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CHAPITRE XXXVII

OBIMB. — «as RAPPORTS AVRO LIS BUROPéaMS. — MISSIOMIIAIIIS*.

Ce serait une longue histoh-e à écrire que celle des premiers âges de la Chine ; histoire d'hypothèses et non de faits précis, terrain de controverse, où se combattent depuis longtemps la tradition religieuse et le doute philosophique. Ce qui est hors de question, c'est que les annalistes grecs et romains n'ont laissé aucun détaQ sur les pays chinois. On a prétendu que la Rome impériale avait entretenu

des relatioDS avec lui, et qu'on le désignait sous le nom de Sérique (pays de la soie) : on invoque même à ce sujet un passage de Florus qm, écrivant cent ans après Auguste, mentionne une ambassade de Sères admise auprès de cet empereur, ambassade dont ne parle aucun des auteurs contemporains de Tempereur. n est permis de citer ces opinions, sans se déclarer ni pour elles ni contre elles ; la même réserve doit être gardée au sujet de preuves d'antiquité puisées dans des livres chinois, supects d'exagération, ou dans des théories astronomiques, entachées d'inexactitude. Les règnes de Fou-Hi et de Hoang-Ti, qu*on fait remonter à (000 ans avant l'ère chrétienne, la domination dlao, plus récente et plus glorieuse encore, ne sont pas des faits assez bien établis pour qu'on s'y arrête. Ce désordre finit à Tépoque où Con-fu-Tzée, premier historien de la Chine, comme il en fut le premier moraliste, fixe un ordre dynastique et une chronologie régulière.

Autant qu'il est possible de Fentrevoir, la couronne était héréditaire en Chine, près de 2000 ans avant J.-C. ; mais la descendance légitime n'était pas, comme on l'a cru longtemps, tranquille et exempte de luttes. Depuis Tère moderne, où les annales de ces contrées sont plus authentiques, on a compté, dans l'espace de dix-huit siècles, dix-huit dynasties. Dans ce nombre, aucune n'a cessé de régner faute de postérité ; toutes ont été dépossédées violemment, celles-ci par la trahison d'un ministre, celles-là par la révolte d*un général. Ces changements, qui bouleversaient le pays, contrastent avec la fixité des lois, des mœurs, du langage, des habitudes de ce peuple. Si de ce fait général on passe à Texamen des détails, on trouve, sans doute, sur la longue liste des empereurs cités dans les annales chinoises, quelques princes justes, vertueux, éclairés; mais quel nombre plus grand on rencontre de despotes sans frein et sans foi, de pères condamnant leurs fils à mort, de fils conspirant contre leurs pères ! Autant qu'une autre et plus qu'une autre, cette histoire a des rébellions populaires ou aristocratiques, des supplices, des exécutions sanglantes, des proscriptions, des guerres civiles.

Nos rapports suivis avec la Chine, à nous autres Occidentaux, ne datent guère que de trois siècles, quoique avant ce temps d'aventureux voyageurs se fussent isolément hasardés dans cet empire. Le premier de tous parait être un religieux, que les Chinois appellent 0-lo-Pen, et dont on n'a pu retrouver ni la nationalité ni le nom véritable. Quelques indications feraient croire qu'il était Syrien et monophysite. II arriva à Si-an-Fou (535) sous le règne du grand empereur Thaî- Tsoung, le véritable fondateur de la dynastie des Thang. L'empereur, dit la chronique chinoise, envoya ses officiers au-devant d'0-lo-Pen, jusqu'au faubourg occidental, le fit introduire dans son palais, et ordonna qu'on traduisît les livres saints qu'il avait apportés. Une inscription trouvée à Si-an-Fou, et qui mentionne la date de 781, rend compte des résultats de cette mission. 0-lo-Pen ayant exposé sa doctrine, les sages du pays la jugèrent favorablement, et l'empereur lui-même l'adopta en disant que toutes les religions étaient bonnes suivant les temps et les lieux. On éleva alors une église qui eut vingt et un prêtres pour la desservir ; et

Ton écrivit sur le monument de Si-an-Fou que la loi de la vérité, éclipsée à la Chine au temps de la dynastie de Tcheou, et portée dans TOccident par Lao-Tseu, semblait revenir à sa source primitive, pour augmenter Téclat de la grande dynastie Thang, aloi^ régnante. L'église d'0-lo-Pen, ou la chrétienté^ pour user de la qualification créée plus tard par les missionnaires, fut donc la première qui prit racine dans Fempire chinois. On s'accorde à penser qu'elle suivait les rites nestoriens. Sa durée fut de deux siècles environ, au bout desquels, soit par suite d*un changement de dynastie, soit par quelque mesure politique, on les anéantit par Texil ou par le fer.

Au conmiencement du xnv siècle, une foule de chrétiens grecs arrivèrent en Chine à la suite des armées victorieuses de Gengis-Khan. Les empereurs mongols favorisèrent leurs travaux, et quand Koblai-Khan, le Chi-Tsou des Chinois, fonda la ville de Péking, il concéda aux moines catholiques, dans Tenceinte des murs, le terrain nécessaire pour y bâtir une église. La politique des Mongols leur conseillait en effet de neutraliser, par une influence nouvelle, Tinfluence des anciennes mœurs et des anciens rites du pays. Les Mongols d'ailleurs n'étaient pas à cette époque aussi arriérés que certains annalistes Vont prétendu. Les savants de Balk et de Samarkand, qui avaient suivi l'armée tartare, donnèrent aux Chinois les premières notions d'astronomie empruntées aux Arabes ; ils firent venir à grands frais les instruments de précision les plus perfectionnés, observèrent les corps célestes, et réformèrent le calendrier indigène. En môme temps, on liait, par un canal creusé à grand renfort de bras, les deux parties de l'empire, séparées jusqu'alors, et l'on créait un système de navigation intérieure, dont l'analogue n'existe pas même aujourd'hui.

Ce fut vers cette époque que parut en Chine le célèbre Marco-Polo, ce voyageur aventureux, qui de retour à Venise son pays natal, fut traité de visionnaire et d'exagérateur. Marco-Polo, arrivé tout jeune avec son père à la cour de Koblai- Khan, était devenu le favori de cet empereur ; il avait appris les dialectes tartare et chinois, et parcourant tour à tour, comme ambassadeur de la cour souveraine, la Tartarie, la Chine, le Katai, les fies de la Sonde, les pays birmans et siamois, il avait pu, le premier de tous les Européens, se faire une idée exacte de cette Asie orientale dont ailleurs on ne soupçonnait pas les richesses. De retour dans sa patrie, après dix-sept ans de voyages, il racontait à ses compatriotes tout ce qu'il avait vu, et aucun ne voulait le croire. En l'écoutant, on le regardait avec un air d'incrédule pitié. Ne pouvant convaincre ses contemporains, il voulut du moins laisser à la postérité le souvenu- de sa vie nomade ; il écrivit son livre : Délie maraviglie del mondo, où, mêlées à des erreurs et à des fables, se trouvent des notions précieuses de statistique et de géographie, des observations de mœurs et de coutumes, qui ont servi depuis lors à l'histoire des contrées asiatiques.

Pendant les douze mois environ que les Mongols conservèrent leur conquête, quelques Arabes musulmans pénétrèrent dans l'intérieur de la Chine. Disciples d'un culte jeune et fervent, encore sous l'empire du plus chaud prosélytisme, ces

hommes cherchèrent à imp<Nrter rid^mione s^r cette t^re ouverte à toutes les influences religieuses; ils achetèrent des enfants de pauvres pour les circonitre et les élever dans la foi de Mahomet ; mais ces efforts isolés n'eurent pas un long retentissement. Les distances annulèreat peu à peu tout rapport entre les sectaires du Koran et les adorateurs de Fd M 4e Gon-fii-Tzée. Le culte chrétien fut plus persévérant et plus heureux. NonHieulement quelques Nestoriens, débris d^ la mission d*0-lo-Pen, se maintenaient encore avec un noyau de fidèles vers la Qn du XIII'' siècle, mais un religieux de FcMrdre des Frères-Mineurs, Jean de Honte- Corvino, arrivait à Péking, et, malgré les intrigues des chrétiens grecs, inaugurait une église pour le rite romain , avec un clodier pour «yipeler les néophytes à la prière. Quoique seul, il réalisa en peu de temps de nombreuses conversions : 6,000 Chinois furent baptisés, et 30,000 raundent été sans les manœuvres des dissidents. Plusieurs princes mongols crurent à la parole de Jean, et daos le nombre se trouvait un chef de la bibu des Keraïtes. Malgré des demandes réitérées, Rome resta longtemps sans envoyer à ce prêtre actif des aides pour ses travaux apostoliques. Un franciscain de Cologne, Arnold, le rejoignit au bout de onze années, et, en 1314, le pape Clément V envoya à Péking André de Pérouse et quelques autres, après y avoir créé le siège archi^iscopal.

Après Jean de Monte-Corvino , nouvelle interruption dans les rapports de TEurope avec les pays chinois. La trace s*en perd jusqu*en 1521, où le voyageur Thomas Pirez arrive à Péking chargé d'une mission de Fernand Perez d'Andrada, chef d*escadre portugais, dont le but était de remettre à Tempereur une lettre du roi Emmanuel. Éconduit comme un aventurier à cause des termes peu cérémonieux de la missive, puis obligé de fuir vers Canton, enfin incarcéré, son sort ultérieur est fort incertain : les uns disent qu*il périt dans les tortures avec ses compagnons ; les autres, que, relâché phis tard, il se maria dans le pays et convertît sa femme au christianisme.

