‹ Voyage autour du mondeChapitre 56 sur 98 · I- aa · texte numérisé non relu

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Mainteaant, comment ce peuple , que plusieurs caractères rattachent à l'indigène du continent d'Afrique , au noir du Zinguebar , au Cafre, au Mozambique, au Malgache ; comment ce peuple, dis-je, s'est-il établi sur ces divers points, si loin de sa souche ; comment s'y est-il maintenu? comment, et ce contraste n'est pas ce qui complique le moins l'énigme ethnographique, comment, à ses côtés, d'autres peuplades visiblement étrangères à cette origine , peuplades cuivrées , à cheveux lisses, déplus belle et de meilleure nature, plus sociables et plus industrieuses, sont-elles venues coloniser des Iles placées à l'orient des leurs, et disséminées sur une étendue de 71* de latitude, c'est-à-dire du 23"* N. au W S., des lies Hawaî à la Nouvelle-Zélande ? Serait-ce que divers continents ont apporté tour à tour leur part de population à ces terres océaniennes , derniers sommets peut-être d'un monde englouti? L'Afrique y aurait-elle envoyé , à une époque ignorée , des colonies de Zingues et de Malgaches, pendant qu'au nord l'Arabie et l'Inde , reconquérant du terrain sur les noirs, faisaient une place dans le globe à la race malaise, évidemment distincte de tout ce qui l'entoure? Cette donnée, toute hypothétique, n'expliquerait pas par quels moyens de navigation ces races distinctes seraient venues aboutir à un archipel inconnu. Elle ne dirait pas quel besoin, quel désir, quel hasard, quelle force, les auraient poussées à cette émigration aventureuse. Des savants distingués s'occupent de résoudre ce problème : ils y procèdent par une patiente comparaison des langues , des mœurs , des caractères physiques de la famille océanienne , avec ceux des autres races humaines. Mais nous doutons que leurs utiles travaux aboutissent à des résultats complets. Des preuves matérielles, incontestables, évidentes, manqueront toujours à l'histoire de l'homme sur quelque point du globe qu'on l'observe ; car l'homme dans son état d'enfance n'a rien constaté ; il n'a eu sa chronologie que lorsque le sens de la mémoire et celui de la comparaison ont été profondément éveillés chez lui. 11 faudrait se trouver en dehors des faits de notre création , et au-dessus d'eux , pour expliquer de tels mystères. Dieu seul peut autant.

Les OEtas de Luçon nous ont conduits loin ; revenons au sol qu'ib habitent et à l'histoire de sa conquête.

Ainsi les Espagnols , après la conquête du littoral et la fondation de Manille , trouvèrent dans les races tagales un instrument docile à leurs projets. Quant aux (Xtas ou Negritos , les vainqueurs se soucièrent peu d'une population appauvrie et insaisissable : après quelques vains efforts pour les convertir, ils shabituërent à ne pas en tenir plus compte que des singes qui peuplaient ces forêts.

La première période de l'occupation espagnole fut marquée par des querelles entre l'autorité politique et l'autorité religieuse, toujours en guerre à propos de leurs attributions. Les moines Augustins qui avaient accompagné Legapsi voulaient qu'on leur fit la part la plus large dans le gouvernement colonial ; ils superposèrent leur chef au chef militaire, et mirent à profit les faiblesses et les concessions du pouvoir civil. Encore, si tout se fût borné à cette lutte, la paix intérieure aurait pu sortir d'un arrangement ; mais unis contre les agents civils, les

ecclésiastiques y moines ou prêtres , étaient divisés entre eux. Ces débats de prééminence entre les différents ordres , cette lutte des Augustins contre les Franciscains» des Dominicains contre les Récollets; cette ligue des moines contre le clergé séculier, et surtout contre l'archevêque, toutes ces dissensions, aussi désastreuses pour la colonie que nuisibles à la dignité du sacerdoce, se prolongèrent pendant plusieurs siècles , et c'est seulement de nos jours que le haut clergé de Manille est revenu à l'union et à l'humilité que prêchent les évangiles.

Il faut dire toutefois , à la louange des premiers religieux débarqués à Luçon , que leur prédication fut empreinte de douceur et de persévérance. Ils n'y procédèrent pas avec le glaive , comme sur le continent américain , mais avec la parole; ils convertirent sans violenter la conscience, sans intimider par les supplices. Les Augustins devinrent surtout les instruments les plus actifs de cette propagande. Grâce à leurs efforts, Luçon fut chrétienne au bout de quelques années; et les natifs se rangèrent sous la loi du pasteur qui parlait au nom de Dieu avant de reconnaître les pouvoirs de l'alcade, lequel invoquait l'autorité du roi d'Espagne. On peut reprocher aux moines, ouvriers dans ce grand travail apostolique, d'avoir employé quelquefois des moyens coercitifs , conune le fouet, non seulement pour déterminer une conversion , mais pour maintenir leurs ouailles dans Tobservation rigoureuse de leurs devoirs religieux. Ainsi une Tagale qui manquait la messe était fustigée à la porte de l'église , et tout oubli des saintes pratiques encourait une dose plus ou moins grave de la même peine.

