CHAPITRE XXXIV
OHIHB. » EOVTB DB MAOAO A OAHTOH.
A dix heures, le jour suivant, nous mettions le pied sur le paquebot, qui appareilla à l'instant même. La brise était bonne et belle ; elle nous porta rapidement hors de la baie de Macao. Nous entrâmes dans le bras du fleuve, large en cet endroit de plus de trois lieues, coupé çà et là d'Iles escarpées et nues. Lintin, la seule peuplée, contient la plus méchante race de tous ces parages, énergique plus que ne le sont les Chinois, jouant sa vie dans la contrebande de l'opium. Quoique l'usage de ce narcotique soit général dans tout l'empire , les lois le prohibent sous les peines les plus sévères. Le code pénal inflige à ceux qui en vendent ou qui en consomment, des punitions qui commencent à la bastonnade pour finir à la strangulation ; mais, par l'indulgence des mandarins, ces lois sont tombées en désuétude. Ces fonctionnaires ne se montrent pas moins tolérants envers les introducteurs, qui presque toujours achètent l'impunité au moyen de très- fortes sommes. Les agents supérieurs du gouvernement ne dédaignent pas d'entrer dans ces petits marchés. Autrefois fixé à Macao, le trafic de l'opium fut d'abord transféré à Wampoa, mouillage de Canton, puis à Lintin vers 1821. Le Bengale construit exprès des navires pour cette espèce de traite. Fins voiliers, bien équipés et bien armés, ils marchent à contre- mousson, et viennent mouiller à Lintin. Là les barques des contrebandiers les rejoignent; légères, quoique très-longues, elles n'ont point de voiles, mais elles volent sur l'eau avec leurs vingt rameurs de chaque bord. Les armateurs anglais ne vendent à ces honunes qu'au comptant. Dès que la facture est soldée , ils chargent l'opium , le retirent des caisses et le vident dans des sacs, afin de le mieux cacher. Quand le chargement est fait, ces
barqaes, montées de cinquante hommes, remontent le courant plus rapide , cherchent à éviter la croisière des jonques impériales, se défendent contre elles, au besoin, avec des pierres et des piques, et vont débarquer leur cargaison dans des anses isolées , quelquefois môme à Canton. Une fois à terre, on réduit Topium en poudre , et on l'enferme dans de petits vases d*un facile transport ; le plus corn* munément on en fait des boules qui se cachent dans les habits et dans les manches. Au moyen de ces précautions , il circule dans tout l'empire , et jusque dans le palais du souverain. A certaines époques de Tannée, on envoie de Canton à Tempereur divers présents , en retour desquels on obtient quelques licences qui mettent les navires à l'abri de toutes recherches. Pour attester néanmoins que la police douanière se fait avec une sévère exactitude, chaque semestre, à une époque fixe et connue d'avance, un mandarin arrive de Canton à Lintin dans une magnifique jonque ; il s'assure que les lois de l'État sont exécutées, que nul fraudeur d'opium ne se trouve dans Ttle ; qu'aucun bâtiment européen n'y stationne à l'ancre. Avertis d'avance, les bricks anglais ont pris le large , et les contrebandiers rois leurs caisses à l'abri. Tout se borne à un simulacre de visite et à de riches présents qui désarment sans peine les scrupules du mandarin. On évalue à 45 millions de francs la somme annuelle des importations d'opium en Chine. Cette substance y est si recherchée, que les cendres de la première pipe sont ramassées, soumises à une seconde purification, et le résidu est vendu à un prix inférieur.
La goélette passa assez près de Lintin pour que nous pussions distinguer une foule de navires européens mouillés sur la rade malgré les ordonnances impériales. Les uns transbordaient des caisses d'opium sur des pontons , magasins de pesage et de vérification communs aux acheteurs et aux vendeurs ; les autres chargeaient du riz venu de Java et de Manille par caboteurs , afin de jouir du bénéfice de la loi impériale qui décharge des deux tiers des droits de navigation sur le Tigre les bâtiments porteurs de cette denrée. Cette affluence de navires, cette activité, cet échange de marchandises, font de Lintin un poste favorisé. Ses habitants seraient riches si les avanies exorbitantes des mandarins ne pesaient sur eux trop lourdement ; mais, loin de savoir quelque gré aux Européens qui les font vivre , ils sont insolents à leur égard, dangereux même quand le naufrage en jette quelques-uns sur les côtes.