Thomas Pirez avait précédé ces missionnaires devenus si célèbres. Le premier, qui ne vit guère que les frontières de la Chine, était le jésuite Francoi^-Xavicr, mort en 1552 à San-Chian, après avoir, d'après les supputations de ses coOègnes, fait dans ses missions apostoliques trente mille lieues à pied à travers les montagnes, les steppes, les forêts et les sables brûlants. Ensuite parurent ensemble les pères Valignan, Roger, Pasio, et le savant Matthieu Ricd, véritable fondateur de la mission de Chine. Ce dernier ayant obtenu en 1583 de s'établir avec ses collègues à Tchao-king-Fou, comprit que leur rôle religieux deviendrait beaucoup plus facile et plus profitable, s'ils se montraient dès Fabord hoiyunes de progrès et de science. Bon géographe, il dressa pour les Chinois une mappemonde dans laquelle il plaça la Chine au centre de la carte, suivant en cela une tradition et une croyance qui avaient de profondes racines dans le pays. Ce ne fut pourtant qu'après de longs et pénibles pèlerinages dans la contrée, et en 1600, que Matthieu Ricci put se rendre à Péking revêtu du costume de lettré chinois. L'empereur Taccueillit avec bienveillance, et parut satisfit de plusieurs de ses présents,

notamment d^nne horloge et d*une montre à sonnerie, deux objets alors nouveaux ponr la Chine.

La faveur impériale aplanit dès lors la voie aux missionnaires. Des conversions éclatantes autant que d'immenses travaux scientifiques, marquèrent leur présence dans la capitale. Quand le père Ricci mourut, en 1610, Tœuvre était bien avancée, et d'ailleurs le père Adam SchaU, non moins distingué que lui, devait lui succéder. Schall continua son devancier comme évangéliste et comme savant. Sous le règne du premier prince mantchou , que les Européens nomment Chun* Tchi, il fut nommé conseiller-directeur du bureau des affaires célestes^ avec le titre particulier de maître des doctrines subtiles. L'empereur avait même, dit-on, une si grande considération personnelle pom* le père Schall , qu'il venait quatre fois par an s'entretenir familièrement avec lui, s'asseoir dans son caMnet et manger des fruits de son jardin. Sous ce règne, de 1650 à 166<i', les missionnaires baptisèrent plus de 100,000 Chinois.

A la mort de Chun-Tchi, et pendant la minorité de Khang-Hi, le père Schall fut violemment persécuté. Chargé de fers avec trois de ses compagnons, traîné pendant neuf mois de tribunal en tribunal, condamné à être coupé en dix mille morceaux, il ne dut quelque répit qu'à la frayeur causée dans le pays par une éclipse de lune. Plus tard, de nouvelles rigueurs ayant été ordonnées, le missionnaire subit Taflreux supplice de la cangue, et expira de fatigue et de douleur, le 15 août 1669. Après sa mort, le calendrier astronomique, création des missionnaires, tomba entre les mains d'un Chinois ignorant ; mais les erreurs qui s'ensuivirent forcèrent les autorités de Péking à restituer aux jésuites leur œuvre scientifique, et le savant père Verbiest devint le continuateur du père Schall.

Vers cette époque (1690), arriva en Chine le premier noyau de cette mission firançaise que composèrent, avec des intentions si diverses, Colbert et le père La Chaise. Khang-Hi, devenu majeur, s'était déclaré le protecteur de ces savants étrangers, moins sans doute à cause de la foi qu'ils venaient prêcher dans ses États, que des connaissances utiles qu'ils y répandaient. Ensemble ou tour à tour, les membres de cette mission cherchèrent à répondre à la bienveillance impériale par des travaux qui étonnèrent les Chinois. Géographes, philologues, naturalistes, physiciens, astronomes» mathématiciens, ils étaient devenus indispensables aux établissements scientifiques fondés dans la capitale. Ce fut une époque glorieuse pour l'ordre , quand un si brillant fiiéâtre s'ouvrit à son influence religieuse ou profane. Là se succédèrent les missionnaires qui firent partie de l'andMissade de 1684^, et ceux qui arrivèrent plus tard ; Tachard, Fontaney, Lecomte, Noël, Bouvet, Fouquet, Visdelou, Cibot, Parennin, Gerbillon, Amyot, Régis, et surtout Prémare et tiaubil. Les derniers cités parmi ces Européens s'initièrent tellement aux secrets de la langue chinoise, que des Uvres écrits par eux dans cet idiome, eurent, comme ceux des PP. Ricci et Verbiest, l'honneur d'être compris dans la collection des meilleurs ouvrages chinois, en 160,000 volumes, dont le catalogue lut dressé par les ordres de Kian-Loung. Les PP. Prémare et Gaubil int^riNré-

tèrent et traduisirent le recueil des King^ Fim des plus anciens monanients de la littérature chinoise, que peu de lettrés du pays avaient compris avant nos misrionnaires.

Heureux, tranquilles et honorés, les missionnaires gâtèrent eux-mêmes leur position par des querelles d*ordre à ordre. Les jésuites, plus éclairés que les autres religieux, avaient cru devoir, dès le début, fermer les yeux sur quelques pratiques païennes qui avaient plutôt un sens moral et un but politique, qu'une tendance idolâtre. Ainsi le culte des ancêtres, Fbonunage extérieur rendu à leurs mânes, furent tolérés par eux, quand ils ne purent pas les détruire. De là sortit une guen*e. Jaloux des succès de l'ordre rival, les dominicains et les franciscains s'élevèrent contre ces molles condescendances, invoquèrent la pureté du dogme, et firent agir auprès de la cour de Rome pour qu'elle intervint dans cette question d'orthodoxie. De leur côté, les jésuites, forts de l'appui de l'empereur, et justifiés à demi par le succès, plaidèrent leur cause auprès du souverain pontife, en invoquant des amitiés puissantes. On lutta ainsi longtemps, ambassadeurs contre ambassadeurs, bulles contre bulles. Tantôt Tordre arrivait d'imposer aux catéchumènes l'oubli de leurs superstitions anciennes, et de n'admettre dans le giron de l'Église que les purs orthodoxes; tantôt, adoptant un système moins absolu, on autorisait quelques infractions insignifiantes et la tolérance de quelques vieux préjugés. La guerre des chaires, la guerre des livTes, mirent en émoi les autorités chinoises. De toutes les provinces arrivèrent à l'empereur des réclamations violentes. Les ordres que contrariaient les préférences de Kang-Hi ne craignirent pas, pour perdre leurs rivaux, de compromettre l'avenh* du christianisme dans l'empire chinois. Us prêchèrent contre les magistrats, contre les fonctionnaires indigènes, contre le souverain lui-même et son successeur.

Le résultat de ces fâcheuses discussions ne se fit néanmoins sentir qu'à la mort de Kang-Hi. Son fils Yon-Tching, à peine monté sur le trône, se déclara contre les apôtres chrétiens. L'expulsion des missionnaires fut décrétée, et les savants seuls attachés aux établissements de Péking se virent exempts de la proscription générale. Les termes du décret n'étaient d'abord ni rigoureux ni blessants; mais, comme plusieurs de ces apôtres cherchèrent à organiser une résistance soit active, soit passive, il y eut des persécutions et des victimes. Quelques-uns furent incarcérés, d'autres périrent par l'arc ou subirent la cangue (1723-1724). La Chine était perdue pour la propagande chrétienne ; les missions s'étaient suicidées, elles ne se relevèrent plus. Quelques jésuites restèrent seuls à Péking et s'y maintinrent, non comme missionnaires mais comme savants. D'autres apôtres se cachèrent pour prêcher secrètement leur foi ; mais, bien qu'on fermât les yeux sur cette violation de l'interdit souverain, leurs progrès furent nuls dans un pays où de tout temps la politique a dominé la religion. Le successeur de Yon-Tching, Kîan- Loung, maintint la loi de son prédécesseur et fit même emprisonner plusieurs prêtres saisis dans les provinces. Ainsi peu à peu s'est éteinte en Chine l'Église chrétienne. Aujourd'hui elle n'existe plus.

Les essais tentés par la diplomatie et par le commerce sont longtemps restés plus infnictaeux encore que les efforts du prosélytisme religieux. A diverses époques, des ambassades envoyées à grands frais à Péking, n'y recueillirent que des humiliations et des dégoûts. La première parait dater de 1656. Deux vaisseaux hollandais envoyés de Batavia portaient, comme plénipotentiaires de la cour batave, les sieurs Pierre de Goyer et Jacob de Keyser. Débarqués à Canton, ils eurent Tautorisation de se rendre à Péking, pour y présenter leurs honmiages à l'empereur. Le récit de ce voyage et des incidents qui s'y rattachèrent nous a été minutieusement transmis par le sieur Jean de Neuhoff, maître d'hôtel de l'ambassade, et son livre, traduit en français par Tordre de Colbert et aux frais de l'État, contient des détails naïfs et souvent curieux.

Après une longue traversée sur les fleuves et les canaux intérieurs, après avoir vu en passant les provinces de Kiang-Si et de Nanking, les ambassadeurs arrivèrent à Péking le 17 juillet 1656, et furent logés dans une maison qui dépendait du domaine impérial. Le lendemain, des mandarins vinrent les visiter, s'informer de leur santé, et, au nom du souverain, vérifier les présents pour en rendre compte, a Us nous demandèrent en outre, ajoute Neuhoff, si les HoUandois estoient nés sur la mer, si l'eau estoit leur séjour, et s'ils avoient quelque pays sur terre, comment il estoit nonmié et gouverné, et en quel endroit du monde il estoit situé. Les ambassadeurs respondirent pertinemment à toutes ces demandes ; mais ils furent fort surpris de la première, qui n'estoit soufflée que par les malicieuses menées des Portugais, qui avoient fait croire à l'empereur que la mer estoit notre berceau et notre patrie. Ils dirent donc fort ouvertement qu'ils avoient un pays nommé et connu sous le nom de Hollande. Toutes ces responses n'ayant pas été assez fortes pour désabuser ces mandarins et renverser et détruire les fausses menées de nos ennemis, les ambassadeurs leur étalèrent une table du monde universel, et leur firent toucher au doigt la situation de la Hollande. Us emportèrent cette carte quant et eux pour en informer plus clairement Sa Majesté. )»

On se figure aisément quel tour durent prendre des négociations qui préludaient par des doutes pareils. Les mandarins demandèrent encore à Pierre de Goyer et à Jacob de Keyser quel gouvernement était en vigueur dans leur pays, s'ils étaient, eux ambassadeurs, membres delà famille du prince régnant ; d'où venaient leurs présents, ce qu'était Batavia; enfin ils poussèrent leurs questions jusqu'à l'arrogance la plus opiniâtre et la plus minutieuse. Neuhoff, qui raconte ces scènes, en rejette une bonne part sur l'influence occulte du P. Adam Schall, qu'il nonmie Adam Scaliger de Cologne, nom latinisé de ce jésuite. Adam Schall était alors en effet en pleine faveur à la cour de Péking, et il est possible qu'il se soit opposé au succès d'une ambassade venue d'un pays hérétique.

