CHAPITRE XXXIII
GHIMB. — MAOAO.
Le 1» septembre, dans la matinée, notre jonque démarra du qaai de Manille , et se laissa dériver vers la mer. Bientôt, la brise de terre aidant, nons nous troovftmes en pleine baie, où la mousson de S. 0. saisit le navire et nous fit orienter en bonne route. Le capitaine Tsin-Fong resta sur le pont jusqu'à ce que le bateau du corrégidor nous eât visités; il voulut même veiller au gouvernail pour que le navire dépassât heureusement la pointe de Marivelle; après quoi, voyant le temps fait et la mer belle, il rentra dans sa cabine et ne reparut plus que par Intervalle.
Que la mer est monotone quand nul incident n'y survient, quand surtout, au fort d'une mousson régulière, on n*a pas à s'inquiéter des variations de la route et de l'inconstance du temps ! Fort heureusement un petit drame vint nous distraire et rompre cette désespérante monotonie !
Le & septembre, nous étions hors de vue de toute terre, et à la hauteur du cap Bojador, quand un de nos matelots signala un navire sur l'avant de la jonque. Norberg Vayant aperçu de son côté, l'examina avec sa meilleure lunette. D'une minute à Tautre, je le voyais recommencer cet examen avec une préoccupation inquiète; il paraissait chercher à s'expliquer une circonstance étrange dans cette apparition lointaine, à Ce navire est en détresse, me dit-il : quelque chose l'enveloppe; est-ce un brouillard, est-ce un nuage? o Je pris la longue-vue à mon
tour. « Ce n'est pas un nuage, lui répondis-je ; c'est un tourbillon de fumée : ce navire brûle. » En effet , à mesure que notre route nous rapprochait de lui^ une scène de deuil se déroulait devant nous. Un brick européen était sous nos yeux, à demi brûlé, l'un de ses mâts abattu, l'autre déjà en flammes. Au travers des tourbiUons de fumée, on distinguait à peine la coque du navire, noire, calcinée : le dernier mât céda quand nous fûmes plus rapprochés, et tomba dans la mer. Qu'était ce brick? avait- il encore son équipage ? les hommes avaient -ils eu le temps de se sauver sur les chaloupes? quel pavillon portait-il ? d'où venait-il? où allait-il ? On se faisait ces questions auxquelles nous ne devions pas avoir de réponse ; car le brick n'avait plus de nom ; le feu l'avait détruit ; morts on sauvés, il n'y avait plus d'hommes à bord.
A un quart de lieue au vent du brick , le capitaine Tsin-Fong mit en panne. La chaloupe et le canot de la jbnque, amenés le long du bord, se remplirent aussitôt de monde. Ce n'était évidemment ni l'humanité ni un empressement curieux qui inspiraient ces matelots et leur commandant : à la vue d'une cargaison qui brûlait, le désir d'arracher au feu et à l'eau une partie de leur proie les avait tous saisis ; ils voulaient tenter à leur profit une lutte contre deux éléments. Désintéressés I. W
dans la question , nons yonlûmes néanmoins être spectateurs de la scène. Les embarcations voguèrent, cherchèrent à se maintenir au vent du navire; mais, quand elles ne se trouvèrent plus qu*à une portée de pistolet, les difBcoltés de Tentreprise se révélèrent. Privé de gouvernail, le navire incendié flottait au hasard ; il procédait par embardées , obéissant soit au jeu des courants , soit à la résistance des agrès à sa remorque, soit enfin à Faction seule du feu intérieur. On eût dit ce mouvement convulsif auquel obéit une pièce d'artifice. Dans cette oscillation incessante , les deux mâts flottants à la traîne, retenus encore par quelques haubans, fouettaient Teau au large, et agrandissaient le remous. Impossible à un canot d'accoster le brick au milieu de cette mer tourmentée : un soufflet de ces morceaux de bois Teût fait chavirer. D'ailleurs, dans une tentative de ce genre» les périls étaient de plus d'une nature : peut-être le brick avait-il de la poudre à bord, et il fallait affronter à la fois l'incendie et l'explosion. Malgré tant d'obstacles (la cupidité est si courageuse! ], cinq ou six matelots ne craignirent pas de se jeter à la nage : ils allèrent droit au navire, se saisirent des cordes pendantes comme d'un guide et d'une échelle, montèrent à bord malgré le feu, puis revinrent, les cheveux et les sourcils dévorés, poussant devant eux quelques colis trouvés sur le pont. Deux de ces malheureux périrent dans l'entreprise, l'un brûlé, l'autre noyé : cela n'intimida pas les autres.
Pendant ce temps, nous pouvions détailler le bâtiment et chercher à deviner la catastrophe. L'équipage avait déserté le bord, et sans doute il n'était pas, à cette heure même, bien éloigné; entassé sur des embarcations, il battait peut-être la haute mer, sans savoir si la brise et le flot le porteraient sur un rivage avant que la soif et la faim l'eussent décimé. La carcasse du navire indiquait une construction européenne. De quel pays? il était difficile de le préciser. Nous crûmes reconnaître la forme portugaise. Tout le couronnement du brick était emporte, et le feu sans doute avait pris sur l'arrière, car la dévastation était beaucoup plus grande sur ce point. Les mâts étaient à bas; le pont déjà ouvert livrait passage au feu de la cale. A chaque minute, l'incendie changeait de caractère suivant la nature des aliments qu'il rencontrait; tantôt il poussait au dehors de noires colonnes de fumée, conune une cheminée de forge; tantôt il courait en flamme capricieuse, inégale. 'A cela si l'on ajoute les mouvements de ces canots chinois qui assistaient à ce spectacle, l'audace de ces hommes qui bravaient tant de périls pour si peu de profit, et au loin la pesante jonque chargée d'autres curieux , immobile et calme comme un rocher, on aura la physionomie entière de ce tableau, l'un des plus saisissants que j'aie rencontrés. Cet épisode nous occupa deux heures, au bout desquelles nous étions en foute. Le soir, à la nuit tombante le navire brûlé s'éteignit pour nous dans le S. E., comme un météore.
