CHAPITRE XXXIl
raiLimaas. — «iottEAraiB.
L'archipel Saint-Lazare , plas vulgairement les Philippines « se compose d*iui millier d'tles oa tlots, parmi lesquelles quelques-unes seulement sont à citer pour leur importance et leur étendue. Elles se développent du 5» au 19<> de latitude septentrionale. Des chaînes de montagnes, qui les traversent dans tous les sens, ont des pics fort élevés qu'on évalue de 1,800 à 2,000 toises, quoique aucun n*ait été exactement mesuré. On y trouve plusieurs volcans, entre autres celui de Mayon ou Atbay. dans l'Ile de Luçon, qui porte toujours à son sommet un panache de fumée, et ceux des lies Mindoro et Sanhui qu'avoisinent des mines inépuisables dé soufre.
Comme dans la péninsule indienne, où les sommets des Gattes déterminent uo contraste atmosphérique, Luçon, dont les montagnes courent dans le même sens, a aussi deux saisons qui se contrarient. Dans la partie de l'ouest, les pluies régnent pendant les mois de juin, juillet, août et une partie de septembre; c'est le temps des vents d'ouest et d'aval. Alors éclatent dans ce rayon de terribles coups de vent 9 qu'on nomme colla; la mer est orageuse, les terres se couvrent d'eau, la campagne devient un lac. A l'est et au nord , dans ces mêmes mois , le beau temps règne : mais avec la mousson du N. E. arrive, pour cette partie des Philippines, la saison des tempêtes et des pluies. Ainsi, les deux versants alternent de climat de telle sorte qu'en passant d*un côté d'une Ile au c6té opposé on aurait le printemps perpétuel. C'est dans l'intervalle des deux moussons et durant Tépoque indécise où les vents se combattent , que se déclarent ces typhons ou baguyas qui en quelques heures balayent les moissons, rasent les chaumières, abattent les arbres et font chavirer les navires.
Sur le sol arrosé de cet archipel , la végétation se révèle magnifique et vigoureuse. Les prairies, les campagnes, les montagnes, y sont toujours vertes. Le même arbre porte parfois en même temps des fleurs et des fruits ; cependant les arbres fruitiers d'Europe n'y produisent pas ou y produisent peu : ceux des tropiques, comme l'oranger, le citronnier, le manguier, l'attier et le lanconier, y donnent en revanche des produits délicieux. Tous nos légumes» la ponune de terre exceptée, ont réussi dans les jardins de Manille.
La principale richesse des Philippines est le riz, qui fait la base de la nourriture : les Espagnols ont introduit le blé, qui y vient à souhait. A ces objets de consommation locale il faut ajouter les denrées d'échange et d'eiportation , le coton, le café, le sucre, l'indigo, le cacao, le cassia lignea, le tabac, le bétel, l'arek, qui ae cultivent en quantités plus ou moins considérables.
Les bœafs, les moutons, les chèvres, les eochoDS, les bufBes, les chevaux, abondent aux Philippines. Beaucoup de bétes fauves vaguent dans les montagnes; des cerfs, des gazelles, des daims. On y voit aussi des touiterelles vertes et grises : d*autres avec une tache rouge sur la poitrine ; des tabous , oiseaux qui enterrent leurs œufs dans le sable pour les faire éclore, des bécassines, des coqs de bruyère. La mer et les lacs sont remplis d*excellents poissons. Des caïmans d*une grosseur prodigieuse infestent les rivières. Le contre-amiral Richery cite parmi les serpents une espèce nommée par les naturels domonpalay, dont le venin tue à Tinstant même. Parmi les lézards , on remarque le chakon , ainsi nommé parce qu'il articule ce mot en haussant la première syllabe et baissant la dernière, et le
calao , qui de même que le coq chante régulièrement à certaines heures de la journée.
Des mines d'or et de fer, peu abondantes et mal exploitées , des courants aurifères qu'utilise la patience chinoise, des bois de teinture, la cire, le soufre, le brai , Tambre, les perles, la nacre, les nids d'oiseaux, le balaté, le cauris; telles sont les autres richesses de ces lies favorisées, qui peuvent se diviser en cinq groupes principaux : Luçon, les îles Bissayes, Paragoa, Mindanao et Tarchipel de Soulou.
Luçon compte quinze alcadées ou provinces : Tondo ou Manille, Cavité, Valangas, Bulacan, Laguna, Batangas, Tayambas, Pampangue, Zambales, Pangasinan, Uocos, Cagayan, Camarines, Albay. On a vu ce qu'étaient Tondo, Cavité, la Laguna, Uocos. La province de Valangas est un pays tagal à l'ouest de Manille : vaste, mais couverte de montagnes, elle ne compte pas une grande population. Manille en tire des palmiers sauvages, des bambous et quelques bois de construction. Il vient aussi de Valangas une grande quantité de nipas, avec lesquels on fait d'excellentes toitures.