Les ambassadeurs furent donc longtemps leurrés de promesses et accablés d'humiliantes formalités. Comme l'empereur changeait alors de résidence, ils furent obligés d'aller faire le hotou, cérémonie du prostemement, devant le trAne vide. <t On nous mena, dit Neuhoff, au milieu de la plaine, visrè-vis d'une entrée

élevée, où dous ne vîmes qu*un petit trône antique et vermoulu, tout enfermé de grilles. Ce fut devant ce beau portrait que nous fûmes obligés de nous agenouiller par trois fois, et d'incliner nos tètes et nos épaules jusqu'à terre, à la voix du héraut. y> Enfin, après des délais sans nombre, des pourparlers diplomatiques, des vexations directes ou indirectes, Vempereur accorda une audience aux ambassadeurs hollandais, ou plutôt une demi-audience, car des envoyés mongols devaient la partager avec eux. Il faut laisser parler Neuhoff :

a De cette enceinte, on nous mena dans la cour intérieure où estoit le thrône, et où Leurs Majestés fesoient leur résidence. En approchant, nous vîmes vingtdeux jeunes seigneurs, qui tenoient des parasols jaunes, tissus et fabriqués ; puis dix autres tenant des cercles dorés en forme de soleils, proche desquels estoient rangés six autres qui tenoient aussi des cercles représentant des demi-lunes et des croissants. Seize autres personnages estoient rangés près de ces porte-lunes, qui avoient chacun une grosse canne à la main, dont le bout estoit orné, à guise de bouquet, d*une chevelure ou houpe de soie, bigarrée de toutes sortes de couleurs. Il y en avoit trente-six autres joignant ceux-ci, qui tenoient tous des bannières armoiriées et marquées de dragons d*or, qui sont les armes de Fempereur. ?«ous vîmes ensuite quatre autres personnages, superbement vestus , portant chacun une massue dorée, puis quatre hallebardiers, et quelques autres porteurs de haches, symboles des sacrifices sanglants et du pouvoir d*un souverain. Yoilà le rang de ceux qui estoient au côté droit du thrône ; le gauche estoit garni de même façon, et puis ces deux côtés estoient ceints et fermés d*une infinité de courtisans, dont les habits faits tous d*une forme, n'estoi^nt tissus, piastres et diaprés que d*or, d'argent et de pierreries.

a II y avoit vis^à-vis de la porte du milieu du thrône impérial vingt pierres rangées, dans lesquelles estoient enchâssées de petites planches de cuivre marquées de caractères et de chiffres chinois, où sont représentés les points et circonstances qu'on doit observer en comparoissant devant ce thrône. Le vice-roi Tu-Tang fit signe à nos ambassadeurs de s'arrêter à la dixième de ces pierres : alors le héraut cria à haute voix : a Allez, et présentez-vous devant le thrône; d auquel cri nous avançâmes. Il cria ensuite : a Prenez votre rang, » et nous le fîmes. Il cria encore : « Inclinez-vous par trois fois, if> comme nous fîmes ; puis il nous dit : « Levez-vous ; » et finalement, après qu'il eut crié : a Retournez en vos places, » nous retournâmes en notre lieu. On mena ensuite nos ambassadeurs et celui du grand Mongol vers un théâtre élevé sur lequel estoit une petite place haute de quinze ou seize pieds, dans laquelle on gardoit le thrône : on y montoit par divers degrés et cloisons d'albastre très-artistement travaillés. Nous fûmes encore id obligés de nous agenouiller une fois et de baisser la tète.

a Ces cérémonies estant achevées, on nous fit asseoir, et on nous présenta dans de petites tasses de bois du thé de Tartarie mêlé avec du lait. Dès que nous fûmes retirés en bas, plusieurs grands seigneurs nous abordèrent et nous chargèrent à la foule de ce thé. Pendant ces entrefaites, nous ouïmes le son dune petite

cloche, et à Tinstant même chacun se mit à genoux portant les yeux yers le thrône. a Nous n'eûmes pas alors le bonheur de voir parfaitement ce grand monarque dans son thrône de gloire, à cause de la trop grande multitude des princes qui renyironnoient. Au reste, il estoit assis dans un thrône tout brillant en or, diamants, rubis, émeraudes, saphirs, opales, en perles et en autres pierres précieuses de très-haut prix. Les appuis de ce thrône, qui représentoient deux grands dragons, le couvroient de telle sorte que les ambassadeurs ne purent reconnottre à plein son visage. Il avoit à ses côtés les vice-rois, les princes du sang et les principaux de son empire, qui avaloient aussi le thé avec des tasses de bois. Il m'est impossible de vous décrire les habits de ces sdgneurs à cause de leur faste excessif; contentez-vous seulement de savoir qu'ils avoient tous des robes de soie bleue, parsemées de serpents, chamarrées d'or, et plastrées de diamants et de perles. Ils portoient chacun une marque particulière, laquelle donnoit à connoltre leur état, leur dignité et leur charge. Quarante archers sans livrée, mais superbement vêtus, gardoient les côtés de son thrône. A peine l'empereur avoit-il été un quart d'heure dans son thrône, qu'il se leva et se retira, estant suivi de tous ses princes. Pendant que nos ambassadeurs alloient descendre, le seigneur Jacob de Keyser, que Tempereur regardait assez fixement, remarqua qu'il avoit de l'embonpoint, le visage jeune, le teint blanc, une stature médiocrement élevée, les yeux brillants comme deux petits astres, le corps gras et robuste, et un port plein de majesté. Son habit, depuis le haut jusqu'en bas, sembloit n'estre tissu que d'or et de diamants. Nous fusmes d'abord étonnés de voir qu'il laissât sortir les ambassadeurs, sans leur parler, ou au moins sans leur témoigner personnellement quelque signe d'affection ; mais nos truchements nous dirent que la plupart des empereurs ou rois d'Orient ne se monstroient que très-rarement à leurs sujets, et beaucoup moins aux étrangers, et que cette môme coutume estoit aussi ponctuellement gardée que leur empire. »

Quand les ambassadeurs eurent été ainsi promenés de cérémonial en cérémonial, quand ils se furent écorchés à diverses reprises la peau du front en le frappant contre terre devant l'empereur Chunt-Chi, on leur donna, en guise de congé, trois festins dans lesquels, avant de s'asseoir à table, ils furent obligés encore de se prosterner vers l'occident, direction dans laquelle se trouvait la salle à manger où le souverain dînait seul alors. Ils ne sortirent de là qu'après avoir avalé force camchou, et les poches pleines des mets qu'ils ne purent pas manger.

En résumé, l'ambassade n'avait rien obtenu, si ce n'est des affronts. On la renvoya avec quelques présents pour le général hollandais qui gouvernait alors Batavia, Jean Maatzuiker, et une lettre ou il était dit : « Vous m'avez demandé la permission de venir trafiquer en mon empire, d'y transporter vos denrées, d'en faire des échanges pour le commun accommodement et profit de nos sujets. Toutefois, à cause de la distance de nos régions, et surtout des vents impétueux qui font souvent ici échouer les vaisseaux contre les brisans, j'aurois un extrême déplaisir d'apprendre le malheur qui pourroit facilement arriver à ceux que vous

enyoyeriez ci-après. Si pourtant vous trouvez bon de les exposer à ces hasards, je vous conseille de ne les envoyer qu'une fois en huit ans, jusqu*au nombre de cent têtes dont vingt pourront monter jusqu'ici, etc., etc. » Ainsi vingt Hollandais pouvaient venir à Péking tous les huit ans; insigne faveur obtenue au bout de quatre-vingt-onze jours de sollicitations. La lettre qui portait cette concession impériale fut traitée comme une châsse précieuse, a Ses bords estoient dorés, dit Neuhoff, et le dos estoit parsemé de paillettes d'or et d'argent, et tout à l'entour elle estoit peinte et figurée de dragons d'or. Après que nos ambassadeurs forent informés de ce qu'elle contenoit, le conseiller la roula et l'enveloppa dans une étoffe ou bande de drap de soie jaune, et la mit dans un roseau, couvert d'une enveloppe de toile jaune ; puis la délivra à nos ambassadeurs, qui la reçurent le genou en terre et la tête baissée ; il la reprit par après et la lia sur le dos d'un de nos truchements qui marcha ainsi jusque à la porte de la cour, laquelle s'ouvrit au bruit de la lettre impériale. »

Cette première ambassade hollandaise fut suivie d'une seconde qui entra à Péking le 20 juin 1667, et en sortit le 5 août. Elle n'était que la conséquence de la première et n'aboutit à rien de plus. Peu de temps après, la Russie voulut s'ouvrir à son tour des relations avec les contrées chinoises. Elle envoya sa première ambassade en 1692, et la seconde sous Pierre-le-Grand, en 1720. L'envoyé du tzar était un capitaine de ses gardes, nommé Ismalloff, et le docteur Bell qui l'accompagnait nous a laissé le récit de ce curieux voyage. L'ambassade, partie de Moscou le 9 septembre 1719, n'arriva que le 18 décembre 1720 à Péking, où elle fit son entrée solennelle au milieu d'une immense foule de curieux. Logés dans un bâtiment qu'on nomme la Maison russe , les envoyés perdirent comme les Hollandais les premiers mois de leur séjour en pourparlers au sujet du cérémonial. Enfin il fut décidé que les Russes se conformeraient à Péking aux coutumes chinoises, sauf à astreindre les Chinois aux coutumes russes quand ils se présenteraient à la cour de Saint-Pétersbourg. Les missionnaires qui se trouvaient alors dans la capitale, et entre autres les PP. Parennin et Fridelli, s'entremirent pour adoucir les conditions du prostemement. L'audience impériale eut lieu le 28 décembre à Tchan-chu- Yang, dans une résidence située à quelques milles de Péking. Au milieu de toutes les fêtes qu'on lui donna, le capitaine Ismaïloff n'oublia pas le but sérieux de sa mission, et il pressa les ministres impériaux au sujet de la transaction commerciale qu'il était venu solliciter. Ses efforts furent plus heureux que ceux de l'ambassade hollandaise. Un traité fut conclu pour régulariser les échanges que la Chine septentrionale faisait depuis longtemps avec la Russie par la voie de ses caravanes, et l'entrepêt général de ces échanges fut fixé à Yatcha.

