de parcs, d'étangs , de casernes

et d*arsenau2. Un port creusé dans la ririère de Hué se trouva bientdt en état de contenir cinq cents galères. Des chantiers, des ateliers, des fonderies, animèrent la cité restaurée, et une rue tout entière* construite par Gya-Long, espèce d'hôtel des invalides, servit à loger les mandarins et les officiers qui avaient bien mérité pendant la dernière guerre. Quoique la capitale , placée sous les yeux du roi, fût privilégiée dans ces embellissements, le pays en reçut bientôt le contre-coup; des canaui furent ouverts, des routes furent percées. La culture du sucre, jusqu'alors bornée à des essais, prit quelque développement et attira les acheteurs chinois et européens.

Cette période de progression dura jusqu'à la mort de Févéque d'Adran. Tant que se maintint son influence, ce prélat chercha de toutes les manières à en faire profiter sa patrie , mais c'était dans un temps où la France , absorbée par ses guerres continentales , n'avait ni la volonté ni le pouvoir de songer à des établissements lointains. A la paix seulement, un capitaine de commerce fut chargé par Louis XYIII d'une lettre et de quelques pauvres présents pour l'empereur de Cochinchine. Ni les dons ni l'envoyé n'étaient faits pour imposer beaucoup à une cour qui voulait du faste et de la représentation. Plus tard, au mois de décembre 1817, mouilla pourtant dans la baie de Touranne la frégate la Cybèle de 40 canons. Son conunandant, M. Achille de Kergariou, était cette fois chargé d*une mission plus régulière et plus large. 11 ne s'agissait de rien moins que d'un retour aux bases posées par le traité de 1787 , c'est^-dire de la cession de Touranne et d'un fragment de son littoral. C'était offrir à un roi vainqueur les mêmes conditions qu'à un prétendant. Aussi Gya-Long ne vit-il dans cette démarche qu'une puérile jactance, et l'on en resta avec la France dans des termes d'autant plus froids que l'évéque d'Adran venait de mourir. Gya-Long prouva par sa douleur qu'il était digne d'un pareil ami. Un magnifique mausolée fut élevé au prélat dans la ville de Hué-Fou , et ce témoignage de deuil public ne fut qu'une expression bien affaiblie de ses regrets particuliers. Deux ans après, en 1819, l'empereur de Cochinchine suivit au tombeau le vénérable évoque. Avant d'expirer , il avait réglé la succession au trône. Son fils légitime, l'élève d'Adran, celui qui avait visité avec lui la France , et qui , par ses soins, avait été instruit dans la foi catholique, avait succombé en 1799 èi une cruelle maladie. Toute descendance au premier degré se trouvant éteinte par cette mort, Gya-Long voulut de son vivant faire reconnaître son fils illégitime Migues-Man, à l'exclusion de ses petits-fils , et U réalisa ce projet malgré la prévoyante opposition de quelques mandarins.

Migues-Man monta donc sur le trône à la mort de son père. Il était alors âgé de trente ans environ , petit de taille , presque sans barbe, et légèrement marqué de petite vérole. Son avènement eut lieu sans efiusion de sang : le Tonquin , le Tsiampa et les provinces centrales reconnurent tour à tour son autorité , et le Kambodje cochinchinois crut même devoir, en cette circonstance, témoigner de ses bonnes dispositions par l'envoi d'un député spécial. Migues-Man n'était pas comme son père un caractère âpre et belliqueux ; on l'estimait parmi les

lettrés pour son érudition et pour sa science. Il possédait à fond la langue littéraire des Chinois, il avait écrit plusieurs livres dans cet idiome, et ses goûts, ses préjugés, son instinct pacifique, le portaient à faire prédominer à sa cour Finfluence chinoise à Texclusion de Finfluence européenne. Le premier indice de ce système résulta d*une excursion qu'il fit en personne à Tonquin yers 1821, pour se soumettre à une cérémonie d*investiture qui réduisait son titre de souverain à celui de simple vice -roi de l'empereur de Chine. Dans cette démarche tout devmt humiliation pour lui, jusqu'aux formalités du cérémonial, qui attribuèrent aux députés chinois un rang et un grade égaux aux siens.