La province de Bulacan est célèbre dans Luçon par la beauté de ses femmes , les Circassiennes des Philippines. Elle est située au nord de Manille; resserrée en d'étroites limites, elle doit à sa fertilité une population prodigieuse. On n'y compte que dix-neuf bourgades ; mais dans le nombre il en est de si considérables , qu'il faut plusieurs heures pour les traverser. Ces bourgs et ces villages ne ressemblent pas à ceux d'Europe ; les maisons sont presque toujours distantes les unes des autres d'une centaine de pas; semées ainsi sur les deux côtés du chemin, elles sont entourées de jolis vergers, où l'on ne remarque pas moins de cinquante à soixante variétés de fruits. Les voies de transport coupent la province dans tous les sens ; des canaux, des rivières navigables portent à Manille les productions de ces admirables plaines , et les chemins sont si beaux, qu'on croirait fouler des allées de parterre.
La province de Batangas est située au sud de la Laguna , déjà décrite. Elle est boisée et montagneuse; de ses pics élevés la vue plonge sur deux mers, la mer de Chine et l'Océan du Sud. Au sud des Batangas est la province des Tayambas, la dernière du pays tagal et touchant à la presqu'île des Camarines. La partie littorale en est belle et cultivée^ mais dans l'intérieur le chemin devient ardu et im-
praticable ; des arbres , des arbustes occupent tous les flancs des collines, et ne laissent point de passage au travers de leurs masses touffues.
Tayambas , située en partie sur TOcéan du Sud , a yu plusieurs fois mouiller dans ses anses peu fréquentées le galion d'Acapulco. Quand TEspagne était en guerre avec une puissance européenne, et qu'une croisière bloquait son port, un signal fait à l'entrée du détroit de San-Bemardino indiquait que l'atterrage de l'ouest offrait du danger. Alors le riche navire mouillait sur la cAte orientale, y déchargeait sa cargaison sur la grève, d'où on la transportait à bras d*honimes jusqu'au lac de la Laguna , et de là sur des bateaux jusqu*à Manille.
Au nord de tous les pays tagals , se trouve celui de la Pampangue dont les habitants offrent à peu près les mêmes mœurs et le même caractère que les premiers. Cette province est vaste et fertile , abondante en mines d*or, produisant d'excellent tabac et de grandes quantités de sucre.
La province des Zambales est an N. G. des Pampangues , depuis la pointe d^ Capones jusqu'au cap Bollnao : ces Zambales , plus petits que leurs voisins , sont civilisés comme eux, et vêtus de la même manière. La province a un excellent port, celui de Subec, abrité contre toutes les moussons.
La province de Pangasinan est au nord de la Pampangue : elle forme une espèce de golfe borné à Test par des peuples peu connus et insoumis , au nord elle a la province d'Ilocos, et la mer à Touest. Petits, braves et entêtés, ses habitants contrastent avec leurs voisins de la Pampangue et d'Ilocos, qui sont grands, forts et très-doux. Ce fut peut-être pour ce motif que le pirate Limahon choisit leur province comme le lieu le plus sâr pour diriger ses entreprises contre les Espagnols. Dans les montagnes voisines habitent les tribus les plus caractérisées des peuples sauvages que l'on nomme Igorotes ou Negritos ; ils vendent leurs enfants aux Espagnols, et se hasardent à venir dans les villages des Pangasinans et surtout des Tangayans, qui ne sont pas sous la dépendance directe des maîtres du pays. Dans cette zone de Luçon , tout le versant oriental est abandonné à ces peuplades qui sont évidemment distinctes, non-seulement de la partie civilisée qui les entoure , mais encore distinctes entre elles. La dissemblance est moins dans les idiomes que dans les types et les mœurs. Ainsi , en dehors des nègres OEtas, existent encore, en état d'indépendance complète, d*abord des naturels malais, soit anciens indigènes
de Luçon jetés dans les montagnes par la paresse ou par la révolte ; soit forbans venus des Bissayes et de Mindanao ; puis des naturels chinois, débris de la descente de Limahon et des insurrections comprimées ; enGn des naturels japonais poussés sur ces côtes par les naufrages ; le tout sans tenir compte des croisements de ces diverses races entre elles et avec les tribus classées.