Après cette ambassade russe, parut à Péking, en 1721, l'ambassade envoyée par le pape, et ensuite celle des Portugais en 1753, toutes les deux stériles en résultats politiques. Enfin les Anglais se décidèrent à leur tour à tenter la chance d'une ambassade conunerciale. Parti de Spithead en 1792 avec le Lion^ vaisseau

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de ligne de 74, et VHxndoustan^ vaisseau de la Compagnie du port de 1200 tonneaux, le lord Macartney, chargé des pouvoirs de la cour de Saint-James, voulut arranger son itinénaire de telle sorte qu'il pût visiter des provinces qu'aucun ambassadeur n'avait traversées avant lui. Dans ce but, au lieu de se diriger sur Hacao et sur Canton, il résolut de paraître dans la mer Jaune et sur les côtes orientales; de la Chine. Ayant passé tour à tour à Java et en Cochinchine, la petite escadre franchit le détroit de Formose, fit route au nord, rangea la côte où elle mouilla à diverses reprises, quelquefois hors de vue de terre, tant cette mer est peu profonde, et parvint enfin dans le mois d*août 1793 aux bouches du Pei-Ho, but de son voyage. Là le lord s'embarqua avec sa suite sur un yacht chinois qui devait le conduire à Péking. . ,

Pourvue de naturalistes, de physiciens, de- dessinateurs, cette ambassade devait être beaucoup plus fructueuse pour la sciençe.que toutes celles qui avaient précédé. Accourue pour voir passer ces étrangers, la population de la province du Pe-tchi-Li couvrait les rives du fleuve. A chaque heure, à chaque instant, la scène . variait ; tantôt, quand les yachts^ de l'ambassade, pour raccourcir la route, s'en- . gageaient dans les canaux intérieurs, ils voyaient de temps à autre s'arrondir devant eux ces ponts élégants, à une seule arche, au haut de laquelle paraissait un arc de triompha ; tantôt, quand le terrain venait à s'élever brusquement, le système de canalisation, qui remplace le jeu de nos écluses, se révélait à nos voyageurs. N'ayant- pas- trouvé; le moyen de changer le niveau des eaux, les Chinois transportaient la barque d'un .pertuis à un autre. L'échouage se pratiquait sur un glacis de maçonnerie oblique, formant un angle d'environ quarante degrés. Les barques, tirées par des csibestans, arrivaient peu à peu jusqu'à Varéte du glacis, et, quand elles faisaient bascule, -des câbles de gardejes soutenaient jusqu^à ce qu'elles eussent atteint le niveau de l'eau supérieure, et de larges éventails d'osier, placés sur l'avant, les préservaient du danger de l'imiaersion.

A Tong-tchou-Fou, l'ambassade quitta le Pei-UOrpour prendre la voie de terre. 3000 coulis ou portefaix devaient charger sur leurs épaules juscpi'à Péking et les bagages de l'ambassade et les -présents destinés à l'empereur. Après quelques heures de marche sur- une route pavée de granit et au miheu d'une foule innombrable, l'ambassade aperçut, de loiq les remparts de Péking. Flanqués de tours carrées et entourés d'un fossé, ces remparts. sont éjpais de.25«piéds à leur base et de 12 à leur sommet ; ils peuvent avoir de 25 à. 30 pieds de hauteur. Le massif est rempli de terre, et les bords seuls, sont en maçonnerie. En suivant la ligne des remparts, le lord Macartney arrivage l'une des portes de la ville. Elle se trouvait au delà d'un pont jeté sur le fossé, et prenait son entrée à la gauche d'un rempart demi-circulaire. Les neuf portes de Péking offrent une construction à peu près semblable ; seulement la saillie formée par la muraille est carrée dans tes unes, et arrondie dans les autres.

Au delà de cette porte voûtée, Péking se développa devant les yeux de l'ambassade. Des rues larges de 90 à 80 toises, longues en proportion, tirées au cor-

deau et bien entretenues ; des maisons à un seul étage, ornées de façades peintes ;

. des boutiques admirables avec leurs enseignes dorées et leurs banderoles flot-

^ tantes ; voilà ce qu'offrit d'abord la capitale chinoise aux envoyés britanniques.

Forcés de la traverser de Fun à Tautre bout pour se rendre au palais de Yuen-

y ming-Yuen, situé au delà des murs, ils purent détailler toutes ses magnificences. Ce qui les frappait ici, c'était l'un de ces arcs de triomphe, ou pay-sang, érigés en rhonneur d'un événement ou d'un grand personnage, monument en bois

f sculpté et peint, percé de trois portes et surmonté d'ornements en toiture figurant des espèces de cous de cygne, ou affectant des formes plus bizarres, et pleines d'aspérités. Parfois, à côté même de ces constructions votives, s'élevait une forteresse portant sur son mur d'enceinte le pavillon impérial, et laissant voir sa sentinelle armée d'une pique. Ailleurs, mais hors de l'enceinte des murs, se dressait un de ces tas ou tais, dont le plus beau modèle existe à Seou-Tcheou, édifice bizarre, avec ses dix toitures aux coquilles octogones, au revêtement en

X porcelaine et aux clochettes bruissantes.

Après avoir traversé la ville dans toute sa longueur, au milieu d'une poussière suffocante et malgré des flots de peuple dont le bambou ne déconcertait pas la curiosité, le lord Macartney parvint enfin jusqu'au palais de Yuen-ming-Yuen, où l'empereur, alors en Tartarie, avait destiné un logement à l'ambassadeur et à sa suite. M. Barrow et le docteur Dwienddie y furent seuls installés ; les autres Anglais demandèrent avec instance à être reconduits à Péking. Quant au lord, il devait repartir le lendemain même pour la résidence impériale de Jé-Ho. Yuenming-Yuen, c'est-à-dire le jardin rond et resplendissant, est une des merveilles de la Chine septentrionale. Le palais est composé d'un grand nombre de bâtiments, disposés avec une grandiose symétrie et séparés par des cours, des jardins et des parterres. Les façades de ses constructions étincellent d'or, de vernis et de peintures. La Chine, le Japon et l'Europe se sont cotisés pour orner l'intérieur. Tous les présents des ambassades, tous les articles de luxe indigène sont étalés pêlemêle dans la grande salle d'audience. Les jardins de ce palais sont encore plus admirables que ses constructions. Sur une surface de 60,000 acres, des mon-

' tagnes, des lacs, des rivières, ont été créés par la main des honunes. C'est une nature factice, mais travaillée tellement en grand, qu'on est saisi d'admiration.

\ • Ces montagnes sont couvertes d'arbres à fleurs ; ces rivières, coupées de tant de ponts bizarres, portent des barques élégantes et somptueuses ; ces lacs fourmillent d'Ilots verdoyants. Çà et là, au milieu de cette nature fleurie ou feuillée,

V se montrent, perchés au faite des rocs transportés à grands frais, ou assis sur la pelouse, des kiosques, des belvéders, des tours de porcelaine, des arcs de triomphe. On les compte par milliers. Chaque vallon a sa maison de plaisance, ou plutôt son palais. Chaque palais a son frontispice à colonnade, sa charpente dorée, peinte et vernissée, ses toits couverts de briques vernies, rouges, jaunes, bleues, vertes et violettes, figurant des dessins plus bizarres que gracieux. Le marbre, la brique, le cèdre, ont été tour à tour employés dans ces bâtiments. Le plus beaa

d'entre enx , situé au milieu d*uD lac artificiel d'une demi-lieue de diamètre, est béti sur une !le de rochers. C'est un palais admirable, qui a cent pièces fastueusement ornées ; et Vexécution en est si belle que le godt européen lui-môme est forcé de l'admirer.

