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CHAPITRE XXXVI

aniMB. — flAMTOM. — LB MOUPOU. — LIS HAMISTIS.

Nos' appartements, qui donnaient sur le quai, nous mettaient à portée d'eiaminer tout le mouvement commercial de la factorerie. De mes fenêtres je suivais les barques en chargement et en déchargement, les portefaix maniant les far-

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deanx les plus lourds ; la vérification , le pesage des marchandises ; les efforts et la surveillance des douaniei^s qui, vêtus comme les autres habitants, se transmettaient le mot d*ordre de Fun à Tautre ; les rixes engagées entre eux et les

matelots européens ; Tintervention d'employés supérieurs qui accouraient pour plaider la cause du fisc impérial : tout intéressait nos regards et captivait notre attention. Cependant ce n'était là qu'un plaisir d'enfant, tant que nous ne tenions 4>as la clef de cette organisation douanière et commerciale. Nul, ndeux que Morton,'ne pouvait nous informer là-dessus, et il se prêta à notre curiosité avec une gr&ce parfaite. Voici ce que je tiens de lui.

Quand il fut question de permettre que les Tsiang-Jyin (hommes d'Occident) prissent un pied en Chine , deux pensées partagèrent le gouvernement : Tune, d'organiser un commerce fructueux; l'autre, de se défendre contre les empiétements des nouveaux venus. Les tolérer, mais les vexer constamment, et les empêcher de prendre de l'influence sur les naturels ; les entraver à toute heure sans les dégoûter trop, voilà le but qu'il fallait atteindre. Vers ce but on fit converger une foule de mesures : la défense aux étrangers d'amener des femmes, de voyager dans l'intérieur du pays, d'acquérir des immeubles; la défense aux Chinois de fréquenter les étrangers , de leur apprendre la langue du pays, de causer avec eux d'autres choses que de leurs affaires. Toutes ces restrictions clairement posées, on ouvrit un coin de Canton aux Européens, sans que le gouvernement toutefois voulût bien descendre à des relations directes avec eux : il mit aux prises l'intérêt indigène avec l'intérêt des nouveaux venus, sauf à les rançonner par des voies médiates. Ainsi, le privilège exclusif du conunerce étranger fut accordé à une compagnie composée des plus riches marchands de Canton, mais il fut contrebalancé par des charges au moins équivalentes. Cette compagnie se nomme le hong-hang ; ses membres, au nombre de douze, sont des hanistes. Quand un bâtiment européen mouille à Wampoa, il est obligé de choisir parmi eux xinflador^ ou garant, qui répond à l'empereur, non-seulement des droits d'entrée et de sortie, mais encore des faits et gestes de tout l'équipage. En revanche, le fiador est chargé de tous les achats et de toutes les ventes que fera le bâtiment. L'agent fiscal de qui relèvent les hanistes est le houpou , ou chef des douanes, nommé par l'empereur. H loge dans un palais voisin de la factorerie. Sur sa porte figurent comme armoiries quatre planches à tête de dragon, avec des attributs de chaînes et de fouets, pour attester qu'il a le droit de faire justice. Sous ce houpou sont trois linguas ou interprètes, et une armée de douaniers.

Quand un navire a choisi son haniste , le houpou se rend i bord, escorté d'une multitude d'employés. Le prétexte est de mesurer le b&timent, qui est passible d'un droit d'ancrage ; le motif est de se faire donner un riche présent , soit en numéraire, soit en nature. Cette visite se fait avec quelque cérémonie : on sert an chef de la douane une collation à laquelle il est d'usage qu'il ne touche point ; quand il s'est retiré, le navire n'appartient plus à son équipage, mais aux agents du fisc qui sont montés à bord avec leur chef. Leur rôle de surveillance se change 1. 43

aa besoin en actes de toI. Pour se dâbarrasser de ces Clous, on se hftte de charger les marchandises dans les barques qui doivent les porter devant les factoreries. Cette nonveDe opération se fait sons Tinspection de dix à douze commis de la douane, qui prennent note de ce qu*on embarque : des matelots européens les escortent jusqu'au quai pour surveiller ces préposés chinois. Dans les entrepôts européens commence une autre opération : de nouveaux commis, envoyés par le houpou, examinent, classent, tarifent la marchandise, à mesure qu'elle arrive et qu'on la déballe ; mais dans le cours de cette vérification la fourberie native fait encore des siennes. Ainsi, pour forcer le montant des droits, on dénature la spécification des objets ; on aj^De drap des couvertures, glace des carreaux de vitre, agates des pierres à fusil ; on triple, on quadruple Tannage des étoffes ; tout cela sans contestations et sans contrôle, car, d'une part, les Européens présents ne comprennent rien, niàcequiseditniàcequi s'écrit ; de l'autre, les hanistes responsables ne sont pas écoutés quand ils réclament. Mêmes ruses, même escroquerie pour les chargements de sortie : seulement, comme la qualité, la mesure et le poids des objets sont alors plus connus et plus facilement appréciables , l'arbitraire du tarif a moins de latitude. Ce n'est pas tout : le b&timent a réalisé ses colis venus d'Europe; chargé de thé, de curcuma et d'autres articles chinois, il veut remettre à la voile ; alors vient le règlement de compte définitif; et tant que le haniste responsable n'a pas versé dans les caisses du fisc le montant intégral des taxes exigées, le chap de départ est refusé ; le bâtiment, à Tancre dans le fleuve, dévore ses bénéfices en frais de séjour.

On le voit, c'est là un merveilleux système pour que les Européens ne s'éprennent jamais trop vivement de la Chine, pour qu'ils y restent sous le coup d'avanies humiliantes ou onéreuses. Rarement le chef de la douane se décide-t41 à froisser directement les factoreries ; mais il les soufflette sur la joue de leurs hanistes, de leurs compradors et des autres agents subalternes. Si l'interprète, nommé d'office parle houpou, néglige la plus petite formalité, il subit les punitions corporelles les plus humiliantes ; si un Européen commet le moindre délit, le haniste est obligé d'arranger l'afTaire à prix d'argent. Quelquefois même il n'en est pas quitte pour des sacrifices pécuniaires. Un pauvre haniste, condamné à la prison parce qu'un des bfttiments placés sous sa garantie avait cherché à débarquer en fraude une caisse de pierres à feu, ne se tira d'affaire qu'au bout d'un mois et au moyen d'une rançon de 20,000 piastres. Aussi, victimes obligées des douaniers qui leur extorquent des sommes énormes, les hanistes cherchent-ils à se rattraper sur les Européens en provoquant tantôt des hausses, tantôt des baisses soudaines dans les prix des marchandises. De leur côté, les Européens cherchent à se défendre, ce qui établit un conflit de ruses et d'intrigues dans les échanges qui s'opèrent sur les factoreries. Les hanistes sont donc ce que les fait le houpou, et leurs vices tiennent plus à leur position qu'à leur caractère personnel. Exposés à un système d'intolérables concussions, chargés de plus en plus d'avanies exorbitantes, obligés à des présents fort coûteux, à chaque mutation de chef fiscal ou de

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vîce-roi, ils se trouvent quelquefois au-dessous de leurs affaires, et lèguent à la Compagnie entière le paiement de leurs dettes ; car la cour de Péking ne peut pas et ne veut pas perdre. Sous l'empire de conditions aussi accablantes, on conçoit que la loyauté devienne pour ces malheureux une vertu impossible. Ils volent parce qu'ils sont indignement volés, parce que nulle voie de recours ne leur est ouverte, nul appel à la justice de l'empereur ne leur est possible. Une plainte, une menace contre le houpou, encourent la confiscation des biens et l'exil en Tartarie. Esclaves dévoués, ces pauvres hanistes sont obligés en outre de venir, à chaque nouvelle lune, essuyer les mépris de l'agent impérial qui les rançonne d'une manière si révoltante. Assez souvent l'orgueilleux collecteur ne se dérange pas pour eux ; il les fait congédier par ses secrétah*es. Malgré cette vie d'insultes et de tracas, on trouve encore chez ces hanistes une certaine probité dont il faut leur tenir compte : ainsi un dépôt d'argent est en sûreté dans leurs mains ; ainsi encore, quand des caisses de thé vendues par eux offrent à la vérification en Europe des traces de fraude et de mélange, ils ne font aucune difficulté d'admettre le f^t et de compenser le dommage. La clientèle des hanistes à Canton se compose de la Compagnie anglaise, placée hors ligne, puis de la factorerie hollandaise et du commerce américain ; enfin des armements moins suivis qui paraissent dans le Tigre sous les pavillons français, espagnol, portugais, suédois et danois.