Le 9 septembre au matin, les atterrages de la Chine nous furent révélés par une foule prodigieuse de bateaux pêcheurs, qui s'aventurent jusqu'à vingt et vingtcinq lieues des côtes. Ces embarcations chinoises , grandes et solidement construites , tiennent admirablement la mer : elles résistent mieux à l'ouragan que les
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nayires de commerce espagnols et portugais. Longues de cinquante pieds sur une largeur considérable, elles se terminent en pointe à Tayant, avec tin œil peint siff diacun de leurs bossoirs efQlés ; l'arrière, plus relevé, forme une espèce de dunette. Tout le bateau est bariolé de noir et de blanc. Ces barques de pèche ont deuxmftts, dont le plus grand, plus rapproché de la proue, porte une grande voile carrée faite en rotin; l'autre vient ensuite avec une voile de grandeur moindre, tandis qu*à Textrémité se dresse tm petit mât avec une voile de coton. Fins voiliers, ces bateaux sont montés d'ordinaire par une douzaine d'hommes, presque toujours parents, nés et élevés à bord comme dans le logis domestique : le bord , voilà leur seule propriété et leur seule patrie. Ils n'abordent à terre que lorsque leurs vivres sont finis ou quand leur pèche est complète. Alors ils échangent contre du thé, du riz, du sel , des vêtements , la quantité de poisson salé et séché qu*ils ont recueillie pendant leur campagne; puis ils reprennent le large , recommençant leur vie aventureuse et occupée, heureux d*échapper ainsi pendant quelque temps à la brutalité fiscale des mandarins. Malgré la quantité considérable d'individus entassés sur ces bateaux, presque toujours un air de propreté, un aspect d'aisance y régnent. Les équipages paraissent robustes et bien portants ; vivant de riz, de poisson et de thé, ils évitent les maladies qu'occasionnent l'intempérance et l'abus des Kqueurs spiritueuses. Pour ces hommes la vie du bateau est la vie du ménage : ils ont avec eux leurs fenmies et leurs enfants, contractent des alliances d'un bateau è l'autre, naissent et meurent sur la mer, ne sentent pas le besoin de fouler un élément moins orageux, se font des mœurs et des habitudes particulières, des plaisirs à eux, des fêtes à eux; adorent des divinités auxquelles ils donnent des attributs marins. Du reste, nulle classe en Chine, pays d'astuce et de fourberie, n'est plus probe, plus loyale, que celle de ces pécheurs; nulle autre aussi n'est plus endurante et plus courageuse.
Le lendemain , 10 septembre, les montagnes de la Chine s'étaient rapprochées de nous : la foule de petites ties qui précèdent les bouches du Tigre, étaient déjà , les unes par le travers de notre jonque, les autres devant elle ; la première plus petite, les autres plus considérables, toutes privées de végétation. Ces groupes d'écueils' ont été longtemps le repaire de pirates chinois, maîtres de la mer à diverses époques, et assez puissants pour balancer le pouvoir de leur empereur. Toutes ces Iles sont séparées par des canaux étroits , mais profonds et bien connus. Les deux passages que fréquentent les navires européens se trouvent, Tun dans le sud de l'archipel , l'autre dans le nord ; le premier sert pendant la mousson du S. O., l'autre pendant la mousson du N. E.
Ainsi , nous reconnilmes tour à tour recueil de Piedra-Blanca, File de la Grande-Lemma, et nous longeâmes presqu'à les toucher des rochers sur lesquels Teau se brisait écumante. J'étais effrayé, mais la figure calme et sereine du capitaine Tsin -Fong nous rassura. Cet homme, qu'en pleine mer une brise un peu trop forte déconcertait, ne paraissait pas s'inquiéter beaucoup d'un récif qu'il rasait avec ses plats-bords. C'est qu'il savait, le vieux routier, à une Kgne près, combien
il restait d'eau sous la quille de la jonque ; c'est qu'il voyait au fond des passes de la côte natale, aussi clair que le poisson qui les habite. Tsin-Fong était un marin pratique de l'archipel de Hacao, et quoique des pilotes passassent à notre côté avec leurs bateaux propres et bien peints , avec leur pavillon jaune et bleu percé de trois étoiles blanches, aucun d'eux ne se serait avisé d'offrir ses services au vieux marin; ils le connaissaient tous pour un habile lamaneur.
Poussée vivement dans ce chenal sinueux, la jonque s'engagea bientôt au milieu des passes qui conduisent au mouillage de la Typa, vis-à-vis de Macao. En avançant vers la ville, nous voyions fuir sur notre droite une côte sombre, rougeâtre et toute bordée de brisants ; sur la gauche, dominant les rochers et la mer, paraissait une batterie portugaise. Plus loin se montrait le couvent de la Gnia, résidence de Vévêque, Tacile à reconnattre à ses hautes murailles et à ses arbres touffus, les seuls debout au milieu de cet aride paysage. Au-dessus de la Guïa se dressait un autre monastère perché sur la cime du roc, tandis qu'étagées le long de la colline les maisons de Macao descendaient à la mer, jusqu'à ce que leur pied s'y baignât.
Le mouillage ou plutôt le port de la Typa est formé par plusieurs Ues escarpées dont la plus grande est celle de Negao-Men , ou Macao ; entouré de terres dans tous les sens, ce port est beaucoup plus sûr que la baie portugaise. Seul sur cette côte , il offre un abri contre les typhons qui dévastent la baie du comptoir européen. Cet avantage inestimable a fait convoiter la Typa par les Chinois et par Jes Portugais. Jusqu'ici elle est restée comme un mouillage neutre ; mais tôt ou tard les Chinois avec leur persistance d'empiétements se l'adjugeront pour y percevoir plus conunodément les droits d'ancrage. Déjà tout le rivage qui fait face à ce port est couvert d'habitations chinoises ; des ouvriers chinois peuplent les chantiers de construction et réparent les navires; des batelières chinoises guident, dans le canal qui conduit à Macao, des bateaux de passage avec leur toit de paille tressée et leurs petits compartiments disposés sur l'arrière. Amarrés aussi près que possible de la grève sablonneuse, des bateaux immenses chargent du sel pour Canton, tandis qu'au milieu du port, un double rang de jonques de guerre, aux mâts courts et massifs, aux banderoles de vingt couleurs, se rallient autour de la jonque amirale, qui porte, croisés sur son pavillon jaune, deux bâtons de mandarin. Il y a aussi là péle-mèle des champans venus d'Émouy et de Nankin, et des équipages familiarisés avec les ouragans de la Mer-Jaune. Il est facile, à leur teint plus blanc, à leurs membres d'athlète, de les distinguer des matelots des côtes méridionales. .
A peine avions -nous mouillé dans ce bassin tranquille, que nous songeâmes à gagner Macao. Le compte du passage fut réglé avec le vieux Tsin-Fong, et une gratification donnée à l'équipage nous valut une conduite presque royale. Descendus dans la chaloupe d'honneur, nous arrivâmes bientôt sur la rade de Macao, nous vîmes le mouillage de Playa-Pequinina , près du village de Lapa, et nous pûmes détailler cette colonie portugaise assise sur un territoire chinois. Ce territoire n'est qu'un lambeau de sol ingrat dont on peut faire le tour en deux heures,
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c'est la pointe orientale de l'Ile de Negao-Men , longae de dix lieaes, et la plus grande de cet archipel qui occupe le golfe où se jette le Tigre, fleuve de Canton.