Cependant le lord Macartney était parti le 2 septembre pour Jé-Ho, résidence actuelle de l'empereur, située en Tartane, et, quatre jours après, il se trouvait au pied de la célèbre grande muraille, ancienne limite de l'empire chinois. Ce boulevard, construction gigantesque, l'une des plus étonnantes qu'ait réalisées la main des hommes, ce boulevard qui date de vingt siècles, compte plus de 1,300 milles de longueur, depuis l'extrémité occidentale du Chen-Si, jusqu'à l'extrémité orientale du Pe-tchi-Li. Il grimpe sur les pics les plus ardus, traverse des gorges profondes, coupe des torrents, et ne s'arrête pas devant les rivières. Il est composé de murs parallèles, dont Fintervalle est rempli de terre et de gravier ; les fondations consistent en grandes pierres brutes ; le reste du massif de maçonnerie est composé de briques. La hauteur de la grande muraille est de ^ pieds, sa largeur de 13 environ. De cent en cent pas, elle porte une tour armée de canons de fonte. Barrow, dans la relation du voyage de l'ambassade anglaise, établit les calculs suivants, plus ingénieux peut-être qu'exacts, a Cette muraille est si énorme, dit-il, qu'en admettant, ce qui, je crois, n'a jamais été dénié, qu'elle a une longueur de quinze cents milles, et des dimensions partout à peu près les mêmes que dans les endroits où le lord Macartney la traversa, les matériaux de toutes les maisons d'Angleterre et d'Ecosse, portées au nombre d'un million huit cent mille, et estimées l'une dans l'autre à 2,000 pieds cubes de maçonnerie chacune, ne font pas l'équivalent de sa masse. Je ne comprends pas même dans ce calcul les grandes tours saillantes qui se trouvent dans la grande muraille. Ces tours seules, en supposant qu'il y en ait dans toute l'étendue de la muraille, à la portée de l'arc l'une de l'autre, contiennent autant de maçonnerie en brique ou en pierre qu'il peut y en avoir dans toute la ville de Londres. Pour donner une idée de la masse de la grande muraille, je dirai que les matériaux qu'elle contient seraient plus que suffisants pour bâtir un mur qui ferait deux fois le tour du globe et qui aurait six pieds de hauteur et deux d'épaisseur. On attribue ce monument à Tsin-chi-Hoang, qui régnait deux siècles avant notre ère. Pour se défendre contre les .incursions des belliqueux nomades qui débordaient de l'Asie centrale, il ordonna cet immense ouvrage, et l'exécuta, dit-on, en cinq ans, un homme sur six ayant été mis en réquisition sur toute la population chinoise. Malgré ce rempart, la Chine fut conquise deux fois, la première par les Mongols, la seconde par les Mantchous.

A l'endroit où l'ambassade franchit cette ancienne barrière de l'empire, la muraiUe était continuée par une seconde enceinte fermée, et aboutissant à une autre porte. Un corps de garde de troupes tartares campait au milieu du vaste enclos qui liait les deux issues, et au delà se prolongeait dans une gorge étroite la route qui conduit à Jé-Ho. La contrée était belle pourtant, malgré son aspect sau-

vage ; des troopeaux de moutons et de bœufs, de petites maisonnettes, tantAt groupées, tantôt isolées, indiquaient un pays de population moins compacte, mais aussi plus aisée.

Le 12 septembre, Fambassade arriva à Jé-Ho, et le ik elle fut revue en audience par l'empereur Kîang-Loung. Les deux mandarins Van-ta-Gin et Chon-ta-Gin, maîtres de cérémonies de l'ambassade depuis son entrée dans le Pei-Ho, accompagnaient le lord Macartney, qui trouva une tente dressée pour le recevoir et contigue a celle de l'empereur. Au lieu du ko-tou, prostemement accoutumé, pour lequel, dit le capitaine Maxwell, il faudrait avoir le crâne aussi épais que celui d'un buffle, lord Macartney mit un genou en terre quand l'empereur passa pour monter sur son trAne. Ce fut la seule concession que la dignité britannique Gt à la morgue chinoise. A peine l'empereur était-il assis, que lord Macartney se présenta à l'entrée de sa tente, et marcha ensuite vers le trône, portant dans une boite d'or enrichie de diamants la lettre du roi d'Angleterre. L'empereur la reçut et donna en échange, comme cuchy ou symbole de paix, une agate ou une serpentine, destinée au roi d'Angleterre. Deux autres cuchys de valeur moindre furent offerts, Tun à l'ambassadeur lui-même, l'autre à sir George Staunton, ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne auprès de l'empereur de la Chine. Selon l'usage, un repas suivit l'audience, et l'empereur servit lui-même le camchou i l'ambassadeur.

Une autre fête fut donnée à Jé-Ho pour l'anniversaire de la naissance de l'em* pereur, et lord Macartney reçut linvitation de s'y rendre. Les grands mandarins, que son attitude cavalière avait scandalisés dans la dernière audience^ espéraient que cette cérémonie leur fournirait l'occasion d'une revanche. Il n'en fut rien pourtant : Tambassadeur laissa les sujets chinois user la peau de leurs genoux et

de leurs fronts devant Sa Majesté impériale, invisible ce jour-là et cachée derrière

un rideau. Dans ces fêtes, le lord cherchait avant tout Toccasion de parler des mtérèts commerciaux de T Angleterre, objet de sa mission ; mais l'empereur ne répondait que d'une manière évasive, ou fermait la bouche à l'ambassadeur en lui donnant quelque nouveau présent ; tantôt une pierre précieuse ou un petit livre peint de sa propre main, d'autres fois des bourses pour mettre des noix d'areck, enfin une petite botte d'ancienne porcelaine du Japon, dans laquelle étaient incrustées quelques pierres précieuses. Cette botte, que Kiang-Loung envoyait au roi de la Grande-Bretagne, s'était transmise, suivant le donateur, depuis huit cents ans dans la famille impériale. Il serait trop long d'entrer dans les détails des divertissements qui marquèrent le séjour de l'ambassade à Jé-Ho. Il y eut coup sur coup repas, feu d'artifice, comédie, comme pour les ambassades qui avaient précédé.

Les parcs et jardins de Jé-Ho passaient pour l'une des magnificences de l'empire : lord Macartney lui-même fut obligé de les admirer. Leur nom chinois est y an-chou- Yuen (le paradis de dix mille arbres), et Tempereur n'accorde que fort rarement la permission de les visiter. Les parcs se composent de deux parties

tout à fait différentes d'aspect ; Tune des deux a une surface inégale et onduleuse au centre de laquelle s'étend un lac immense, parsemé d'tles dans le milieu et accidenté, sur les bords, de promontoires et de criques. Sur une foule de points s'élèvent des fabriques, toutes analogues au genre de beauté qu'afTecte la nature ; au sein d'une forêt austère, une pagode ; au centre d'un quinconce élégant, un palais; au débouché d'un sentier tortueux, un kiosque. L'autre portion du parc a des beautés plus grandioses ; ce sont d'immenses el séculaires forêts peuplées de dahns et de cerfs. Des pins , des chênes , des mélèzes , des châtaigniers , tantôt sortent de la crête du roc et montent en aiguille vers le ciel, tantôt, cramponnés aux flancs du mont, baignent leur chevelure dans la cascade d'un torrent. Ce côté du parc est semé de maisons de plaisance, de petits temples, de monastères silencieux. Là, nulle route battue; le roc seul, le roc vif sous les yeux. C'est en le gravissant avec peine que lord Macartney parvint à un pavillon situé au haut de la colline, a De là, dit -il, Thorizon avait un rayon de vingt milles an moins, et jamais je n'ai vu au monde de spectacle plus riche, plus varié, plus sublime. Je distinguais tout, conmie sur une carte enluminée ; je voyais des pagodes, des palais, des villes, des villages, des fermes, des plaines, des vallées arrosées par d'innombrables ruisseaux , des montagnes parées de bois ondoyants , des prairies cou- / vertes de bétail. Il me semblait que ces objets étaient à mes pieds et qu'il n'y avait qu'un pas à faire pour y atteindre. « Du haut de cette éminence , lord Macartney put apercevoir aussi, bâti sur le versant du mont Marbouri, l'un des plus beaux monuments du Lamaïsme, le couvent de Botala, ou Po-ta-La. C'est là que résidait pendant l'été le Dalaî-Lama , grand prêtre de la religion thibétaine. Ce temple, regardé comme le plus beau de tout le Thibet, a 312 pieds de hauteur; son toit est entièrement doré. Les bâtiments qui l'entourent contiennent plus de dix mille cellules, dont chacune a son ouverture sur l'un des côtés de la façade. Les tours et obélisques revêtus d'or et d'argent, les statues.précieuses de Bouddha, s'y trouvent prodigués dans une proportion analogue.

Après huit jours de fêtes, l'ambassade repartit pour Péking, où elle arriva le 26 septembre. Pendant l'absence de lord Macartney, Barrow et le docteur Dwinddie avaient eu beaucoup à souffrir des caprices des eunuques, que les nouvelles de Jé-Ho exaspéraient contre les Anglais. Avoir regardé en face l'empereur, s'être dispensé de se cogner le front contre terre à sa vue I Ces valets du harem ne pouvaient pas se faire à un pareil scandale, et ils voulurent se venger par quelques tracasseries de ce crime de lèse-majesté. L'arrivée de lord Macartney et celle de l'empereur, qui eut lieu quatre jours après, mirent seules trêve à ces rancunes de la domesticité impériale.

A Péking, les pourparlers diplomatiques recommencèrent au sujet de la forme du salut et de l'étiquette du prostemement. L'ambassadeur tint bon, et, malgré les instances des mandarins, tout se borna à la génuflexion habituelle. L'audience pour la remise des présents eut lieu, et, immédiatement après, le lord reçut l'avis que son séjour ne devait pas se prolonger au-delà du 7 octobre. Les membres de

Fambassade profitèrent dn temps qui leur restait pour yoir plus en détail la capitale chinoise.

Péking se compose de deux villes entièrement distinctes : celle du nord nommée King-Tching, ou la ville mantcboue, formant presque un carré parfait, et la ville du sud nonunée Lao*Tching, ou Vieille- Ville, ou encore Wal-lo-Tching, qui a la forme d'un carré long. La première est habitée par les Mantchous, la seconde par les Chinois. La ville mantchoue est sans contredit bien supérieure à Vautre ; ses maisons sont plus belles à Textérieur, plus ornées à l'intérieur. Outre ces deux villes, Péking a douze faubourgs d'enviroi^^deux milles de longueur chacun. Aussi la capitale couvre-t-elle un espace immense, et à toute époque on a été porté à en exagérer la population. Timkovski et le P. GaubU parlent de deux millions d*âmes, mais en réduisant ce chiffre à celui de quatorze cent mille, on doit se trouver beaucoup plus près de la vérité.