Ces peuplades, indépendantes de l'Espagne, mènent encore une vie de pécheurs et d'agriculteurs : à peine couverts d'étoffes qu'ils fabriquent eux-mêmes, ils connaissent pourtant une espèce de pacte social , surtout dans les montagnes qui dominent les plaines de Yigan. On y distingue onze villages considérables, parmi lesquels règne beaucoup d'union. Les femmes y sont fortes, assez bien faites;
leur Yètement est une sorte de chemise qui coavre la goi^e , pais un morceaa de coton qui se drape de la ceinture jusqu*aux genoux. I^s habitants de ces hameaux , bien armés , savent repousser au besoin la force par la force, et il n*est pas même prudent de s'y hasarder en simple curieux , car ils se défient de tout étranger, et tremblent toujours pour leur indépendance. Leur religion est un mélange de fables et de pratiques superstitieuses. Ils ont des épouses légitimes et des concubines ; ils se partagent en nobles et en esclaves : ils ont môme des rois auxquels ils sont soumis. Les guerres qu'ils se font sont cruelles et acharnées : quand un chef meurt, la coutume est de le venger en immolant d'innoceutes victimes : on doit en son honneur tuer autant de personnes qu*il lui reste de doigts ouverts dans les mains. Ils choisissent la nuit pour ces expéditions, s embusquent dans les chemins et derrière les arbres, armés d'arcs et de flèches. Le hasard seul désigne donc les sujets voués à cette expiation.
Les CKtas de ces environs sont les plus fortunés de toute TUe ; ils exploitent des mines d*or assez considérables, et font preuve d'une certaine finesse dans la vente du produit. On prétend qu'ils réalisent sur ce seul objet près de 20,000 piastres par an. C'est parmi eux qu'on trouve ces nègres presque blancs , connus à Manille sous le nom de fil$ du soleil, Renouard de Sainte-Croix vit , entre autres , une fille de dix-neuf ans, grande, bien faite et très-blanche, le nez un peu écrasé, les cheveux ch&tains, et la vue assez bonne ; le père et la mère étaient parfaitement noirs. Des espèces d'hermaphrodites se rencontrent aussi parmi quelques tribus, et le cas est assez commun pour avoir mérité une désignation spéciale : les Tagals les nomment binabayes.
La dernière province espagnole au nord de Luçon est celle de Cagayan , qui nourrit les hommes les plus beaux , les plus forts des Philippines , comme Bula* can les femmes les plus belles. On rencontre peu de Cagayans d'une taille au-dessous de cinq pieds cinq pouces; leur force est proportionnée à leur stature. Leur province se détermine par deux caps : celui de Bojador à TO., celui d'Engagno à l'E. Ses seules parties cultivables sont au bord de la mer ; le reste consiste en hauteurs boisées et inaccessibles, et en plateaux intérieurs qu'exploitent des tribus indépendantes. Au nord de Cagayan et à peu de distance de la côte , sont les tles Babuyanes, habitées par une très-belle race d'hommes.
Du nord de Luçon si nous passons au sud , nous trouvons la presqu'île des Camarines, subdivisée elle-même en deux provinces, Camarines et Albay. Cette presqu'île s'avance dans la mer au S. E. de Luçon, auquel elle est rattachée par un isthme de quatre lieues, enclavé dans la province de Tayambas. Les côtes sont habitées par des peuples tributaires des Espagnols ; Tintérieur a ses Igorotes, ses Italones, ses Ilongotes, libres ou sauvages. On y compte plusieurs volcans, en tête desquels il faut placer celui d' Albay, qui vomit continuellement des^anunes. Aucune des provinces de Luçon n'est plus sujette aux tremblements de terre. En 1804, le sol trembla pendant quinze jours consécutifs. Les habitants des Camarines sont constamment en guerre avec les Malais des lies voisines^ qui I. 38
opèrent des descentes à rimproviste» et enlèvent la population de villages entiers, hommes et femmes, pour les vendre aux sultans de Mindanao, Soulou et Bornéo. On ne conçoit pas que les Espagnols, maîtres et protecteurs de Luçon depuis trois siècles, aient laissé se perpétuer ainsi des habitudes de piraterie et de brigandage. Si, dans le principe, des exemples sévères eussent élé faits, depuis longtemps ces insulaires auraient renoncé à des tentatives devenues trop dangereuses pour eux , les traditions de la piraterie se seraient effacées , et aujourd*hui les Philippines n'auraient plus à redouter ce fléau pour leurs populations littorales. Les demi-mesures, des questions de rivalité intérieure, ont fait beau jeu aux déprédateurs malais, et ces mers, dont la sûreté importerait tant à TEurope , sont encore l'épouvantail de nos navires marchands.