La conséquence de cette direction nouvelle fut une espèce de défaveur pour les mandarins français , sourde d*abord et résultant moins des faits que des intentions, puis plus ouverte, plus avouée, plus pesante. Les chrétiens, protégés par Gya-Long, avaient fondé, i Faide de ses largesses, de nombreux établissements; non-seulement , Higues- Han retira d'eux son patronage, mais il les poursuivit encore d'avanies tracassières» Du reste cette répugnance du nouveau prince M portait pas seulement sur les Français; l'ambassade anglaise que le gouverneur général du Bengale envoya vers cette époque, et qui parut à Hué dans les derniers mois de 1821, ne rencontra ni des obstacles moins sérieux ni des antipathies moins vives. M. Crawfurd, chef de cette mission, remonta le fleuve dans le bateau du mandarin des éléphants, a La contrée, coupée de canaux et de rivières, offrait un coup d'oeil admirable, dit la relation ; nulle part au monde nous n'avions vu un fleuve qui eût des bords aussi pittoresques. Les villages groupés çà et là, les maisons élégantes et propres ; les jardins embaumés de fleurs, les vergers chargés de fruits, l'aspect des naturels vigoureux et robustes, formaient un tableau délicieux. D

H. Crawfurd fut reçu sur la rive par une garde d'honneur ; et les mandarins français, MM. Vannier et Chaigneau (ce dernier devenu alors consul de France), se rendirent le jour même en costume cochinchinois chez l'ambassadeur britannique. On posa les termes des négociations qui allaient s'ouvrir, on chercha à en préciser la nature , mais il était facile de voir que la cour de Hué ne se prétait à cela que de fort mauvaise gr&ce, et que la forme emporterait le fond. Trois obstacles, en effet, dominèrent les pourparlers : le premier provenait de la spécialité commerciale de l'ambassade; le second de l'infériorité des pouvoirs de M. Crawfurd, qui n'émanaient pas directement du roi d'Angleterre; le troisième d'une maladresse commise à Saigong, où la lettre du gouverneur général avait été ouverte ; toutes choses qui empêchaient de parler de cette affaire à Higues-lfan , attendu que Fempereur de la Cochinchine ne s'occupait pas lui-même des choses commerciales, ne recevait des lettres que de la part des rois, et n'en acceptait jamais d'ouvertes. M. Crawfurd se vit obligé de se rembarquer, lui et ses oflBciers, et de remporter ses cadeaux européens, sans avoir vu la figure du souverain cochinchinois , et sans avoir obtenu un mot de lui. On aurait pu soupçonner les mandarins français d'avoir conseillé ces fins de non-recevoir aux ouverturel

hritaiiDiqaes, si den commandaDts de la mariDe Francaifle n'avaient été éconduiU par la cour de Hué, comme venait de Tétre M. Crawfiird, et si déjà, vers cette époque, le crédit de MM. Chaigneau et Vannier ne se fût trouvé en visible décadence.

En effet, deux ans ne s'étaient pas écoulés que leur position à Hué était devenue intolérable. Ils s'embarquèrent en 1823 et revinrent en France. Depuis lors, toutes les tentatives de notre gouvernement pour regagner une influence perdue ont été infructueuses. L'expédition du Saint-Michel, navire parti de Bordeaux en 1830 avec M. Chaigneau flls, nommé consul en Cochinchine, n'aboutit qu'à un naufrage sur les écueils de Paracel ; et son équipage végétait à Touranne, tourmenté autant par la misère que par les insolentes déOances des autorités du pays quand la corvette de guerre la Favorite , commandée par M. Laplace , vint mettre ces infortunés à l'abri de notre pavillon. Dans sa station à Touranne, H. Laplace ne fut pas plus heureux auprès de la cour de Hué que ne l'avaient été avant lui H. de Kergariou, et ensuite M. de Courson, commandant de la Cléopdtre. Un fait résulte seul de tant d'avances repoussées , c'est que le monarque actuel ne cherchait pas ses règles de conduite dans les précédents de l'autre règne, et qu'à l'exemple de la cour de Pékin , il voulait murer sa capitale à la diplomatie européenne.

Le nouveau système de Migues-Man, tout d'exclusion et de défiance, n'est pas resté sans réaction funeste sur les richesses du pays. Les entraves mises au commerce étranger ont éloigné les navires des ports cochinchinois, et privée d'exportation, réduite à la consommation locale , l'agriculture a dépéri. Au milieu des souffrances toujours croissantes de son peuple, l'empereur redoute et semble prévoir une catastrophe. Assez intelligent pour comprendre sa situation, Migues- Han s'en épouvante , il se défie de ses mandarins, de sa garde de 12,000 soldats élite des miliciens ; il tremble au fond de son palais, forteresse bastionnée et munie de vivres pour deux ans ; il a , dit-on , des éléphants toujours prêts à partir en cas d'agression.