Les grandes divisions de la ville se subdivisent encore en quartiers qui sont d'autres villes. On en compte trois dans la ville mantchoue, et chacun d'eux a son enceinte particulière. Dans l'une est le palais impérial Tsu-kin-Tching, la plus vaste demeure royale qui soit au monde. Sa circonférence est d'environ 2000 toises. Il est entouré de murailles crénelées, construites en briques et couvertes de tuiles jaunes. Le dedans du palais est une enfilade de cours environnées de colonnades et de palais meublés avec la plus grande magnificence. Le plus beau de ces édifices est le troisième portail, Touan-Men ; ensuite viennent les deux temples TaT-Miao où sont honorées les tablettes des empereurs mantchous, et le Che-tsu-Than, élevé à l'esprit qui féconde la campagne ; puis la superbe salle Taî-ho-Tian (de la grande unité) où l'empereur reçoit les mandarins de l'empire et les ambassadeurs étrangers ; enfin l'appartement particulier de l'empereur, pièce dont le nom correspond à la demeure du ciel serein. C'est le plus haut, le plus richement meublé, le plus fastueux de tous. Dans une autre partie du palais, le Houang-Tching qui forme la seconde enceinte, se voient le beau temple de Fô avec une statue de ce dieu en bronze doré, statue qui a 60 pieds de hauteur et 100 bras; le vaste temple mongol de Soung-tchou-Szu, qu'habite le koutoukou, le premier des trois grands prêtres de la religion lamaTque résidant à Péking, et près duquel est placée l'imprimerie pour les livres en langue thibétaine. C'est aussi dans le Houang-Tching que se trouvent les salles de spectacle construites par Kian-Loung, et les cinq collines artificielles. Le Hoang-Tching contient, outre les édifices cités, une foule d'autres constructions remarquables , des tribunaux , des temples , des palais , et même des boutiques concédées à quelques marchands privilégiés. Dans la seconde enceinte se dresse un palais, entouré d'un vaste canal qu'on traverse sur un pont de jaspe noir, d'une construction bizarre et hardie. S'il faut en croire le P. Magalhaens , ce pont figure un dragon dont les pieds forment les piles pendant que le corps s'arrondit pour faire les arches.

La ville chinoise, quoique moins riche que la ville mantchoue, a pourtant aussi ses beautés monumentales. Le temple du ciel, ouThian-Than, n'a même pas d'égal

dans tout l'empire pour l'ordonnance et la décoration. C'est dans ce temple que Fempereur se rend chaque année^ le jour du solstice d'hiver, pour offrir un sacrifice à la divinité. Une pièce de ce temple, le Tchaî-Koung (palais de retraite et de pénitence], sert à loger Tempereur pendant les trois jours de jeûne qu*il observe pour se préparer au sacrifice. La salle principale de ce monument est une pièce circulaire qui représente le ciel ; ornée de 82 colonnes^ peinte en or et en azur, elle projette à une hauteur majestueuse les trois étages de ses toits, l'un bleu, l'autre jaune, le dernier vert. 500 musiciens, attachés au service de cet édifice, y ont leurs demeures. Non loin de là est un autre temple dédié à l'inventeur de Fagricultare. C'est dans son enceinte que l'empereur se rend chaque printemps pour 7 manier le soc d^une charrue et tracer un sillon ; usage politique qui ne fut peut-^tre pas dans l'origine une puérile formalité.

Il serait trop long de citer ici les édifices innombrables que contient cette inmiense ville de Péking. Les deux seuls bien caractéristiques, comme monuments religieux et historiques, sont le temple de Tiwang-Hiao, et celui de Confù-Tzée. Au sein du premier se trouvent les tablettes des plus illustres empereurs, depuis Fou-Hi jusqu*à la dynastie Tsing. Fou-Hi lui-même y est figuré avec ses excroissances sur les deux côtés de la tête, son stylet à la main et ses tablettes sacramentelles. A côté de lui figure une divinité qu'on croit être le Jupiter chinois, dieu fantastique, aux pieds de griffon, au bec d*oiseau, aux ailes ouvertes ; placé au milieu d'un cercle garni de petits taratans, il tient en main sa baguette pour les frapper. L'autre temple, celui de Con-fu-Tzée, est situé dans le collège impérial. On y offre à ce sage des hommages et des sacrifices sanglants au nom de tout l'empire. La salle est au fond de la cour, et l'on y voit à côté de la tablette du philosophe cefies de Heng-Tzée et de deux ou trois autres savants du second ordre ; enfin celles de quatre-vingt-dix-sept autres personnages dont la science est hors de ligne, au troisième rang.

Ce culte rendu aux lettres depuis un temps immémorial a multiplié à Péking les établissements utiles à leur propagation. On y cite le tribunal de l'histoire et de la littérature chinoise, espèce d'université qui est chargée de l'éducation de la famille impériale et du soin de recueillir les annales du pays ; le collège impérial ; l'observatoire impérial, bâti en 1279, et restauré par les soins du P. Verbiest à l'époque où il était président du tribunal des mathématiques ; l'imprimerie, le tribunal pour les médecins, la maison des enfants trouvés, l'établissement pour l'inoculation de la vaccine, les écoles publiques, les cabinets d'histoire naturelle, et enfin la bibliothèque impériale qui , selon Abel Rémusat , contient au moins 300,000

volumes.

Nos capitales d'Europe, si peuplées et si industrieuses qu'elles soient, ne donnent qu'une imparfaite idée du bruit, du mouvement, de la foule qu'on trouve dans Péking. Chaque rez-de-chaussée a sa boutique, chaque boutique a son mât orné de banderoles rouges, vertes, bleues, blanches, de manière à fixer le regard. Chaque mât porte son enseigne, où non-seulement figure le nom du marchand.

mais sa généalogie commerciale, son apologie, et les titres spéciaux qui le recocnmandent aux acheteurs, à côté de rémunération des articles principaux qQ*il débite. Grâce à cette confusion de mâts, de banderoles et d'enseignes, chaque rue de Péking ressemble assez bien à une rade couverte de vaisseaux pavoises. Les rues sont encombrées d'une immense quantité de boutiques portatives,

j^ barbiers, drouineurs, savetiers et forgerons. A côté de ces industriels qui circulent, il en est d'autres qui stationnent, vendant dans leurs échoppes du thé, des fruits, du riz cuit et d'autres comestibles ; de sorte que, malgré la largeur des rues de Péking, c'est à peine s'il reste dans le milieu un étroit passage pour ceux qui vont et viennent. A travers cette issue libre on voit tourbillonner par milliers des soldats et des officiers mantchous, des mandarins de tous les rangs et de tous les boutons, des agents de police, accompagnés les uns et les autres d*une multitude de serviteurs qui portent des parasols, des drapeaux, des lanternes peintes, et diverses autres marques caractéristiques de leur dignité. Là aussi s'entassent et se pressent les convois funèbres suivis de leur cortège en deuil, et les joyeuses noces, avec l'accompagnement obligé de tam-tams, et la longue file de conviés,

\ deux choses que l'on rencontre à Péking presqu'à chaque angle de rue. Là s'engagent aussi d'interminables files de dromadaires qui arrivent de Tartarie, chargés de charbon, et des myriades de chariots attelés, ou de charrettes à bras, ou de brouettes remplies d'herbages et d'autres denrées venues de la campagne environnante. Cette populace au repos ou agitée, criant, glapissant, éclatant en gros rires ou en aigres disputes ; ces sons confus, ce retentissement étrange, par lesquels chaque débitant annonce sa denrée ; le signal des barbiers qui font retentir leurs pincettes : tout cela fatigue plus qu'il n'intéresse, assourdit les oreilles au lieu de captiver les yeux.

On voit à Péking beaucoup de fenunes dans les rues. Celles de race chinoise ne sortent que rarement et vont à pied ; celles de race tartare montent à cheval presque tous les jours. Ces dernières portent de longues robes de soie qui leur tombent jusqu'aux talons ; elles sont facilement reconnaissables à la longueur de leurs pieds, aussi démesurés que ceux des Chinoises sont petits et courts. Les fenomes tartares se coiffent à peu près comme les Chinoises, avec les cheveux relevés et lisses; et quoique leur visage soit couvert de rouge et de blanc, on voit aisément qu'elles ont le teint naturellement plus beau que ces dernières.

Nulle police au monde n*est mieux réglée que celle de Péking. Au bout de chaque rue, et souvent échelonnées dans les longues rues, sont des barrières avec une guérite et un factionnaire, sans compter une foule de corps de garde disséminés çà et là. Outre ces surveillants spéciaux, existe un service inaperçu, qui tient la bourgeoisie intéressée au maintien de l'ordre. Par chaque dix maisons et à tour de rôle, un chef de famille est obligé de veiller à la sûreté et à la police d'un quartier. Si le moindre trouble survient dans les dix maisons placées sous son contrôle, le dizenier est obligé d'aller avertir le corps de garde, et la force armée intervient. Le service de nuit se fait au moyen de watchmen qui, au lieu

de crier les heures, frappent par intervalle sur un tube de bambou qui rend un son aigre et perçant.

Lord Macartney partit de Péking le 7 octobre, sans avoir recueilli de sa mission tous les résultats commerciaux et diplomatiques qu'il en espérait. En retour des deux millions et demi qu'elle coûtait à la Compagnie anglaise , l'ambassade rapportait quelques présents de l'empereur et une lettre conçue en termes peu significatifs. Le 8 octobre, on s'embarqua sur le Pei-Ho , et tout le long du fleuve on put voir quelles misérables huttes, quelle pauvre population , entouraient la capitale chinoise. Du Pei-Ho, on passa dans l'Eu-Ho, et de là dans le célèbre canal impérial. Ce canal est, sans contredit, un des plus beaux et des plus utiles ouvrages qui soient sur le globe. Le docteur Jonhson disait que ce serait honorable pour un homme, si haut placé qu'il fût, de pouvoir dire : « Mon grand-père a vu le canal impérial de la Chine, d

Comparées à cet immense fleuve dormant, nos voies d'eau sont des travaux mesquins et sans étendue. Les Chinois et les Mantchous se disputent la gloire de l'avoir créé. Les premiers disent qu'il est antérieur à la grande muraille, les autres prétendent qu'il ne date que du xiir siècle. Quoi qu'il en soit, cet ouvrage atteste plus de science et de génie qu'aucun des deux peuples habitant la Chine n'en possède aujourd'hui. Pour faire promener ce canal dans un espace de six cents milles de longueur, il a fallu mettre à contribution tous les beaux fleuves de l'empire, sans les épuiser ni abaisser leur lit. Ainsi de petites prises ont été faites à TEu-Ho, au fleuve Jaune et au Yang-tzé-Kiang, de manière à ce que le niveau du canal fût toujours à la même hauteur, sans que la sécheresse ou les inondations vinssent le modifier. Cependant, sur une si grande étendue de terrain, l'eau n'est pas toujours stagnante : elle a des courants qui proviennent d'un jeu d'écluses grossières qui, de temps en temps, coupent le canal.