La province d'Albay, située au sud de celle des Camarines fait face au détroit de San-Bemardino, passage des navires qui vont d'Asie en Amérique et d'Ame* rique en Asie. Les naturels d'Albay sont, comme ceux des Camarines, courageux et forts : exposés aux attaques des Malais, ils ont pour se défendre un poison trèsactif, le même sans doute qui sert aux Sumatilens et aux Javanais pour rendre leurs crids mortels. Les Albayens y trempent la pointe de leurs flèches. Sans doute la composition de ce poison reste un secret entre quelques chefs, car autrement l'usage n'en serait pas aussi restreint. Ce poison paraît extrait d'herbes vénéneuses. On ne peut s'en servir, si Ton ne trempe auparavant le bout de la flèche dans un jus frais de cannes à sucre, et ensuite dans ce jus d'herbes. Cette composition vénéneuse, dont l'effet est soudain, décompose, dit-on, et fige le sang. Des Européens ont été témoins de quelques épreuves faites sur des animaux. Un chien piqué légèrement avec une flèche ne vécut pas trois minutes ; une vache mourut au bout de six. Les noirs des montagnes cherchent à se procurer de ce poison pour chasser le buffle sauvage ; quand ils l'ont tué avec des armes ainsi préparées, ils le dépècent et le mangent sans crainte. Les chefs albayens fournissent aux alcades de la presqu'île une quantité de cette substance dont ceux-ci usent comme ils l'entendent.
A ces provinces classées et connues, si l'on ajoute tous les versants de l'E. livrés aux peuples indépendants, on aura la totalité du territoire de Luçon.
Celui de l'archipel des Bissayes n'est pas moins riche en subdivisions : les lies de Samar, de Leyte, de Zébu ou Bohol, de INegros, de Panay, de Mactan, le groupe des Calamianes, Mindoro, Masbate, Marinduque, Burias, sont les points les plus saillants au milieu de cette multitude de terres distinctes. Dans les premiers jours de la découverte, les Espagnols avaient donné à ce groupe le nom de islas de los Piniados, à caase de l'usage contracté par les naturels de se peindre le visage et le corps ; mais plus tard le nom indigène de Bissayes prévalut. Aujourd'hui deux races habitent ces lies : les indigènes qui cultivent le littoral sous le patronage de l'Espagne, et les Malais, presque tous originaires de Mindanao et de Soulou, qui campent sur ces côtes plutôt qu'ils n'y résident, et qui , à Taide d'une foule de petits pros ou panons^ fondent çà et la sur toutes les Philippines pour se
procurer à main armée des vivres et des esclaves. Ces Malais reconnaissent, comme les insulaires de la Sonde , des sultans ou des datons ; ils calculent la richesse sur le nombre des esclaves, et féqdent ceux qu*ils ne peuvent pas garder. Leurs . armes sont la lance, un sabre d'une forme particulière qu on nomme cmnpiian^ et le crid malais^ Habitués à vivre de pillage et de guerre, ces hommes sont la plus courageuse et la plus farouche portion des peuplades malaises. Les tribus industrieuses, agricoles et commerçantes, quoique armées de fusils et de canons, leur résistent difficilement. Dans les Bissayes se retrouvent les Âétos ou OEtas de Luçon, acculés au sein des montagnes, misérables ici comme dans les autres Phi» lippines.
Samar, la plus Importante des Bissayes, a 13& lieues de circonférence. Ses productions sont les mêmes que celles de la presqu'île des Camarines ; coupée debeaux cours d'eau et couverte de magnifiques plaines, cette possession pourrait devenir très -importante pour l'Espagne, si on ne la laissait désarmée contre les Malais qui la dépeuplent. La seule ressource des habitants, au moment d'une irruption , consiste en de méchantes fortifications de terre élevées autour de l'église et du presbytère, où ils attendent l'ennemi avec quelques pièces de canon et une provision de flèches empoisonnées. Au sud de Samar est Leyte, longue de 40 lieues, habitée comme sa voisine, exposée comme elle, déserte comme elle. Plus loin sont Zébu, longue de 28 lieues, la première des Philippines qui ait appartenu aux Espagnols, et Mactan, où l'illustre Magellan fut tué dans une embuscade dressée par le roi du pays.