L'organêation religieuse et politique de Luçon était ébauchée à peine que Ttle se vit compromise par ]es attaques des Malais de Roméo et de Mindanao , improprement nonunés Maures. Ces forbans , trop adroits pour s'aventurer dans une lutte ouverte , débarquaient à Timproviste sur un point du littoral , égorgeaient ou rançonnaient les prêtres , et emmenaient les naturels qu'ils vendaient ensuite conune esclaves. En 157^, une agression plus sérieuse encore vint faire diversion à ces incursions. Un pirate chinois, qu'on nommait le roi Limahon, parut devant Manille. Longtemps il avait tenu tête aux escadres de son empereur ; mais à la Gn , vaincu par le nombre , et obligé de fuir, il rêva de conquérir Luçon avec soixante-douze champans qui portaient 2,000 soldats aventuriers , non compris les matelots et 1,500 femmes. Le débarquement s'opéra le 29 novembre, au moment où Lopez Legapsi venait d'être reconnu comme gouverneur général des Philippines. Les Chinois marchèrent vers la ville espagnole qu'ils comptaient surprendre ; mais un petit corps d'avant^ arde , aux ordres du capitaine Valasquez , ayant donné à la garnison le temps de se rallier , bientôt s'engagea une bataille générale, qui finit parla déroute des Chinois. Limahon essaya vainement de renouveler l'attaque ; il fut repoussé derechef et obligé de se réfugier à l'embouchure de la rivière de Lingayen, dans le Pangasinan, province au nord de Luçon. Rioque sur ce point , il parvint pourtant à s'évader avec une partie de ses troupes et gagna l'ile Formose. Les autres Chinois qui avaient fait partie de l'expédition s'enfuirent alors vers les montagnes où depuis , mêlés aux indigènes indépen-

dants , ils formèrent une race qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de métis Sanglayès^ race facile à reconnaître à ses yeux bridés et à son teint plus blanc que celui des Tagab et des Ilocos. Enfin, en 1590» un Japonais nonuné Kicmon, que des opérations commerciales avaient plusieurs fois appelé à Manille, entreprit h son tour de se poser comme intermédiaire entre les Espagnols et son empereur. Il demanda des ambassadeurs, et cinq pères franciscains furent envoyés à ce titre; mais « après un début assez favorable , une persécution survint , et les malheureux apAtres furent tous suppliciés.

A cette époque pourtant, la puissance espagnole se consolidait aux Philippines , et devenait conquérante dans Tarchipel environnant. Bornéo recevait un souverain du choix des autorités manillaises; Desmarina faisait une démonstration hardie quoique malheureuse contre les possessions portugaises des Moluques; Baretto essayait la colonisation des lies Salomon nouvellement découvertes , et après lui sa femme Isabella, devenue commandant du vaisseau, la ramenait dans la baie de Manille ; enfin Luçon voyait se compléter chaque jour son organisation politique , religieuse et militaire. Les natifs étaient catéchisés peu à peu , soumis et enrégimentés pour le service de l'armée coloniale.

Ce fut vers cette phase de progression qu'un complot soudain menaça la puissance espagnole dans ces parages. En 1603 , une singulière ambassade venue de la Chine mouilla dans la baie de Manille : les délégués de l'empereur venaient , disaient-ils , pour reconnaître si la presqu'île de Cavité n'était pas d'or. Pour répondre à une si étrange ouverture , le gouverneur Pedro d'Acunba les conduisit sur la péninsule, et, leur montrant le sol, il leur dit: a Vous le voyez , Messieurs, il n'y a point d*or dans ces rochers; mais en voici, » continua-Ml en se tournant vers les plantations qui couvraient la plaine. Cette ambassade eût passé inaperçue si, quelques mois après, une révolte générale des Chinois établis à Luçon n'eût révélé l'action secrète des agents de l'empereur à côté de la démarche ostensible. Depuis longtemps la cour de Pékin avait à se plaindre de quelques tentatives des Espagnols contre l'ile Formose : elle se vengea à sa manière, par l'astuce et la perfidie. Les colons chinois résidant à Manille et maîtres de tout le petit commerce étaient alors très-influents et par leur nombre et par leur patronage ; le faubourg de Bidondo , qu'ils avaient créé, en comptait déjà plus de 25,000 : ce fut là que s*ourdit le complot. Le plan des Chinois entraînait des Vêpres espagnoles ; ils devaient égorger tout ce qui tomberait sous leur main , purger l'Ile d'Européens pour la remettre à leur souverain , maître de Tempire Céleste. Sans la révélation d'une Tagale mariée à un Chinois , la garnison de Manille, les dignitaires , les négociants, les religieux, étaient massacrés. Par bonheur , cette femme alla tout confier, la veille du jour fixé pour l'exécution, au curé de Quiapo, qui courut en informer le gouverneur. Préparés à la résistance, les Espagnols concentrèrent leurs forces; mais l'attaque fut si soudaine qu'ils n'eurent pas le temps de retirer leurs avants-postes des faubourgs, où 150 hommes furent égorgés. La partie aurait été belle pour les Chinois,