Il faut le dire , dans ce commerce la France est bien en arrière des autres nations maritimes. A peine cinq ou six navires déploient-ils chaque année nos couleurs nationales sur la rade de Macao ou sur celle de Wampoa. Est-ce de la part de nos armateurs impuissance ou calcul? ignorent-ils les ressources du commerce chinois, ou, les connaissant, se sentent-ils incapables de lutter à Canton contre la concurrence anglaise? Ces divers motifs entrent pour quelque chose dans leur absence de ce marché ; mais le premier et le principal, placé en dehors de toute combinaison individuelle, se rattache à la grande question du tarif des douanes françaises, à ce système nommé protecteur qui tue beaucoup plus d*industries qu'il n'en protège. En effet, vers quelque pays du globe que nos navires se dirigent, ils y retrouvent nos lois fiscales, armées de leurs impossibilités. Avant d*emplir sa cale, un capitaine a besoin de faire à plusieurs reprises la part du cerbère do^anier, qui dévore la meilleure part des cargaisons. Cette préoccupation l'accompagne partout où il doive se rendre ; mais nulle part elle n*est plus menaçante que dans les ports de la Chine. C'est contre la Chine que notre code tarifeur a aiguisé ses armes prohibitives ; c'est contre elle que le veto a été principalement mis en honneur. Toute étoffe de soie chinoise est de contrebande dans nos ports français ; on la repousse pour défendre la fabrique de Lyon, qui n'a pas besoin d'être défendue, et qui perd beaucoup à être défendue ainsi ; les articles de luxe, les laques, les éventails, les ombrelles, les petits meubles, sont frappés de droits si exorbitants que leur prix en France les tient toujours en dehors de la coDSonunation ordinaire. On prohibe encore le nankin que personne ne porte

plas, et la porcelaine si perfectionnée aajonrd'hui qae nous pourrions en fournir à la Chine au lieu de lui en demander. En Chine nos relations n'ont jamais pu s'établir sur le même pied que celles des factoreries anglaises et hollandaises. Dans ce pays de ruse raffinée, il n*y avait qu'une attitude efficace, celle de la probité. De tout temps, les deux Compagnies rivales remployèrent ; elles mirent leur sceau sur les ballots qu'elles vendaient, obligèrent le manufacturier à renfermer dans chacun d'eux son nom, le détail des objets contenus, et la facture à Tappui. Ainsi des garanties multipliées invitaient l'acheteur à la confiance, et, quand elle fut venue, on se garda bien d'en abuser. Aujourd'hui, les colis des Anglais et des Hollandais ne sont pas même ouverts par les Chinois. Jadis il en était de même pour les objets de provenance française ; mais, trompés à diverses reprises par des capitaines ou des subrécargues, spéculateurs isolés qui ne comprennent pas l'utilité d'une bonne réputation nationale, les hanistes se défièrent de nos produits, ils les examinèrent, les suspectèrent, les achetèrent à regret. Quand ils traitent avec nous, on dirait qu'ils sortent de leurs habitudes ; et cette préoccupation, pesant sur le marché, le rend onéreux à nos armateurs.

Les Anglais, constitués en Compagnie, exerçant sur leurs transactions avec la Chine un droit de surveillance générale, maîtres des détails conrnie de l'ensemble, n'ont donc rien à redouter de la concurrence fi*ançaise, libre et esclave à la fois : libre du monopole, mais esclave de tarifs exagérés. Tel est le dommage causé par les restrictions et les prohibitions, que le privilège constitué au plus haut degré a contre elles gain de cause. Hais voici venir, pour donner raison aux principes économiques, pour fournir un fait de plus à l'appui d'irrécusables théories, void venir les Américains, nation neuve en Chine, et déjà à la tète de ce marché. Chez eux point de monopole qui imprime une direction unitaire aux échanges ; mais aussi point de charges générales et improductives, point d'état-major de facteurs, point de gaspillage, point d'affaires onéreuses et obligatoires. Puis, quand ils sont de retour, aucun tarif qui les domine et les saisisse, qui suspecte leur cale, qui fasse garder tout à vue, hommes et bâtiment. Chaque objet a son entrée et sa vente, moyennant une taxe insignifiante. Libres à l'extérieur, libres chez eux, pouvant mieux supporter la fiscalité étrangère, parce qu'ils ne connaissent pas de fiscalité nationale, se fiant au génie individuel pour le choix et la nature des expéditions ; allant où il leur convient, et quand cela leur convient ; achetant à Manchester, à Birmingham, des produits anglais pour faire à Canton concurrence à la Compagnie anglaise; opérant la baisse dans les prix, parce qu'ils ont mieux acheté ou sont mieux assortis ; gagnant quand la Compagnie perd ; maîtres de changer de route et de marché ; composant leurs cargaisons sur les impressions les plus récentes , et ne craignant pas la charge d'achats antérieurs, vieillis en magasin : les Américains ont peu à peu battu en Chine le monopole britannique, comme des tirailleurs embusqués battent un corps exposé dans la plaine : on ne sjût d'où viennent les coups, mais tous portent. C'est un merveilleux spectacle , ou l'on voit quel ressort acquiert l'esprit de spéculations privées, isolé, mais vif,

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mais prompt à se transformer en présence de vieux et robustes intérêts, alourdis par le temps et par les habitudes prises. Dans les années antérieures, les Américains ont couvert le Tigre de leurs navires. Tous ces armements n*ont pas été heureux sans doute ; mais ce qu'il faut considérer ici, c'est moins le résultat que la tendance ; c'est le nerf de ce commerce qui natt ; c'est la liberté commerciale qui détrdne à la fois le monopole et les tarifs; c'est la grande question du siècle qui se plaide sur les mers, dans les ports, au sein des entrepôts ; c'est la pratique dépassant les prévisions spéculatives.

La principale, la plus riche marchandise, celle qui appartient exclusivement à la Chine, c'est le thé. Le thé est un arbuste plus ou moins cultivé dans les diverses provinces de l'empire. Il se platt cependant entre les 25"^ et Z^"" de latitude, dans les régions montueuses et sur les versants des collines. D'une crue lente et longue, il n'atteint son développement qu'au bout de six ou huit années : alors il arrive à quatre ou cinq pieds de hauteur. Longtemps, de la variété qui existe dans les espèces de thé, les botanistes européens avaient induit qu'il existait en Chine plusieurs espèces d'arbustes porteurs de ces feuilles. Aujourd'hui c'est un fait reconnu, un fait hors de question, que l'arbre à thé n'est que d'une seule sorte, et que la différence dans les qualités provient de l'état de pousse des feuilles ^ recueillies, de leur préparation, de la nature du sol, des impressions du climat et de l'exposition des plants. Il est en Chine des qualités de thé, comme en Europe y des qualités de vin; elles varient, non-seulement d'une province à l'autre, mais de coteau à coteau. Ce n'est guère qu'après trois ou quatre années de plantation qu'on commence à faire cette récolte : elle a lieu alors deux fois par an, au printemps et en septembre. Les feuilles de la première donnent un thé plus estimé et plus fin. Quand ces feuilles ont été récoltées et triées, on les plonge dans l'eau ^ bouillante pendant une demi-minute, on les retire, on les égoutte, puis on les jette sur des plaques de fer, grandes et plates, placées au-dessus d'un fourneau. Dans ces espèces de poêles, fortement chauffées, on remue vivement les feuilles qu'on étend ensuite sur des tables recouvertes de nattes. Alors d'autres ouvriers les roulent avec la paume de la main, et cette opération qui se fait pendant le refroidissement des feuilles, a pour accessoire obligé le jeu d'un grand éventail qui rafraîchit l'air. Pour les thés ordinaires, on roule plusieurs feuilles à la fois, mais pour les thés fins on procède une à une. Il n'est sorte de précautions qu'on n'emploie pour conserver aux qualités recherchées tout leur arôme et toute leur saveur. A croire certains récits, le thé qui sert à la consommation du palais de l'empereur, planté sur un coteau particulier, en arbustes choisis, entraine dans sa préparation des soins minutieux jusqu'à l'extravagance. Des enfants ou des adolescents peuvent seuls détacher les bourgeons de l'arbrisseau, et encore leurs mains sont-elles couvertes de gants, pour que le contact de la peau n'échauffe pas la feuille. Le reste du travail est à la hauteur de pareils soins. Ce thé, d'ailleurs, n'arrive guère en Europe : quelques caisses, exportées par caravanes, parviennent seules, dit-on, à Saint-Pétersbourg, où elles valent jusqu'à 20 roubles la Uvre.