Lintin était loin derrière nous, et déjà nous longions une côte aride, déserte et montagneuse ; des arbres rares et maigres se montraient à la ligné extrême des coteaux; sur la plage paraissaient tantôt des landes incultes, tantôt des plaines marécageuses, puis çà et là quelques bouquets de maisons , asiles de misérables pêcheurs. Plus loin tout cela disparut ; le fleuve, d'abord si large, s'encaissait entre deux parois de rochers au milieu desquels blanchissaient çà et là de gracieux villages ; il était couvert de jonques marchandes et militaires , de champans de toutes les formes et de tous les tonnages qui se croisaient dans tous les sens, tandis qu'une multitude de bateaux, avec leurs voiles en rotin que soutiennent et
divisent des lattes, passaient d'ane rive à l'autre chargés de bestiaux, de fruits, de légumes et d'autres denrées.
Après quelques heures de navigation, nous nous trouvâmes en face de Tendroit que les Portugais appellent Bocca de Tigris ( Bouche du Tigre). A cette hauteur, le Tigre ou Tchu-Kiang, de son nom indigène, se resserrant de plas en plus, est encore réduit à une passe assez étroite par une fie haute et ronde qui en occupe le milieu. Des deux bras que forment alors ses eaux, le seul navigable est celui de droite que battent quelques ouvrages informes, construits en partie sur Ttle, en partie sur le continent. Rien n'est plus misérable que ce système de défense. A l'entrée de ce canal se présente d'abord une espèce de chftteau en ruines, armé de plusieurs canons, et plus haut encore, à l'endroit le plus rétréci de la passe, en face de l'île bordée elle-même de retranchements, se prolonge une batterie dentelée, dont les embrasures portent une vingtaine de canons. Un vaste mur d'enceinte, également crénelé, part des extrémités de la batterie et grimpe sur une colline assez rapide , formant ainsi un grand'enclos ouvert au feu des navires qui voudraient forcer le passage. L'occasion s'offrit , en novembre 1816 , d'éprouver la puissance de ces murailles et l'énergie de leurs défenseurs. Le capitaine Maxwell , de la frégate FAlceste, avait reçu l'ordre de venir attendre à Canton l'ambassadeur anglais, lord Amherst, débarqué aux bouches du Pei-Ho dans la mer Jaune. On lui refusa l'entrée du Tigre ; il la força. Le récit de cet épisode présente trop d'intérêt pour être omis.
(( Les fortifications de cette passe, dit la relation, ont été réparées depuis peu. On a construit une nouvelle batterie de 40 canons, et 110 pièces de différents calibres composent le matériel de tous ces ouvrages en y comprenant ceux de l'Ile Wang-Ton qui est située en face. Ils sont placés tous trois à demi-portée de canon les uns des autres, et ils avaient alors une garnison de 1200 hommes.
a Chumpi , qui est un peu plus loin, a douze ou quatorze canons ; mais on peut se tenir hors de leur portée. Tandis que nous avancions , quelques jonques de guerre se formaient en ligne, portant, en moyenne, six canons et soixante hommes ; on en compta bientôt dix-sept ou dix-huit. Au même moment, un interprète vint de la part du mandarin ordonner de jeter l'ancre, sous peine d*ètre coulé; il accompagna le message des accessoires les plus importants. « J'irai au delà des batteries, dit Maxwell , et ensuite je vous ferai pendre à la grande vergue, pour avoir osé parler ainsi à des Anglais, d En effet , le câble de la barque qui avait amené cet homme fut coupé, et on le garda prisonnier à bord.
a A cette vue , les jonques tirèrent à poudre ; on leur répondit à poudre, en affectant de prendre cela pour un salut. Les choses restèrent ainsi jusqu'à ce que CAkeste fût SOUS Chumpi , où le feu des Chinois commença et fit siffler quelques boulets dans les vergues. Le vent ayant calmé, on ne pouvait leur répondre : il fallut mouiller. Ce ne fut que vers neuf heures du soir que l'affaire prit un tour sérieux. VAlceste ayant appareillé de nouveau , plusieurs jonques tirèrent des fusées d'alarme, et le fort s'illumina dans tout son développement. A chaque
embrasure était une lanterne énorme « grosse comme un ballon » qui fournissait d'excellents point de mire. Un feu vif, mais mal dirigé, partit des deux forts; nous y répondîmes par un feu lent et régulier, autant que les canons pouvaient porter, sans retarder la marche du vaisseau.