L'Ile Negros ou Los Negros, assez grande, est dépeuplée, du moins sur les côtes qui seules en sont connues. Au N. 0. de Negros est Panay, qui a 25 lieues du N. au S. et 15 de l'E. à l'O. C'est la Trinacrie des Bissayes ; car elle forme un triangle productif et bien peuplé. Panay est, de toutes les Bissayes, celle qui peut le mieux se défendre contre les forbans ; car à ses ressources de population les Espagnols ont eu le bon esprit de joindre un système de défense assez important. Une infinité de petits forts protègent la côte , et au premier signal du danger les naturels s'y réfugient.
Le groupe des Calamianes n'a que trois Iles qu'on puisse nommer : Calamiana » Busnagan et Tinacapan. La seule alcadée est celle qui se trouve établie à Caliong. De l'alcade qui y réside dépend rétablissement formé sur Paragoa , ile longue et étroite, de 60 lieues sur 10, qui gît au S. 0. de Panay. Au N. E. de Paragoa et au S. de Luçon est Mindoro, qui tient aux Bissayes, longue de 40 lieues, large de 15 , fertile d'un bout à l'autre , susceptible de la plus belle culture. Depuis trois siècles , c'est à peine si les Espagnols ont pu y fonder et y conserver le petit poste de Calapan, district resserré sur le bord de la mer. Pourtant vers la région centrale s'élèvent des montagnes couronnées de bois magnifiques , et d'où sortent de fécondes et belles rivières. Cet aspect des lieux avait jadis frappé si vivement les navigateurs français que , sur leurs rapports , le duc de Choiseul voulut coloniser Mindoro. Il en fit la demande a la cour d'Espagne ; mais celle-ci,
pensant que Ttle concédée allait dans peu développer toutes ses richesses, craignit qu'elle ne devint une rivale dangereuse pour Luçon , et refusa fonnellement. Ainsi nie est restée inculte et improductive pour tout le monde ; résultat qu*on ose encore aujourd*hui qualifier de calcul politique, comme si le premier et le plus beau des calculs n'était pas de féconder le sol , ou de permettre à d*autres de le féconder quand on ne se sent ni la force ni le talent de le faire soi - même. Les forêts de Mindoro sont remplies de cerfs, dont la viande hachée menu, salée, séchée et poivrée, forme un aliment, le tapa^ fort estimé des Chinois. Les rivières charrient de l'or : on récolte du campéche, du coton, du cacao, de la cire; et comnoe les bras manquent dans cette ile si malheureusement improductive, ce sont des Luçonnais de Batangas qui traversent le détroit et viennent ensemencer les terres, faire la récolte. Cette proximité de Mindoro en fait , pour les pirates malais , un point de croisière et un entrepôt. C'est là qu'ils débarquent les prisonniers faits dans leurs courses ; là qu'ils se ravitaillent et se rallient. A ce sujet, on lit dans M. Laplace un touchant épisode qui à l'intérêt dramatique réunit quelques détails curieux sur des localités peu connues :
c( J'ai vu à Manille , dit-il , un jeune Français , qui , par la protection spéciale de l'archevêque, avait obtenu la permission de faire dans l'intérieur de Luçon le commerce de l'or que les naturels recueillent dans les torrents. Il était tombé , avec sa petite fortune et le bateau dans lequel il parcourait la côte orientale , an pouvoir d'un pirate que l'espoir du pillage avait attiré de ces côtés, et qui bientôt retourna à Mindoro avec le butin fait pendant la course. Notre malheureux compatriote, devenu captif, n'avait pas même conservé l'espérance de sortir d'esclavage en payant sa rançon , car il avait tout perdu ; mais son courage lui fit recouvrer la liberté. Toute tentative était aussi hardie que périlleuse , et devait même , suivant toute apparence , être suivie de la mort si le succès ne la couronnait pas. Le maître du jeune Français était sultan d'une nombreuse bande de Maures ( Malais) habitant , ainsi que leurs familles, à bord des pros qui les transportaient souvent d'un point de la côte à un autre, soit pour échapper à l'ennemi, soit pour chercher une nouvelle résidence plus agréable et une côte plus poissonneuse. I^ chef lui-même habitait une goélette prise sur les Espagnols dans une •