s1t9 n*avaient abosé prématurément de la victoire et massacré tous les Tagals qui tombèrent sous leurs mains : ils eurent alors deux ennemis pour un. Les moines, presque tous anciens militaires vieillis dans les guerres de Flandre, les prêtres , les marchands , les fenmies , tout prit les armes dans cette guerre sans quartier. Le père Flores conçut et exécuta un mouvement stratégique au moyen duquel l'insurrection, coupée en deux, ne put parvenir à se masser et à se rejoindre. Gallinato attaqua les Chinois du Pariam^etLuis ceux de Bidondo. Enfin, traqués de toutes parts, les insurgés se replièrent sur Saint-Paul del Monte, et de là sur la province de Batangas. Le mouvement finit et s*apaisa par le massacre du chef de la révolte, Engeau, dont la tète fut portée au gouverneur de Manille en signe d'expiation.

Les années qui suivirent furent moins agitées. Les déprédations des forbans maures, l'insurrection des Bissayes, où des missionnaires périrent égorgés, précédèrent une nouvelle insurrection des Chinois en 1639 , tentative qui se termina comme la première par la dispersion des rebelles. Leur dispersion fut si complète qu'ils fondèrent des villages entiers sur les plateaux sauvages de Luçon. Il y a peu d'années , une exploration dans l'intérieur fit découvrir aux Espagnols étonnés des peuplades blanches, civilisées et vouées aux travaux agricoles, au milieu des gorges les plus inaccessibles et les plus solitaires de l'île. C'étaient, on peut le croire , les fils des insurgés de Bidondo, peut-être même les descendants des soldats de Limahon. Six ans après cette échauffourée, un tremblement de terre (1645) fit plus de mal à Manille que toutes les guerres, que tous les désastres antérieurs : les maisons, les églises, les monastères, croulèrent sur leurs habitants ; des montagnes disparurent, des bourgs s'affaissèrent; il n'y eut plus que des décombres dans la ville et aux environs.

Un siècle entier se passa ainsi, au milieu d'événements moins significatifs. Des attaques de Maures, une révolte des naturels de la Pampangue et de Pangasinan, le jugement du gouverneur Diego de Salcedo, prévenu de modérantisme religieux, les querelles des Jésuites contre les Dominicains, le débarquement des Hollandais sur Formose, puis leur expulsion de cette Ue, enfin, en ni 9, une insurrection fomentée par le clergé contre le gouverneur Fernand Bustamente , qui périt sous le couteau d'un moine au fort d'une mêlée; voilà le sommaire de cette histoire jusqu'en 1762, où une attaque de la part des Anglais vint mettre Manille k deux doigts de sa perte. Le titulaire qui y commandait alors était l'archevêque don Manuel Roxa, que le crédit du clergé avait poussé à ce poste politique. L'escadre anglaise, forte de quatre bâtiments de guerre, était sous les ordres de l'amiral ComiA ; les troupes de débarquement obéissaient au brigadier général Draper. Ce dernier ayant investi la place, le 23 septembre, avec 3,000 hommes, blancs, cipayes ou Cafres, somma les autorités espagnoles de se rendre.

Cet événement se passait à l'époque où l'Angleterre fondait sa toute-puissance dans les Indes. Calcutta grandissait chaque jour; la côte de Coromandel relevait presque tout entière de l'Amirauté ou de la Compagnie; Pondichéry venait d'être

prise : Manille avait donc afTaire au plus terrible ennemi connu. Cependant ses remparts étaient importants, entourés de fossés , et pourvus d'une formidable artillerie; sa petite garnison de 1,000 honunes comptait des officiers expérimentés et courageux. Mais une tête manquait pour présider à la défense : Tarchevéque Manuel était un homme d'église, sans énergie pour Taction. Surpris par une attaque inopinée, il n*eut ni assez de force pour la combattre , ni assez de désintéressement pour en remettre le soin à d'autres. La discorde était d'ailleurs parmi les fonctionnaires de la colonie, et l'imminence du péril, loin d'éteindre les haines, les rendit plus violentes et plus dangereuses.

Le siège commença par l'investissement des faubourgs, qui furent occupés sans coup férir. Le général Draper s'y retrancha, occupa les églises et les couvents qui dominaient Manille , et fit monter de Fartillerie jusque dans les clochers de la cathédrale. Vainement les Espagnols cherchèrent-ils à annuler les travaux de l'ennemi par des sorties vigoureuses et fréquentes : ils furent repoussés, et forcés de se tenir derrière leurs remparts. Le chanoine Anda, le Français Faller, l'ofBcier Bustos , homme d*une intrépidité rare , et le neveu même de l'archevêque , prési* daient aux opérations de la défense. Ce dernier, jeune encore et digne d'un sort meilleur, fut fait prisonnier dans une sortie, et massacré presque sous les yenx de sou malheureux oncle.