a Le vent était presque nul, et la canonnade contribua encore à rabattre, ce qui fut cause que nous restâmes quelque temps avant d'arriver en face de la principale batterie. Enfin , quand nous en fûmes à portée de pistolet , et avant qu'ils eussent pu pointer tous leurs canons , nous leur lâchâmes une bordée complète bien dirigée, qui fit sifOer à leurs oreilles une grêle de mitraille, accompagnée de trois hourrahs, partis coup sur coup. Cette décharge fut décisive de ce côté : les lanternes s'éteignirent et les batteries cessèrent leur feu. Le fort de Tîle opposée continua ; mais ses boulets, passant par-dessus nos têtes, allaient battre leurs propres redoutes sur le rivage qui faisait face.
c Après avoir gagné ce point, nous filâmes, et tAlcesie montra bientôt la poupe à ses braves adversaires. Quoique nous eussions mis une heure à franchir ce passage, nous n avions pas perdu un homme ; le vaisseau n'eut que deux boulets logés dans le bois , et les agrès ne furent pas endommagés. Avec le même avantage de position, des canonniers européens auraient fait sauter la frégate.
a Quelques jours après, le capitaine Maxwell se rendit à Canton pour demander satisfaction de Tinsulte faite à l'Angleterre par d'insolentes hostilités envers un vaisseau du roi ; à quoi il fut répondu, non pas directement, mais d'une façon détournée, qu'une erreur avait eu lieu dans l'envoi de la permission, et que les mandarins commandant les forts n'en ayant pas été informés, avaient été obligés d'agir suivant leurs instructions; puis, après cette palinodie, ils amortirent l'affaire, disant que tout ce tapage n'était qu'une question de saluts échangés.
Devant la bouche du Tigre stationne ordinairement la flotte impériale , qui veille à la sûreté de Canton et à la police des mers méridionales. Nous comptâmes une trentaine de jonques, bâtiments massifs, aux formes lourdes, percés sur l'arrière d'une multitude de petites croisées qui éclairent les logements du capitaine et des officiers. Vers le milieu du pont sont rangées en batterie quelques pièces de calibres divers, montrant au dehors leur volée barbouillée de rouge. Tout cet ensemble ne nous parut ni bien élégant ni bien formidable : l'œil ne rencontrait même pas , dans cette marine militaire, l'aspect de propreté et de bonne tenue qui distingue les champans de commerce.
On peut dire que le vrai territoire chinois ne commence qu'à Bocca de Tigris. En avant de cette barrière , le sol montueux , âpre , infertile , est livré aux contrebandiers ou aux pécheurs, on n'y voit nulle trace de culture vaste et suivie ; mais au delà des forts commence une campagne pleine de vie et de richesse, tantôt mourant en pelouse le long du fleuve, tantôt ondulée en collines et en vallons, offrant à chaque minute un bourg, une ville, un hameau, qui se démasquent à mesure que s'ouvre leur rideau d'arbres verts. De loin i loin, sur toute cette route, apparaissaient au sommet des collines des Tas improprement nonmiés pagodes par
les Européens : ce sont des bâtiments de cinq, sept ou neuf étages, avec autant de toits avancés. On a cm longtemps que ces édifices avaient une destination religieuse, mais leur situation isolée , leur forme étroite et haute , démentent cette opinion. Sont-ce des monuments dédicatoires en rbonneurd*un événement ou en rhonneur d*un homme? sont-ce des belvéders publics ou particuliers? on ne saurait le préciser. Ce qu'il y a de positif, c*est que toutes les constructions de ce genre sont d'une date fort ancienne , et qu'aujourd'hui on n'en élère plus de semblables. Tous les bords du Tigre , depuis les forts jusqu'à Canton, sont couverts d'une population innombrable. Quand elle ne se forme pas en villages, elle s'éparpille sur chacune des rives, tantôt dans de petites chaumières assez propres, tantôt dans de vieux bateaux échoués qui, recouverts de chaume, sont transformés en habitations.
