CHINE. — MACAO
parade de clémence : O-po-Taë, amnistié avec toute sa flotte, changea son nom en celui d'Heo-Been , qui signifie lustre d'instruction , et fut élevé au rang d*ofBcier impérial.
Malgré cette défection , la veuve de Ching-Yih et son favori Paon n'en continuèrent pas moins à ravager les côtes de l'empire et à battre les flottes impériales : on eût dit que la trahison ne leur avait pas fait perdre un seul vaisseau, tant la fortune leur resta fidèle. Toutefois, des partis nouveaux se formèrent parmi les chefs : séduits par l'exemple d'0-po-Taë , il y en eut qui pesèrent les chances d'une désertion. La reine, avertie, résolut de les prévenir, afin de ne pas rester isolée et à la merci du souverain outragé.
Informée de ces dispositions, la cour de Péking voulut d'abord connaître à fond la pensée des pirates, et leur dépécha à cet efiet un médecin, nommé Chow, bien connu d'eux et ne redoutant aucun mauvais traitement de leur part. A l'apparition de ce haut dignitaire, l'enthousiasme des écumeurs de mer fut au comble. Voulant lui faire une brillante réception, ils pavoisèrent leurs vaisseaux, jouèrent à la fois de tous les gongs qu'ils avaient à bord , tirèrent coup sur coup de nombreuses salves de canon, firent enfin un tel tapage , que la population , accourue pour assister à une fête pacifique, s'imagina que la guerre était déclarée, et se mit à fuir dans toutes les directions. Effrayé lui-même, le gouverneur prit l'alarme, et déjà il retournait sur ses pas quand la veuve de Ching-Yih vint au-devant de lui, suivie des trois principaux chefs. Arrivés en présence du représentant de l'empereur, tous quatre se jetèrent à genoux, versèrent des larmes, frappant la terre de leurs fronts et implorant merci. Après cet acte de repentir, ils se retirèrent, promettant de donner la liste de leurs navires. Pourtant la chose traîna en longueur ; car des jonques de guerre et des navires portugais ayant paru aux environs de Hou-Num, les pirates se défièrent d'un piège, et, reprenant la mer, ils se tinrent sur la défensive. Jalouse de faire cesser cet état d'indécision , la veuve de Ching-Yih dit à son conseil assemblé : a Si le gouverneur général s'est confié à nous, pourquoi n'irais-je pas, moi , faible femme , trouver les officiers de l'empereur? Ma résolution est prise : j'irai à Canton. » Elle partit avec quelquesunes de ses femmes, arriva à Canton, et descendit chez le représentant du souverain.
L'empereur confirma les promesses faites en son nom : les pirates eurent la vie sauve et leurs biens furent respectés. A mesure que les champans entraient dans le port, chaque homme recevait des provisions de toute sorte, et, au lieu de ses parts de prises, on lui donnait une sonune d'argent. Parmi ces bandits, il y en eut qui acceptèrent du service dans les flottes impériales , d'autres qui préférèrent abandonner une vie aventureuse et jouir tranquillement à terre de leurs richesses. Paou consentit à entrer au service de l'empereur: il ne répugna même point à marcher contre d'anciens camarades qui , bravant en petit nombre les ordres souverains et dédaignant l'amnistie offerte , continuaient leur ancien métier. Il livra de sanglants combats, dans lesquels la victoire se montra toujours I. -44
fidèle à son favori : on redoutable chef, appelé Shih-Url fut fait prisonnier; un autre chef, surnommé \e fléau c(e la mer d* Orient, tomba sous ses coups, et les côtes de la Chine furent délivrées. « Aussi, dit notre historien, depuis lors tout est calme sur les fleuves et sur les quatre mers ; les populations vivent dans la joie et dans l'abondance de toutes choses , le pays a commencé à prendre un nouvel aspect ; les hommes ont vendu leurs armes, ils ont acheté des bœufs, et se sont de nouveau livrés aux travaux de Vagriculture ; et, en considération de ses services, le gouverneur de la province, dont la sagesse sut amener la soumission des pirates et la pacification des mers fut élevé , par un édit du Fils du Ciel , à la dignité de grand mandarin, et autorisé à porter des plumes de coq à son bonnet. » Depuis cette époque, si quelques forbans ont persisté dans leurs habitudes premières, du moins ne constituent-ils plus une force capable de résister aux armées de Teroperenr, et un épouvantail incessant pour la contrée. Parfois néanmoins, et à Toccasion, les jonques marchandes deviennent pirates, comme le prouve une catastrophe qui ne date que de 1827.
Forcé d'abandonner son navire à Touranne , un équipage français s'était embarqué sur un navire chinois qui faisait voile pour Macao. Jusqu'aux atterrages rien ne révéla une trahison ; mais vis-à-vis des côtes qui bordent la province de Fo-Kien, un carnage horrible commença; les Français endormis furent tués avec le poignard ou la hache; le capitaine, après s'être héroïquement défendu dans sa cabine, assailli par vingt meurtriers, tomba à son tour. Un jeune matelot, un seul, armé d'une barre de fer, résista, quoique blessé à la tête, jusqu'à ce qu'il eût atteint le pont : là, grâce à la protection d'un vieux marin chinois, il put faire sa retraite jusqu'à la lisse , d'où il se précipita dans la mer. On le crut mort ou noyé ; mais son énergie le soutint : il nagea vers des bateaux de pêche qui croisaient aux environs, obtint d'être reçu à bord, et arriva enfin épuisé et blessé sur la plage de Macao. Accueilli par les missionnaires , il raconta la catastrophe ; et Taifaire fut portée à l'instant devant le consul de France, homme de talent et d'énergie. Le gouverneur de Canton s'en saisit , et ordonna une enquête. Bientôt les meurtriers, arrêtés sur leurs jonques et mis dans des cages de fer, furent envoyés, au nombre de quatre-vingts, devant leurs juges. Parmi eux se trouvait le vieillard qui avait secouru le matelot échappé au massacre : il demanda sa confrontation , fut reconnu, et mis hors de cause. Dix-sept seulement des accusés, condamnés à mort, eurent la tète tranchée; le chef seul fut coupé par morceaux. Leurs têtes, fichées sur des piques le long du rivage, servirent à témoigner que les mandarins savaient faire justice, même en faveur des Européens. Une souscription, ouverte dans le comptoir portugais, produisit 15,000 fr. que se partagèrent le matetof français et le vieux marin chinois qui l'avait protégé.
Cette longue histoire de bandits et de pirates nous conduisit jusqu'à Macao. h était nuit quand nous arrivâmes sur le môle : la lune à demi voilée prêtait à ces rochers, à ces forts, à ces maisons blanches, une couleur fantastique et pâle. Les derniers bruits de la baie allaient s'amortissant ; quelques barques seules se tra