CHINE. — CANTON. —LES TROIS VILLES
de ses villes, nous l'avions croisée dans sa longaeur; nous avions entrevu Tautre. La première est presque un comptoir européen, fondé autour des factoreries et riche de ce voisinage ; Vautre est la cité vraiment chinoise , séjour des fonctionnaires et du gouverneur. C'est dans la première qu'avait eu lieu, le 1'^ novembre 1823, cet effrayant incendie qui dévora 10,000 maisons. Aux murs noircis qu'on retrouvait çà et là, il était facile de se faire une idée de ce désastre , tout vivant encore dans le souvenir des habitants. Le feu éclata dans la nuit , au sein d'un quartier populeux : attisé par une violente brise du N., il gagna à droite et à gauche, pénétra dans ces riches magasins pleins d'objets si combustibles , coula dans les rues avec des métaux en fusion ; sauta de toit en toit , de rue en rue, de quartier en quartier» si bien que la ville entière ne fut bientôt plus qu'un vaste brasier. Qu'on se figure, au milieu de ces flammes immenses, 100,000 Chinois jetés hors de leurs maisons, fuyant vers le fleuve, implorant en vain la pitié de la cité flottante qui avait fui vers l'autre bord , ces femmes , ces enfants à demi nus en plein hiver, ces Européens assiégés dans leurs comptoirs et obligés de les abandonner ; qu'on se peigne, si l'on peut, ces barques surchargées de fuyards et coulant à fond ; qu'on assiste en idée à cette scène remplie de cris déchirants, d'angoisses et de larmes, à ces mille épisodes où le feu et l'eau ne furent pas les seuls ennemis à cramdre ; nuit de désordre qui fit naître des idées de pillage et de sang, où 5000 bandits s'intronisèrent sur des ruines fumantes, fouillèrent les maisons qui croulaient , égorgèrent ce que le feu n'avait pas atteint , et restèrent les maîtres de Canton en cendres jusqu'à ce que 30,000 hommes de troupes vinssent balayer le terrain où ils avaient fondé, leur criminelle autorité. Seulement alors on put apprécier le désastre; on compta les enfants, les vieillards, les hommes, les femmes restés dans ces décombres; des familles entières avaient disparu; presque toutes les autres comptaient quelques pertes. Qui croirait qu'au bout de deux ans cette grande calamité était effacée ? La ville incendiée, rebâtie conune par enchantement, est plus belle aujourd'hui, plus vaste, plus grandiose qu'autrefois ; les constructions actuelles de la factorerie, si élégantes et si simples , ses quais larges et solides , ses magasins, ses rues latérales, datent de cette époque désastreuse.
A cAté de ces deux Canton, l'un chinois, l'autre européen, existe une troisième ville que nous avions aperçue et effleurée en arrivant, la ville flottante. Cette dernière se compose de champans ou loches qui , amarrés sur plusieurs rangs , bordent l'une et l'autre rive dans une étendue de plusieurs lieues. Là chaque famiUe occupe son bateau, propre, élégant, recouvert de nattes : c'est le faubourg des pauvres; ils y vivent méprisés des autres classes, mais contents, tranquflles et laborieux. Les femmes sont batelières ; elles conduisent et utilisent leur embarcation , dont la moitié sert de logement à la famflle, l'autre moitié au transport des passagers. De leur côté, les hommes sont commissionnaires, portefaix, colporteurs ou journaliers. Il n'est pas au monde de spectacle plus vivant que celui de cette cité aquatique. Quoi de plus curieux que ce peuple qui naît et meurt dans ces barques
sans chercher un toit sur la terre ferme, sans envier le sort de ceux qui s*abritent entre des mnrs de pierre I II est rare en effet que les femmes et les enfants 8*éloignent du fleuve, fût-ce pour une minute. La surveillance et Fentretien du bateau exigent leur présence assidue. Hàlées par le soleil et par les reflets de Veau , ces laborieuses Chinoises ont des traits gracieux et doux , des formes souples, une taille élégante, des membres délicats et bien pris. Une robe d'étoffe brune et grossière, coupée suivant la mode du pays, couvre une chemise de toile blanche qui retombe sur un large pantalon ; leurs cheveux sont relevés et massés au sommet de la tête.
Cette cité mobile ne se compose pas toute de bateaux habités par le peuple ; de loin en loin , à cAté de ces petits champans , se dressent des embarcations immenses, hautes de plusieurs étages, assez semblables aux bains qu*on a établis sur la Seine ; peintes, dorées, chargées de vases de fleurs , ornées à Imtérieur de lustres élégants et de meubles somptueux. Ces embarcations sont tantôt des hôtelleries, tantôt des lieux de fêtes publiques ; souvent même des sérails fort peu édifiants. Au coucher du soleil , quand la brise vient animer le fleuve , les habitants de Canton descendent en foule vers la ville flottante , la ville des délassements et des plaisirs : ceux-ci affluent chez les restaurateurs , ceux-là dans les salles de musique : pour les uns on a préparé une illumination, pour les autres une fête plus raffinée encore . Alors le Tigre s'illumine ; il se couvre de tran^rents en papier huilé et colorié , il resplendit de feux verts , rouges , bleus , violets : chaque batelet a son fanal qui semble courir sur le fleuve tandis que la grande ligne de lumières fixes se mire dans Teau et se multiplie par .ses reflets. C'est rheure des plaisirs, c'est Theure de la joie et des fêtes : on se presse aux cuisines renommées, pour y savourer la fameuse soupe aux nids d*oiseaux et les ailerons de requin. De ces magnifiques soirées, aucune n'égale en splendeur celle qui, chaque mois , marque une des révolutions de la lune : l'ivresse est au comble ; le Tigre ruisselle de feux, les pièces d'artifice sifflent, serpentent, éclatent de toutes parts; les gongs redoublent leurs énergiques roulements; la foule crie, les orchestres détonnent, les bateaux se croisent, et cette fête bruyante se prolonge jusqu'au matin.
Dès le premier jour, nous avions donc jeté sur Canton un regard d'ensemble ; les détails seuls restaient à recueillir. Nous reprimes le chemin de la factorerie.