A mesure que nous remontions le Tigre , ses passes devenaient plus difficiles et plus remplies de hauts-fonds : nous franchîmes ainsi la seconde barre , distante de cinq lieues des forts, et sur laquelle échouent souvent les gros navires. Enfin, après une heure ou deux de navigation au milieu d'une plaine coupée de canaux et couverte de rizières, nous arrivâmes à Wampoa, troisième barre du fleuve que ne dépassent jamais les bâtiments européens et qui peut être regardée comme la rade de Canton. A Wampoa, quand nous y passâmes, étaient mouillés une quinzaine de vaisseaux de la Compagnie anglaise du Bengale; les uns en partance , les autres arrivant à peine ; ceux-ci attendant leur thé , ceux-là déchargeant d'énormes balles de coton. Chaque nation maritime avait son représentant dans cette rade , l'Angleterre , les États-Unis, la Hollande, l'Espagne, la France, le Danemark, et jusqu'au Portugal.
A Wampoa, le Tigre (Tchu-Kiang) se divise en deux branches étroites et peu profondes, qui vont se réunir cinq lieues plus haut et sous les murs même de Canton. Celle qu'on appelle la rivière des Jonques est la plus fréquentée. Tous les environs de cette rade fourmillent de villages tellement rapprochés les uns des autres, qu'on dirait une grande cité. Toutefois les habitants de ces plaines sont restés insociables, malgré Taffluence constante des Européens. C'est de Canton qu'on fait venir tout ce qui est nécessaire à l'approvisionnement des navires ; car, soit que les lois impériales l'ordonnent ainsi , soit que le caractère des naturels répugne au contact des étrangers, on n'a pu jusqu'ici établir de relations et d'échanges entre la campagne et les navires à l'ancre. Il y a même quelque danger pour les hommes de l'équipage à s'aventurer dans les terres : un curieux , un botaniste, un pourvoyeur, européens, n'en reviennent presque toujours qu*avecles habits déchirés et après avoir essuyé toutes sortes de mauvais traitements. Lâches quand la partie est égale, les Chinois se sentent du cœur quand ils sont vingt contre un ; ils accourent armés de très-longs bambous, forment un cercle autour de leur victime, et l'accablent de coups sans qu'elle puisse se défendre.
De Wampoa à Canton , le fleuve s'anime de plus en plus ; il fait pressentir et deviner la grande ville : des bateaux variés dans leurs formes desceni&ient par
myriades ; ils glissaient sur l*eau , comme la flèche , chargés de légumes , de poissonsy de viandes et de fruits; ils se croisaient, se dépassaient sans jamais s'aborder, tant leurs conducteurs manient avec adresse la godille qui leur sert de gouvernail. La physionomie de ces bateliers que les Chinois appellent des hommes d'eau, est ouverte et riante; ils sont bruyants, impertinents quelquefois, mais gais et inoffensifs. Leur costume est un pantalon large et une chemise blanche , en étoffe de coton grossière et de couleur foncée ; le tout recouvert d'une espèce de blouse qui tombe jusqu'aux genoux et dont l'ouverture « au lieu d'être sur le devant, montre sa rangée de boutons sur le côté droit de la poitrine. Enfin la longue queue qui bat sur les reins , et le large chapeau de paille pointu , forment ^ les accessoires de ce costume original.
L'aspect des faubourgs de Canton vint faire diversion à ces scènes. Notre vue, en approchant de la grande ville, fut d'abord frappée par de grands chantiers de construction ; ensuite se développa de chaque côté du fleuve une longue h'gne de maisons en bois, bftties sur pilotis, et faisant saillie sur le courant ; ailleurs les logements bourgeois ne touchaient même pas la terre ; ils empiétaient sur le Tigre et formaient des rues flottantes dans une étendue de plusieurs milles. Plus nous nous engagions dans l'étroit chenal qui reste libre entre ces embarcations à ' poste Gxe , moins il était facile de détailler ce qui fuyait devant nous. Étourdi par le bruit des gongs au moyen desquels les marchands appellent la pratique, halluciné par cette foule d'objets qui tourbillonnaient à droite , à gauche, devant, derrière, j'étais dans cet état d'extase qui ne se déflnit pas, dans ce monde d'idées vagues qui tient la raison suspendue et qui semble même se jouer des sens, en les berçant d'images fantastiques. C'était un tel tapage, un tel concert d'instruments et de cris, un mouvement si confus et si rapide d'hommes et de bateaux, un aspect si étrange de maisons avec leurs banderoles, de boutiques avec leurs enseignes, que mes yeux et mes oreilles se faisaient difficilement à ces impressions.