Mauvais politique et pitoyable souverain , Migues-Man est, en revanche , un homme de vertus privées. On n'impute à son règne aucune de ces cruautés habituelles aux majestés asiatiques. On cite même de lui des traits de courage individuel qui lui font honneur. Tenant à ses titres de lettré , il cultive encore, quoique roi , la littérature et les sciences : plusieurs ouvrages français ont été traduits pour son usage , et notanunent nos meilleurs traités de géographie.

Comme Gya-Long, il n'a pas cette soif active du progrès militaire ; mais quand une heureuse innovation se présente, il ne la repousse pas. Sous le règne précédent, la marine cochinchinoise ne se composait que de grandes galères armées, et aucun bâtiment de guerre du modèle européen ne portait en poupe le pavillon cochinchinois. Ce qui manquait, ce n'étaient ni les matériaux, ni les ouvriei*s ; on savait où trouver du bois, du fer, des bras, des cordages; mais on n'avait pas d'étalon, pas de gabarit sous les yeux. Le hasard voulut qu'un navire bordelais

▼tnt couler bas dans la baie de Touranne , et cet incident safBt pour donner on élan aai constnictions navales des Cocbinchinois. La coque fut démontée et envoyée morceau par morceau dans la capitale, o Bientôt sous les yeux da roi , ajoute M. Laplace , et par les soins d'un maître charpentier , les ouvriers cochinchinois construisirent un beau trois-mftts qui ne peut sans doute être comparé à son modèle pour la grâce, ni pour les installations intérieures , mais qui est aussi solide et possède à peu près les mêmes qualités. Les mines de la Cocbinchine et du Tonquin avaient fourni le fer et le cuivre ; les forêts donnèrent de beaux bois de construction , et le Tsiampa offrit des mdtures dont les jonques chinoises con naissaient depuis longtemps le prix; enfin, une plante indigène des provinces du sud servit à faire des cordages qui sont aussi forts que les nôtres ; mais comme ils ne prennent pas le goudron , Thumidité les détruit promptement. Un essai aussi heureux ne pouvait être le dernier ; aussi compte-t-on maintenant dans le port de Hué-Fou douze trois-mftts et vingt bricks , armés de canons de fer oa de bronze. »

Voilà où en est la Cocbinchine sous le point de vue politique. Il est possible qu'un empire dont la destinée a été si oscillante, ne conserve pas longtemps cette unité qui est un fait contemporain « et l'avenir peut-être réserve encore un démembrement imprévu aux trois portions si distinctes du grand État d'An-Nam, le Kambodje, le Tonquin et la Cocbinchine proprement dite, t

Quoi qu'il en soit, dans son organisation actuelle, cet empire confine an nord les provinces chinoises de Canton ; deQuang-Si et de Yunan à Toucst; le royaume de Siam , le Kambodje et le Laos, et la mer partout ailleurs. Les deux extrémiiès de cet État, le Tonquin et le Kambodje, se composent de terrains d*alIuvion presque au niveau de la mer; la Cochinchine , au contraire, est une région montueuse , dont le versant oriental offre une étroite et longue bande de fertiles terrains.

Les fleuves qui baignent le Tonquin et le Kambodje ont seuls quelque importance. La Cocbinchine proprement dite n'a que des rivières courtes comme celle de Hué.

La Cochinchine proprement dite contient sept provinces , qui sont , en partant du sud , Bin-Thuon qui touche au Kambodje , pays montagneux et remarquable par ses bois d'aloès ; Nha-Trang, dont la capitale du même nom a été fortifiée par l'ingénieur français OUivier ; Phu-Yen , l'une des plus fertiles de la Cochinchine, abondante en riz , en maïs et en légumes ; Quinhone» longtemps le siège du gouvernement des Taysons, région riche et peuplée, dont le chef-lieu est encore une bonne place d'armes; Quang-Ai, district montueux, productif en sucres, maïs exposé aux excursions des Moyes indépendants; Quang-Nan ou Han, province dans laquelle se trouve la baie de Touranne ; enfin , Hué, qui a dans son rayon la capitale de l'empire. Hué, que les naturels nomment aussi Puchnau, et les Chinois Sun-Wha, est située dans la rivière qui porte son nom et à six milles environ de la mer. C'est une ville qui forme comme une traînée de quatre milles de Ion-

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