Quand l'empereur chinois Khang-Hi, vers le milieu du xvii' siècle, consentit à donner aux Portugais un pied-à-terre, pour reconnaître leurs services contre les ph'ates qui infestaient cette mer, il songea aussi à combiner les choses de telle sorte que cette concession restât toujours sans avantage pour les colonisateurs et sans danger pour le continent voisin. S'il eût accordé une lie entière, si étroite, si aride qu^elle fût , elle devenait une espèce de camp retranché pour le Portugal : avec des forts sur les points culminants et une petite escadre, les nouveaux venus auraient commandé les passes du Tigre, rançonné les armateurs de Canton, fait la loi à toute la côte méridionale. Le canon de Macao eût imposé un tribut à la Chine. Redoutant un pareil résultat, au lieu d'une île, Tempereur céda à ces aventuriers une fraction d'Ile, se réservant de tenir dans l'autre fraction assez d'yeux ouverts pour surveiller leur politique. Une ligne de démarcation fut donc tracée dans une espèce dlsthme fort étroit , et tout Portugais qui franchissait cette limite, maltraité par la population chinoise, conduit devant les mandarins, ne s'en tirait qu'à force d'argent, ou bien subissait la cangue ou le cachot. Au contraire, le territoire portugais était libre et accessible aux Chinois, de telle sorte que le droit de surveillance n'était pas réciproque.
Malgré ces entraves, Macao, fondée à une époque où le génie portugais avait un immense ressort, devint bientôt florissante et riche. On chercha à tirer le meilleur parti possible d'une position précaire ; on bâtit des couvents crénelés sur les hauteurs et un palais épiscopal garni de canons. A défaut d'un poste militaire, on fit une belle colonie marchande, avec des flottes venues de Malaca, de Goa et de Lisbonne, les premières qui eussent visité les marchés chinois. On couvrit d'opulentes maisons ces rochers concédés ; on fit un quai sur ces sables, des magasins le long de cette grève, naguère déserte. Pendant deux siècles environ, cette prospérité grandit et se soutint : différentes causes la ruinèrent. La première de ces causes fut l'apparition d'autres puissances européennes dans les mers de Chine. Les Hollandais et les Anglais, devenus tour à tour dominateurs des mers indiennes, songèrent à s'ouvrir l'entrée des ports de l'empire Céleste. Dès qu'ils furent admis à Canton, le règne de Macao finit. Macao ne put pas même servir de point de relâche aux country-ships de la dompagnie des Indes ; car sa rade n'était ni profonde ni sûre. La Typa et la rade de Wampoa, située plus avant dans les bouches, servirent d'ancrages aux bâtiments étrangers. Comme entrepôt, comme port, le poste portugais devint presque insignifiant.
A ce motif de dépérissement s'en joignit un autre non moins décisif. A Macao, comme dans toutes ses possessions, le Portugal n'eut de l'activité et de l'énergie qu'aux jours du début. Soit que l'abaissement de l'influence métropolitaine réagît 9ta loin , soit que la seule vie coloniale suffit pour abâtardir des hommes qui s'étaient montrés si forts sous Vasco de Gama et sous Albuquerque, avec la prospérité et la paix les colons de Macao prirent des habitudes d'indolence, de lâcheté
et d*apathie. Ayant trouvé dans les Chinois des ouvriers actifs et intelligents, des hommes d'affaires , des interprètes , des courtiers, ils se reposèrent sur eux de toute la besogne courante. Les Chinois bAtirent Macao, y élevèrent des maisons, des quais^ des entrepôts ; ils organisèrent son commerce, et ne comptèrent ayec les Portugais que pour régulariser leurs vols. Quand cette dh'ection eut été prise, on vit accourir de toute la Chine la partie la plus tarée, la plus friponne de sa population. Canton, sentine de Tempire, envoya ses rebuts à ifacao. Peu à peu ces nouveaux colons absorbèrent le noyau de Portugais, déjà modifié par le croisement perpétuel des races. Aujourd'hui Macao est plus chinoise que portugaise. Ce résultat, aux portes de Canton, n'a du reste rien qui étonne, lorsqu'on voit, dans un rayon de cent lieues autour des côtes, des colonies entières de Chinois se fonder, en dépit des lois qui interdisent l'émigration.
Cette populace turbulente, qui peu à peu s'était introduite dans Macao, resta docile tant qu'il y eut une garnison européenne pour lui imposer. Groupée en dehors des ouvrages et sous leurs canons, elle se sentait maintenue et n'osait bouger. Mais quand le Portugal, détrôné dans l'Inde, n'envoya plus sur ce poste que des cipayes aux ordres d'ofHciers métis , plus nombreuse que les créoles de sang pur ou mêlé, plus active, plus courageuse, elle éclata en révoltes fréquentes, parvint à se glisser dans la ville, au dedans des forts , et à s'y loger. Alors les maîtres de Macao eurent des maîtres ; sous le moindre prétexte, une émeute chinoise bouleversait le comptoir et pillait les maisons des riches européens. Force fut donc d'invoquer contre eux une justice indigène : des mandarins furent appelés dans Macao. Depuis lors, ils ont si bien fait, qu'aujourd'hui le gouverneur portugais est Togent passif des volontés du fonctionnaire asiatique , dont un ordre peut d'un jour à l'autre fermer l'entrée de la rade ; toute marchandise qui s'embarque lui paie un droit; toute pierre qui se remue pour de nouvelles constructions n'est mise en place que grâce à une permission émanée de lui. L'influence du mandarin, dans toutes ces choses, est directe quelquefois, mais le plus souvent indirecte : ainsi, ses injonctions ne s'adressent pas aux Portugais ou à leurs chefs, mais aux Chinois justiciables de son autorité. Quand il veut fermer le port, défense est faite à tous les pilotes d'aller chercher les navires au large; s'il veut imposer les nouveUes constructions, Tordre est donné aux ouvriers d'exiger la taxe comme supplément de salaire. Vainement les Portugais voudraient>ils opposer la force à tant de ruses : à la première velléité de résistance , on couperait les vi?res à Macao, on affamerait les Européens , on déchaînerait contre eux la populace, en lui promettant l'impunité.