Les deux grandes variétés de thé se classent en thé vert et thé noir, subdivisées elles-mêmes en qualités infimes. Ces divers thés une fois préparés sont mis dans des caisses de bois léger sous une mince couche de plomb qui les enveloppe et qui conserve leur arAme. La quantité de thé exporté en Europe et en Amérique, tant par la Russie que par Canton, s'élève à environ 65,000,000 de livres, dans lesquelles la Russie figure pour 26,000,000, l'Angleterre et ses colonies pour 28,000,000, les États-Unis pour 6,000,000, la Hollande pour 3,000,000 et le reste du continent pour 2,000,000. Cette quantité représente à Canton une valeur de 3,500,000 livres sterling fn,500,000 fr.). Le reste des exportations se compose de soie brute et travaillée, de coton et d'étoffes, de sucre, de vermillon, de cochenille, de camphre, de rhubarbe, de porcelaine, d'écaillés de tortue, de musc, de papier de Chine, de grains de verre, de cassettes et autres objets laqués, de bambous, de nattes, etc. Le thé acheté par les Anglais a une valeur égale à celle de tous les autres articles qu'ils tirent de la Chine. Autrefois d'une grande importance proportionnelle, le commerce de la Russie avec les provinces septentrionales de l'empire est aujourd'hui voué au dépérissement. On prétend bien que le thé venu en Europe par cette voie, après avoir roulé sur des traîneaux, dans toute la largeur de la Sibérie, arrive plus parfait, plus aromatisé que celui dont les chaleurs de la Ligne ont absorbé le parfum ; mais c'est là un fait dont rien ne prouve la vérité, et qu'on peut nier sans prendre même la peine d'en discuter la cause. Quoi qu'il en soit, si le thé se conserve mieux dans son voyage à travers les steppes de la haute Asie, il y gagne en outre d'être fort coûteux quand il parvient aux lieux de consommation : aussi les Russes ont-ils délaissé les chances de ces épouvantables voyages, tentés encore de temps à autre par des caravanes de Chinois. En échange du thé, de la porcelaine et du nankin, ces marchands nomades rapportent des métaux, des fourrures et des armes.

Les objets que TEurope importe en Chine ne seraient pas suffisants pour balancer les exportations, si l'opium du Bengale n'était venu rétablir l'équilibre. De 1818 à 183^, la progression de cet article a été de 5,000 à 15,000 caisses. Aujourd'hui une valeur de 80 millions de francs en opium s'introduit en Chine avec une facilité de contrebande extraordinaire. Si l'on estime la population totale de l'empire chinois à 1U),000,000 d'habitants, chiffre le plus raisonnable et le plus probable, il en résulte l'énorme consommation d'une livre d'opium par 66 individus. L'importation de ce poison par navires anglais reproduit d'une façon exacte le chiffre de leurs exportations de thé. Les autres articles d'entrée sont les étoffes de laine et de coton, les camelots anglais et hollandais» l'acier, le fer ouvré, les approvisionnements pour la marine. GrAce à l'opium et à ces produits moins importants, on n'a plus besoin comme autrefois de porter à Canton des piastre? et des lingots pour acheter les cargaisons de sortie. Quelques craintes qu'éprouve la cour de Péking à voir s'engrener ainsi entre l'Europe et la Chine d'indissolubles relations, elle se résigne à un mal qui lui profite et qu'elle ne pourrait peut-être pas empêcher. Chaque jour les Chinois s'habituent davantage à des échanges où

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leur population exubérante trouve un élément d'activité et de richesses. L'émigration pratiquée malgré des lois sévères, la contrebande ouvertement en vigueur, le changement de ton et d'allures vis-à-vis des étrangers, tout présage au vaste empire une révolution, sinon prochaine du moins inévitable. Pour la première fois peut-être, les lois stationnaires auront tort dans ce pays, et le progrès commercial déterminera le progrès politique.

Quand notre ami eut terminé cette revue du conmierce chinois : « Ce n'est pas tout , dit-il , que de savoir comment on traite les affaires à Canton , je veux que vous voyiez avec quels hommes on les traite. Le haniste de la factorerie donne à diner aujourd'hui aux agents : vous viendrez avec moi. » En effet, vers les quatre heures, nous nous mtmes en route pour le logement de Pan-ke-Koua, membre du hong. Ce marchand n'habitait pas précisément une maison , mais une rangée d'édifices isolés, entre lesquels se trouvaient des parterres, et des vases remplis d'eau dans lesquels flottaient des iris. En parcourant ce labyrinthe de chambres et de passages , nous trouvâmes souvent des arcades en forme de croix , telles qu'on en voit sur les peintures de la porcelaine chinoise. Enfin nous arrivâmes à la salle du festin , pièce assez mesquine , ornée seulement de lanternes en papier peint, et au centre de laquelle se dressait la table entourée de chaises de bambou tressé.

Le premier service se composait d'une soupe aux nids de salanganes, qu'on nous offrit dans de petites jattes en porcelaine : elle avait assez bon goût, et se rapprochait de notre potage au vermicelle. Dans des soucoupes, et comme hors-d'œuvre, se trouvaient quelques mets aphrodisiaques, des vers de terre, salés, cuits et séchés, du poisson salé, du jambon, du cuir de Japon macéré dans Feau, enfin du soya, liqueur apéritive qu'on extrait d'une fève. Pendant que nous nous amusions à entendre nommer ces ingrédients divers, une foule de ragoûts, noyés dans la sauce, circulaient sur la table. Nous eûmes vingt entrées et des plats sans nombre. On nous fit comprendre, et nous crûmes les commentatem^ sur parole , que nous avions l'honneur d'être régalés d'une étuvée de jus de pigeons, d'une fricassée de grenouilles, de chenilles salées, de nageoires de requin, de macédoines de canards et de poulets, le tout assaisonné d'essence de cloporte. Le gibier, les faisans, les perdrix, coupés avec délicatesse, étaient offerts sur de petits plats ; mais comme nous n'avions, au lieu de couteaux et de fourchettes, que deux petits bâtons d'ivoire ronds, polis, et garnis en argent, nous ne savions comment porter les mets à notre bouche, quand Norton arriva à notre aide. Tant bien que mal, il parvint à nous initier à l'usage des bâtons chinois, et au risque, ma foi I de ne pouvoir les digérer, nous nous mimes à goûter de tous ces diaboliques ragoûts. Norberg et moi, nous luttions à qui s'empoisonnerait le mieux, à qui se chargerait plus amplement l'estomac de ces sauces graisseuses, de ces viandes nauséabondes. De minute en minute, pour noyer cet épouvantable salmis, nous avalions de grands verres de sei-hing ou camchou, espèce de boisson chaude qui joue le vin blanc. Le camchou se prend dans de petites tasses de métal

qui ont la forme d*iine coupe antiqae. Des domestiques, chargés d*énonnes cafetières d*argeDt, tiennent constamment ces tasses pleines. Quand le repas eut échauffé les têtes, on porta quelques toasts ; on but à Fempereur de la Chine, i la Compagnie anglaise, aux membres du hong, aux étrangers hôtes du haniste. Chaque santé se portait en prenant la tasse à deux mains, et en faisant tchin-lchin^ c'est-à-dire en branlant la tète pendant quelques minutes, après quoi Ton buvait, puis on montrait le fond de la tasse pour prouver qu'elle était vide.