Le tumulte n'avait pas cessé quand nous arrivâmes devant le quai de la rive gauche où se groupent les factoreries européennes. Là nous étions sur notre terrain ; plantés au sommet de beaux débarcadères, les pavillons anglais, américain et hollandais, semblaient porter un défi à l'insolence chinoise : ils indiquaient un camp neutre, où l'étranger avait posé ses tentes. Les logements et les entrepôts des diverses factoreries composent un ensemble de fort belles constructions, bftties par les indigènes et leur appartenant, car seuls ils peuvent posséder des inmieubles en pays chinois; mais on s'aperçoit aisément qu'un goût avancé a présidé à l'ordonnance des travaux. Ce n'est plus l'architecture chinoise, mesquine, fantasque et toute de pièces rapportées ; c'est, au contraire, une belle enfilade de maisons avec de magnifiques terrasses et des galeries couvertes, fraîches pendant Tété, chaudes pendant l'hiver; ces galeries, jetées comme des arches de pont et partant du premier étage , vont aboutir au niveau de la rue. Entre cette rue et le rivage s'élève un mur, qui forme le côté de grands enclos sablés où se débarquent toutes les marchandises.
La goélette nous mit à terre devant la factorerie anglaise, où déjà l'on nous attendait. Des lettres de Macao et une recommandation directe du gouverneur général de Calcutta nous valurent Taccueil le plus cordial et le plus fastueux. Des bureaux de la factorerie le résident anglais nous conduisit dans une large rue attenante, bordée de magnifiques maisons» où logeaient presque tous les étrangers. L'une d'elles, la plus riche de toutes» lui était affectée» et nous fûmes installés dans les pièces d'honneur. Un coup d'œîl jeté sur cet hôtel suffit pour nous en faire connaître les aménagements. Dans deux ou trois salles du rez-de-chaussée, des écrivains et interprètes chinois réglaient des factures, vérifiaient des échantillons» cotaient des lettres» essayaient au trébuchet et comptaient ensuite des piastres entassées par monceaux. Cependant ce côté de la maison était le seul qui trahit les occupations du locataire : ailleurs, des meubles somptueux» des glaces admirables, des pendules» des bronzes» de merveilleux tapis» attestaient des habitudes raffinées et opulentes. A cet aspect» le visage du baron s'épanouit. Non pas qu'il fût fier et vain »• mais il avait été grand seigneur, il était né au milieu d'un luxe semblable, et la nature l'emportait. Gr&ce à lui , notre entrée fit un certain effet dans cette société de notabilités anglaises. On nous entoura» on nous fêta» on nous accabla de questions obligeantes et polies.
Le soir, à table» nous fûmes placés à côté du résident. Je ne saurais exprimer ni dépeindre le luxe de ce repas, la profusion d'argenterie et de cristaux» la variété des mets, le choix des vins, l'élégance des desserts! La vanité et la richesse anglaises, unies au rafSnement créole, dans un pays où la table est le seul plaisir possible; qu'on juge ce que de pareils mobiles devaient produire! Mon voisin, l'un de ces hommes serviables et bons» comme Verger» comme Wilmot, amis dévoués que je devais trouver et laisser sur ma route» sir Henri Morton, agent de la Compagnie, ne put s'empêcher de remarquer mon étonnement. « Vous nous croyez bien heureux? dit-il avec un soupir. — Mais vous en avez l'air du moins. — Oui» oui, on s'étourdit ; on arrose de Champagne son chagrin ; mais cela empêche-t-il le cancer de vous ronger au cœur? Nous usons de la table comme les Orientaux de l'opium, pour engourdir la vie présente et nous bercer de rêves. Où cela nous mène-t-il? Au spleen ou à l'abrutissement. Monsieur» il manque ici aux Européens la seule chose qui console et accompagne la vie, la présence des femmes. Ces stupides Chinois ont eu peur d'elles : un décret impérial défend aux femmes étrangères d'habiter les factoreries ; elles n'y sont pas même tolérées. Voici deux ans bientôt que j'ai laissé à Madras ma femme et ma fille» une feoune de vingt ans» un enfant de dix-huit mois. Je n'avais pas de fortune à leur laisser : il fallait leur en faire une ; je me suis sacrifié. Traîner ici ma famille» avec la chance de la voir insultée» ou la laisser à Macao à la merci d'une révolte d'indigènes» c'était trop risquer. — Mais ne pouviez-vous braver cette ridicule consigne» lutter contre elle» fût-ce de vive force ? — Ainsi avons-nous fait : en 1828» plusieurs de nos agents firent venir leurs femmes et les installèrent dans les factoreries. Au lieu de s'y opposer, les habitants de la ville accoururent pour voir ces