Ce système de vexations et d'entraves a été récemment poussé à l'absurde ; sans doute pour dégoûter les habitants du séjour de Macao, les mandarins se sont mis à combattre leurs habitudes indolentes, leur besoin de vie molle et reposée; ils en sont venus jusqu'à leur interdire l'usage des palanquins. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'un pareil ordre émanait de Péking ; on n'y voulait plus tolérer que Macao eût ce privilège sur Canton; on entendait témoigner par là que h rille
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portugaise avait fait complètement retour à la ewriMM cèksU^ qu'elle était dans les conditions des villes purement chinoises. Mais comment donner vigueur à cette innovation? Conunent froisser ces créoles dans le seul point qui les trouv&t encore sen&bles? L'astuce chinoise ne fut pas déconcertée pour si peu : dès le len* demain on décret défendait aux porteur de palanquins» sous les peines les plus sévères, de continuer à servir les étrangers : les porteurs s'abstinrent, et, malgré des oflres de salaire exorbitant, on ne put les remplacer ni par des créoles ni par des métis. Les mandarins reçurent pourtant un échec, lorsqu'ils voulurent empêcher les Anglais de se promener à cheval dans le petit champ qui reste entre les remparts de la ville et la limite des deux territoires. On essaya de tout sans succès : la menace, les cordes tendues, les fossés creusés pendant la nuit. La menace fut bravée ; on coupa les cordes ; on combla les fossés. Grâce à la position que l'autorité chinoise s'est ménagée dans H acao , il n'y a plus aujourd'hui ni sûreté ni garantie pour les Européens de cette résidence.
Pour aborder à Macao, nous remontâmes la petite rivière qui vient déboucher dans la rade. Plus rapprochés, nous pouvions mieux saisir les diverses parties de la ville : nous voyions les quatre petites forteresses qui la défendent , le bourg chinois de Moa, le bastion de San-Frandsco, et celui de la Reina. L'espèce de mdie sur lequel nous débarquâmes dominait la ville basse dont les toits se groupaient confusément , tandis qu'au loin quelques maisons de belle apparence et le palais du gouverneur formaient le dernier plan du tableau. A peine avions-nous mis pied à terre, et demandé asile à un brave négociant américain, que nous songions déjà à visiter Macao. Notre première excursion fut le long de la plage qui terminait la baie. Nous marchâmes ainsi, profitant de la fraîcheur du soir, jusqu'à une espèce de fortification placée à l'extrémité du demi-cercle , et d'où la ville , ses couvents, son église, et ses maisons, se déroulaient comme une ligne blanche. Sur la hauteur se dessinait le couvent de la Guïa, palais épiscopal et forteresse de Hacao. Un large paviUon portugais flottait à l'un de ses angles.
Le lendemain, notre première pensée fut d'aller voir le résident anglais, auprès duquel nous introduisaient, Norberg et moi, des lettres de sources diverses. Il se trouvait absent; mais l'un de ses chanceliers le suppléa de la manière la plus affable; il se mit à notre disposition pour tout ce qui pourrait nous intéresser et nous être utile. <c Vous resterez à déjeuner avec moi, dit-il, nous prendrons le thé en plein air, dans le jardin. » Effectivement le repas fut servi dans un kiosque ou belvédère , placé comme un panache au sommet du rocher. Le roc n'était pas massif, mais percé à jour par une espèce d'arceau à parois presque droites. Du belvédère, on découvrait tout Macao, sa baie, et une portion du port de la Typa, garni de mAts et de barques. Quand le déjeuner fut Gni dans ce délicieux local : a Que vous semble de ce pavillon? nous dit l'Anglais ; ne respirez- vous pas ici un parfum de poésie antique? -- Comment cel^? — C'est dans la grotte souterraine de ce rocher que Camoëns a achevé sa Lusiade. » Nous nous levâmes simultanément par un mouvement de respect. Descendus du belvédère, nous parcourûmes
cette enceinte avec ane curiosité silencieuse; une pierre, un banc, un arbuste, nous semblaient dignes d'attention. Camoëns 1 le poëte demi-latin , demi-catholique; qui mêla dans son œuvre la mythologie et le christianisme; si plein de foi dans son travail que lorsqu'il fit naufrage sur cette côte il tenait sa Lusiade audessus de Teau de la main gauche, pendant qu'il nageait de la main droite ! Il avait rêvé là, à la place même où nous étions I
Cet incident remplit notre matinée. Après avoir quitté le chancelier nous montâmes aux forteresses, dont Tune est encore armée de quarante pièces d'artillerie. Elle a une citerne, deux sources d'eau vive, des casemates et des logements pour 1000 hommes. L'autre , moins grande et pourvue de trente canons, a aussi une source intarissable, mais elle ne peut guère contenir que 300 soldats. Placés sur les points les plus élevés de l'tle, ces deux ouvrages dominent tout le terri- ' toire ; mais malgré cette position unique, la mauvaise volonté et l'astuce des mandarins ont si bien fait que leur influence est presque nulle : si les pièces du fort tiraient, le lendemain la ville ne recevrait plus de vivres.
La garnison de Macao se compose de deux cents cipayes et deux cents honunes de milice, dont le service consiste en quelques patrouilles de nuit : les soldats sont armés de bAtons; les ofQciers ont seuls le droit de porter une épée , dont ils ne peuvent faire usage contre un Chinois. Un voleur de cette nation, même en état de flagrant délit, ne doit être appréhendé qu'avec les plus grandes précautions. Qu*à dessein ou par accident un soldat du guet vienne à. tuer le voleur, à l'instant même il faut livrer le meurtrier au mandarin , qui le fait pendre sur le marché , en présence de la garnison rassemblée. Quand ces exécutions ont lieu , les dignitaires chinois, à leur entrée et à leur sortie de la place, doivent être honorés par
le salut des forts. Dans le cas inverse, c'est-à-dire quand un Chinois tue un Portugais , le coupable est livré à ses juges nationaux , qui le tiennent ordinairement quitte pour une rançon perçue à leur profit.
Des forts nous passâmes aux églises , situées quelquefois dans une enceinte retranchée. Nous vîmes la cathédrale, et le couvent de la Guîa, ou logent Tévêque et les douze chanoines ses vicaires ; nous vtmes Saint-Laurent , Saint-Paul , Saint- Antoine, Saint-Pierre, les couvents d'hommes de Saint-François, Saint-Domingue et Saint-Augustin ; les couvents de femmes, Sainte-Claire et la Miséricorde; enfin les trois hôpitaux militaires et civils. Dans la nef de Saint-Paul, notre guide nous fit remarquer le tombeau de la femme de Beniowski : elle avait suivi cet aventurier dans sa fuite de Sibérie; exténuée, elle mourut à Macao. Presque tout le personnel des ecclésiastiques qui desservent ces églises est envoyé de Goa : outre les prêtres portugais, on trouve encore parmi eux les débris de ces missions célèbres qui ont jeté tant d'éclat dans les siècles antériem*s. Nous vîmes à l'évêché un de ces vénérables apêtres, le père Amyot, habitant la Chine depuis quarante années, et qui continue de porter le costume chinois. C'était le s^^ul de tous ces prêtres qui eût vécu longtemps dans Tintérieur du pays, sous la protection du dernier empereur. Chef du troupeau apostolique, il pariait ayec
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émotion aux nooTeaax yenas des néophytes qu*il avait laissés au milien de ces yilles populeuses ; il initiait ses élèves aux usages, aux mœurs de cette région si inversement jugée ; il désirait y mourir, prêchant encore la foi du Christ, et utilisant les dernières années de sa vie. A Macao , le zèle de ces apôtres ne pouvait guère s*eiercer que sur la portion corrompue de la population chinoise. Des malfaiteurs, des filous, cherchaient trop souvent à conquérir l'impunité par une conversion qui les mettait sous le patronage européen. D'autres indigènes, entraînés par quelques aumônes, embrassaient le culte chrétien , sauf à le renier après la cérémonie. Malgré ces mécomptes , les bons ecclésiastiques n'en continuaient pas moins leur œuvre avec une patience digne de résultats meiUeurs ; ils allaient chercher dans la ville les pauvres et les malheureux, et, quand ils ne gagnaient pas des âmes à Dieu, du moins enlevaient-ils des familles entières au démon de la cupidité et du besoin. Macao retentissait de bénédictions au sujet de nos pieux missionnaires.