Le second service se composa de pâtisseries et de sucreries, au milieu desquelles figuraient une salade faite avec de jeunes pousses de bambou, et des carafes d'eau préparées qui exhalaient une odeur infecte. Ensuite vint le dessert avec ses corbeiDes de fleurs, ses plateaux garnis de vingt espèces de confitures, ses gâteaux délicieux et ses fruits si variés, Torange, la mandarine sucrée, la banane, le litchi, les noix, les pommes, les raisins, les poires ; les uns venus de la région tropicale, les autres du nord de la Chine. Quand nous quittâmes la table, nous sentîmes ce que pesait un dîner chinois. L'usage voulait heureusement qu'on vint en aide à l'appareil gastrique avec quelques secx)urables tasses de thé. Et quel thé ! Un thé préparé à Canton , dans la maison d'un haniste ! Il faut après cela renoncer à en boire. C'est un arôme, une saveur, une action à la fois veloutée et astringente, une énergie moelleuse dont rien ne saurait donner l'idée. Pour qu'il ne se perdit rien de cette merveilleuse boisson , on la présentait dans une tasse couverte, et vainement on aurait demandé du sucre pour en dénaturer le goût : le serviteur chinois se serait refusé à cette profanation. Le vieux Pan-ke- Koua n'entendait pas raillerie sur l'article ; il était comme ces possesseurs de crus renommés qui ne souffrent pas qu'on déguste leurs vins autrement qu'avec une religieuse méthode. Réputé dans tout Canton comme le premier et le meilleur appréciateur de thés, Pan-ke-Koua nous versait ce jour-là le meilleur thé de l'empire. Il ne pouvait en conscience faire moins : après le poison , l'antidote. Nous ne quittâmes notre hôte qu'à la nuit. Des domestiques, armés de lanternes en papier peint, nous reconduisirent à la factorerie.

Une fois lancés dans les fêtes et dans les repas, nous ne nous arrêtâmes plus. Le lendemain, jaloux sans doute de l'honneur que nous avions fait à son confrère, un autre membre du hong, Tchoun-Koua, nous donna à son tour un grand festin à Tanglaise, mais suivi d'un spectacle chinois. Le théâtre, dressé en plein air dans le jardin, était formé de toiles et de planches peintes : une scène, large de vingt pieds sur quinze de hauteur, s'agrandissait encore par la perspective. Nous allions voir l'une des troupes les plus célèbres de la Chine, qui, arrivée la veille de Péking, ne pouvait rester que peu de semaines à Canton. La représentation commença, an moment où nous allions nous mettre à table, par un tintamarre effroyable de cymbales, de trompettes et de tam-tams, auxquels se mêlaient des harpes, des luths et des tambours. Après cette assourdissante ouverture, vint une grande pantomime historique, où cinq rois furent tour à tour intronisés et renversés. Cette hitte d'individus couronnés et de dynasties rivales ne s'accomplissait pas sans

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effusion de sang. Pendant nne heure environ, on se battit à outrance : des guerriers richement parés, et chargés de rubans de toutes couleurs, s'élançaient Tun contre Vautre avec des arcs, des massues, des boucliers, des haches de combat. Ils tournaient en sens divers avec la plus grande rapidité et brandissaient leurs armes de tous les côtés sans jamais s'atteindre, quelque rapprochés qu'ils fussent les uns des autres. La musique animait ces manœuvres, suivait dans son mouvement les chances des compétiteurs, et dégénérait en une effrayante cacophonie, quand, à la suite de quatre meurtres d'empereurs , le légitime souverain terminait par son avènement cette suite de guerres civiles.

Enfin, les premiers acteurs parurent dans un des drames les plus goûtés. Placé entre Norton et Norberg, je cherchais à comprendre et à me faire expliquer l'action. Voici ce qu'à nous trois nous en déchiffrâmes. Une fenmie a projeté d'assassiner son mari; elle profite de son sommeil, marche à pas lents sur la scène, armée d'une petite hache, le frappe au front et fuit. Grièvement blessé, Tépoux se lève avec une large plaie saignante au-dessus des yeux : il chancelle pendant quelque temps, chante et déplore sa destinée à l'instar de nos mourants d'opérascomiques; après quoi, épuisé, il tombe et trépasse. La femme est soupçonnée, arrêtée, conduite devant le juge, et condamnée à être écorchée vivante. La sentence s'exécute, et dans l'acte suivant la femme reparaît non-seulement nue, mais encore écorchée. Comme la scène est interdite à l'autre sexe, c'est tantôt un eunuque, tantôt un adolescent imberbe qui remplit le rôle de l'épouse. Ainsi écorchée, la malheureuse a la force de chanter ou de gémir pendant une demiheure. On conçoit quel spectacle hideux et obscène cela devait faire : notre goût européen s'en révolta. Les convives chinois au contraire exprimaient leur enthousiasme par des acclamations bruyantes. Le répertoh*e chinois abonde en pièces de ce genre. Nulle part la crudité des tableaux, la hardiesse grossière du dialogue n'est poussée aussi loin que sur leur théâtre. L'absence des fenunes, qui sont tenues loin des jeux scéniques, a dû conUribuer à la mise en honneur de cette littérature dévergondée.

Le théâtre chinois en est encore aux règles d'Aristote. L'unité d'action y est rigoureusement observée; quand on a besoin d'un changement de lieu, on le suppose. Ainsi, qu'un général se voie obligé de partir pour une expédition éloignée, à l'instant il monte à cheval sur un bâton ; il prend ensuite un fouet, le fait claquer, chevauche à trois reprises autour du théâtre , comme s'il était sur le grand chemin, chante un air pour amuser sa route ; puis, quand il trouve qu'il a exprimé en un nombre suffisant de caracoles, que la course est longue, que son cheval est harassé, il s'arrête, saute à bas de son bâton, et dit : a Mon voyage est terminé ; d après quoi il conunence un nouveau récitatif. La chose est de la monnaie courante : l'assistance comprend à merveille que le héros a franchi la distance voulue. Quelquefois, quand les décorations manquent, on y supplée encore par une singulière combinaison. Le drame chinois a trouvé convenable, pour sa mise en scène, de matérialiser les individus. Ainsi, que pour peindre une prise de for-

teresse, une muraille vienne à lui manquer, sur-le-champ il Timprovise avec des hommes alignés et serrés les uns contre les autres. Les assaillants fouleront aui pieds les pauvres figurants, et ceux-ci resteront impassibles conmie des pierres. Le rôle n*admet pas même un mouvement. Quand le spectacle a lieu en plein vent, les préparations scéniques sont encore moins longues. On construit à la hâte un hangar en bois couvert de.feuilles de bambou, et divisé en deux parties, la scène et les appartements où les acteurs s*habillent. Avant que Faction conunence, le directeur arrive avec un écriteau portant le nom de la pièce qu*on va jouer, et, dans le courant des actes, il apporte successivement des chaises, des tables, des paravents, qui figurent ce que Ton veut, forts, montagnes, villes, maisons. C*est Facteur qui est obligé de nommer chaque chose : ainsi il dit : «Voici une porte (la porte n^existe pas) ; je vais Fouvrir. » Et il en fait le geste. Le spectateur doit se figurer dès lors qu*une porte existe au lieu désigné. Mais si de pareilles licences compromettent Fillusion théâtrale, en revanche on a soin de ne pas embrouiller la tête des assistants au sujet des personnages qui font leur entrée, car ceux-ci tiennent, comme dans Fancien théâtre grec, dire : Je suis Œdipe, ou bien Agamemnon. Le drame chinois retrouve son audace habituelle, pour la durée de Faction. On cite des pièces qui embrassent un siècle entier, et dans le nombre est rOrphelin de la maison de Tckao^ qui, mal traduit par le Père Prémare, a fourni à Voltaire le sujet de l'Orphelin de la Chine. Ce drame chinois fait partie d*une collection de cent compositions du même genre, qui ont été recueillies comme chefs-d*oeuvre et comme modèles. Il paraît même que depuis le siècle où cette nomenclature a été faite, Fart a plutôt dégénéré que grandi ; le théâtre est aujourd'hui livré aux farces et aux obscénités.

