CHINE. — MACAO
hissaient au loin par le phosphore de leur sillon ; les rares lumières de la ville s'éteignaient une à une : Macao donnait. « La délicieuse soirée I me dit Norberg; si nous allions nous promener sur la grève? d Nous quittâmes à sa porte notre nouvel ami , qui nous recommanda de ne prolonger notre course ni trop tard ni trop loin.
Absorbés dans le souvenir de tout ce que nous venions de voir, nous gardâmes quelque temps le silence. Ce fut le baron qui le rompit le premier. « Ceci est plus digne d'examen qu'aucune des choses que nous ayons observées ensemble, me dit-il : jusqu'ici nous avons eu des rameaux de peuples, tantôt rabougris , tantôt modifiés par la grefie ; nous tenons enfin une souche ; nous avons une nation qui résiste aux empiétements extérieurs , qui donne à l'étranger et ne lui emprunte rien ; une race stationnaire si vous voulez , mais originale du moins, caractérisée par ses traits autant que par ses coutumes, infatuée d'elle-même, et devant à cet orgueil une nationalité indélébile. S'il était possible de provoquer un congrès où les grandes races de l'Europe dussent débattre entre elles une préséance, vous verriez la race chinoise se poser d'elle-même au premier rang, tant elle a foi dans sa supériorité. Cette confiance dans son savoir, ce mépris pour la civilisation étrangère, ont leur mauvais côté sans doute ; mais aussi que d'avantages 1 A chaque période de progrès, ne voyez-vous pas comment en Europe s'ébranle tout l'ordre social I Arrivés à Tftge mûr, il nous faut désapprendre les choses de notre adolescence, violenter nos impressions anciennes, nous faire aux idées qui arrivent; vieillis, c'est à recommencer encore. Au contraire, voyez ce peuple : les bases élémentaires de sa science sont les mêmes depuis plus de vingt siècles. S'il y a eu progression chez lui , elle a été si lente qu'elle n'a détrôné personne. Quand un Chinois est arrivé à bien déchiffrer son épineux alphabet, qu'il a péniblement conquis ses grades de lettré, son éducation est une propriété qui ne périme plus. »
Cette sortie du baron me donna le secret d'une des faces de sa vie qu'il avait jusque-là laissée dans l'ombre. Toutefois, comme je n'avais ni le désir ni le temps d'entamer une discussion politique , je n'envisageai ses arguments que dans leur rapport avec l'histoire de la civilisation, ce Elle a cheminé ici comme ailleurs; lui répondis-je; lentement, il est vrai, dans les siècles où nous avons pu la suivre, mais vite sans doute avant cette époque , à moins toutefois que, calculant du connu à l'inconnu, et supposant toujours la même mesure de progrès séculaires, on ne reporte à une date immémoriale l'origine de ce peuple. Quant à moi, je persiste à croire que ce pays a eu son époque de rapide mouvement, et qu'alors, marchant vite et innovant beaucoup, il a Ussé la soie et le coton, formulé des lois, fixé sa langue et bâti tant de hautes tours étagées. Que, ces formes une fois introduites, le législateur ait voulu , dans l'intérêt de la contrée , limiter le progrès ; qu'il ait empêché l'émigration, parqué les classes et catégorisé les capacités ; qu'il soit venu ainsi à bout de comprimer l'élan d'une nation, alors trop avancée peut-être ; c'est ce qui est possible, c'est ce qui est probable. Il y a donc eu temps d'arrêt ; mais il y a eu aussi mouvement antérieur. Maintenant, pour aborder l'autre côté de
32i VOYAGE AUTOUR DU MONDE.
la question , pour discuter avec vous si c*est un bien ou si c'est un mal, je ne me sens ni assez fort, ni assez instruit. Comme toutes les choses de ce monde , le progrès indéfini a ses peines et ses joies , ses bénéfices et ses mécomptes. C'est une noble vie pour les peuples, une vie d'action où leurs muscles prennent du ressort et s'assouplissent à des expériences toujours plus grandes ; mais aussi c'est une vie inquiète, remuante, quei'elleuse, procédant, jusqu'ici du moins, par saccades et par contrastes. Dans mon espoir intime , ce n'est là aussi pour la race humaine qu'une phaSe de transition ; il faut la traverser pour arriver à mieux. » Voilà quelles philosophiques pensées occupèrent notre entretien nocturne sur la plage de Macao. Quand la lune, disparaissant à l'horizon, nous laissa daus les ténèbres, nous regagnâmes le logis hospitalier où l'on nous attendait avec quelque inquiétude. Dans l'intervalle , le digne négociant avait tout disposé pour notre départ , qui devait avoir lieu le lendemain. La goëlette américaine , qui sert de paquebot entre Macao et Canton, était à nos ordres.