course précédente. C'était dans cet étroit séjour que languissaient les prisonniers, surveillés avec soin , et auxquels les rivages voisins , bas et inondés , ne laissaient aucun espoir de fuir de ce côté. Cependant notre Français avait pour compagnon d'esclavage un Tagal qu'il trouva dévoué et aussi jaloux que lui de recouvrer sa liberté. Avec les matériaux les plus nécessaires , dérobés dans le butin des pirates, ils parvinrent à faire une petite boussole. Plusieurs mois lem* suffirent à peine pour terminer un aussi difficile travail, et pour -amasser peu à peu quelques provisions économisées péniblement sur la faible quantité des vivres de la journée. Enfin, quand tout fut prêt, et pendant une nuit pluvieuse et obscure, les deui captifs enlèvent la petite embarcation amarrée derrière la goélette , forcent de rames vers la haute mer, et se trouvent heureusement au jour hors de la portée
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de leurs ennemis y mais sans eau et ayant perda la plus grande partie de lem« provisions. Soutenus par Tespérance, ils font route au N., pour se rapprocher de Luçon y dont ils apercevaient les hautes montagnes dans le lointain. Malgré une chaleur étouffante , ils ramèrent toute la journée et la nuit suivante. Le temps semblait les favoriser : il était beau et calme. Au jour, la côte protectrice ne devait pas être éloignée. Mais quel fut le désappointement des deux compagnons de captivité , cpiand , au lever du soleil , ils eurent la conviction qu'un fort courant les avait maîtrisés et les emportait encore dans une direction tout à fait opposée à la route qu'ils devaient suivre! Cependant, quoique épuisés par la fatigue et la soif, ils luttèrent contre cet obstacle jusqu'à la nuit ; mais alors , eiténués de besoin, entièrement découragés , les deux pauvres fugitifs se couchèrent dans le fond de l'embarcation, et abandonnèrent leur sort à la Providence. Elle veilla sur eux 1 Au jour suivant, les montagnes de Luçon ne paraissaient plus, il est vrai, que comme des ombres lointaines et bleufttres; mais ils aperçurent à peu de distance, du côté opposé , une côte sur laquelle un courant les portait avec rapidité. La tarre, que dans leur désespoir ils avaient tant désirée , au risque même de retour ber au pouvoir d'un maitre irrité, leur causait maintenant l'anxiété la plus cruelle; Tesclavage, la moi*t peut-être, les attendaient. Cependant, à mesure quils s'en rapprochaient davantage , le Français reconnut peu à peu une côte sur laquelle il avait relftché plusieurs fois avec les Malais , et dont plusieurs villages , peuplés d'insulaires chrétiens sous la protection des Espagnols , avaient toujours jusque-là repoussé vigoureusement les attaques des pirates. L'espérance de sauver leur vie et leur liberté ranime les forces de nos fugitifs ; ils rament vers la terre , et , après une longue journée d'angoisses et de fatigues , ils abordent à un grand village où des secours leur sont prodigués. Au bout de quelques mois d'attente, une canonnière espagnole , qui était venue apporter les ordres du gouverneur de Manille , ramena heureusement notre compatriote et son compagnon au milieu de leurs amis , qui les croyaient morts depuis longtemps. »
L'archipel des Bissayes compte encore une foule d'autres petites iles , comme Masbate, Marinduque, Burias, etc., sur lesquelles l'Espagne n'a point d'établis^sèment, soit è cause de leur insignifiance , soit à cause des difficultés de la colonisation. Mais en dehors du groupe, et formant à elle seule une subdivision des Philippines, est l'île de Mindanao, qui compte dans ses plus grandes dimensions 135 lieues de l'est à l'ouest, et 75 du nord au sud. Mindanao se divise en deux parties , la partie espagnole et la partie indépendante. La partie espagnole a trois alcadées , dont la principale , Samboagan , est en même temps la ville militaire de l'établissement colonial , et la résidence du gouverneur. Les deux autres chefs-lieux sont Missamis, presque au milieu de la côte septentrionale et sur la baie de Panguil , et Caraga sur la côte orientale. Samboagan est, après Manille, la place la mieux fortifiée de toutes les Philippines. Elle a quelques ouvrages en terre armés dé canons, des casernes, des prisons d'État, un château pour le gouverneur et 1000 Ames de population. Quant à la partie indépendante de Mindanao,
elle occupe le plos grand et le meilleur territoire de File. M indanao a 900 li< de tour, ou peu s'en faut. Nulle terre n'a des cAtes plus dentelées : elle procède toute par golfes et par presqu'îles. Des rivières poissonneuses la traversent dans tons les sens. Ses principales cultures sont le riz, les patates et le sagou. La cannelle y habite également , mais d'une qualité plus commune et moins riche en saveur que celle de Ceylan. La vigne y vient en treille. Dans les rochers de Tintérieur sont de vastes souterrains où s'abritent des milliers de chauves-souris d'une énorme dimension.