Cependant , dès les premiers jours du siège , Anda était parti de Manille pour soulever contre les Anglais toutes les populations indigènes. En peu de jours, sa croisade avait réussi, et, le 2 octobre , 6,000 Tagals fanatisés arrivaient sous ses ordres et attaquaient les hérétiques. Ce nouvel effort, combiné avec une sortie de la garnison, menaça principalement les batteries de San-Diego et de Saint-André, dont le tir battait les ouvrages de la place. Au premier instant, on put croire que c'en était fait des Anglais : les naturels couraient sur les canons avec une frénésie indicible ; ils les enlevaient et les tournaient contre leurs antagonistes. Jamais on ne les avait vus donner avec tant d'ardeur ; l'aspect des troupes cafres les exaspérait surtout ; ils croyaient avoir retrouvé leurs vieux ennemis , les nègres de la montagne. Encore quelques instants d'un élan semblable, et les lignes du général Draper étaient forcées, et ses troupes n'avaient de ressource que dans une prompCe retraite. La valeur d'un régiment européen rétablit tout : il annula le premier choc, donna aux batteries le temps de réorganiser leur feu , coupa et neutralisa les colonnes indisciplinées des Tâgals, entama les rangs des Espagnols, poursuivit les uns jusque dans la campagne , les autres jusqu'au pied de leurs remparts.

Dès lors la partie fut gagnée pour les assiégeants, et l'attaque du 5 octobre qui leur livra la ville pouvait et devait se prévoir. Telles étaient pourtant les illusions de l'archevêque qu'au moment même où les Anglais enlevaient Manille de vive force, il était à discuter avec M. Faller et un oidor (conseiller) sur l'oppoitanité d'une capitulation. A la Porte-Royale , cent soldats espagnols qui avaient refusé de se rendre succombèrent les armes à la main ; d'autres , poursuivis l'épée dans les reins , se noyèrent dans le Passig ; le reste se rendit aux Anglais. AIcnts com-

mencèrent, dans la place enlevée d'aseaat , un pillage et un sac horribles à décrire; non-seidement les bataillons anglais, irrités de la résistance , cherchèrent dans le butin une compensation à leurs fatigues , mais encore les cipayes et les Cafres se livrèrent & toute leur brutalité native , et , pour surcroît de malheur , les Tagals eux-mêmes , d'auxiliaires qu'ils étaient , se firent ce jour-là d'implacables égor^ geurs et des pillards déhontés.

Cette scène d'horreur durait encore quand un offlcier anglais entra dans le palais de l'archevêque , comme porteur de paroles de paix et d'articles de capitulation. Le général Draper offrait aux vaincus la liberté de conscience , le maintien des droits de propriété et la franchise commerciale pour tous les habitants. Une rançon de guerre devait être imposée à la ville. Ces clauses ayant été acceptées, Tordre se rétablit dans Manille. Quelques jours après, Cavité se rendit à son tour. La rançon , fixée à quatre millions de piastres » facilement consentie , ne iîit pas facilement acquittée. Les provinces ayant refusé d'en supporter leur part , les ornements des églises, l'argent des Œuvres Pies et jusqu'à l'anneau pastoral de l'archevêque , réalisés , formèrent à peine le quart de cette somme. Le général Draper se contenta de cet à-compte; il embarqua ses troupes, ne laissant que les cipayes , et remit à la voile pour Madras.

Installés dans Manille, les Anglais poussèrent leurs armes au dehors; à l'aide d'auxiliaires chinois, ils soumirent toute la contrée tagale; mais bientôt le chanoine Anda et l'officier Bustos , ayant soulevé contre eux le reste de l'Ile, recon* quirent l'avantage et les bloquèrent à leur tour dans la ville fortifiée. On ne peut se faire une idée de ce qu'était cette armée étrange , qu'inspirait moins la nationalité que le zèle reUgieux. Chaque curé de village était chef de corps; il conduisait jusque sous le feu des jemparts ses ouailles exaltées. On eût dit de ces phalanges comme on en vit se lever à la voix de Pierre l'Ermite, non équipées, armées à demi , sans discipline et sans cohérence, mais ardentes , courant à la mort conune aune fête, passionnées et intraitables. La tactique des chefs consista d'abord en une guerre de partisans qui dura près de deux années ; puis , quand les Anglais eurent été réduits à rester sur la défensive à l'abri de leurs murailles , un siège et un blocus rigoureux firent place à ces engagements partiels. Investis de toutes parts , rongés par la famine et par les maladies , décimés par les combats, ils étaient sur le point de se rendre à discrétion, lorsqu'une de leurs frégates , mouillant devant la ville , vint annoncer la cx>nclusion de la paix entre l'Espagne et l'Angleterre. La restitution de Manille étant l'une des clauses du traité , les cipayes de Madras l'évacuèrent, et le chanoine Anda y fit son entrée, à la tête de l'armée hispano-tagale , le 31 mars 1764.

