CHAPITRE XXIX
»BILI»riaB8. — MAVILLB.
Le 15 août 9 nous avions levé l'ancre de la baie de Touranne. Le lendemain, grAce à une bonne brise de terre , la jonque avait doublé les écueils de Paracel , et gouvernait dans les mers de Chine de manière à passer au sud du banc de Uaclesfield, La mousson du S. 0., alors dans tonte sa force , poussait notre lourd transport avec une vigueur qui effrayait le vieux Tsin-Fong« Il regardait non sans inquiétude les mâts , les vergues , les voiles , et se serait fort bien accommodé sans doute d'une impulsion moins énergique. Le 23 août» on signala aussi à Test les hautes montagnes de Luçon.
Les Philippines , et Luçon surtout , n*ont rien au monde qui les égale pour le climat y la beauté du paysage et la fécondité du sol. Luçon est le plus beau diamant qu'aient trouvé les aventuriers espagnols. Il est resté brut dans leurs mains; mais livrez Luçon à l'activité et à la tolérance anglaises, ou bien enc<»*e à la ténacité laborieuse des créoles hollandais» et vous verrez ce qui sortira de ce merveilleux joyau.
La baie de Manille , dans laquelle nous entrions alors , offre une vaste et imposante scène. La petite tie du Corrégidor, armée de batteries et peuplée d'une forte garnison, coupe son entrée en deux parts à peu près égales, et semble placée là comme la vedette , comme le phare militaire de la colonie. A droite et à gauche de ce poste avancé , se déploie la gracieuse courbe de la baie dans son circuit de quarante-cinq lieues sur quinze de diamètre. Quand nous fûmes par le travers du Corrégidor, un signal nous avertit de mettre en panne pour que la police espagoole pût nous reconnaître. Un alcade vint à bord , reçut la déclaration du capi* taine Tsin-Fong, et nous laissa un pilote. Quelques heures après, nous nous engagions dans les bouches du Passig, rivière de Manille, et à la nuit close nous jetions l'ancre devant l'entrepôt de la douane. Le lendemain seulement , nous obtînmes la permission de débarquer.
Au premier coup d'œil, Manille nous parut assez bien bâtie; ses rues étaient larges et tirées au cordeau ; ses maisons régulières, quoique d'un style pitoyable. Nous visitâmes d'abord l'enceinte des remparts. Elle formait un système de défense sufQsant, et au delà, pour contenir la population indigène, mais incapable de résister au canon européen. Ce n'est pas que depuis la prise de la ville en 1762*
PHILIPPINES. — MANILLE. 26i
par une escadre anglaise , les Espagnols niaient essayé de se garantir désormais d'an semblable coup de main ; plusieurs ouvrages nouveaux ont été dans ce but ajoutés aux redoutes anciennes ; on a creusé un fossé autour de la citadelle ; on a agrandi Tarsenal, et décuplé la garnison espagnole.
Non loin des casernes de la ville fortiOée s'élève le palais du capitaine général. C*est un édifice étendu , mais lourd « massif et bas. Admis à visiter Tintérieur , nous y vîmes des pièces immenses presque démeublées ; des appartements décorés sans goût, garnis de friperies, indignes enfin du plus haut dignitaire de l'Ile. Vu du dehors y ce palais se liait à une vaste place , dont il formait le quatrième côté. A l'opposite figurait l'hôtel de ville^ b&timent de belle apparence, et sur chacune des autres lignes du parallélogramme s'étendait une rangée d'habitations. Tout cet ensemble était grave, triste , vieilli et désert : on eût dit une personnification de l'antique noblesse espagnole , raide et compassée. Les maisons que nous vîmes n'avaient qu'un étage : leur partie inférieure est en pierres y qui forment un massif de vingt pieds de hauteur ; mais au-dessus commence un système de charpente , à jeu libre et élastique , seule ressource du pays contre d'horribles tremblements de terre.