Mindanao obéit à un sultan qui tient aussi sous sa dépendance le petit groupe de Mengis de Torchipel des Moluques. La résidence de ce chef est à Selangan sar le Pelandgi. Selangan fait face à Mindanao, située de l'autre côté de la rivière et aujourd'hui presque déserte. La population totale de la nouvelle et de la vieille capitale peut aller à 10,000 dmes. Un beau lac, dont le circuit est fertile et populeux, s'étend à quelques lieues de Mindanao. La seconde ville de cet État est Pollok, port de mer d'une sûreté merveilleuse et d'un commerce assez étendu. A l'ouest de Mindanao se trouvent les pays qui composent la confédération des nianos : on y compte seize petits sultans et dii-sept chefs, indépendants les uns des autres et du sultan de Mindanao. Ses plus gros villages sont Mahargan, Ta> paan et Tagulo , dont chacun a un port. Enfin À l'ouest de l'Ile vaguent des tribus sauvages et mal connues. On a dit qu'elles appartenaient à la même famille que les Haraforas, Idans et Dayaks de Bornéo , et quelques rapports de physionomie , de dialecte et de mœurs, sembleraient autoriser cette hypothèse.
Les indigènes du littoral sont aussi, bien évidemment, une variété de la famille malaise ; ils ont surtout beaucoup de rapports avec les insulaires de la Sonde ; les coutumes, les mœurs, le gouvernement, le langage, semblent rapprocher ces deux peuples par tous les points essentiels. Quoique ayant pour idiome spécial le bissayfn, ils parlent tous le malais, ont des imans qui les prêchent et professent le mahométisme. Un sultan domine les datons, comme à Sumatra ; quand il est menacé, il mande à ses datons de le secourir avec leurs esclaves. Le grand sultan de Mindanao pourrait ainsi mettre 100,000 hommes sur pied. De leur c6té, les datons cherchent à avoir beaucoup d'esclaves ; le nombre des esclaves est la mesure du rang et de la fortune ; c'est pour les fournir de sujets que la piraterie est si active sur ces mers. Le datou arme quelquefois lui-même , d'autres fois Q fait armer un panou ou pro de course, bateau à rames fort dangereux, qui ne prend que des hommes pour lest et se réfugie dans des criques inaccessibles quand il est poursuivi. Ces armements coûtent peu de chose. Quelquefois même des Espagnols s'en mêlent; ils s'embarquent avec des natifs, et participent aux bénéfices de cette traite frauduleuse. En d'autres occasions, au lieu de faire des prisonniers, ces embarcations débarquent sur des champs prêts à être récoltés, chassent les pro* priétaires, coupent eux-mêmes et emportent la récolte. Poursuivis, ils ne se retirent que lentement, se laissent canonner; puis quand ils penseht que la poudre est épuisée à bord des navires qui les chassent, ils reprennent roffensive
et montent à Tabordage. Ils amarinent ainsi non- seulement des bâtiments de com* merce, mais encore des canonnières de Cavité et de Manille , montées par des équipages soit espagnols, soit mêlés d*Espagnols et de Tagals. Du reste, rien n égale la barbarie qu'ils déploient envers leurs prisonniers européens : comme ils en espèrent toujours une belle rançon , ils cherchent, en les fatiguant outre mesure, à augmenter leur désir d*étre promptement rachetés : ils les font travailler aux champs, garrottés avec deux cordes, l'une au cou, Tautre À la jambe, tenues toutes les deux par une sentinelle, soit pendant le travail, soit pendant le repos. Les moines eux-mêmes sont obligés de semer, de récolter, et leur inaptitude à ces travaux ne sert qu*à les faire rudoyer par leurs impitoyables maîtres. Quant aux femmes, leur sort est moins à plaindre ; non-seulement on ne leur fait point de mal, mais encore elles ne sont pas regardées comme esclaves. Pour un homme on demande 3,000 piastres (plus de 15,000 francs), pour une femme on ne demande rien. Attribuer cette différence à un égard pour le sexe ou à un sentiment d'humanité , ce serait connaître peu les races malaises. Si ces forbans n'exigent pas de rançon de leurs prisonnières, c*est qu ils ne peuvent supposer que personne soit jamais assez dupe pour en offrir une : à leurs yeux , c'est une non-valeur, une marchandise de rebut. La civilisation seule a trouvé le prix des femmes; seule elle leur a donné la place qui leur appartient.
Le dernier groupe dépendant des Philippines dont il nous reste à parler, est l'archipel de Soulou, ou autrement royaume de Soulou, dont le sultan règne aussi sur le groupe de Cagayan, sur Textrémité septentrionale de Bornéo, et sur une grande partie de l'tle Paragoa. Cet archipel se divise en groupe de Soulou, dont le chef-lieu est Bewan, résidence du sultan, port de mer qui compte 6,000 âmes ; celui de Taonitaoui , avec la ville de ce nom ; celui de Bassilan, avec l'Ile de Bassilan , la plus grande du groupe de Soulou.