Mais ce grand ébranlement politique ne pouvait pas s'amortir ainsi sans contrecoup. Ce n'était pas tout que d'avoir arraché ces bataillons indigènes à leur vie casanière, de leur avoir fait connaître le cêté désordonné du métier des camps ; il fallait, la paix venue, renvoyer ces soldats à leurs champs laissés en friche ; il fallait les rappeler à leurs habitudes paisibles. Par malheur la guerre avait porté

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ses fruits ; l'impanité da meartre et da pillage ayait réyeillé dans ces hommes des passions inconnaes jusque-là ; ils trouvaient cette existence plus facile , plus remplie d*émotions ; ils s'étaient habitués à traiter le territoire en pays conquis. Aussi, quand on parla de licenciement, un esprit de révolte circula dans cette année ; elle se débanda , ravagea les campagnes , méconnut la voix des prêtres auxquels elle avait obéi, alla même jusqu'à les massacrer. Pour compliquer encore cette situation épouvantable , les Chinois s'étaient insurgés à leur tour et occupaient la ville de Nava, d'où ils ne furent chassés qu'à la suite d'un combat sanglant. En même temps , les provinces de Laguna et de Batangas levaient l'étendard de la révolte ; Ilocos et Cagayan intronisaient un roi , et Pangasinan chassait de son tefritoire les collecteurs espagnols.

Voilà où en était Luçon quand le chanoine Anda fut nommé capitaine général. Sous cet homme ferme et actif, les plaies de la guerre se fermèrent peu à peu. Anda donna force d'exécution aux ordres de licenciement; il purgea la contrée des brigands qui l'infestaient , rétablit les communications intérieures, réprima ou prévint les turbulences indigènes^ et donna aux curés des villages tous les moyens de rasseoir leur influence compromise. Manille lui dut sa renaissance et sa tranquillité ; elle respira plus paisible et chercha à réparer ses pertes.

Basco, après lui, ne se montra ni moins habile, ni moins bien intentionné. Comme le clergé poussait chaque jour plus loin ses empiétements , il combattit ouvertement cette autorité qui menaçait la sienne. Un complot s'ensuivit , auquel prirent part les chefs militaires et la real hacienda. Averti par le major de place de ce qui se tramait, Basco fit saisir les principaux coupables et les jeta sur un navire qui faisait voile pour l'Europe. Ce fut sous le gouvernement de Basco que mouilla, dans la baie de Manille, notre célèbre La Pérouse; il y regut Taccueil le plus cordial et le plus distingué. II faut encore rapporter à cette époque rétablissement de la Compagnie des PhiUppines qui ne fut guère qu'un avortement.

A Basco succéda Raphaël Maria d'Aguilar, qui , arrivé à Manille avec de grands pouvoirs , marcha dans une voie de progrès et de réformes. Le premier il osa ouvrir à tous les navigateurs les ports de Luçon , dont l'Espagne avait exclu jusqu'alors les pavillons étrangers. Il créa une organisation militaire respectable, améliora l'état des finances publiques, et dota la colonie de quelques établissements. Mais bientêt vint cette longue série de guerres maritimes qui livrèrent les mers indiennes aux Anglais. Déchue peu à peu de son importance, dépossé* dée de ses colonies américaines , tourmentée par les guerres de Napoléon , l'Es* pagne laissa Manille sans secours et sans direction. Luçon resta jusqu'en 1814 comme isolée de la mère-patrie , vivant de ses ressources et dépérissant chaque jour. La paix la réveilla sans lui donner l'instinct immédiat du système le plus utile à sa régénération. Elle entra dans la grande lutte commerciale qui remua alors le globe, avec ses vieux errements d'exclusion et de monopole, avecsa marine vieillie dans la baie et ses tarifs qui dataient de deux siècles.

Ce fut toatefois vers cette époque qu'un ordre venu d'Espagne força le goaverneur de Manille à tolérer dans ce port le séjour et rétablissement de négociants étrangers. Des Français, des Anglais, des Américains, des Hollandais, s'y Giërent; mais, dans le début, que de haines déchaînées contre eux , que de préventions jalouses, que de persécutions ouvertes ou sourdes I On eût dit que les nouveaux venus ne plantaient leurs tentes sur ce sol que pour Tenlever aux moines qui l'avaient catéchisé et conquis ; car les moines furent les plus acharnés de tous à fulminer contre ces intrus, orthodoxes ou hérétiques. Ces haines semées portèrent de terribles fruits ; si terribles que les religieux en gémirent eux-mêmes. En effet, lorsqu*en 1820 le choléra vint fondre sur Manille avec ses inexplicables rigueurs, avec son cortège de morts hideuses, ses coups foudroyants, ses victimes sans nombre, la populace, frappée en bloc, décimée, ne sachant ni à quoi, ni à qui s'en prendre, se réveilla un jour avec Taffreuse pensée que ces étrangers dont on leur disait tant de mal, ces aventuriers voués aux colères célestes, étaient peut-être la seule occasion, le seul motif de llmplacable fléau. Quand le mot fatal fut passé d'une bouche à l'autre, grossi, envenimé, la démence populaire éclata. Quelques médecins européens s'étaient voués à Tétude et à la guérison de l'épidémie; depuis plusieurs jours ils jouaient leur vie dans les hôpitaux : eh bien ! on les tua, eux tout d'abord, comme les plus directs empoisonneurs. Des médecins on passa aux négociants de Bidondo : attaqués dans leurs maisons, plusieurs d*entre eux furent poignardés , traînés ensuite dans les rues , et foulés aux pieds des chevaux. Cette scène sans nom dura deux heures, deux heures pendant lesquelles Tautorité locale resta impassible. Seulement lorsque, après cette Saint- Barthélemi des étrangers , fa foule ivre de sang voulut en boire d'autre encore et menaça les maisons des Espagnols , le gouverneur général crut devoir descendre sur la place publique avec son état-major ; il fit un appel aux moines et aux prêtres, qui s'entremirent pour calmer le peqple et qui seuls pouvaient y parvenir. Le meurtre cessa ; mais aucun des coupables ne fut ni arrêté ni puni.

