‹ Voyage autour du mondeChapitre 55 sur 98 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

PHiLirpivas. — HiSTOiRa dipuis la oom^vAti

C'est à Magellan, le premier qui pressentit et trouva le passage aux Indes par le cap Hom , qu'on doit la découverte des Philippines. Parti des ports espagnols le 10 août 1519 avec cinq navires, il traversa le 1*' novembre le détroit qm' porte son nom, et aperçut le jour de la fête de Saint- I^azare un groupe d'tles, qu'il nomma de cette circonstance l'archipel de Lazare. Il toucha à Mindanao vers la fin de mai, y planta une croix comme prise de possession, passa de là sur, l'Ile de Zébu où il convertit et fit baptiser le roi , sa famille et son peuple , débarqua ensuite sur l'île de Macta, sur laquelle il périt en combattant son prince qui s'était trouvé un moins accommodant catéchumène. Après Magellan, le chef de l'esciidre Juan de Serano, périt aussi dans un guet-apens que lui tendit le roi de Zébu nouvellement converti. Dès lors la division se mit parmi les trois vaisseaux qui res-

talent , et Sébastien Cano , qui commandait la Vitoria, eat seul la gloire de reparaître le 7 septembre 1522 dans le Gnadalqnivir, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance et fait ainsi , pour la première fois, le tour du monde.

On avait donc trouvé à la fois un archipel nouveau et une nouvelle route pour s'y rendre ; mais longtemps encore tout cela devait rester stérile. Les années qui suivirent furent employées à disputer aux Portugais la possession des Moluques, et à interpréter à coups de fusil un bref fort ambigu du pape Alexandre Y I. Plus tard Yillalobos , qui fit prévaloir le nom de Philippines à cause du roi régnant Philippe II, vint échouer dans une expédition et mourir à Amboine. Ce ne fut qu'en novembre 1564 que partit du port de la Nativité la petite escadre à qui il était réservé de fonder la puissance espagnole dans ces parages. Elle était aux ordres de Lopez de Legapsi, homme d*une valeur éprouvée. Les deux^navires qui composaient Texpédition découvrirent l'Ile des Barbus , touchèrent aux lies des Larrons le 22 janvier 1565, et atterrirent le 13 février sur Tandaya et Abuyo qui font partie du groupe des Philippines. Là, Legapsi chercha à se procurer des vivres ; mais, repoussé par les naturels, il s'avança dans les Bissayes et mouilla à Bohol, où il n'obtint quelques provisions qu'en buvant du sang d'un chef sauvage mêlé à son sang espagnol. De Bohol ii cingla vers Zébu , s'empara du chef- lieu après l'avoir canonné, et y bAtit un fort. Ce fut le noyau d'une colonie plus stable. Peu à peu on traita avec les insulaires et leur roi retirés dans l'intérieur ; on soumit les lies voisines , on eut des vivres , soit de Panay , soit de Masbatte , soit de Luçon ; enOn, et c'était le point essentiel , on reçut de la métropole quelques renforts en vaisseaux et en soldats, sans lesquels ces préliminaires d'occupation devaient rester stériles. Dès lors Legapsi songea plus sérieusement à la conquête de Luçon. Il y détacha son neveu, Juan de Salcedo, qui battit les indigènes et fonda Manille en 1571. Les rajahs du pays voulurent en vain résister : vaincus, ils furent obligés de plier devant une poignée d'Espagnols , qui avaient pour les combattre des moyens de destruction énergiques et décisifs. Bientôt des remparts s'élevèrent autour de la ville nouvelle , et Luçon fut acquise à la cour de Madrid.

Luçon , la plus considérable des Philippines , fut ainsi nommée par les vainqueurs, du mot Lusong^ nom donné par les naturels à des pilons pendus à la porte de chaque case, et qui servaient à écosser le riz. Cette Ile, longue de 175 lieues du nord au sud, et large de 75, était alors peuplée de races diverses et distinctes.