Les comédiens en fonctions chez Tchoun-Koua ne nous firent pas grâce d*mie parade de ce genre. Dès que la grande pièce fut terminée,. le vaudeville commença, vrai vaudeville, mêlé de couplets, aiguisé de pointes et de jeux de mots, provoquant le rire de Fauditoire. Ce vaudeville, que le Français croyait avoir créé, on le retrouve en Chine avec tous ses détails et tous ses caractères. Au nombre des acteurs était un personnage visiblement chargé du rôle de bouffon, qui ne pouvait faire un geste ou une grimace, ouvrir la bouche ou marcher, sans soulever les joies de tout ce monde et déterminer un frénétique enthousiasme. Les rôles de femmes étaient remplis par des eunuques d'assez bonne tournure, bien vêtus, bien coiffés. Dans une des scènes, un intérieur de harem chinois se trouvait figuré ; et six dames, chantant en chœur des airs assez doux, brodaient sur un métier ou dévidaient de la soie. Ainsi nous avions eu coup sur coup le drame historique, la comédie et le vaudeville ; nous nous croyions quittes quand des bateleurs parurent ; ils firent des tours de gymnastique qui attestaient de la force et de Fagilité. L'un d'eux, athlète aux formes colossales, portant sa poitrine en avant, en forma comme un tremplin, sur lequel ses camarades venaient rebondir pour sauter par-dessus ses épaules. Ensuite ils placèrent une table fort haute au milieu du théâtre, et trente hommes la franchirent ensemble ou tour à tour

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en faisant une culbute aérienne. Enfin, comme bouquet de ce jeu homérique, le colossal personnage groupa autour de lui trois de ses confrères, et ensuite six autres qui Tenlaçaient de leurs bras réunis, et il se releva ainsi avec un collier de trois, puis de six hommes suspendus autour de son cou. Pour terminer le tour, un dernier sauteur vint pyramider sur sa tête.

Le haniste de la factorerie anglaise, ne voulant pas être en reste, nous donna, peu de jours après, une fête particulière, bien plus attrayante que tout cela. Cette fois, grAce à une autorisation tacite du vice-roi, nous devions aller en terre purement chinoise, dans la portion des faubourgs qui s*étend sur Tautre bord du Tigre, en face des factoreries. Là, se trouvait le jardin de notre hôte, charmé de nous traiter dans sa maison bourgeoise ^Mandarin à boutons d'or, il avait quelque influence dans son quartier, et tout avait été disposé pour que nous ne fussions pas insultés par une populace malveillante. Une espèce de factotum qui nous escortait avait constamment à la bouche quelques mots sacramentels, et ces mots ne manquaient jamais leur effet sur les passants. A mesure que nous approchions, nous pouvions voir se dessiner le faubourg qui montrait ses tours élevées, ses portes avec leurs arceaux et leurs toitures recourbées aux angles. Quand nous eûmes mis pied à terre et obliqué sur la droite, Feutrée de ce quartier s'ouvrit devant nous. Plus nous avancions, plus il nous paraissait vivant et gai, coupé de canaux, bordé de quais et de magasins où venaient aboutir de grands bateaux chargés de marchandises. Une multitude de rues étroites, mais aérées, étalaient sur chacun de leurs cAtés des maisons solidement bâties, et de temps à autre de vastes enclos ceints de murailles. Ces enclos indiquaient la demeure de mandarins. Après un quart d*heure de marche, notre guide s'arrêta devant une porte basse et de peu d'apparence, qui s'ouvrit à un âignal. C'était celle de Pan-ke-Koua. Cette porte voûtée donnait dans un souterrain obscur aboutissant lui-même à une salle basse, carrefour de la maison. Là, dans tous les sens, se présentaient des couloirs, des allées et des cours qui en formaient une espèce de labyrinthe.

Le haniste nous attendait dans le bâtiment principal, au sein de la pièce d'honneur. A peine avions-nous eu le temps de répondre à ses politesses chinoises par nos civilités européennes, qu'on nous servit du thé et des confitures. L'ameublement de cette pièce était riche, mais peu élégant. Il se composait d'un amalgame de somptuosités indigènes et exotiques. Les ornements étaient prodigués et jetés confusément. Des glaces françaises mal montées couvraient les parois, et des pendules à musique chargeaient toutes les consoles. Des quatre faces de l'appartement trois semblaient entièrement fermées ; la quatrième, regardant le jardin, était ouverte de bout à bout ; l'hiver on la fermait au moyen d'un treillis de bambou dont les intervalles étaient remplis d'écaîlles d'huitres, taillées fort mince, qui laissaient passer un peu de jour, mais qui garantissaient mal du froid. Le fond de l'appartement était occupé par une table haute, en forme d'autel, supportant l'image d'une divinité devant laquelle étaient rangés des fleurs et des fruits ; puis, en avant de cette table, s'étendait un canapé élevé d'une marche au-dessus du

sol, d'nn bois poli, orné de glaces : un tabouret et des coussins placés sur le canapé servaient, Tun à y poser un fivre ou la tasse de thé, les autres à s'y accouder, n n*y avait, sur ce canapé, place que pour deux personnes, parce qu'il est fort rare que trois personnes du même rang soient appelées à se trouver ensemble ; les Chinois s*y asseoient, à la façon des Turks , les jambes croisées. Quant à nous, on nous avait fait l'honneur de chaises et de canapés. Des portes masquées conduisaient aux appartements intérieurs. A chaque angle de la pièce se trouvait un guéridon de forme variée, garni de quelques objets précieux, vase, pendule, fleurs, instruments de musique, et sur l'une des parois était un faisceau de pipes longues et minces. Çà et là retenues au plafond, pendaient des lampes ou lanternes qui ne s'éclairaient que dans les jours d'apparat ; les unes étaient de corne transparente et arrondies en globe ; les autres de gaze peinte, en forme octogone ; d'autres encore de verre ou de papier, toutes ornées de franges, de houppes et de grains de cristal. Pour toute tapisserie, les murs portaient des peintures vernies d'où se détachaient en lettres d'or des inscriptions et des sentences morales. Dans les jours de fêtes religieuses, les Chinois décorent cette pièce avec un luxe merveiUeux ; ils la couvrent de tentures d'or et de soie, et brûlent pendant de longues heures des baguettes de bois odoriférant sur leur petit autel domestique. Les autres pièces nous offrirent tour à tour les mêmes détails, les mêmes aménagements. Au lieu de sentences, les murs en étaient ornés, ou de tableaux assez grossiers, ou de glaces, ou d'une couche de peinture unie. La bibliothèque seule différait un peu d'aspect. Une foule de manuscrits étaient rangés avec une espèce d'ordre et de symétrie sur des tablettes fixées aux parois.