Quand il a falhi exécuter ce gigantesque travail, de grands obstacles ont dû se présenter pour faire accorder le niveau général avec les différents niveaux des eaux nourricières. Dans certains endroits, le sol a été creusé jusqu'à soixante-dix pieds de profondeur ; dans d'autres, on a construit au milieu d'étangs profonds, au sein d'immenses et mouvants marécages, des chaussées hautes, massives et larges. Des lacs même ont été traversés ainsi dans un diamètre de plusieurs milles ; et alors l'eau du canal domine tellement celle du lac, que cela constitue presque Hne navigation à deux étages. De temps à autre, sur le canal impérial apparaissent des ponts, divers de formes et de matériaux. Les uns ont des arches gothiques, d'autres des arches demi-circulaires, d'autres enfin des arches en fer à cheval. Il en est dont les piles sont si élevées que des navires de deux cents tonneaux passent sous les arches sans caler leurs mâts.

Cette portion de la Chine centrale où voyageait alors l'ambassadeur abonde en lacs, au bord desquels vivent des familles de pécheurs. Leur pèche se fait à l'aide de leu-tzésj ou cormorans pécheurs (pelicanus sinensis). On prend fe matin dix à douze de ces leu-tzés, quand ils sont à jeun, et on les place sur un radeau de

bambou ; puis , quand on arriye dans l'endroit convenable , le pécheur laisse plonger un ou deux de ces oiseaux, et leur ôte le poisson du bec quand ils revien* nent sur Feau. Ces leu-tzés, dont la grosseur ne dépasse pas celle d'un canard, saisissent souvent et rapportent des poissons qui pèsent autant qu'eux. Quand les deux leu-tzés sont fatigués, on leur donne à manger le fretin comme récompense, et Ton en envoie deux autres en quête. Des milliers de bateaux et de radeaux couvrent les lacs où cette pécbe se pratique. Au delà des lacs commence la plus belle zone de la région chinoise , remplie de temples , de villages , de Tiilcs et de monuments. Dans la campagne , tout était couvert de froment et de coton ; les coteaux mômes étaient cultivés jusqu'à leur sommet , terminé par des bouquets d'arbres. Chaque maison avait son jardin et son verger, où foisonnaient des fleurs et des fruits de toute espèce.

L'ambassade approchait du fleuve Jaune, et, comme pour préparer l'crâl à ses dimensions, le canal impérial s'ouvrait dans une largeur de mille pieds, bordé de chaussées et de quais dont la maçonnerie est de marbre et de granit. Avant de traverser le rapide courant du fleuve, les mariniers chinois voulurent faire leur sacrifice habituel au génie de ses eaux. Alors des volailles, des cochons, des canards furent égorgés à bord des yachts de Vambassade , et l'on plaça les victimes sur le gaillard d'avant, à côté de coupes et de plats chargés de viandes cuites. A un signal donné par les gongs, le capitaine prit les coupes, les vida Tune après l'autre dans le fleuve, et fit rapporter les viandes à la cuisine de Téquipage. Des fusées et des pétards annoncèrent la fin du sacrifice. Les yachts, rentrés sans encombre dans le canal, traversèrent tour à tour Saupou, Yang-Tchou et Seou- Tchou, situées toutes les trois dans le Yang-tzé-Kiang. Cette dernière est la ville du goût et de la mode : elle fournit aux sérails des opulents Chinois les fenunes les plus attrayantes.

Après le Yang-tzé-Kiang, l'ambassade parcourut le Ché-Kiang , dont la capitale Hang-Tchou est assise aux bords du lac Si-Hou. C'est le célèbre Kinsai de Marco- Polo, la capitale de la Chine de^ Song, ou Chine méridionale. Au delà de cette ville, la campagne se montra moins découverte et moins rase; les villes devinrent plus clair-semées, mais une foule de bourgs, de villages et de hameaux garnissaient les hauteurs. A deux ou trois reprises, il fallut franchir une partie de la distance par terre. Des chevaux ou des chaises de bambou furent fournis pour cela. On arriva ainsi , moitié par eau , moitié par terre , dans la région que baigne le lac Poyan , la plus triste , la plus déserte , la plus désolée de toute la Chine. C'était un enfer ; mais le paradis était à ses portes. Le Khiang-Si s'ouvrit bientôt devant les voyageurs, avec sa campagne peuplée comme une ville, ses manufactures innombrables , ses temples , ses maisons de plaisance et ses palais. A sa suite venait la province de Canton , dont la limite est au sommet de la montagne de Mélin.

Jusque-là l'ambassade avait été traitée avec une civilité respectueuse par toutes les classes de Chinois ; mais quand elle eut mis le pied dans la province de Canton, elle eut à essuyer les injures des paysans, qui sortaient exprès de leurs chaii-

mières pour Tinsiilter. Vainement les mandarins chargés d'escorter l'ambassadeur s'interposèrent-ik pour empêcher de pareilles scènes; elles redoublèrent de violence à mesure qu'on approcha de la ville de Canton. Enfin le 11 décembre, après soixante-trois jours de route , lord Macartney fit son entrée à Canton au milieu de plusieurs yachts de plaisance que la factorerie avait envoyés au-devant de lui. Le vice-roi de la province le reçut le jour môme en audience solennelle. Cette ambassade avait été , le long du chemin , constamment défrayée par l'empereur, et, d'après le compte même des mandarins qui Fescortaient, elle devait coûter au trésor impérial près de quatre millions de francs.

L'ambassade anglaise piqua d'honneur la Hollande ; elle voulut aussi tenter fortune à Péking, et l'année suivante (1794), elle y envoya deux ambassadeurs, Isaac Tsintsing et Van-Braam. Ces délégués traversèrent toute la Chine pour se rendre dans la capitale, et ils y arrivèrent exténués, parce que rien n'avait été préparé pour leur rendre la route facile. Là, soit qu'on commençât à trouver que les visites de ce genre devenaient trop fréquentes ou trop coûteuses, soit que la nation hollandaise ne parût pas aussi utile à ménager que l'Angleterre, l'empereur ne se mit pas pour les nouveaux venus en grands frais de représentation. On les logea assez mal ; on les nourrit avec peu de recherche, et quand le jour de l'audience fut venu, il fallut qu'ils expiassent par leurs prostemements réitérés l'entêtement irrespectueux des Anglais. On alla même jusqu'à les faire agenouiller un jour et firapper neuf fois la terre de leurs fronts devant des vivres que l'empereur leur offhdt et qui venaient de sa table : d'autres fois la même révérence se répéta devant un paquet de raisins secs, devant un peu de pâtisserie, qui sortaient des cuisines impériales. Le matin, à trois heures, par un froid très-vif, quand l'empereur se rendait au temple, on venait les réveiller, pour qu'ils vinssent faire nombre au cortège. Enfin la vie de ces délégués de la Hollande ne fut à Péking qu'une suite d'adorations. Durant les trente-six jours qu'ils passèrent dans la capitale, ils avaient fait de tels progrès que l'empereur leur en envoya faire compliment. Était-ce de bonne foi, ou par ironie? Du reste, cette ambassade, toute destinée à des ouvertures commerciales, ne laissa pas aux délégués une seule occasion de parler de ce sujet, tant on savait les amuser de cérémonial et d'étiquette. L'empereur fit dire qu'on venait de Batavia pour le remercier et lui rendre hommage, et ce fut là tout ce que la Hollande retira de sa démarche. Il faut dire que les Anglais ne furent pas plus heureux en 1814, quand lord Amherst remonta le Pei-Ho. Cet ambassadeur britannique n'ayant pas voulu se soumettre à la cérémonie du prostemement, il fut décidé qu'on ne le recevrait même pas en audience solennelle , et l'ordre de son départ suivit de quelques heures le moment de son arrivée.

Mais le temps approchait où le canon des Anglais devait triompher de cette étemelle résistance de la politique chinoise. L'exploration des ports de la Chine septentrionale par le navire de la Compagnie des Indes, le lord Amherst qui avait à son bord M. Lindsay et le révérend M. Gutzlaff, prouva , dès 1832 , ce qu*on

pourrait faire avec un peu de résohitioii. Le lord Amherst motoila à CantOD , et ensuite à Emouy dans la province du Fo-Kien, où MM. Lindsay et GutzlafT mirent jned à terre , malgré la résistance des autorités indigènes. Grâce à leur connaissance du chinois « ib s'initièrent tous deux complètement dans les mœurs et les usages du pays.