De la place du palais, notre conducteur nous mena aux églises. C'était l'heure du service divin , et nous entr&mes dans l'une des plus grandes , celles de San- Francisco. Comme architecture, cet édifice est une pauvre construction. Dans l'intérieur du temple , la foule (c'était un dimanche] se groupait autour d'une chaire. Un moine y prêchait en espagnol. Les femmes blanches s'y distinguaient facilement des autres à leurs mantilles et à leurs robes noires ; les métisses , à leurs cambayes de couleur et à leurs jambes nues; les Tagales indigènes , à l'élégant tapis qui leur colle la jupe sur le corps et dessine leurs formes. Après les églises , ce qui domine, à Manille , ce sont les couvents. Vastes et sombres massifs, ces couvents ne sont d'aucun style ni d'aucune architecture. On dirait que l'ouvrier a élevé carrément , sans plan et sans ordonnance préparatoire, des murs épais et hauts, et qu'ensuite des meurtrières ont été percées au hasard pour donner du jour et de l'air aux habitants de ces retraites. Ainsi écrasée de monuments publics, avec ses églises , ses couvents , ses collèges , ses hôpitaux , la ville européenne de Manille ne laisse dans l'âme qu'une impression monotone et triste.
Mon compagnon de voyage, Norberg, avait des lettres poi^* plusieurs des principaux habitants , entre autres un certain Yago Arellano. a Allons le trouver, me dit-il , nous jugerons par lui de l'autorité espagnole. »
Je me décidai à l'accompagner. Ma voiture nous conduisit dans une maison d'assez belle apparence, isolée comme presque toutes celles de la ville et entourée de jardins. On ouvrit la porte et Ton nous introduisit par une espèce de vestibule fort sale. Quand Norberg eut décliné le but de sa venue, un mouvement d'hésitation et d'embarras se répandit parmi tous les gens de cette maison : il était visible que la présence de deux Européens y produisait l'eiïet d'une chose inaccoutumée. Un tremblement de terre n'aurait pas bouleversé davantage ces figures.
Enfin une espèce d'intendant, vieux créole métis « se hasarda h nous annoncer.
Avec un peu plus d'eipérience du pays, nous aurions su qu*il était alors une heure indue pour notre visite. Déranger un Espagnol dans sa sieste, c*est une impardonnable violation des convenances et des usages. Aussi ne fûmes-nous admis d'abord qu*auprès de la daHa du logis, qui fumait son cigare dans la galerie. Je ne saurais rendre quelle impression j'éprouvai quand je vis cette harmonieuse et noble figure , ces yeux noirs et fiers , ces contours purs , se révéler à nous ao milieu d'un tourbillon de fumée. Un cigare à ces lèvres rouges et bien décoiq)ée8» c'était un sacrilège I Et pourtant dans cette atmosphère nuageuse, dans ce cadre vaporeux, avec sa pose nonchalante et sa mise coquette, cette femme était plus belle peut-être, plus originale, plus séduisante. Elle nous parut telle, du moins. Nous avions à peine eu le temps de dire quelques mots, que Yago Arellano parut. Il nous salua sans articuler un seul mot, prit la lettre que lui présenta Norberg, la lut avec impassibilité, puis, avec le même flegme : « Que puis-je faire pour vous, honorés cavaliers? Je suis le serviteur de MM. James Moore et compagnie aussi bien que le vôtre. Faut-il envoyer cJiez vous un sac de piastres? x> Dofia prenant la parole : a Ces messieurs ne sont pas des négociants, dit-elle ; ils voudraient connaître notre ville ; menez-les à Bidondo. i> Après nous être excusés d'avoir dérangé de sa sieste le méthodique Espagnol , nous saluâmes sa femme et nous partîmes. « Elle voulait qu'on nous menât à Bidondo, dis-je au baron. Bidondo est selon son goût, elle nous l'a désigné : ce doit être la perle du lieu. Allons-y demain. » Bidondo, en effet, est la seconde ville de Manille, la ville du commerce et du bruit, comme celle que nous habitions est la ville de la guerre et du silence.
Le lendemain, après notre chocolat pris, nous nous dirigeâmes vers la ville roturière. Il nous semblait, à mesure que nous en approchions, que l'air y circulait plus libre et plus vif, que la verdure était plus fraîche, le soleil plus lumineux. Pour arriver à Bidondo, il fallut traverser les sombres ponts-levis de la ville militaire , au delà desquels s'étendait un pont de pierre , dégradé vers le milieu , mais construit à l'européenne, avec des arches cintrées, des parapets et une voie pavée pour les voitures. A notre passage, ce pont était encombré de monde : des Espagnols , des métis armés de larges parasols , se croisaient sur ce point d'activé communication. A mesure que nous nous éloignions, nous voyions les hauts clochers de Manille , les remparts à pic , les longues lignes de couvents et de hauts édifices se grouper comme un seul bloc qui aurait sailli de la rivière.