Ces étrangers pourtant qu*on donnait ainsi à dévorer à ce peuple, avaient plus fait pour Manille en cinq ans, que ses indolents possesseurs depuis deux siècles. A eux on devait déjà la naturalisation d'une foule d*tndustries inconnues ou peu pratiquées jusqu'alors : ils avaient établi des distilleries de rhum, organisé en grand la culture des cannes, fondé des sucreries , des indigoteries , des manufactures de tabac , des ateliers où se tissait le chanvre de la contrée , Tabaca provenant du bananier ; ils avaient attiré des navires de tous les ports du monde, rendu la vie à cette rade morte , couvert de plantations ces campagnes en friche , multiplié par l'échange et le mouvement tant de biens inertes et de richesses endormies. GrAce à eux, de nouvelles caféières grandissaient pour produire; le cacao, le riz, le blé, devenaient des cultures prospères et fructueuses. Manille leur devait une résurrection, quand elle provoqua et souffrit cet incroyable attentat. *

Depuis lors pourtant, une réaction s'est opérée dans Ftle en faveur des colonistes étrangers ; on a commencé à sentir ce que leur présence avait d'avantageux I. 37

pour tous ; le goût des habitudes européennes, l'usage de nos objets de luxe et de nos produits de première nécessité se sont répandus et popularisés par le bas prix ; les mœurs elles-mêmes se sont améliorées et adoucies. L* Espagnol, le métis, le Tagaly savent par expérience le tort que leur causait le blocus commercial dans lequel la métropole a longtemps tenu les Philippines; ils arrivent, quoique bien lentement, à deviner les bienfaits d*une socialisation plus empreinte de cosmopolitisme. 11 n'est pas jusqu'aux moines et aux prêtres qui ne subissent, à leur insu, rinfluence d'idées plus tolérantes. Le clergé espagnol surtout, qui occupe les postes élevés et domine les ecclésiastiques indigènes, le clergé est travaillé par une réforme qui tend à modifier sa direction politique et civile sans toucher en rien à la pureté du dogme. Dans un pays où la voix religieuse est encore si puissante, les prêtres auraient un beau rôle à jouer, s'ils se faisaient les apôtres sincères de la civilisation des peuples I

Du reste, si Ton veut envisager la question de haut , c*est au prix seulement de ce système de fusion que les maîtres des colonies pourront jouir longtemps de leur pouvoir sur elles. A Luçon , comme dans les Antilles, comme au Bengale, comme dans tous les pays où le sang européen s'est mêlé à un autre sang, une classe s'est formée, puissante par le nombre et par les relations, active, industrieuse , énergique souvent : c'est la classe des métis. Elle domine à Bidondo ; elle exploite une foule d'usines, dirige plusieurs grandes plantations, fournit des milices à la garnison et des pilotes à la marine ; elle a depuis peu envahi les rangs du clergé, qui a jeté sur elle le fardeau de deux à trois mille petites cures, trop insignifiantes pour allécher un titulaire européen. Ainsi on la trouve partout; dans l'église, dans le commerce, dans le cabotage, dans Tagriculture , dans l'industrie; mais si, dans les vocations profanes, elle s'est placée au premier rang par sa laborieuse sagacité, elle est restée au dernier par son inmioralité, sa paresse, son ignorance et ses formes brutales.

L'Espagne doit donc se tenir pour avertie que Luçon réchauffe un serpent qui la tuera, si d'avance on ne lui ôte son dard. Déjà, dès 182^1-, un complot avorté a pu lui donner la mesure de ce que lui réserve l'avenir. A cette époque, quelques officiers de la garnison et un petit nombre de négociants espagnols se réunirent aux hommes de couleur pour proclamer l'indépendance de Luçon , sous le mobile des idées qui avaient déterminé la révolution d'Espagne et celle des colonies hispano-américaines. Au mois de mai , l'insurrection éclata : les conjurés s'emparèrent de lune des portes de la ville ; puis , marchant droit au palais du capitaine général, ils surprirent cet officier et l'égorgèreut. Ce début, si hardi , si décisif, allait être suivi d'un résultat complet, quand la fidélité des troupes et la mort d'un des chefs insurgés changèrent les rôles. Vainqueurs le matin, le soir les rebelles allaient coucher dans les cachots de la citadelle, d'où peu à peu ils furent tous expédiés en Europe. La déportation ou la mort firent justice de cette première tentative ; mais qui oserait dire que d'autres ne surviendront pas plus formidables et plus heureuses 1