Sur le littoral vivaient des peuples évidemment d'origine malaise, malgré quelques légères modifications. On les appelait Tagals, Pampangas^ Zimbales, Pangasinans , Uocos et Cayagans ; ils étaient plutôt olivâtres que noirs , avaient les cheveux lisses, les traits réguliers, vivaient en société sous un régime de demi-civilisation, avec des rajahs pour chefs , des castes privilégiées , des nobles ou bagnans, des prolétaires ou calianes; ils pratiquaient l'hérédité en matière civile , parlaient une langue harmonieuse et correcte , possédaient leurs codes de lois criminelles, reproduisaient dans beaucfôup de leurs coutumes , comme dans leur hiérarchie sociale, des faits communs aux grandes lies de l'archipel ; connaissaient

le mariage ip^jr jat^jour, priaient les mânes de lenrs aîeax, et conjuraient les mauvais génies ; se rattachaient enfin , par une foule de nuances analogues » aux insulaires de Bornéo , de Java et de Sumatra.

Hais dans les montagnes de Luçon» dans ses gorges désertes , dans ses forêts profondes , végétait un autre peuple , que les Tagals appelaient OEtas ou Aétos , et que les Espagnols ont nommé Igorotes, ou plus génériquement encore Negritos del Monte. Ces OEtas ou Negritos ont des caractères complètement distincts de ceux des habitants des plaines : petits de taille^ noirs comme le jais , avec la peau huileuse, les cheveux laineux et crépus, le nez aplati, les traits ignobles, les lèvres grosses et saillantes , ils vivent à Tétat sauvage, n'ayant pas dinstinct plus avancé que celui de la brute ; ils marchent nus , fuient les lieux peuplés , se laissent difficilement prendre, et s'échappent à la première occasion pour regagner leurs flpres montagnes. Leur seule ressource dans ces retraites est la chasse, dans laquelle ils se montrent fort adroits. Quand ils veulent se procurer quelques denrées, ils se hasardent à paraître dans quelques villages de la lisière espagnole, où ils échangent leur gibier contre du riz.

Diaprés toutes les traditions locales, ces Negritos sont plutôt les aborigènes de Lnçon que les peuples olivâtres. A mesure que la race aux cheveux lisses s'est répandue sur les côtes et a gagné du terrain dans Tintérieur , les hommes à la tête laineuse et crépue se sont retirés vers les hauteurs. Dans le début sans doute, il y a eu lutte ; il y a eu du sang versé de part et d'autre ; mais en vertu de cette loi générale qui fait disparaître peu à peu les types bruts devant les types plus nobles, les sauvages devant les civilisés, les Negritos ont été graduellement acculés et circonscrits dans un rayon plus étroit ; ils ont à chaque siècle diminué de nombre; ils continueront ainsi, jusqu'à ce que leur race s'éteigne et se perde dans rétiolement. Du reste , ce n'est pas un fait isolé que cette absorption successive des races noires par la race jaune et par la race blanche. Ce grand travail a dû s'établir et s'opérer ici-bas de temps immémorial, ce qui prouverait que notre globe est plutôt en voie de progrès que de décadence.

La présence de ces peuples noirs dans Luçon a donné lieu à une foule de théories et d'hypothèses ; mais aucune d'elles n'a encore fourni de résultats complets et satisfaisants. On en est venu seulement à constater que cette même caste sauvage occupait çà et là dans l'Océanie, dans l'archipel malais, dans le continent asiatique, dans la mer des Indes, des localités dont tantôt elle jouissait seule, et que d'autres fois elle défendait contre les envahissements de nouveaux venus. Ainsi , en ne tenant pas compte de quelques nuances légères, résultat inévitable de latitudes, de nourritures, de climats différents, on retrouve le type des OEtas ou Negritos de LuQon dans les Moyes de Cochinchine, les insulaires des Andamans, les Bedhas de Ceylan ; dans quelques tribus montagnardes de l'archipel malais , tous pays situés au nord de l'équateur; puis encore au sein de toute l'Australie, sur la Tasmanie, où ils ne sont guère mieux doués que les animaux auxquels ils disputent la place ; sur les Iles Viti et Salomon , comme dans la terre des Papous.

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