Des sommets de la ville , nous descendîmes vers la rade, à travers des rues que bordent de jolies boutiques chinoises. De temps en temps, dans les endroits plus solitaires, se montraient de petits cimetières chinois avec leurs berceaux de fleurs et leurs blancs mausolées ; tandis qu'au loin une tour conique, bfttie sur le dernier plan du tableau, semblait placée là pour donner un avant-goût de cette architecture chinoise, si bizarre et si caractérisée.
A mesure que nous nous engagions de nouveau dans le cœur de la ville basse, nous retrouvions les rues étroites, tortueuses qui avoisinent la baie. Autrefois Macao était plus sale encore, plus entassée, plus infecte; mais depuis que les Chinois Font envahie , ils y ont introduit cet esprit de propreté et d'ordre qui ne les quitte jamais. Les maisons, bâties en pierre et blanchies à la chaux, ont en général un aspect de régularité et d'aisance. Les magasins, les entrepôts de la douane* les marchés, sont aérés et couverts; dans certains endroits, ces constructions ont été conquises sur la montagne. Les marchés surtout préludent bien à ceux de Canton et des villes chinoises. On dirait que le métier de pourvoyeur et de mardiand est inné chez le Chinois, tant il y excelle.
Macao, portugaise de nom, est peuplée presque entièrement de Chinois : on en compte 25,000 dans la ville, et 5,000 dans les champans ou loches. La population totale s'élevant à 3^,000 âmes, il resterait donc &,000 Portugais, si toutefois on peut nommer ainsi une race mêlée de sang européen, hindou, chinois et môme cafre. Le premier noyau de la colonie , venu de Goa, s'est altéré par d'incalculables croisements. Les métis , copiant à toute époque les mœurs des Portugais , se montrèrent braves comme eux dans les guerres d'Asie, et notamment au siège de Din; puis ils devinrent mous, efféminés, indolents. Alors cette race alla en dégénérant, perdant pied à pied le terrain qu'elle avait conquis en un jour; incapable de se relever jamais, car toute fatigue lui répugnait ; se laissant opprimer, parce que la résistance était une peine ; ne trouvant rien de mieux, quand on la dépouillait, que de se réfugier dans ce qu'on lui laissait ; de maîtresse arrivée
presque à Fétat d'esclave ; en Chine tenue poor inférieore anx ChîDOis, dans rinde aux Hindous; fière cependant comme au temps de sa force « dédaigneuse de certains emplois, regardant une œuvre manuelle comme au-dessous de sa dignité, et pourtant ne croyant pas déroger en tendant la main à Taumône. YoUà de queb Portugais se compose aujourd'hui la population des comptoirs fondés par AUmqnerque.
Ces créoles, si abaissés au moral, ont moins déchu sous le rapport physique, fls sont robustes, bien faits, et d'assez haute taiUe ; plus ou moins bruns, ils ont, en général , des traits réguliers, des yeux noirs expressifs. Leur costume est un mélange de modes européennes, hindoues et chinoises. Les femmes sont bien audessous d'eux : une peau jaune, un nez épaté, une bouche énorme et gâtée par l'usage de la pipe, des yeux ternes, un front déprimé, des cheveux crépus, une taille massive et des formes fatiguées, telles sont les métisses de Macao. Quand partout ailleurs , au Sénégal , à l'tle de France , au Bengale , aux Antilles , les femmes de couleur se sont fait une réputation de grâce coquette et d'irrésistibles attraits, celles de Macao sont restées de repoussantes et maussades créatures : elles n'ont pris que les défauts d*une race qui a quelques qualités. Malgré la vie murée à laquelle on les assujettit , elles trouvent l'occasion de faire preuve de mœurs fort dissolues. Quand elles parcourent les rues de Macao, le visage à demi voilé par la mantille transparente, avec leurs pantoufles de maroquin marqueté , leur chemise serrée par un pagne, elles produisent un certain effet sur les nouveaux venus, grâce à ce costume piquant et contrasté.
Parmi ces femmes, les plus nombreuses et les plus jolies sont issues de Chinoises et d'Européens : on les nomme Chinoises portugaisées ; car les Chinois vendent, fort jeunes, leurs filles à des Portugais, qui les élèvent puis les épousent. Ce qui natt de ces alliances n'a souvent qu'une existence très-précaire, les jeunes filles surtout ; presque toujours destinées à un commerce libre avec les étrangers, elles se marient cependant quelquefois à des Chinois. La métisse de Macao jouit d*une certaine réputation parmi les fumeurs d'opium : seule, dit-on, elle sait le préparer en doses convenables : couchés sur leurs divans, et mollement étendus sur le dos, ceux*ci n'ont que la peine d'aspirer la substance par le court tuyau qu'on leur présente. A elle le soin de rouler le grain d'opium , de l'introduire avec une aiguille d'argent dans l'orifice de la noix , d'approcher la flamme de la matière à l'instant consumée, de la renouveler ainsi grain par grain, jusqu'à ce que la dose convenable soit absorbée. Alors, pour le voluptueux fumeur, commence l'extase de l'âme et l'engourdissement du corps. Ce froid soporatif, qui endort les sens, pousse en même temps les idées au cerveau, les exalte, les revêt de formes confuses et poétiques. L'abus de l'opium conduit à la langueur et à l'abrutissement; mais tel est le charme attaché à son usage, que lorsqu'on a goûté une fois da calme lascif qu'il procure, de ce langoureux état qui n'est ni la veille ni le sommeil, il devient impossible de renoncer à ces indéfinissables jouissances. La perto de la santé et de la raison, rien ne peut combattre ce goût passionné.