Le gouverneineiit des Philippines est encore aujourd'hui constitué comme il le fut aux jours de la conquête. Un capitaine général est nommé par TEspagne comme chef politique de toutes les lies, et son mandat , qui n'a qu'une durée de SIX ans, est presque toujours renouvelé : il est peu de capitaines généraux dont le pouvoir n*ait dépassé la période sexennale. Les appointements de ce fonctionnaire sont de 18,000 piastres par an , dont &,H)00 restent déposées au trésor royal comme garantie contre le péculat. A Tépoque de son remplacement , il doit habiter la colonie six mois encore, en simple particulier, loi sage, prévoyante, mais presque toujours éludée. Le capitaine général préside le conseil de la colonie et administre ses revenus. A ses côtés et comme contrôle siègent un assesseur et un agent Gscal du roi. Le conseil colonial, duquel tout relève, se compose d'un régent et de quatre oidores ou conseillers. Outre ces surveillants et ces aides dans les choses civiles et politiques, le gouverneur a encore pour les détails militaires un second, un aller ego, le lieutenant du roi, nommé directement par TEspagne, pour inspecter les troupes et le remplacer au besoin.

Sous ces autorités principale^ se classent une foule d'autorités secondaires, dont les plus essentielles, sont les alcades de Manille et des provinces. On en compte deux dans cette première localité, vingt-huit dans les autres : ils prennent le litre de capitan de guerra. Sous les alcades sont les capilanes del puehlo, ou chefs de villages , pris parmi les plus riches habitants, et les cabessas de varangaye, sortes de percepteurs indigènes qui sont chargés de poursuivre la rentrée des impôts pour le compte du gouvernement. Outre ces divers agents , Manille en a un qui lui est spécial, le corrégidor. Le corrégidor est le chef de la police, il a des bureaux et des cachots à sa disposition. Ses attributions judiciaires ne dépassent pas une certaine pénalité ; au-dessus , il renvoie les coupables devant les oidores.

Tels sont les pouvoirs civils et politiques de Manille. Parallèlement à eux et dans une ligne d'indépendance presque absolue, marchent les autorités ecclésiastiques. Jusqu'ici nulle portion de ce cierge n'a eu et conservé plus d'influence que les moines. Ils ont fourni presque tous les titulaires de Tarchiépiscopat, ils ont accaparé pour leurs divers ordres la possession des cures les plus productives et les plus importantes. Le chef de cette églFse, Tarchevôque de Manille, a sous ses ordre trois évéques et un chapitre de douze chanoines avec leur doyen. Après les évéques vient le grand inquisiteur, chef des commissaires du saint-ofTice. Le tribunal religieux de Manille était oi^anisé à l'instar de celui qui eut en Europe une si grande et si terrible célébrité. A Luçon , comme en Espagne , il pénétrait par ses espions dans les secrète des familles, épiait le zèle des fidèles, punissait l'irréligion ouverte ou cachée , dans les petits conune dans les grands, proscrivait et brûlait les livres, allait jusqu'à décréter le bûcher contre ceux qu'il croyait coupables.

Les quatre ordres religieux qui dominent à Manille sont les Augustins , les Dominicains; les Récollets et les Franciscains; chacun avec son provincial et son chapitre. C'est dans le sein de ces quatre ordres qu'on choisit des sujets pour les cures des provinces. Observés à diverses époques par des juges sans passion »

ces pasteurs semblent avoir poassé un peu loin rîs-à-vis de leurs ouailles la sévérité de la discipline ecclésiastique; plusieurs ont même encouru souvent, à propos de démonstrations superstitieuses, la censure de Tarchevéque. Écoutons à ce sujet un témoin dont personne ne contestera l'impartialité , le célèbre La Pérouse :

a Ce peuple fut divisé en paroisses et assujetti aux pratiques les plus minutieuses et les plus extravagantes : chaque faute, chaque péché est encore puni de coups de fouet ; le manquement à la prière et à la messe est tarifé ; et la punition est administrée aux hommes et aux femmes à la porte de Téglise , par ordre du curé. Les fêtes 9 les confréries, les dévotions particulières, occupent un temps trèsconsidérable ; et, conune dans les climats chauds les télés s'exaltent encore jrius que dans les climats tempérés , j*ai vu , pendant la semaine sainte , des pénitents masqués traîner des chaînes dans les rues , les jambes et les reins enveloppés d'un fagot d'épines, recevoir ainsi, à chaque station, devant la porte des églises ou devant des oratoires , plusieurs coups de discipline , se soumettre enfin à des pénitences aussi rigoureuses que celles des fakirs de l'Inde. Ces pratiques, plus propres à faire des enthousiastes que de vrais dévçts , sont aujourd'hui défendues par Tarchevéque ; mais il est vraisemblable que certains confesseurs les conseillent encore, s'ils ne les ordonnent pas. o Ainsi, d'un côté, le capitaine général, les oidores et les alcades; de l'autre, l'archevêque , les évéques, les chanoines et les curés , telles sont les deux puissances qui se partagent les Philippines. Aux derniers , toute ou presque toute l'influence morale ; aux autres , une garnison de 2,000 Européens et de 4,000 indigènes, sans compter une organisation de milices rurales armées de piques et coiffées du salacot.