Quoique les Chinois connaissent et pratiquent l'imprimerie, ils n'ont presque point de livres ; des manuscrits tracés avec la plus grande netteté suppléent à la typographie. Pour écrire, ils broient sur un morceau de marbre ou de pierre précieuse, un bâton de cette encre solidifiée, connue de nos peintres sous le nom d'encre de la Chine, et, prenant de cette mixture à l'aide d'un pinceau, ils dessinent leurs caractères sur ce papier jaunâtre, uni, doux au toucher, si estimé en Europe pour l'impression des gravures de haut prix. Outre l'espèce que nous connaissons, il en existe une autre dont la composition semble plus soignée et moins appréciable. Sa blancheur est parfaite, et son tissu si compacte qu'on peut le plier sans le rompre. C'est le papier qui sert aux peintures chinoises : il a un velouté fort doux et donne aux oiseaux et aux fleurs un coloris que nous ne sommes pas parvenus à imiter. L'encrier ou plutôt la pierre à broyer du haniste était une agate montée en or. Il nous en parla comme d'un meuble de famille ; son père s'en était servi pour écrire de nombreux manuscrits, il devait le léguer à ses fils pour qu'ils y trouvassenf les inspirations héréditaires. Sur d'autres tablettes qui faisaient face à la bibliothèque, figuraient une foule d'objets d'histoire naturelle : des bois fossiles, des pétrifications, des échantillons de pierres précieuses, d'onyx, d'agates, d'améthystes; des statuettes de bronze, et un médailler où toutes les pièces d'or ayant cours sur le globe se trouvaient recueillies

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et munies d'étiquettes chinoises. Noos y ytmes des seqoins, des sovereigns^ des louis, des napoléons, des quadruples, etc., etc. Plus loin étaient étalés des objets précieux du pays, des pièces de laque et de porcelaine admirables, des objets du Japon fort recherchés en Chine pour Téclat des couleurs et la solidité du vernis. Da rez-de-chaussée nous passâmes aux pièces supérieures, plus spécialement destinées au ménage. Elles se composaient d'une enfilade de chambres toutes pourvues de cheminées contre la saison rigoureuse. Elles avaient chacune leur lit, et tout indiquait qu'elleft étaient habituellement occupées. Morton, connu depuis longtemps du baniste, et fort à son aise avec lui, voulait qu'il nous conduisit au logement de ses fenunes ; mais ses instances et les nôtres furent inutiles alors. Tout ce que nous pûmes obtenir de lui, ce fut de nous faire voir sa chambre de cérémonie, où étaient déployés avec grande pompe ses habits de mandarin et ceux de la mandarine, sa légitime épouse. Le costume de mandarin consistait en une robe verte très-ample et tombant au-dessous du genou , avec une fente de chaque cAté et des manches amples et flottantes. Cette robe était en soie brochée forte, épaisse, aux couleurs vives, aux dessins bizarres; elle portait au milieu de la poitrine deux griffons, signe distinctif du grade, et se nuançait dans tout le reste de figures étranges et fantastiques, conune celles que présente une soie moirée. La robe ouverte sur le devant permettait de voir un large pantalon de soie qui retombait sur des bottes à pointe courbe, faites de cuir noir, avec des semelles d'un pouce d'épaisseur ; un collier d'agate ou de corail tombait sur la robe. Quant au chapeau, partie la plus distinctive du costume, ilétait rond, de feutre bleu-violet, garni de velours noir, et surmonté d*une boule bleue. Cette boule est la partie la plus caractéristique du rang des mandarins. La première classe a le droit de la porter rose, la seconde rouge, la troisième bleue. L'ensemble de ce costume ne manque ni d'éclat ni de dignité. Pan-ke-Koua Tendossa devant nous, et vraiment il relevait sa physionomie sérieuse et froide. Pour compléter ses attributs, il alla chercher, sous un bocal de verre, le bâton de commandement qu'il avait reçu directement de Tempereur. Ce bâton était long de quelques pouces, fait de bois précieux, avec des incrustations d'or. Près de ces habits de cérémonie étaient les joyaux et les parures de la mandarine. Jamais plus riches écrins ne sortirent des ateliers d*£urope. Des perles, des diamants de plusieurs carats, des rubis, des agates étincelaient dans leurs montures, et formaient des assortiments variés et presque inestimables. On ne pouvait guère les évaluer à moins de 300,000 francs.

Des appartements du haniste nous passâmes dans les jardins. Là tout était factice, monticules, ruisseaux, rochers, et tout cherchait à parodier, dans un petit cadre, les merveilleuses beautés de la nature. Aucune allée n'y décrivait une ligne droite ; l'artiste, ayant visé à la confusion et au pôle-môle, n'avait ménagé ni perspective ni grands effets d'optique. Chaque objet semblait placé comme pour causer une surprise : dans ce but on avait accidenté le terrain , multiplié les kiosques aux formes grotesques , groupé les rocs , creusé les torrents , jeté les

ponts, taillé les arbres et marqueté les parterres. Dans un espace fort resserré, toutes les magnificences de la campagne avaient été singées et réduites. Cette ordonnance récréait les pauvres captives à qui Tair libre et l'aspect des bois étaient interdits. Elles pouvaient , écloppées et incapables de longues courses , jouir en petit de ce simulacre de la végétation extérieure. L'hiver, quand les allées sablées simbibaient de pluie, des terrasses de dalles ou de briques vernissées leur offraient une promenade à l'abri de l'humidité. Ce qui nous frappa le plus dans ces jardins, ce ne fut ni l'arrangement des blocs de rochers, ni les replis des labyrinthes, ni la hardiesse des ponts rustiques, ni les kiosques aux vitraux coloriés, mais l'éclat, la beauté, le parfum des mille fleurs épanouies devant nous. Le haniste nous les fit voir avec orgueil une à une. a Les six jardins de Tati, nous dit-il, les plus beaux de tout Canton, sont moins riches que le mien en variétés de camélias. i> En effet, 0 eût été impossible de les nombrer ; une allée entière en était garnie. On y voyait en outre une multitude d'arbres nains ; des hêtres, des frênes, des ormeaux qui conservaient la forme et les proportions des ormeaux, des frênes et des hêtres de haute futaie. De temps à autre, ces arbres croissaient sur le dos d'un bufDe en porcelaine, sur la tête d'un oiseau, sur la queue d'un chien. Dans ces combinaisons grotesques, plus l'idée est de mauvais goût, plus elle a le privilège de séduire les Chinois. Ce n'est pas la symétrie, mais l'irrégularité; ce ne sont pas les proportions harmonieuses, mais la bizarrerie qui, pour eux, est la dernière expression de l'art. Rabougrir la nature, lui donner un aspect vieilli et contrefait, arrêter sa sève, de manière à simuler une végétation nouée et rachitique, voilà où tend le travail de leurs horticulteurs.

Cet examen minutieux d'une maison chinoise, cette longue course dans ses jardins, nous avaient disposés à faire honneur au repas de notre hôte. Il fut gai, copieux, et mitigé de cuisine anglaise. Au lieu de camchou, le haniste fit venir vers le dessert du délicieux Champagne. Norberg l'accueillit comme un vieil ami, et moi comme un excellent compatriote. Nous en bûmes l'un et Tautre largement; Morton ne le ménagea guère, et le bon Pan-ke-Koua ne fit pas autrement que nous. Ainsi excité, ce fut un tout autre homme; il disait et faisait des folies; il voulut même que nous vissions l'une de ses épouses qui se promenait dans le jardin. Cachés derrière une charmille, nous l'aperçûmes en efTet conduisant son petit enfant par la main et escortée de sa servante. Sa mise était une longue robe de soie richement brodée, ouverte seulement vers le bas et laissant entrevoir sous un second vêtement de larges caleçons de taffetas. Ses cothurnes, lâches à la cheville, étroits au pied, étaient d'un travail exquis. Jeune et très-jolie, malgré ses yeux légèrement bridés, cette femme portait ses cheveux ramassés sur le sommet de la tête et lissés avec de Fhuile. Sur son front tombait une espèce de sévigné avec un diamant au milieu, et des fleurs artificielles se groupaient à droite et à gauche de sa coiffure. Des boucles d'oreilles et des cordons de grains parfumés complétaient cette toilette. Le visage, d'une teinte blanche et rose, témoignait de l'usage des cosmétiques ; l'arc des sourcils était visiblement tracé avecune peinture