Adieu à la ville sombre , où tout respire l'austérité claustrale ; adieu à cette enceinte privilégiée qui compte 8,000 Ames à peine en maîtres nonchalants et en serviteurs empressés ,- voici que le faubourg se déroule, voici Bidondo avec ses \ 140,000 habitants. Quel contraste! Des files de maisons élégantes et propres, une fourmilière d'habitants affairés, un quai à perte de vue, qu'encombrent des colis venus des quatre coins du monde I A Bidondo, point de catégories, point d'exclusions puériles : auprès des magasins et de la coquette habitation du négociant américain, on voit le logement de l'ouvrier indigène, du Tagal industrieux.
Ces Tagak , dont la raee domine dans le faubourg de Bidondo ou nous étions alors , sont les indigènes que les Espagnols trouvèrent dans cette province à l'époque de la conquête. Ce qu'ils furent dans l'origine , s'ils furent d* abord Malais, Arabes ou Hindous* s'ils provinrent d'un croisement de ces peuples, c'est ce qu'on n'expliquera jamais d'une manière isolée , c'est ce qu'on saura peut-être lorsqu'on tiendra la clef des grandes divisions des types océaniens. Ces Tagals régnaient dans cette partie de l'Ile , quand Juan de Salcedo parut dans la rivière de Passig en 1571. Depuis cette date reculée , les mœurs de ces indigènes se sont profondément empreintes du contact de leurs nouveaux maîtres. Les obstacles qu'une fusion complète a rencontrés sur le continent asiatique n'existaient pas dans les Philippines : les Tagals n'avaient pas comme les Hindous un culte inflexible qui formât barrière entre eux et les envahisseurs. Le christianisme s'y naturalisa comme le mahométisme l'avait fait, sans persécution, sans martyre. De ce système il résulta que les populations tagales, comme presque toutes celles qui habitent Luçon , devinrent espagnoles à demi , car l'action religieuse est un fait qui n'agit pas à la surface , mais qui creuse lentement et ne s'efface plus. Les indigènes prirent de leurs vainqueurs la gravité , le sang-froid , l'apathie , l'intelligence, la sobriété, comme ils en avaient pris le culte, les croyances et les rites. Le physique même se ressentit de la conquête , soit par suite d'un mélange de sing , soit même par de simples modifications hygiéniques.
Quoique le Tagal ait quelques caractères du type malais , qu'il soit , comme les insulaires de Java et de Sumatra, de taille rabougrie et nerveuse, avec le front bas, le nez épaté, les pommettes saillantes, la bouche large, les cheveux noirs,
le teint cuivré, qui distinguent cette race océanienne, il y a dans son port quelque chose de noble et de hardi , dans sa physionomie un je ne sais quoi d'avenant qui le tient en dehors de toute assimilation. La plupart des Tagals que nous rencon- Ir&mes portaient le chapeau de feutre : mais sur la tête d'un petit nombre d'autres, nous remarquâmes le salaeot^ coiffure à larges bords faite de paille tressée en cône , et finissant par une pointe conique en cuivre, ou en acier. Le salacot sert aussi pour la guerre : garni intérieurement de petites bandes de fer et assujetti sous le menton par de fortes courroies, il neutralise l'effet des armes tranchantes.
Cette population de natifs, disséminée dans Bidondo , semblait être pour quelque chose dans son activité et dans sa richesse. Ici, le long des canaux navigables, des bateaux étaient remorqués par des hommes de peine , et bientôt leurs cargaisons extraites de la cale s'empilaient dans de vastes et riches entrepôts; ailleurs, le charpentier tagal maniait la hache au milieu d'un chantier , et des squelettes de navire, avec leurs membres à jour, témoignaient d'une certaine habileté locale pour les constructions maritimes ; plus loin« un forgeron indigène assouplissait le fer, un vannier tordait le rotin , un corroyeur tannait le cuir, un tisserand fabriquait des pièces de toile avec des écorces filamenteuses. Partout ms métiers d'Europe avaient des copistes intelligents et exacts.