Cette dernière a un territoire riche et fertile. II fut une époque où les Espagnols cherchèrent à l'occuper et à s'y établir. A peine débarqués, ils mii'ent la main sur la famille royale , renvoyèrent tout entière au collège de Mindanao, lui firent abjurer le mahométisme, et la convertirent à la foi chrétienne. I^ prince soulien se prêta à tout ; il se laissa catéchiser, reçut le baptême, et parut prendre assez bien son parti de la solitude complète où on le tenait alors. C'est qu'en effet, pour occuper ses loisirs, il avait abusé de sa plus proche parente dont on n'avait pas eu soin de le tenir séparé. Une faute si grave lui attira des corrections tellement sévères, qu'il chercha à s'enfuir. Il y parvint, rentra dans son tle de Soulou, en chassa les Espagnols , et maintint son indépendance malgré tous leurs efforts. Plus tard néanmoins, abaissant ses rancunes devant ses intérêts politiques, le sultan entra en pourparler avec le gouverneur; il permit aux pontins de Mindanao et de Manille, aussi bien qu'aux navires anglais, de venir commercer dans ses ports. Soulou demande des toiles et des mouchoirs à la côte de Coromandel et au Bengale, contre de la cire, de la poudre d'or, de la nacre et des nids d'oiseaux. Dans ces échanges, il faut être réservé et défiant, car nul peuple mar-
chand ii*est plus fraadear et plus fripon que le Soutien. En 1803, un capitaine anglais, voulant opérer ses retours en lingots d'or, en trouva à un prix assez modéré, et acheta jour par jour ce qu*on lui présentait. A mesure que ses besoins se remplissaient, il voyait que les naturels baissaient leur prix , en offrant de nouvelles matières. Devenu plus soupçonneux , il essaya ses lingots, et trouva qu'au lieu d'or on lui avait vendu un misérable alliage. Il cria, menaça, porta plainte, mais ce fut vainement; on lui répondit : « Ce qui est fait est fait! » Ils agissent de la même manière pour la cire, qu'ils chargent de grabeau et de pierres introduites dans l'intérieur; ils vont même Jusqu'à fabriquer de fausses perles imitant si bien les vraies que l'œil rusé des Chinois peut seul les reconnaître.
La population de Soulou, belliqueuse et entreprenante, ne redoute pas la puissance européenne, et la brave souvent. En 1804, le sultan tua de sa main un capitaine anglais qui l'avait offensé à l'audience. Toutefois, cette justice faite, il laissa le navire achever son chargement et remettre à la voile pour sa destination. L'archipel de Soulou a été nommé l'Alger de l'Océanie, à cause de la multitude de bateaux pirates qu'il lance dans les mers malaises. C'est le nid le plus fécond de ces forbans, tant de fois cités, qui dévastent les Philippines, et qui tiennent tributaires la mer de Chine et ses divers détroits. Dans sa petite circonférence de douze lieues, File compte 40,000 habitants, 800 hommes de troupes indigènes, et des canons.
Tel est l'ensemble géographique des Philippines. Leur population totale a été diversement évaluée. Renouard de Sainte-Croix estime à 2,000,000 d'âmes les populations soumises aux Espagnols, et compte le tiers en sus pour les peuplades indépendantes; Legentil ne parle que de 700,000 &mes; La Pérouse de 3,000,000; Raynal de 1 ,350,000 ; Baibi de 2,6V0,000, les Mariannes comprises. De tous ces chiffres le plus exact est sans nul doute celui de Renouard qui a bien vu ces Iles, et qui établit ses calculs par province et par tribu.
Quoique placé depuis longtemps sous la protection européenne, cet archipel n'est encore qu'incomplètement connu. Pendant que les Anglais nous ont laissé sur les localités qu ils occupent, des notions si exactes et si minutieuses, l'indolence espagnole n'a donné au monde aucun document utile au sujet de ses possessions coloniales. L'Espagne, autrefois À la tête de la propagande commerciale, l'Espagne qui eut Colomb et les mines du Pérou, l'Espagne à qui nous devons un monde, se laisse déshériter peu à peu de ses gloires passées ; elle n*a plus ses empires d'outre-mer, elle n'a plus ses fabuleux galions; et si même aujourd'hui elle voulait faire la balance exacte de ce que lui coûtent ses colonies et de ce qu'elles lui rapportent , nous doutons que le résultat de ce bilan satisfit son orgueil et son intérêt de propriétaire.