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Doire, et une ligne d'un rouge très-vif avait été dessinée au pinceau sur la lèvre inférieure. L'enfant et la servante avaient peu de caractères saillants. Cette dernière portait plantées dans ses cheveux quelques longues épingles à Finstar des Tyroliennes, et, selon Tusage de la classe inférieure, elle gardait autour du poignet un anneau de mauvais étain. Dès le premier coup d'œil, nous nous aperçûmes que cette femme était presque privée de l'usage de ses pieds. Elle ne marchait pas; elle se traînait. Son allure était oscillante; on l'aurait crue boiteuse. Toutes les Chinoises de distinction en sont réduites là, grâce à Vabsurde mutilation à laquelle on les condamne dès l'enfance. Comme c'est à la petitesse des pieds que se mesure la noblesse des classes, dès le plus bas âge on les met à la torture, en les emprisonnant dans de forts bandages ; les quatre doigts sont repliés sous la plante des pieds, comprimés avec force, et l'orteil seul en forme la pointe. Par suite de cette cruelle opération, le pied d'une jeune femme excède rarement cinq pouces et demi. Après nous avoir ainsi procuré un plaisir interdit aux Européens, le haniste voulut nous entraîner dans la pièce où se trouvaient alors réunis ses enfants et ses petits-enfants. Ils étaient dix, d'âges divers, placés sous la surveillance d'un précepteur, véritable tête de magot, telle que les figure la porcelaine. Ces enfants étaient gais, vifs, blancs et roses, marqués pourtant au type indigène. Depuis l'âge de cinq ans, ils poursuivaient leurs études sous la direction de ce lettré ; ils devaient jusqu'à seize pâlir sur l'alphabet vulgaire, avant d'être initiés à la langue des mandarins.

Quand nous sortîmes de là, il était quatre heures de l'après-midi. Nous avions tout vu dans la maison de notre hAte ; elle nous pesait déjà ; ses murs encaissés, sa nature factice, son atmosphère lourde et chaude, nous faisaient désirer l'air extérieur, la campagne et l'horizon libre. Nous primes donc cong^ de lui au milieu des plus tendres effusions. Une fois hors de la porte, il nous sembla ridicule de retourner aux factoreries sans avoir tenté une excursion sur le territoire chinois. Morton nous disait bien que ce côté du faubourg n'était guère sûr pour des étrangers; mais, dans la disposition d'esprit où nous étions tous les trois, la pensée la plus prudente ne devait pas prévaloir. L'aventureuse tentative fut unanimement décidée. Grâce à deux pièces d'or que nous lui mîmes dans la main, le factotum du haniste consentit à nous guider et à en courir les chances. Au lieu donc de marcher vers les factoreries, nous nous enfonçâmes dans le cœur du faubourg, et tirâmes vers les plaines cultivées qui l'entourent. Nous avions fait à peine cent pas que nous trouvions déjà le prix de notre hardiesse. Ce que l'intérieur de Canton ne nous avait pas offert, ce qui avait manqué à nos courses dans la ville demi-européenne, des mœurs vraiment chinoises, des costumes, des habitudes indigènes, nous le rencontrâmes là. Au détour d'une rue nous nous trouvâmes face à face avec un malheureux qui subissait la peine de la cangue. Un préposé de la police, armé d'un fouet, le menait en laisse à l'aide d'une chaîne de fer. Les Européens ont nommé cangue le supplice que les Chinois appellent tcha. L'instrument de cette torture consiste en deux pièces de bois, ayant chacune au milieu une

échancrure demi-circulaire. Le cou du patient une fois engagé dans cette lunette on en réunit fortement les deux parties, et le sceau du mandarin, apposé sur ta jointure et sur une large bande de papier collé où se trouve écrite la sentence, sert à tenir en garde l'exécuteur contre des velléités de pitié ou des tentatives de corruption. Deux autres trous, pratiqués de la même manière aux angles de ta machine, servent à loger les mains. Le poids de ces tchas varie de 60 à 200 livres, suivant la gravité du crime et la teneur de la sentence. Le juge a désigné de quelle manière l'instrument serait porté , et combien de temps il pèserait sur les épaules du coupable. Cela duré un, deux, trois et jusqu'à quatre mois sans interruption. Chaque matin dés préposés de la police viennent chercher ceux des patients qui veulent sortir de prison pour se distraire de leurs souffrances ; ils les conduisent avec ûiie chaîne sûr les places publiques ou aux portes de la ville. Là, quelquefois, ils leur permettent de se soulager en partie du ferdeau pénal, en l'appuyant soit contre une muraille, soit contre un arbre. Quand le gardien juge que le malheureux s'est asse;K reposé, il le réveille à coups de lanière et le force à promener de nouveau son énorme carcan. Sur tout le chemin, le condamné implore la pitié publique ; mourant de soif et de faim, il se nourrit de ce qu'on lui met dans la bouche, et c'est à peine si sur tous les passants qui le couvrent de huées, il en est un qui lui fasse l'aumône de qMquès [foignées de riz. Celui qui passa devant nos yeux avait sous sa lourde machine' l'air insouciéur et délibéré ; quand il nous vit, il nou$, adressa quelques paroles auxquelles nous répondîmes par le don de deux ou trois piastres qui parurent lui rendre son fardeau beaucoup plus léger. * ' "

Ainsi cheminant, nous étions arrivés à, la limite du faubourg, où se tenait un poste de troupes tar tares qui gardaient ce côté de la ville. Les soldats qui le composaient étaient de deux sortes : les uiis appartenaient à la milice ordinaire, les autres faisaient partie d'un corps d' élite, récenunent arrivé de l'intérieur. L'uniforme des premiers est grossier, incommode et surchargé d'inutilités. Cette double tunique qui descend jusqu'à mi-fambe, ces cottes démaillés en ùankin ornées de plaques de métal, ce casqué en. fer qui porte ttihe touffe de crins colorés au haut d'une pointe de pique, ce.càrqjiois derrière l'épatilé, éette boite, espèce de giberne pendue à droite,. où se déposent les cordes d'arc et les pointes de rechange : tout cet ensemble pris isolément n'a un caractère ni bien martial ni bien élégant. L'uniforme des troupes d'élite, que les missionnaires ont aussi nonunées tigres de guerrey nous pamt plus commode et plus imposant. Il se compose d'un pantalon et d'un sui'tout collants, entièrement rayés et surmontés d'un capuchon de même étofTe , terminé sur la tète par deux excroissances qui figurent assez bien des oreilles d'animal. De cette enveloppe zébrée et de ce menaçant appendice est venu le nom de tigres de guerre. L'armure de ces hommes consiste en un cimeterre assez mal trempé, et en un bouclier d'osier ou de forts bambous, si solidement tissu qu'il amortit et annulle les coups de sabre les plus vigoureux. Sur cette arme défensive figurent dessinés tantôt des signes cabalistiques, tantôt une chimère ou

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quelque autre animal monstrueux. Le poste militaire nous laissa passer sans dire mot, et nous gagnâmes la campagne. Tout le pays se composait de vastes rizières, alternant ayec des carrés de froment et de légumes. Des canaux chargés de jonques se croisaient dans tous les sens, et donnaient à la plaine un air d'activité et de richesse. A mesure que nous nous éloignions de la ville, les physionomies prenaient un caractère moins rassurant, et nul doute que si, au lieu de rencontrer des individus isolés, nous eussions trouvé un groupe d'hommes, il ne s'en fût suivi quelque aventure fâcheuse.