Dans tontes les cases où nous entrâmes , raocneil le plus cordial nons fut fait. La svelte et me Tagale aux yeux noirs, aux cheveux coquettement massés , à la figure gracieuse, se levait promptement pour recevoir de son mieux des hôtes européens : elle laissait là le riz qu'elle battait, oubliait les soins du ménage pour nous offrir à boire et à manger. Quand la famille était à table , on nous forçait presque à nous asseoir et à partager le repas commun. Du riz au piment, du poisson, des légumes y tel était Tordinaire de ces ménages. L*eau nous parut être leur seule boisson, quoiqu'ils fussent passionnés pour les liqueurs fortes. Ce qui nous frappa le plus dans ces visites , ce fut d'énormes carottes de tabac, à l'usage de toute la famille et que chacun des membres fumait à son tour. Dans le nombre il en était d'une grosseur si prodigieuse, qu'elles devaient durer pendant ploh sieurs semaines. Ces carottes de tabac sont des meubles de maison , destinés à occuper les loisirs des femmes tagales.
Doué de qualités plutôt inertes qu'actives, le Tagal a un défaut qui les absorbe et les domine toutes , celui du jeu. Comme la civilisation européenne ne lui a pas encore appris ses raffinements en ce genre, sa passion de joueur se concentre dans les combats de coqs, qui donnent lieu à des paris effrénés.
Cette passion pour les combats de coqs est telle chez les Hanillais, que le gouvernement espagnol en tire aujourd'hui une taxe assez considérable. Ces jeux sont devenus une exploitation en grand, une ferme théâtrale. Le premier acte d'inter* vention de la part du fisc a été d'afiecter certains endroits aux combats des coqs , et d'ouvrir ainsi à ces champions un champ clos spécial et privilégié Là, quand la lice est ouverte , un préposé perçoit un droit à la porte , non par tète d'homme , mais par tête de coq : un réal s'ils ne se battent pas, trois réaux s'ils se battent. Il faut voir quelle foule se presse dans ces cirques, quel silence y règne, quelles énergiques passions s'y révèlent sur les figures. Le toréador de Séville ou de Madrid ne provoque pas dans la population espagnole de plus palpitantes émotions, des joies plus vives , que ne le fait un combat de coqs sur une assemblée tagale.
Nous fûmes témoins d'un de ces combats , dont je vais essayer de donner une idée. Les deux champions étaient deux héros de l'espèce : non pas de ces races abâtardies de nos basses-cours , pachas amollis dans le harem , mais de rudes et forts athlètes, élevés dès l'enfance pour la guerre , voués à une vie courte et militante* Avant de lancer l'un contre l'antre ces adversaires qui déjà se mesurent de l'œil , des arbitres choisis dans la foule les examinent avec la plus scrupuleuse impartialité, pèsent leurs forces , comparent leurs moyens d'action , décident si la lutte est égale et licite, ou si elle offre trop de disparité. Quand les champions sont à peu près assortis , chaque propriétaire arme les pattes du sien de petites lames d'acier longues, étroites, affilées. Pendant ce préliminaire, quelques dernières caresses sont distribuées avec à-propos pour réveiller le sens martial des gladiateurs : les enjeux se font, s'étalent sur l'arène : on règle les paris.
Enfin le signal est donné , les champions s'élancent, les plumes hérissées , les crêtes pourpres de colère. La victoire est parfois au plus fort , d'autres fois au
plus habile. Le bec est une arme que dédaignent les athlètes roués ; en frappant ainsi , on se livre sans porter de coups décisifs : la plus grande ressource est dans Tacier des éperons, arme d'emprunt, mais dont ces animaux comprennent Ténergie. Aussi s*éiancent-ils en portant leurs pattes en avant , jusqu'à ce qu1ls aient fi^appé leur antagoniste, ou qu'ils tombent frappés eux-mêmes. Les blessures qu'ouvrent ces ergots postiches sont larges et souvent mortelles. Si la lutte dure quelque temps sans résultat marqué , on fait une pause pour laisser reprendre haleine aux combattants ; on nettoie leurs égratignures , on leur verse dans le gosier du vin chaud aromatisé; puis on les relance dans Tarène, où ils se rejoignent avec un achai*nement redoublé. Lorsque enfin Tuu des deux succombe, le maître du vainqueur ramasse les enjeux et le corps de la victime. 11 arrive aussi parfois, après le premier choc, que Tun des deux athlètes , reconnaissant dans son antagoniste une force par trop supérieure, se rebute et fuit la bataille. Alors on le ramène, on l'encourage, on l'excite ; mais si ces moyens n'y peuvent rien , après deux essais successifs , la lice est close et les paris sont perdus du côté du coq qui renonce. Assez ordinairement il expie sa couardise sous le couteau du maître.