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Les habitants de la Gochinchine et de la Chine consomment Topiom non pas à la manière des Tnrcs, en le mSchant, mais à la façon des Malais, en le f amant; sadement la fumée ne soulève pas chez eux ces frénésies faneuses, cette soif de meurtre, cet égarement énergique qui jettent le Sumatrien et le Javanais dans les rues avec un erid à la main; tout se borne chez les premiers à quelques élans con* vulsifs amortis sur place, à une excitation contemplative. On a dit que c*était le résultat d'une dissemblance de tempérament; il faut croire plutôt que c'est la différence des doses , ou tout au moins qu'il y a combinaison de ces deux motifs. L'extase précède, la frénésie suit; après un abus plus ou moins prolongé, ce dernier symptôme domine l'autre et l'absorbe.
L'ophun est un suc gommo-résineux, solide, extrait du pavot somnifère. Il croit dans plusieurs contrées de l'Asie, mais surtout au Bengale, qui, selon Blumenbach, en fournit par année plus de 600 mille livres. Ce narcotique se prépare de plusieurs manières. Pour les sortes de luxe , on fait aux capsules encore vertes des incisions transversales ou en spirale avec un couteau armé de plusieurs lames. Le suc qui en découle , blanc et laiteux , ne tarde pas à jaunir et à se former en larmes h demi concrètes. On le recueille et on en fait l'opium en larmes , le plus pur, le plus estimé de tous , moins amer et moins vireux que celui qu'on livre au commerce. Cet opium ne sort pas du pays ou il se récolte ; il y sert aux consommateurs riches et raffinés. La méthode commune consiste à piler les capsules et la partie supérieure des tiges du pavot, pour en extraire le suc propre que l'on fait évaporer ensuite jusqu'à siccité. C'est cet extrait, divisé en masses ou paias arrondis, déprimés, du poids de quinze à seize onces, qui forme l'opium du commerce ou mecanium des anciens. Ces espèces de gâteaux sont enveloppés ensuite dans des feuilles de tabac ou des feuilles de pavot. Enfin il existe une troisième sorte d'opium inférieur qu'on nomme pousi : ce n'est qu'un extrait des tiges , des feuilles et des capsules, obtenu au moyen de l'eau bouillante. L'opium de bonne qualité se présente en masses bien sèches, cassantes, résineuses, grenées et brunes; son odeur est vireuse et désagréable, sa saveur amère et nauséabonde; pétri sous les doigts, il se ramollit; il se dissout dans l'alcool, et s'enflamme sitôt qu'on le jette sur des charbons ardents. Naguère l'opium était pour Macao la seule branche de commerce importante et lucrative, la ressource de la colonie.
Le gouvernement portugais de Macao se compose d'un gouverneur qui prend le titre pompeux de capitaine général. Il commande aune garnison de kùO hommes. Le choix de ce fonctionnaire se fait à Goa, où on le nomme pour trois ans. Le desembargador, qui est sous lui, est envoyé de Lisbonne. C'est un juge civil qui remplit en même temps les fonctions de chef de la douane ; il gère les biens vacants et les fonds légués aux établissements pieux. Après lui vient, comme troisième pouvoir, révèque, chef du clergé et des missions. Macao a aussi un sénat, composé de sept notables pris parmi les plus riches négociants de la cité. Cette espèce de corps municipal, qui s'intitule Vauguste sénat de la ville de Macao^ règle le petit Bombre d'affaires qui regardent la cité. Au milieu des deux autorités qui se dis-
potent Hacao, et comme population neutre entre les Portugais et les Chinois existe un petit noyau de négociants européens, insignifiant par le nombre mais influent par sa position. Américains, Français ou Hollandais, la Chine sait bien qu'elle ne les outragerait pas sans courir quelque risque, et, si elle ne les aime pas, du moins les respecte-t-elle. Ces négociants ont plutôt le âége de leur commerce à Canton qu*à Macao ; mais comme le gouverneur de cette première ville ne tolère pas leur séjour après l'époque de la traite du thé, ils s'établissent ordinairement dans le comptoir portugais avec leurs familles.
Quelques heures de reconnaissance et un court entretien avec notre hôte nous avaient mis au fait de Macao. En ayant fini avec les Portugais, il nous proposa d'aller examiner de près les Chinois et de faire ensemble une promenade jusqu'à la Typa, pays exclusivement occupé par eux. A l'instant même une svelte embarcation, montée de deux robustes batelières, nous reçut et nous mena lestement à notre destination. C'était jour de fête à la Typa. Les équipages chômaient, les banderoles ornaient les mAts des jonques, les gongs retentissaient de toutes parts. Débarqués sur une langue de terre, nous nous trouvâmes en face d'une pagode, creusée dans la montagne par les marins eux-mêmes, ornée, grâce à leurs patients travaux, de jardins suspendus dans le roc vif. Une foule de petites chapelles semées sur les bords d'une allée sablée servaient de jalons jusqu'au temple principal, d'où l'on découvrait le port et la mer. Dans l'intérieur étaient des autels chargés de présents et de fleurs, des tableaux, des statues figurant déjeunes filles assises, des inscriptions votives mentionnant les offrandes et les noms des donateurs. Au pied du rocher, un mur qui longe le quai portait sur sa face extérieure une suite d'inscriptions en relief sur marbre ou sur pierre blanche.