Ayant poursuivi leur route, ils mouillèrent devant une Ne nommée Ri-Tan , où résidait l'amiral chinois, Tsung-Ping, ou Wan-Tahin. Voici conunent M. Lindsay rend compte de son entrevue avec ce dignitaire, «c L'amiral fut reçu à bord du lord Amherst avec les respects dus à son rang; on le sahia de trois coups de canon ; mais il parait que les idées qu'il avait pu acquérir sur le caractère des peuples étrangers ne lui donnaient pas l'opinion qu'il fût besoin de beaucoup de politesse avec nous. «D'où venez-vous? Quel est votre pays? Quelle affaire avezvous ici? Il faut partir sur-le-champ, etc. » Telles furent ses pranières paroles, dites coup sur coup. Je ne faisais que de commencer à répondre, lorsque Son Excellence se tourna vivement vers M. Gutzlaff, et lui dit : a Vous êtes Chinois? » M. Gutzlaff ayant fait une réponse négative, il le pria d'ôter son bonnet pour voir s'il portait une queue. Cela fait, il reprit. «Non, je vois que vous êtes Portugais. » Je lui déclarai que le bâtiment était anglais, assertion qu'il accueillit avec l'incrédulité la plus complète, disant : a J'ai vécu à Macao, et je connais les barbares. Votre navire est de Macao. » Je répliquai à mon tour qu'il était étrange que Son Excellence m'accusât d'une telle imposture, et que nous étions bien Anglais, ainsi que le bâtiment, en dépit de ce qu'il pouvait avoir connu et appris à Macao. Je pris alors un crayon et j*écrivis sur un morceau de papier : Ta^-Ying-Kwo (la Grande-Bretagne) est mon pays ; puis je le lui mis dans la main. En le recevant, il partit d'un éclat de rire dédaigneux et s'écria : « Quelle absurdité 1 la grande nation. anglaise ! C'est la petite nation que vous voulez dire ! Vous me débitez là des mensonges. » Jusqu'à ce moment, j'avais été parfaitement mattre de moimême, et j'avais répondu avec civilité à ses observations injurieuses ; mais je dois avouer que la grossièreté de ces dernières paroles triompha entièrement de mes dispositions pacifiques. Je lui arrachai des mains le papier qui continuait d'exciter son hilarité, et, saisissant son bras, je lui dis : « Puisque vous n'êtes venu à bord de mon bâtiment que pour insulter ma nation (Ta-Ying-'Kwo) et moi-même, j'insiste pour que vous partiez immédiatement. » Puis, ajoutant l'action aux paroles, j'allais le contraindre à quitter la cabine. Son Excellence vit alors qu'elle était allée trop loin et commença à se justifier, a Je vous prie de m'excuser ; mon intention n'était pas de vous offenser ; vous savez bien qu'il y a le Torse-Ying^ et le Lcaon-se-Yang (la première de ces dénominations s'applique au Portugal, et la seconde à Goa) ; je pensais qu'il y avait aussi le Ta-Ying-Ewo et le Lcaon-Yang* Kwo; je reconnais mes torts, et je vous prie de les excuser. » Cette ingénieuse apologie fut accompagnée de force révérences et de démonstrations aussi humbles qu'elles avaient été insolentes auparavant. II resta longtemps à bord ; mais ses manières et sa conduite furent si étranges, qu'elles nous firent soupçonner que

son jugement n'était pas parfaitement sain, soupçon dans lequel nous confirmèrent les officiers de sa suite.

De nie de Ki-Tan, où nos voyageurs lièrent quelques relations avec les natu* rels, le lord Amherst remonta la côte jusqu'à la hauteur de Foucho-Fou où résidait le gouverneur général de la province de Che-Kiang. Malgré tous les obstacles. les deux Anglais arrivèrent jusque dans cette ville, et demandèrent hardiment le vice-roi : sur des indications assez précises, ils marchèrent vers son palais ; mais ce fut en vain qu'ils demandèrent à lui être présentés. On voulait même les obliger à coucher dans un bateau, demeure habituelle des Chinois de la dernière classe, quand la fermeté et l'énergie de HM. Lindsay et Gutzlaff les firent changer de ton. Il paraît que c'est là un des traits distinctifs du caractère indigène, a II est digne de remarque, dit M. Lindsay, que du moment où nous bravâmes leur autorité, l'attitude de la plupart des mandarins qui se montraient d'abord indifférents, devint plus anûcale, et le ton de Whang lui-môme, si insultant et si dédaignera auparavant, prit la forme du raisonnement et de la persuasion. C'est un fait si singulier et si contraire aux principes généraux de la nature humaine, que l'expérience seule en peut démontrer la réalité ; mais, dans tous les cas où il s'agit d'affaires plus ou moins importantes, on n'obtient rien ou peu de chose du gouvernement chinois, on de ses officiers, par d'humbles supplications et des raisons conciliatrices ; tandis que si Ton change de ton, sur-4e-champ on obtient l'objet de sa demande , et , ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'ils semblent montrer dès lors à votre égard plus de bon vouloir et de cordialité. »

Depuis le premier jusqu'au dernier jour de sa station à Fou-cho-Fou, il fallut que le lord Amherst se tint sur ses gardes contre les ruses actives ou la fourberie dilatoire des marchands de la ville. Un jour le navire fut même obligé de quitter son poste sur la rade pour venir dans le port imposer aux douaniers du vice-roi. L'accueil qu'on lui fit à Ning-Po fut plus cérémonieux et plus poli ; mais les mêmes impossibilités se reproduisirent dans les transactions. En vain MM. Lindsay et Gutzlaff prêchèrent-ils, devant la foule, les avantages qui devaient résulter de communications plus fréquentes et plus faciles ; les mandarins objectèrent les lois fondamentales de l'empire et les défenses formelles de l'empereur. A Shang-Hé, dans le Kiang-Sou, la résistance des autorités alla si loin que, pour obtenir justice et protection , les Anglais furent obligés d'enfoncer à coups d'épaules les portes du palais du gouverneur. Enfin, après une relâche sur les côtes de la Corée, le lord Amherst rentra à Macao vers la fin de 1832.

Malgré l'expérience de ces deux navigateurs , les Anglais continuèrent d'user des plus grands ménagements envers la cour impériale pendant les six années suivantes. Mais leur faiblesse nécessita la rupture qu'à tout prix ils auraient voûtai éviter. Le commerce de l'opium avait soulevé à Canton de graves différends entre les deux nations. En 1830, les Chinois, enhardis par la politique timide des Anglais, se saisirent de la personne du capitaine Elliott, leur ministre plénipotentiaire. Dès lors la guerre devint inévitable, et l'Angleterre s'imposa d'énormes sacrifices pour 1. 48

la mener à bonne fin. En 18U), une flotte, commandée par l'amiral Elliott, eousin du ministre plénipotentiaire, pénétrant dans le golfe de Pe-cbe-li, y mouiUe, è trente lieues de Péking. De là, Tamiral anglais entame des négociations avec l'enH pereur et se flatte d'obtenir des conditions favorables sans coup férir. On Tentretient dans cette illusion pour gagner du temps. Un membre très-distingué de la famille impériale, Ke-Shen, envoyé vers Tamiral Elliott, se joue de sa crédulité. Il obtient d'abord son consentement pour transporter les conférences à Canton, sur le théâtre des premiers différends. Puis, quand TAnglais s'y est complaisamment rendu avec sa flotte, Ke-Shen se fait longtemps attendre. Il n'arrive enfin que pour amuser Tamiral Elliott avec des fêtes brillantes et de belles paroles. Il se flatte de faire échouer l'expédition en traînant les choses en longueur.

Hais au mois de mai 1841, l'Anglais, à bout de patience, tourna ses batteries contre ce vieil empire de la Chine, qui, trop lâche pour affronter le péril, cherche à l'éloigner au moyen de miUe petits artifices. L'amiral Elliott détruit tous les forts de la rivière de Canton, oblige la ville même à capituler et lui impose une rançon de 32 millions, qui sont répartis, à titre d'indemnité, entre les marchands d'opium. Ke-Shen signe, à son grand regret, un traité par lequel il abandonne Hong-Kong aux Anglais. Mais ni la reine d'Angleterre ni la cour impériale ne veulent ratifier ce traité. La guerre recommence, et elle est vigoureusement poussée cette fois par l'amiral ^ William Parker et par sir Hugh Gough ; sir Henry Pottinger remplit les fonctions de ministre plénipotentiaire. La flotte anglaise réunit jusqa'à cent cinquante voiles, dont trois vaisseaux de ligne et quatorze bâtiments à vapeur. Avec de tels chefs et de telles forces, les affaires vont grand train.

Pendant les derniers mois de Tannée 1841 et les premiers mois de Tannée suivante, les grandes viUes du littoral, Amoy, Ning-po, Cha-pou, Shang-haîe et Tile de Chusan, tombent au pouvoir des Anglais. Au mois de juillet 1842, ils entrent avec toute leur flotte dans le Yang-Tze-Kiang , le plus grand fleuve et la plus grande artère commerciale de la Chine, détruisent la ville de Chin-Kîang-Fou , et an*ivent enfln, au mois d'août, sous les murs de Nan-King. L'occupation du Yang- Tze-Kiang plaçait les provinces du nord dans la position la plus critique, en interceptant leurs communications avec les provinces du midi, d'où elles tirent leurs approvisionnements en grains. Une partie deTempire était donc menacée des horreiu^s de la famine. Les Chinois, effrayés, se hâtèrent d'acheter la paix au prix des plus grands sacrifices. Il faut dire, à l'honneur des Anglais, que, dans lé traité qui fut signé à Nan-King, ils stipulèrent pour les intérêts de TEurope entière, et se montrèrent dignes de les représenter. Les Chinois ouvrirent cinq ports aux Européens, acceptèrent un tarif de douane basé sur les conditions les plus libérales. Us s'engagèrent, en outre, à payer une contribution de guerre de 120 millions aux Anglais. Ainsi furent maintenues et élargies ces relations commerciales de TAngleterre avec la Chine, qui donnent de si grands bénéfices que, sans elles, l'occupation de TInde serait improductive. Ainsi furent renversés ces obstacles élevés par Tétiquette et la politique chinoise , et qui presque aussi vieux que le

monde, semblaient opposer d'éternelles barrières aux entreprises des peuples de l'Europe. Maintenant la Chine est ouverte, ouverte pour toutes les nations du monde comme pour les Anglais. La cour impéririe en a eonservé un* profond ressentiment. Mat3 qu'elle y prenne gardé : une première campagne é^côncluit les Anglais au cœur dé l'empire; une seconde campagne -en amènerait inRôDiblement la ccuiquéte. La Chine serait transformée en colonie anglëse^' • • '-

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