Cette passion pour les combats de coqs est la plus vive nuance du caractère tagal. Hors de là tout est demi-teinte, il en est de même des métis , race croisée d'Espagnols et d'indigènes, d'une nature plus neutre encore et plus indécise. Les métis s'occupent en général d'agriculture et de commerce. Plus actifs, plus rusés que les créoles , ils les priment dans tous les échanges et dans toutes les exploitations. Eux seuls sont parvenus à organiser des sucreries qui rivalisent avec celles du Bengale ; ils ont accaparé le trafic des denrées de l'intérieur , et ils partagent le commerce maritime avec les Chinois et quelques maisons européennes. Les métis sont en général bien faits, d*une taille au-dessus de la moyenne ; ils ont des traits réguliers et expressifs. Quant aux femmes de cette race , il en est qui pourraient soutenir la comparaison avec les plus séduisantes Andalouses.
Les métis , les Espagnols commerçants , quelques Anglais , Français , Portugais, Américains ou Hollandais , voilà les variétés d'habitants que renferme Bidondo , sans y comprendre les Chinois , qui sont les agents les plus actifs de son industrie et l'une des bases de sa population. Les Chinois à Manille , comme dans toutes les villes étrangères qu'ils habitent, ont leur quartier spécial, quartier aux rues larges et aérées, alignées sur les bords du Passig. Leurs maisons , construites moitié en pierres , moitié en bambous , ont un toit aigu surmonté d'un ornement en bois qui figure un fer de hallebarde. Au rez-de-chaussée des logements chinois se trouve ordinairement le magasin , où toutes les marchandises d'Asie et d'Europe sont distribuée» avec un art qui ne le cède guère à nos étalages parisiens. Nulle part les denrées ne sont offertes avec une propreté plus raflBnée ; nulle part on ne trouve plus de coquetterie dans la disposition des montres, plus de tenue chez le marchand , plus d'attrait dans l'aspect de sa boutique.
Parmi ces Chinois , on compte des hommes de tous les rangs et de toutes les fortunes , depuis le riche armateur qui reçoit et expédie cinq à six jonques ou I. 34
champans par année , qui a des magasins gorgés de richesses, une table somptueuse et une élégante maison , jusqu*au pauvre porteur d'eau qui vit d'un misérable salaire, passe sa journée avec une poignée de riz, et couche le soir dans un bateau échoué. Le Chinois a tout envahi à Manille comme ailleurs. Autrefois, par le plus impolitique des calculs , on lui avait interdit de se vouer à la culture des terres, mais à part cela , il faisait tout ou à peu prés tout. Aujourd'hui il est agriculteur aussi bien que marchand, courtier, détaillant, artisan, manufacturier. Comme toutes les castes nomades et dépaysées , les Chinois sont fidèles à la solidarité nationale , ils aident les leurs et en sont aidés. Presque toujours célibataires, car les fenunes n*émigrent point du sol chinois, ils s'allient parfois à des Tagales de classe inférieure qui surmontent leur répugnance pour ces païens. Quand l'influence ecclésiastique était plus souveraine , on ne tolérait le séjour permanent d'un Chinois à Manille que lorsqu'il s'était fait baptiser. C*est même tout récemment qu'on a renoncé à un système qui faisait plus d'hypocrites que de catéchumènes.
Du reste , cette oppression de conscience parait, à toutes époques , avoir moins froissé les Chinois que les exigences fiscales des autorités espagnoles. Un système a été adopté contre ce peuple industrieux et patient , système de rigueurs administratives qui ressemble assez aux exactions arbitraires prélevées violemment sur les Juifs au moyen âge. La défiance , la haine , la cupidité , ont ensemble et tour à tour exploité les malheureux colons venus du littoral asiatique. De nos jours encore , quand le gouverneur général voit que la population chinoise s*est accrue et a prospéré à rombi*e d'une tolérance passagère , sur-le-champ il décrète un impôt énorme, une capitation personnelle , ou une taxation générale que tous et chacun doivent contribuer à solder. Les plus riches vident leurs coffres ; les {dus pauvres sont mis à la chaîne et employés à des corvées publiques. Ces malheureux ne résistent pas toujours à de pareilles épreuves^ ils meurent, ou cherchent à 8*évader.