Depuis le dernier complot, où tant de métis avaient trempé, les autorités manillaises ont demandé à la métropole un renfort de soldats espagnols pour pouvoir les opposer au besoin à une insurrection nûlitaire de natifs. Un millier d'hommes a suffi pour assurer le repos de la colonie. Quant aux milices provinciales , elles font un service purement de police. Avec une paie insignifiante et la nourriture , ces gardes des villages veillent nuit et jour à la sûreté des routes et à l'ordre parmi les paysans. En cas d'alerte, ils se forment en compagnie sous les ordres de leur capitaine , qui est presque toujours Thomme le plus influent du pays , et se rassemblent au bourg où réside l'alcade. Ainsi, en deux jours, Luçon pourrait réunir 20 à 30,000 combattants , non pas régulièrement disciplinés , ni bons en rase campagne , mais excellentes et terribles guérillas. Grâce à cette organisation intérieure , on pourrait encore réduire Manille ; jamais on ne soumettrait Luçon. A côté de ces forces de terre, autrefois Luçon avait une marine; aujourd'hui elle compte à peine une trentaine de canonnières placées sous les ordres d'un capitaine de frégate.

Toutes les dépenses coloniales , Irais d'administration , de culte , fonctions militaires et religieuses, s'élèvent à plus de 10 millions de firancs. Pour les couvrir, le gouvernement a depuis longtemps établi des impôts dont la nature et le chiffre varient. Depuis la paix de 1814 , les droits à l'entrée et à la sortie ont suivi

ane progression dont les registres de la douane manillaise attestent Timportance. La recette atteignit même un chiffre énorme quand la loi rendue en 1825 par les Chambres, françaises eut réduit la cote exorbitante que Tancien tarif imposait auï sucres de l'Inde. Alors Bordeaux, Nantes, le Havre , Marseille , dirigèrent sur Touranne , et principalement sur Manille , des chargements nombreux : notre pavillon reparut dans la mer de Chine; nos manufactures y trouvèrent dMnmienses débouchés , pendant que les usines de nos rafflneurs y obtenaient de magnifiques matières. Un conmierce nouveau et fécond s*organisait déjà au moment où les plaintes d*une de nos colonies privilégiées , de Bourbon qui , en retour de la prime donnée à ses produits^ n'a pas même une rade à nous offrir» firent tout à coup revenir d'une inspiration heureuse et arrêtèrent Télan commercial qu'avait provoqué rabaissement du tarif. Outrées d'une pareille mesute , les autorités de Manille se livrèrent à des représailles désastreuses pour les Philippines autant que pour la France. Nos vins et nos liqueurs furent frappés de droits prohibitifs ; et le défaut de convenance éloigna désormais nos armements de la rade de Manille. Plus adroits que nous , mieux conseillés dans leurs intérêts , les Anglais s'y sont maintenus à notre exclusion.

Le commerce des Philippines se divise en plusieurs branches : le cabotage avec les Bissayes et la Chine , les échanges avec la Malaisie et l'Inde ; enfin les grandes relations avec FEurope. Dans l'intérieur , nul trafic ne se fait qui ne ressortisse à l'alcade : c'est lui , comme on l'a vu, qui achète les produits de sa localité pour les revendre à Manille. A Manille, des mains des métis et des Chinois ils passent dans celles des négociants espagnols, français , anglais ou américains.

Manille échange avec les Bissayes des toiles de Bengale contre de l'or en poudre, de la cire , du balaté et des nids d*oiseaux ; avec la côte de Coromandel, des cambayes , des mouchoirs de Madras , des toiles de conjons , contre des piastres et un peu de bois de sibucao ; avec la Chine , des fruits , des confitures , des soieries, des porcelaines , contre les produits des Bissayes, le balaté , les nids d'oiseaux, le tapa ou viande de cerf desséchée, les nerfs de cerf, la nacre, Tébène; enfin, avec

l'Europe, des draps, des vins, de l'eau-de-vie , de l'huile, de la quincaillerie, contre du sucre, de l'indigo, du café, des cailles , de la poudre d'or recueillie dans les torrents de Luçon , du cacao , du rhum , du riz, du tabac et du campêche. Une grande partie de ces divers commerces est entre les mains des métis : les femmes métisses se sont exclusivement emparées de celui des cambayes et toiles de Bengale. Plus expertes que les hommes dans ces articles, elles vont au Pariam^ bazar où se groupent les magasins les mieux fournis; elles choisissent et emportent la marchandise, presque toujours sans payer et même sans donner de reconnaissance. Quelle que soit la durée du terme accordé par le marchand, la métisse ne souscrit point de billet; mais elle se montre ponctuelle à l'échéance. En général , il vaut mieux traiter avec les métis qu'avec les Espagnols , fort mauvais payeurs, et qu'avec les Chinois, les plus parfaits fripons qui soient au monde.

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