Pendant que nous procédions à l'examen détaillé de la pagode, une bande de marins arriva pour y faire ses adorations. Quatre d'entre eux ouvraient la marche, portant au bout d'un long bâton deux grandes lanternes éteintes et deux bannières jaunes et rouges ; puis venaient des musiciens remplissant l'air des sons criards de leurs clarinettes et des roulements de leurs gongs et de leurs tam-tams. Derrière cette avant-garde cheminaient, portés sur des brancards garnis d'étoffes précieuses, six petits autels peints en rouge, richement décorés, chargés de fleurs et de fruits. Des hommes diversement habillés, espèces de prêtres, chefs de la cérémonie, terminaient ce cortège, et conservaient au milieu de cette joie, de ce bruit, une attitude grave et recueillie. Cet ordre processionnel fut conservé jusqu'à l'entrée de la pagode, alors décorée de lustres et de lanternes en papier peint. Nous voulions les y suivre, mais notre guide s'opposa à cette imprudence*
Descendus de nouveau sur la grève, nous y trouvâmes une fourmilière de marins, les uns accroupis sur le sable et fumant leur pipe, les autres allant et venant de leurs chaloupes aux habitations. Au milieu de cette multitude, un groupe nous frappa : il se composait dhommes qu'on eût dits d'une race étrangère, tant il y avait plus de hardiesse dans leur port, plus de vigueur dans leur haute taille, plus d'énergie expressive dans leurs figures. Leur costume lui-mteie ne
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copiait pas exactement celui des autres Chinois : un pantalon large, à la ceinture duquel reluisait un poignard; une capote brune à manches > fermée jusqu*au genou ; puis, sur leur tète rasée, la calotte noire d'où sortait une queue tombant jusqu'à mi-jambe ; voilà quels étaient les accessoires caractéristiques de ces physionomies originales. A leur vue, nous nous arrêtâmes. Us prenaient leur repas sur la grève : du riz et des viandes hachées, arrosées de vin et d'eau-de vie , contre l'ordinaire des Chinois. « Sont-ce là des marins? demandai-je à notre gnide. — Venez, continuons notre route , Je vous raconterai leur histoire. » Quand nous fûmes à quelque distance, le négociant américain se retourna avec une espèce d'inquiétude, et se voyant seul avec nous : a Ces gaillards-là, nous dit-il, me font l'effet de pirates ; jamais je n'ai vu sur cette côte de figures plus rébarbatives que celles-là. Encore, aujourd'hui ce fléau n'est rien, il a fait son temps; mais à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, la mer était à eux, ils ont fait capituler Péking. » Nous avions bien, Norberg et moi, ouï parler de ces forbans chinois, plus redoutables, mieux organisés que les pirates malais; mais celte histoire, venue en Europe par lambeaux, était si bizarre qu'elle en paraissait fabuleuse : pour y croire, nous avions besoin qu'elle fût racontée avec détails et sur le théâtre même des faits. Dans le trajet pour retourner à Macao, notre hôte nous fit ce récit, et j'aime à reproduire les impressions qui m'en sont restées. Rien ne m'a paru plus dramatique et plus étrange que la vie de ces écumeurs de mer.
Leur puissance remonte assez haut ; déjà, en 1574, leur roi Limahon luttait contre l'empereur de la Chine, et, pour se consoler d'un échec, tentait, on l'a déjà vu, la conquête de Luçon. Plus tard, en 1660, un autre chef de même origine, Cong-Sang, enlevait Formose aux Hollandais, et de là sommait le gouverneur de Manille de reconnaître sa suzeraineté et de lui payer tribut. Mais l'époque la plus décisive pour ces royautés aventurières date de la fin du siècle dernier : un mandarin de la cour de Péking, Ching-Yih , disgracié et condamné à mort, fut leur organisateur et leur chef. Parvenu, non sans peine, à se soustraire aux sbires de l'empereur, Ching-Yih se retira parmi les pirates des lies de Haynan, à l'ouest de Macao, releva leur fortune, enrôla parmi eux tout le rebut des populations méridionales, et compta bientôt sous ses ordres plus de 40,000 bandits ou mécontents; les uns coupables condamnés à la cangue ou au tcha ; les autres ruinés ou opprimés par les mandarins.
Nulle côte n'est plus favorable au développement de la piraterie que celle qui se prolonge depuis les tles de Haynan jusqu'à Macao. Semée de petites tles désertes, ou du moins dépourvues de garnison, la mer offre de sûrs abris contre la poursuite de l'ennemi et des anses marquées d'où il est facile d'épier les navires marchands. Bientôt les corsaires d'Haynan devinrent redoutables; ils écumèrent ces parages, grossirent leur flotte de toutes les jonques qu'ils enlevaient à l'empereur, attaquèrent des vaisseaux européens, poussèrent même l'audace jusqu'à venir à Macao acheter des boulets et des canons aux Portugais, qui eurent l'in-
famie de lear en Tendre ; pais, devenus plus forts et plus insolents, ils opérèrent des descentes comme les boucaniers d'Amérique, prirent des bourgs et des villes, incendièrent et dévastèrent tout ce qui leur tomba sous la main. Armés de longs bambous que termine une lame de sabre, ils montaient hardiment à l'abordage des cbampans de guerre, combattaient des équipages trois fois plus forts que les leurs, et réussissaient presque toujours dans ces tentatives hardies. Des vaisseaux de la Compagnie des Indes furent même rançonnés par eux, et, en 1806, un officier anglais resta pendant quatre mois leur esclave. U n'obtint sa liberté que contre une rançon de 3,000 piastres et trois caisses d'opium. Pendant sa détention, il n'avait reçu d'autre nourriture que des chenilles au riz.
Les choses en étaient là en 1807 ; la Chine méridionale se trouvait à la merci des pirates, et l'atterrage des côtes n'offrait plus de sûreté pour personne. Enfin l'empereur crut devoir intervenir par la force. Il envoya son taytog (chef de la marine) à Macao, où le sontog (gouverneur) de la province de Canton l'avait devancé avec une vingtaine de mandarins de divers grades. Là, au lieu d'agir vivement contre les pirates avec 350 champans de guerre mouillés dans la Typa, on perdit du temps en vaines discussions de cérémonial. Le sontog , mandarin à boutons bleu-clair, et auquel on ne peut parler qu'à genoux, fut obligé d'aller au-devant du taytog, supérieur à lui par le bouton et par l'emploi ; puis, cette formalité remplie, on se donna le plaisir de supplicier dans les règles quelques prisonniers. Les coupables ordinaires, liés et garrottés, se mirent à genoui devant le mandarin de la province, et furent décapités d'un seul coup ; mais le chef était destiné à un autre genre de mort : appliqué sur une croix, il vit venir à lui un bourreau, qui portait à ses côtés une liasse d'instruments tranchants, dont chacun était destiné à dépecer un seul membre, et ne pouvait toucher aux autres. Ainsi, l'un est pour le pied, l'autre pour le bras, celui-ci pour la jambe, celui-là pour le ventre, et quand le bourreau a mis la main sur l'un d'eux, il est obligé de s'en servir pour l'usage voulu. C'est donc une chance aléatoire pour le patient, ou de rencontrer une mort prompte, ou d'endurer une horrible agonie. Cette fois, la victime fut favorisée : l'instrument du cœur étant tombé le premier sous la main de l'exécuteur, un seul coup mit fin à sa vie. Cette grave affaire terminée, la guerre commença.
Dès la première rencontre, l'amiral chinois, complètement battu, perdit treize champans de guerre. Plus heureux que lui, quelques pécheurs qui s'étaient mis de la partie comme ses auxiliaires, prirent quatre barques aux rebelles. Les mandarins, se piquant d'honneur, composèrent une escadre d'élite, surprirent une division de barques de Ching-Yih dans une tle des environs, lui enlevèrent huit champans dont deux portaient 26 canons, tuèrent 700 hommes, et emmenèrent 300 captifs. 20,000 piastres, de l'or en poudre et en lingots, furent le butin de la journée. Mais ce n'était là qu'un faible échec que le génie de Ching- Yih devait réparer bientôt. Dans une nouvelle affaire où il assistait en personne,
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vingt-huit jonques de guerre tombèrent en son pouvoir» et le reste de la flotte impériale fut contraint de fuir à toutes voiles.
