CHINE. — CANTON. — LES TROIS VILLES
ambulants dont chacun se révélait au public par un cri étrange et distinct. Puis venait le bourgeois de Canton, d'autant plus digne et d'autant plus grave qu'il était d'un rang plus élevé, reconnaissable à sa veste aux boutons de métal, à sa tunique longue et flottante, à sa tête rasée et à sa queue prodigieuse, à ses souliers en étoffe et à son parasol à tige de bambou. Dans d'autres conditions, la tunique ne descend qu'à mi-cuisse, et le pantalon, large d'en haut, vient se serrer au-dessus de la cheville. Parfois aussi, au lieu d'une ombrelle, les indigènes portent simplement un éventail. Les mandarins et les personnes riches ne marchent jamais sans un domestique, qui les escorte et les tient abrités sous le parasol. Le costume du peuple nous parut assez uniforme : un caleçon, une chemise bleue et un grand chapeau de paille terminé en forme de cône. Les hommes de peine avaient un air de force et de santé qui faisait plaisir à voir. Pauvres, mais proprement vêtus, ils ne portaient sur leur visage bruni aucune expression de grossièreté. Moins bruyants, moins querelleurs que ne le sont, même dans les pays civilisés, les individus voués à des travaux pénibles, ils avaient l'air de vivre ensemble en bonne harmonie. Au milieu de ce tourbillon d'êtres, nous n'aperçûmes ni charrettes ni chevaux de trait; les chiens même étaient fort rares. Quant aux femmes, quelques-unes à peine, de la dernière classe, osaient se mêler à la multitude.
Nous nous trouvions encore une fois dans la rue New-China-Street, au milieu de logements aux toits aplatis, gamb de boules bariolées, entre deux haies d'enseignes saillantes et perpendiculaires, où des lettres d'or tracées sur un fond rouge disent le nom du marchand et la nature de son commerce. Morton nous Gt entrer dans quelques boutiques dont il connaissait les maîtres ; on y satisfit à toutes nos questions ; on nous étala des marchandises de toutes les sortes, et nous ne savions vraiment qu'admirer le plus, de la matière ou du travail. Les marchands parlaient un jargon anglais auquel leur accentuation nasale donnait un caractère singulier. Un d'eux nous flM; voir dans ce bazar des objets de luxe copiés sur des modèles venus de Paris et de Londres , et assez bien imités pour tromper un œil peu exercé. Patients, adroits, intelligents, les ouvriers chinois sont parvenus ainsi à contrefaire nos formes les plus courantes d'argenterie et de plaqué, et comme leur main-d'œuvre est de beaucoup moins chère que la nôtre, au lieu de demander à l'Europe de semblables objets, la Chine en exporte aujourd'hui pour le Bengale et même pour l'Angleterre.
Au delà de ces rues marchandes qui avoisinent les factoreries, commencent une autre ville et un autre peuple. Dans China-Street, on se trouve encore en terre neutre, dans une atmosphère moitié anglaise, moitié chinoise ; une figure d'étranger y est bien venue ; on ne se détourne pas à son approche ; on y cause , on y rit avec le visiteur européen ; là l'intérêt fait taire le préjugé et l'antipathie nationale ; mais quand on a franchi ce rayon industriel, les physionomies changent, les visages se rembrunissent. Les mêmes marchands qui vous ont si bien accueilli dans leur boutique, vous tournent le dos dans l'enceinte où ils ont leur logement et celui de leurs familles. Demandez-vous votre chemin , un rire insultant et
grossier est la seule réponse qu*OD vous adresse. Malheur à tous si, quand vient le palanquin d'une femme de distinction, tous ne vous collez pas contre le mur pour éviter le choc des porteurs : renversé, foulé aux pieds, houspillé, dévalisé, c'est avec peine que vous parviendriez à regagner une rue moins inhospitalière. Dans ces quartiers purement chinois, le commerce de détail et de gros domine : là encore des magasins absorbent tout le rez-de-chaussée des maisons. Dans le courant du jour le marchand se tient à sa porte, fumant sa pipe et attendant le chaland. Lorsqu'un amateur se présente, il l'adresse à ses employés, qui étalent l'article demandé et débattent les prix ; le chef n'intervient que rarement, et pour jeter un mot dans la discussion du marché. Comme tous ces détafllants ont deux maisons, l'une pour le commerce, l'autre pour leur logement, on ne peut guère évaluer la population de Canton d'après la superficie du terrain qu'il occupe. Cette circonstance a causé des erreurs en sens contraires : le missionnaire Lecomtc parle de 1,500,000 âmes; Duhalde, de 1,000,000; et d'autres même vont phis haut encore, tandis que Sonnerat, Cook et Malte-Brun flottent entre 100,000 et i 250,000 habitants. Le chiffre le plus authentique serait de 5 à 000,000.
Voulant pousser notre première promenade aussi loin qu'il était possible de le faire, nous nous aventur&mes jusqu'à l'entrée de la ville tartare ou chinoise , interdite aux Européens. Là nous vîmes une porte, petite, basse, assez mal gardée, et une enceinte qu'on franchirait avec une échelle. C'est dans cette partie de Canton que résident le vice-roi et les dignitaires placés sous ses ordres. De la porte môme nous pûmes distinguer une maison de mandarin , bâtie en pierre , sans ornement et à un seul étage ; de vastes cours l'entouraient de tous côtés , et les battants massifs de l'entrée semblaient plutôt convenables pour une prison que pour un palais. Morton nous raconta comment cette porte servait quelquefois de théâtre à des expéditions singulières. Quand les Européens ont adressé une pétition au vice-roi , par l'intermédiare des mandarins, et que justice n'est pas promptement faite, ils supposent que leur supplique est restée amortie dans les bureaux des dignitaires inférieurs , et qu'il faut agir d'une manière plus efficace si Ton veut qu'elle suive son cours. Alors, formés en bandes de vingt ou trente et munis d'énormes bâtons, seule arme tolérée en Chine , ils fondent à l'improviste sm* les premières boutiques de la ville fermée, frappent contre les murs, sur les étalages, sur les habitants même, causent un tel bruit enfin, que le mandarin chargé de la police du quartier se décide à faire une apparition sur les lieux. Les Européens ameutés l'entourent et le forcent à recevoir une nouvelle copie de leur pétition, qui par ce scandale acquiert une publicité plus grande. Pourtant il arrive quelquefois que ces expéditions se terminent aux dépens des agresseurs : quand les Chinois peuvent en être avertis d'avance, ils s'embusquent dans les rues voisines et font jouer à leur tour le bâton sur les épaules des pétitionnaires. Voilà de quelle façon se traitent les affaires dans un pays où l'on entretient à grands frais des consuls et d'opulentes factoreries.
Nous avions vu assez de Canton pour pouvoir résumer sa physionomie. L'une