Bidondo , la ville marchande , compte peu de monuments publics. Les églises , les couvents, y sont bien plus rares que dans la ville espagnole. Saint-Sébastien, d'où les Anglais canonnèrent Manille en 1762 , est la cathédrale du faubourg. De ce point, nous allâmes à la manufacture royale des cigares. Les cigares de Manille ont dans Tlnde et môme en Europe une réputation grande et méritée. Après la Havane, si populaire parmi les fumeurs, Manille est en première ligne pour cette fabrication. Aussi les demandes deviennent-elles plus considérables d'année en année , et les ateliers de Bidondo ne peuvent suffire à les remplir.
Dans les vastes salles de la manufacture, quinze cents hommes et trois mille femmes coupaient, triaient des feuilles de tabac. Ces femmes, presque toutes de jeunes Tagales, souvent jolies, étaient accroupies et alignées sous ces hangars. Ce qui nous surprit le plus dans ces ateliers mi- partis d'ouvriers des deux sexes, c'est l'ordre et la décence qui y régnaient. Les filles et les fenunes se trouvant groupées par familles , il en résultait une surveillance de tous les jours et de tous
les instants des plus âgées envers les plus jeunes. Ces ouvrières ne sont pas de la dernière dasse du peuple : ce sont quelquefois des Tagales et des métisses nées dans une certaine aisance.
Ce long examen à travers ce populeux faubourg, nous avait détournés si bien , que le soir arriva sans que nous y eussions songé. A Theure du repas, éloignés que nous étions de notre logement , nous ne voulions pas aller demander à des Européens une hospitalité cavalière et une place à leur table : mon ami s'adressa, à prix d'argent, à une espèce de traiteur chinois qui nous empoisonna de son mieux. Jamais je n*ai de ma vie vu autant de ragoûts et de sauces. L'art culinaire des Chinois consiste à déguiser si bien les aliments , qu'il sôit presque impossible d'en reconnaître la nature. Ainsi , il nous fallait revenir à plusieurs reprises sur un mets pour savoir si ce que nous mangions était chair ou poisson. Sans une énorme pyramide de riz, nous serions restés à jeun.
Quand ce repas fut expédié , la soirée était déjà avancée , la brise animait l'air , la poussière abattue par la fraîcheur ne se promenait plus en brouillard cuisant ; « on voyait à peu de distance la campagne se déployer comme un tapis de couleurs, variées ; le vert des rizières se détachait en teinte claire sur la sombre verdure des palmiers, des manguiers et des orangers. Mon compagnon semblait s'épanouir à ce spectacle d'une nature féconde et luxuriante : « £h bien, lui dis-je , allons voir cela de près, b Pendant une heure , nous roulâmes au milieu de sentiers assombris par une épaisse voûte de feuillage , nous traversâmes des hameaux tagals , peuplés de gais paysans ; nous vîmes la maison de plaisance du capitaine général , résidence mesquine et triste comme Manille. Ce qui nous frappa le plus dans notre délicieuse promenade, ce fut de n'y pas rencontrer un seul citadin. Nous étions pourtant presque aux portes de la ville ; et le paysage était enchanteur , l'atmosphère tiède et embaumée, la route admirable. Étonné, j'interrogeai notre guide. « Ah ! monsieur , me dit cet homme ; on voit bien que vous êtes d'aujourd'hui à Manille. Sans cela , vous ne m'auriez pas laissé vous conduire du côté de ce pays perdu. — Et pourquoi cela? — Les équipages ne se promènent pas ici, Monsieur, mais sur le glacis. — Eh bien , mène-nous sur le glacis. i> Une demi-heure après nous voyions se dérouler une longue file de voitures sur une esplanade aride et nue ; terrain découvert qui longe la baie et que fouette une pluie saline dans les jours d'ouragan. Là tous les hidalgos de la ville de guerre, les dignitaires venus d'outre-mer , les alcades, les créoles , les négociants européens , les métis et jusqu'aux riches Tagals et Chinois, viennent chaque soir étaler le luxe de leurs équipages. C'est le Corso de Manille, ie seul lieu de rendez-vous public : les hommes y fument leurs cigares ; les femmes y médisent ou y intriguent. Arrivés un peu tard, nous pûmes compter encore plus de cent voitures, et dans l'une d'elles, coquette et souriante, figurait doôa Arellano, qui nous salua gracieusement de l'éventail.