Le pirate se crut maître de Tempire, et déjà il parlait de détrôner la puissance tartare, de fonder nne dynastie nouvelle. Tout lui souriait en effet : chef de 70,000 aventuriers, maître de 800 navires et de 1000 embarcations, il avait dès 1809 organisé six escadres an lieu de deux , et aux pavillons rouge et noir ajouté le vert, le bleu, le blanc et le jaune. Ses flottes couvraient littéralement la mer; leurs hardis équipages, effroi de toute la Chine, étaient connus dans le pays sous le nom de frelons de la mer. Rien ne paraissait faire obstacle à ses gigantesques projets, quand Ching-Yih périt dans une tempête, au moment où il s'apprêtait, remontant le Pei-Ho, à aller mettre le siège devant Péking* C'en était fait de Torganisation puissante qu'il avait créée, si sa veuve n*eât saisi son héritage, et révélé toutes les qualités d'un génie supérieur : elle se fit reconnaître tout aussitôt comme généralissime, et ensuite délégua une partie de l'autorité à un lieutenant de son mari, à Paou son favori, le plus intrépide et le plus dévoué des chefs de ces bandes.
Sous la veuve de Ching-Yih, la fortune n'abandonna pas les révoltés. L'habile et courageuse amazone parvint même à faire régner l'ordre et la discipline parmi ses équipages. Elle leur donna un nouveau code, dans lequel on lisait : a Quiconque descendra à terre sans permission ou se rendra coupable d'insubordination, aura pour la première fois les oreilles coupées devant la flotte assemblée ; la seconde fois il sera décapité. Tout ce qui tombera au pouvoir des flottes unies sera inscrit sur des registres, et nul article, si petite que soit sa valeur, ne pourra en être distrait du butin, sous peine de mort; tous les hommes de l'équipage du bâtiment capteur lèveront la main et jureront qu'ils n'ont rien dérobé. & Après ces articles, qui caractérisent l'intelligence et la probité du chef, il faut en citer un qui témoigne du caractère réservé de la femme, a 11 est défendu de conduire à bord des femmes prisonnières; tout individu qui usera de violence envers une femme ou l'épousera sans autorisation sera puni de mort, d Pour limiter le nombre de ses ennemis, et se créer quelques ressources d'approvisionnements, la veuve de Ching-Yih défendit à ses équipages, toujours sous peine de mort, de prendre des vivres chez les paysans sans en solder largement la valeur : le vin, le riz, les légumes, le thé, étaient exactement payés. La bonne foi présidait à toutes ces transactions, la discipline régnait à bord des vaisseaux, et les paysans, qui écoulaient ainsi leurs denrées à de bons prix, étaient plutôt pour les pirates contre les mandarins, que pour les mandarins contre les pirates. Ne se bornant même pas au commerce immédiat et direct, ils achetaient pour les leur revendre, des étoffes, des armes, de la poudre et des munitions.
Ainsi, grâce au génie actif et prévoyant de l'héroïne qui les commandait, les forbans restèrent les maîtres de ces parages, malgré les forces navales de l'empereur. A plusieurs reprises , on envoya contre eux des mandarins qui jouissaient d'une certaine réputation militaire ; mais tous ils furent battus et ne purent tenir
la mer. Une fois seulement, le grand amiral Tsuen-Mow-Sem les ayant attaqués à la tète de cent vaisseaux , parvint à mettre le feu aux voiles et aux cordages de leurs navires. Les pirates s'enfuirent pour la première fois, dit naïvement Thistoriographe de la cour qui raconte cette brillante affaire ; on coula plusieurs charo* pans, et Ton 6t environ mille prisonniers. Mais la revanche ne se fit pas attendre. Fier de sa victoire, le même amiral se présenta de nouveau devant la flotte rebelle, mouillée dans la baie de Kouang-Chow. La veuve de Ching-Yih se trouvait sur les lieux ; elle partagea ses champans en deux divisions , fit avancer Tune sous les ordres de Paou qui engagea le combat, et quand elle eut vu les jonques ennemies ainsi occupées , elle les tourna , et les attaqua en flanc et par les derrières. La déroute fut complète.
A la suite de ce désastre, Tempereur renonça à une répression ouverte, fit rentrer ses flottes dans les ports, et résolut de ne plus faire à ses terribles antagonistes qu'une guerre d'inertie : un embargo général fat mis sur tous les navires marchands ; aucun d'eux ne put désormais quitter le port , et ceux qui se trouvaient au large reçurent Tordre d'y rentrer. Par cette mesure, tout secours en vivres et en munitions , tout renfort en hommes et en artillerie , était enlevé aux révoltés ; il fallait qu'ils vécussent, qu'ils se défendissent avec leurs ressources actuelles, ce qui devait naturellement entraîner, dans un délai plus ou moins long, leur anéantissement ou leur soumission. Mais quand les pirates virent que les ports et les rivières de l'empire leur étaient fermés, ils remontèrent le Tigre par ses quatre bouches , pillant et ruinant les villes, les bourgs, les villages qui les bordaient, pénétrant jusqu'au cœur du pays, étonné de tant de hardiesse et terrifié de ces incursions sanglantes.
Si, à cette époque, l'union avait subsisté parmi ces forbans, tout était à craindre pour le trône de Péking ; mais, invincible quand elle était attaquée, leur coalition se brisa d'elle-même quand elle ne rencontra plus d'ennemis à combattre. Les dissensions intestines firent plus pour l'empereur que les efforts successifs de ses flottes réunies.
Depuis longtemps Paou , le bras droit de la reine , excitait la jalousie d'un chef nommé 0-po-Taë : la discipline et le respect pour la veuve de Ching-Yih avaient seuls empêché un éclat. Un jour Paou, enveloppé par les jonques de l'empereur, fit signe à O-po-Taë de venir à son secours, mais son rival s'y refusant, même malgré les ordres réitérés de sa souveraine, il ne vit d'autre ressource, pour échapper à la mort ou à la prison, que de faire une trouée à travers l'escadre ennemie. Des menaces , les deux rivaux en vinrent aux coups, chacun entraînant son escadre dans son parti, et Paou, inférieur en forces, perdit seize champans avec leurs équipages, qui furent massacrés par leurs farouches compagnons devenus leurs vainqueurs. Dans la crainte de terribles représailles, O-po-Taë gagna ses matelots en leur parlant d'amnistie et de récompenses s'ils mettaient bas les armes et se fiaient à la générosité de l'empereur. Le gouvernement chinois, qui se sentait trop faible pour punir, s'estima trop heureux de faire