Au coin d'une plaine, nous fîmes une halte pour examiner une famille de paysans. La mère, debout et la pipe à la bouche, portait pendu à son dos, dans / une espèce de sac, son dernier enfant encore à la mamelle. Le père, assis sur le bord du chemin, jouait avec un autre enfant, tandis que la troisième, ayant devant elle sa jatte de riz et ses bâtonnets à la main, s'apprêtait à prendre son repas. Le costume de Thomme ne différait guère de celui du peuple de la ville : il portait à sa ceinture une bourse de tabac, une gaine de couteau, une pierre à fusil et un briquet. La femme, vêtue de nankin de couleur, n'affectait de la coquetterie que dans sa coiffure. Ses cheveux étaient aussi bien peignés que ceux d'une dame de Canton, et si frottés d'huile qu'on les eût dit vernissés. Sur le derrière de la tête était une ganse en coir, et le tout se réunissait par de petites broches d'écaillé ou d'ivoire. Plus loin, nous vîmes quelque chose de plus singulier encore : c'était un pourvoyeur des environs qui courait vers la ville avec une brouette à voile. Une toile tendue sur deux bâtons, et placée à l'extrémité de ce chariot, poussait la boutique ambulante et soulageait les muscles de l'homme. Dans le chariot se trouvaient des végétaux, une caisse à thé et une corbeille de fruits. On ne saurait se faire une idée de l'impulsion que le vent communiquait à cette voOe en lambeaux. Nous aurions poursuivi notre course sans les sollicitations pressantes de notre guide chinois. Ses terreurs nous semblèrent si vraies que nous cédâmes, à condition qu'au retour il nous ferait visiter une pagode.

En effet, au bout de vingt minutes de marche, nous nous trouvâmes devant la porte d'un temple chinois. Elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles, aboutissant elle-même par une longue voûte à la salle intérieure. Tout le monument était massif et sans élégance. A l'intérieur paraissaient quatre statues de bois d'environ 20 pieds de haut, quoique assises, et assez bien proportionnées. Placées aux angles du temple, elles offraient chacune un caractère de figure particulier. D'un côté étaient les deux génies du bien, de l'autre les deux génies du mal. Ces derniers avaient les plus horribles figures qu'on puisse imaginer : l'homme, peint en rouge, avec des cheveux de Gorgone, une moustache noire, des yeux sanglants, une bouche armée de défenses de sanglier, tenait dans la main un sabre gigantesque ; la femme, hideuse et colossale ainsi que l'homme, avait la figure de la phis méchante sorcière. Les deux figures placées à l'opposite contrastaient avec les premières. Elles représentaient deux vieillards, homme et femme, les yeux baissés, la main sur les genoux ; leur costome de couleur verte, leur atti- I. 45

tude bienveillante et calme, indiquaient des divinités douces et propices. C'est vers le fond de Tenceinte intérieure que se trouvait la principale pagode, espèce de hangar rectangulaire, avec un toit à double pyramide dont les arêtes portaient un revêtement de tuiles vernies. Cet édifice était désert quand nous y pénétrâmes ; il rappelait, avec moins de magnificence, les pagodes de Pondicbéry et de Madras. Un autel principal avec des chandeliers de cuivre, garnis de cierges peints, des vases remplis de fleurs artificielles et une espèce de tabernacle ; puis au-dessus une statue dorée, figurant un homme assis et de grandeur naturelle ; voilà ce qui frappait l'œil dans cette enceinte. La statue était celle de Fê, le Bouddha chinois, adoré dans le pays par toutes les classes inférieures, tandis que les personnes de distinction suivent les dogmes de Con-fU-Tzée. Les grandes cérémonies de ce culte ont lieu à toutes les nouvelles lunes : alors le bonze ou prêtre, revêtu d'une étole, vient chanter des prières que les asastants répètent en chœur et à genoux.

Le hasard voulut qu'à Theure même les bonzes entrassent pour procéder à une initiation de novices. Ils se placèrent chacun sur une natte ronde, à la distance de trois pieds l'un de Vautre, formant une espèce de cercle dont leur chef était le centre. Ce chef portait une large manche violette, les autres portaient une manche jaune. Debout, les mains jointes et fixées sur la poitrine, de temps en temps ils tombaient à genoux, se frappaient plusieurs fois la tête contre le plancher, et se relevaient aussitôt. A la prière succéda une procesâon où figurèrent quarante-deux bonzes et les deux récipiendaires qui n'avaient pas enc<M*e quitté l'habit séculier. Ce fut seulement après les dernières formules que les deux jeunes postulants allèrent prendre pièce à pièce sur l'autel leurs vêtements religieux, et alors ils reparurent revêtus du costume des autres prêtres, avec la robe grise à manches et la tête entièrement rasée.

La cérémonie achevée, une espèce de moine quêteur vint solliciter nos aumônes. A peine avions-nous jeté quelques pièces d'argent dans son escarcelle, qu'il nous invita à venir visiter le corps de logis affecté aux desservants de la pagode. Il consistait en de longs bâtiments, simples, peu élevés, blanchis extérieurement, et divisés à l'intérieur en petites cellules de huit pieds carrés. Ces cellules étaient des cloaques infects, manquant d'air et de lumière, garnis d^une idole et d'images enluminées. La cuisine, la boulangerie, surveillées par des bonzes, avaient un aspect moins repoussant ; quelques ustensiles grossiers, des vases de terre cuite, et surtout une immense (thaudière en fer, maçonnée sur un fourneau, composaient tout le matériel de ces deux pièces. Le réfectoire était plus orné : un autel en occupait le fond, et quelques peintures en décoraient les parois. Des tables et des bancs garnissaient la pièce, et sur chaque place on lisait le nom du bonze à qui eUe était affectée. La nourriture habituelle de ces religieux se compose de riz et de légumes ; la viande leur est interdite : leur ordre les oblige aussi au vœu de chasteté. C*est^ on le voit, une organisation qui a quelque analogie avec celle des couvents de moiuQS, et des rappcurts de costume seodileraient aider en outre à ce rapprochement.

Ces bonzes ne jouissent de quelque influence en Chine qu^auprès des classes inférieures: Astrologues et chiromanciens, ib tiennent boutique de sorts, bons ou oiauvais, prédisent les jours fastes ou néfastes, menacent ou promettent, conseillent ou ordonnent au noin d'un être supérieur. C'est à eux qu'on doit ce petit culte de divinités domestiques, d'idoles barbouillées de rouge, tantôt uniques, tantôt trinitaires, qui, placées dai» la boutique du marchand, dans le champan du marinier, dans la chaumière du paysan, ont toujours le privilège d'avoir une lampe qui veille jour et nuit à leurs pieds. Avant de quitter le temple, celui qui nous guidait voulut absolument nous faire voir les cochons sacrés qu'y nourrissait la piété des fldèles. Ces bienheureux animaux ployaient sous leur graisse ; destinés à vivre et à finir dans le saint lieu, ils faisaient honneur aux copieuses offrandes déposées à leur intention. Jamais, d'ailleurs, 9s ne périssaient sous le couteau du sacrifice, car l'usage de la viande est interdit aux bonzes, et Tinterdiction est respectée : ils mouraient de réplétion ou de vieillesse.

Quand nous eâmes tout examiné, temple et habitations, nous reprîmes le chemin des factoreries. L'heure était avancée déjà, et les Chinois du faubourg semblaient étrangement scandalisés de voir trois Européens se promener alors sur leur terrain, et regarder presque sous le nez les femmes qui traversaient la rue. Il y eut même contre nous, au milieu d'un carrefour, un commencement d'émeute. Norberg s'étant approché d'une boutique, sous le prétexte de marchander quelques fruits, mais dans le dessein réel d'examiner de plus près une ravissante figure de jeune fille, le père se fâcha, cria, appela à l'aide, et bientôt voisins et passants accoururent armés de longs bambous. Le moment arrivait où nous allions être obligés de faire usage de nos armes, et de nous tirer de là tant bien que mal, houspillés sans doute, meurtris et volés, quand, par bonheur, le^mandarin chargé de la police du quartier passa en palanquin, accompagné de ses quatre porteurs. Il descendit, s'entremit de l'affaire et l'arrangea moyennant une vingtaine de piastres, car en Chine rien ne se termine sans bourse délier. Quittes pour la peur, nous arrivâmes à notre logement. La journée avait été fatigante et coûteuse, mais intéressante et bien remplie.

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