beautés ëtrangèresy et Fimpression qu'elles produisirent fut toute en leur faveur. Mais cet engouement précipita la réaction diplomatique. Quelques jours après notre arrivée, le vice-roi lança un chap ou décret dans lequel, traitant nos Anglaises d*uDe façon assez leste, il leur ordonnait de quitter sur-le-champ le territoire iaipérial. On résista: on fit intervenir la dignité, l'intérêt de la Compagnie. Les dames restèrent, et on alla jusqu'à faire descendre 1,500 hommes des équipages pour garder les magasins. Les échanges furent suspendus, les vaisseaux de la Compagnie ne dépassèrent plus les bouches du Tigre ; enfin la révolution semblait complète, quand les principaux chefs de la factorerie furent changés. Voilà pourquoi, ajouta Henri Norton, nous sommes veufs aujourd'hui ; voilà pourquoi cette table chargée de mets et de vins, illuminée de bougies, dorée de porcelaines, est pourtant sans joie et sans poésie; voilà pourquoi le mal du pays nous gagne tous, malgré notre vie d'affaires. — Et combien de temps dure cet exil que vous caressez si somptueusement? — Trois, cinq, dix, vingt, trente années, cela dépend des volontés de la Compagnie et de l'ambition de l'employé. Nos salaires vont assez vite : 300 liv. sterl. la première année, 400 la seconde, 500 la troisième, 1,000 liv. la cinquième, 3,000 liv, la dixième ; les chefs de comité ont 5,000 livres. Là-dessus il faut économiser un capital, et les plus sages sont les premiers prêts à partir. — Vous avez peu de dépenses à faire? — D'énormes, Monsieur, d'énormes! On lutte à qui affichera le plus de luxe, à qui dépensera le plus lestement ses revenus ! Passe encore pour les chefs, ils sont tenus à une représentation ; mais les facteurs subalternes devraient avoir quelque mesure. Eh bien, non I ce sont les plus prodigues de tous. Rappelés par la Compagnie, ils partent souvent comme ils sont
venus, les mains vides. — Vous avez au moins, pour compenser tout cela, quelques jouissances privées : si peu nombreux, vous devez être unis? — On se jalouse, on se hait ici comme ailleurs, plus qu'ailleurs, car les intérêts sont directement en présence. Non-seulement il y a rivalité entre la factorerie anglaise et les autres factoreries, mais encore il y a concurrence directe entre Anglais. La Compagnie est fondée sur le monopole ; elle a contre elle tout le conmierce libre, qu'elle énerve et qu'elle absorbe. Agents de cette colossale maison, nous sommes presque toujours aux prises avec les négociants qui opèrent pour leur propre compte. Plus riches qu'eux, plus connus, souvent mieux servis, nous ne leur laissons que les rognures des affaires. D'ailleurs, à nous le grand marché anglais est ouvert ; il est fermé pour eux. Vous savez que jusqu'en 1834 nous avons le privilège de l'approvisionnement de la Grande-Bretagne. Contre cet immense avantage qui pourrait tenir? — Oui, mais cela ne durera pas toujours (et en parlant ainsi je ne croyais pas deviner si juste). — Eh bien , alors nous opérerons pour notre compte. La machine est montée ; les capitaux abondent ; nous accaparerons le meilleur thé de la contrée, et si l'estampille de la Compagnie ne conserve pas son privilège légal, elle gardera son renom chez le consommateur; c'est unô chance meilleure encore et plus durable. La concurrence ne fait peur qu'aux faibles ; les forts l'aiment et l'appellent. » Cette conversation nous mena jusqu'à la fin du souper.